Et voilà le troisième chapitre ! :) Il est très narratif, mais c'était nécessaire pour bien planter le décor et permettre à l'intrigue d'enfin commencer !
LES SECRETS D'UNE BONNE MAYONNAISE
Secret n°3 :
« Ne vous attendez pas à tout comprendre du processus lent et périlleux qu'est la confection d'une mayonnaise digne de ce nom. Les plus grandes recettes gardent toujours une part de mystère indéchiffrable, même pour les cuisiniers. »
- 31 août 2007 -
Comme tous les soirs, le repas se déroula sans que je ne prononce une parole de mon plein gré. Je ne savais jamais quoi dire lors des petits-déjeuners, déjeuners et dîners que mes parents tenaient à ce qu'on prenne ensemble bien qu'ils ne mangent plus rien depuis près de neuf ans maintenant. Vous connaissez cette vieille blague des parents qui consiste à « établir une relation saine de confiance mutuelle avec son enfant » ? Eh bien les miens l'appliquaient à la lettre et ça m'horripilait. Je les laissais donc animer la conversation, me contentant de répondre le strict minimum à leurs questions enjouées.
J'avais toujours été quelqu'un d'assez solitaire. Ou, du moins, je m'étais persuadée de l'être. Rien ne me faisait plus plaisir que d'être lovée sur mon lit avec pour seule compagnie de vieilles chansons des Doors ou des Pixies et les aventures rocambolesques du héros d'un roman que je ne serais jamais. A Poudlard, pendant toute l'année, je vivais sans cesse au contact des autres élèves aussi, lorsque je rentrais à la maison, je n'avais qu'une envie : me retrouver seule et pouvoir enfin en profiter. Une solitude dont mes parents ne se lassaient jamais de me priver.
C'est peut être pour cela que je ne pouvais m'empêcher de frôler les limites de l'insolence et de la méchanceté lorsqu'ils engageaient une conversation que je ne voulais pas avoir avec eux. Toujours est-il qu'il m'arrivait assez fréquemment de me laisser aller au désir d'indépendance qui pulsait en moi tel un mauvais génie, ce qui créait des tensions dès lors que je franchissais le pas de la porte de la maison. Tensions exacerbées par les remontrances de mes parents face à mon manque de gentillesse et de coopération au sein de la famille. Enfin, de ma mère surtout. Mon père était trop gentil et laxiste avec moi. Tandis que ma mère ne se gênait pas pour me répéter à quel point j'étais ingrate avec eux.
Et elle avait raison. Je l'étais. J'étais tout à fait consciente de la méchanceté dont j'étais capable de faire preuve dans mes intonations et encore plus de l'injustice qui devait envahir leurs cœurs statiques à chacune de mes piques acerbes. Ils avaient tant fait pour moi. Dans les téléfilms de pur cru américain qu'il m'arrivait de regarder à la télé, il était fréquent qu'une mère ou un père sacrifie sa vie pour ses enfants. Mes parents avaient fait mieux. Ils avaient sacrifié leur mort.
Après l'incident électrique qui leur avait coûté la vie, ils étaient revenus en tant que fantôme. Pour ne pas me laisser seule et orpheline. Ils avaient accepté une éternité d'ennui dans une maison miteuse de la banlieue londonienne pour ne pas m'abandonner. Ils avaient défié la loi la plus naturelle qui soit pour qu'on puisse continuer à être une famille. Et moi, en guise de remerciement, je cherchais à les fuir par tous les moyens.
Pourquoi me comportais-je ainsi ? Je n'avais jamais vraiment su. Peut-être pour ce besoin criant de solitude dont je parlais. Ou peut-être que j'osais si peu m'affirmer à Poudlard que j'en ressentais la nécessité à la maison. Peut-être que la façon dont je m'écrasais à chaque affront, à chaque moquerie, à chaque manque de respect à l'école indignait mon égo et qu'il m'ordonnait de prouver que je savais me défendre. Chez moi. Avec mes parents.
Une fois que j'eus soufflé mes dix-sept bougies et que mes parents m'aient offert – ou plutôt indiqué d'aller ouvrir le tiroir de la commode du salon dans laquelle se tenait une petite boîte emballée – la traditionnelle montre qu'il était coutume pour un sorcier majeur de recevoir, je m'assis dans le canapé avec eux pour regarder un feuilleton imbécile qui passait à la télé. Ainsi, je n'avais pas besoin de parler et ils n'avaient pas besoin de faire semblant de ne pas remarquer mon manque d'entrain à discuter avec eux. Seules les exclamations de joie, de peine ou de surprise de Bethany à la vue des allées et venues de son chéri Kennedy comptaient dans le silence du salon.
- Je vais me coucher, annonçai-je lorsque le générique du feuilleton se mit à défiler dans l'indifférence générale. Je suis fatiguée et j'aimerais être en forme pour la rentrée demain.
Je déposai un baiser sur chacune des joues glacées de mes parents, me retenant de grimacer au contact froid de mes lèvres sur leur peau translucide et délaissée par la vie, puis grimpai les escaliers et me barricadai soigneusement dans ma chambre même s'il n'appartenait qu'à mes parents de traverser la porte comme si ça n'avait été qu'un écran de fumée.
J'aimais bien ma chambre. C'était mon refuge, mon antre. Et elle était à mon image. Silencieuse et bien rangée. De grandes étagères en occupaient la majorité de l'espace, croulant sous les livres – rangés par ordre de taille ou par collection –, les manuels de cours et les CDs de mes groupes et chanteurs préférés. Un petit bureau auquel je ne touchais jamais était installé dans un coin, surmonté d'une lampe dont l'ampoule devait être grillée depuis longtemps. Et en face, un lit parfaitement fait faisait face à la fenêtre qui illuminait le tout. C'étaient les seules vitres dont les stores étaient parfois relevés. Mes parents étant des fantômes et leur existence devant être ignorée des Moldus, les autres fenêtres de la maison étaient toujours masquées.
Je me laissai tomber avec satisfaction sur mon lit et, attrapant mon lecteur de CD portable – je n'avais pas les moyens de me procurer un lecteur plus récent – je lançai à fond dans mes oreilles un album des Doors et la voix de Jim Morrison envahit bientôt l'espace. Contrairement à ce que j'avais dit à mes parents, je n'étais pas du tout fatiguée et cela tombait bien puisque je devais encore faire ma malle pour mon départ du lendemain.
J'entrepris donc de rassembler vêtements, affaires de cours et nouvelles fournitures avant de fourrer le tout dans ma vieille malle qui avait bien vécu. Tout en réordonnant mes vieux manuels, je souris en dénichant une photo de Susan et moi au Chemin de Traverse à mes onze ans. Susan Bones était ma tutrice partielle. C'est-à-dire qu'elle était chargée par le Ministère de passer me voir au minimum trois fois par semaines pour réapprovisionner les placards, s'enquérir de mon état de santé et remplacer mes parents dans les quelques tâches ménagères qu'ils ne pouvaient plus effectuer désormais.
En effet, à la mort de mes parents, le Ministère s'était longuement demandé ce qu'il fallait faire de mon cas. Je ne pouvais décemment pas vivre seule, et mes parents refusaient catégoriquement que je sois confiée à une famille d'accueil – auquel cas ils seraient devenus des fantômes pour rien. C'était Amélia Bones, la tante de Susan, qui avait trouvé cette solution qui arrangeait tout le monde. Innocemment, elle avait proposé que quelqu'un vienne me voir régulièrement pour avoir un suivi régulier de ma vie. Et lorsque ses collègues avaient cherché quelqu'un de disposé à accomplir cette tâche, elle avait soumis le nom de sa nièce.
Maligne, la Amélia, n'est-ce pas ? Elle avait trouvé la solution qui satisfaisait tout le monde. Le Ministère qui pouvait ainsi passer à autre chose – puisqu'il faut rappeler qu'à mes huit ans, en 1998, il sortait à peine d'une guerre difficile contre les forces du mal –, mes parents et moi qui pouvions continuer à vivre ensemble, et Amélia qui avait réussi à dégoter un travail pour sa nièce qui, n'ayant pas au le cœur à retourner à Poudlard après la Grande Bataille du 2 mai 1998 et ayant obtenu son diplôme en accéléré, cherchait un emploi pour entrer dans la vie active.
Susan était une jeune rousse de 27 ans vraiment gentille avec qui je m'étais d'emblée entendue. Elle avait le don de mettre en confiance et c'était ce dont j'avais diablement besoin après toutes ces séances juridiques auxquelles on m'avait forcé d'assister – puisque c'était tout de même de moi qu'il s'agissait. Et puis elle était celle en qui toutes mes envies de liberté et de nature pouvaient se concrétiser, vu que mes parents ne pouvaient décidemment pas se balader dans un parc sans attirer l'attention.
Avec un léger sourire, je rangeai la photo à sa place en l'époussetant soigneusement de ma manche puis embrassai ma chambre du regard pour voir si j'avais oublié des choses dans ma précipitation de tout finir. Avec un léger soupir, je constatai que mon écharpe était restée accrochée au portemanteau de la porte et allai la chercher pour la rouler en boule dans un coin de ma valise. J'eus un nouveau sourire en m'enivrant de ses couleurs bleues et bronze les couleurs de ma maison.
J'avais été un réel dilemme pour le Choixpeau lorsqu'il avait du me répartir dans une des quatre maisons. En effet, je ne suis pas courageuse. Je ne suis pas gentille. Je n'ai aucune ambition. En revanche, je ne suis pas trop conne. C'est sans doute pour cela qu'il avait fini par opter pour Serdaigle après de longues secondes de délibération silencieuse qui m'avaient semblé être des heures.
Lorsque, enfin, je fus certaine de n'avoir rien oublié, j'entrepris de me mettre en pyjama et me glissai sous ma couette avec délice, allumant ma lampe de chevet pour remplacer les dernières lueurs du jour qui s'évanouissaient derrière les habitations de la banlieue de la capitale. En remarquant ma baguette posée en travers de ma table de nuit, je poussai un soupir en notant que j'aurais pu m'en servir pour faire ma malle maintenant que j'étais majeure et attrapai la pochette de l'album des Doors. Changeant de disque dans mon lecteur, j'optai pour le timbre plus calme de Nina Simone et, saisissant mon livre de chevet, me plongeai dans la vie des Dubliners décrite par James Joyce.
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