3.

La relative bonne entente entre l'invité surprise et ses hôtes obligés n'avait pas duré longtemps.

Stimulée par le défi de remettre l'Arcadia en état, Karémyne avait laissé son naturel l'emporter et s'était lancée dans des innovations, certes nécessaires et certaines même plus que judicieuses, mais ignorant quelle déferlante en retour elle allait s'attirer.

- C'est quoi, ce foutoir ? siffla Albator alors que sur l'un des écrans de son bureau Toshiro avait fait défiler le listing des modifications et autres nouveautés planifiées par l'héritière des chantiers navals.

- Cette jeune femme est pleine d'idées.

- Qu'elle ne les applique pas à l'Arcadia, ton chef d'œuvre est parfait comme il est, comme il l'a toujours été ! Ne me dis pas que tu es d'accord avec ces changements ? !

- Il y a là-dedans quelques suggestions intéressantes… reconnut Toshiro.

- Je refuse que l'on me change mon système de navigation ! aboya encore le pirate balafré.

- Disons qu'il doit y avoir des choses que l'on puisse négocier, fit encore Toshiro.

- Je ne négocie jamais. De quoi elle se mêle, cette greluche tout juste sortie de sa maison de poupées ? On lui demande de nous remettre en état de voler, pas d'envahir le bord avec sa technologie !

- Il me semblait pourtant que le courant était bien passé entre vous deux, glissa Clio.

- Ne confonds pas politesse et entente, se récria encore Albator. Je n'ai pas voulu lui faire peur plus qu'elle ne le redoutait. Et si je ne m'étais obligé à cette attitude mielleuse, elle se serait peut-être encourue à toutes jambes ! Là, en revanche, c'est elle qui va venir ici. Appelle-la, Toshy !

- Tout de suite.

- Tâche de te contenir, pria Clio. Karémyne ne veut qu'agir pour notre bien.

- Laisse-moi avec elle, Clio, jeta-t-il encore.

Souriante, contente d'elle, ce fut loin d'imaginer ce qui l'attendait que Karémyne entra dans le bureau du capitaine de l'Arcadia.

- Avez-vous vu mes suggestions ?

- Oui, ça on peut le dire, rétorqua froidement Albator, ce qui lui fit instantanément comprendre quelle tournure allait prendre la discussion et elle pâlit légèrement, croisant les mains dans son dos pour en dissimuler l'infime tremblement, mais néanmoins bien décidée à se battre pour ses idées ! De quel droit vous êtes-vous lancée dans ces initiatives ?

- On m'a confié la remise en état de votre vaisseau, capitaine. C'est donc exactement ce que je fais ! déclara-t-elle posément, ses prunelles bleu marine dans le regard de son interlocuteur.

- Là, vous faites un peu plus qu'une réfection, Mlle Skendromme. Les systèmes établis par le Professeur Oyama ont été spécialement conçus pour l'Arcadia. Ils continueront à le faire fonctionner jusqu'au dernier jour.

- Vous êtes au courant que la technologie a évolué ? remarqua Karémyne qui se retrouvait sur son terrain. Les changements sont parfois bénéfiques.

- Vous n'avez pas à nous faire la leçon, à Toshiro et moi ! Vos connaissances sont théoriques. C'est nous qui aurons à voler dans l'espace. Maji n'a rien compris à la reprogrammation de l'alimentation des réacteurs. Vous ne croyez quand même pas un instant que nous reprendrons notre route dans ces conditions ?

- Je vous donnerai toutes les informations nécessaires, bien évidemment, assura-t-elle en commençant néanmoins à légèrement fléchir.

- Faites ce que vous voulez, mais pas à mon bord. Et qu'attendez-vous pour me débloquer la barre ?

- Pourquoi, vous comptez aller quelque part dans les heures à venir ? ne put s'empêcher d'ironiser Karémyne. Elle se débloquera une fois que Toshiro aura rendu compatible le langage de ses programmations avec celui utilisé par Skendromme Industry. Je dois aussi procéder au remplacement complet des commandes des tourelles et doper les capacités des scans longue portée.

- Faites-nous redécoller, ne vous mêlez pas de tout le reste !

- Vous refusez toutes mes améliorations ? questionna-t-elle d'une voix blanche.

- Vous comprenez vite ! railla à son tour le pirate balafré. Retournez auprès de Toshiro, il vous dira quoi faire de vos appareillages et il vous surveillera autant que vos équipes de techniciens !

- Je vais voir comment je peux faire pour procéder aux réparations, céda Karémyne en se retirant, conservant cependant dans un coin de la tête les modifications absolument indispensables à apporter au vaisseau vert.

- Tu sais qu'elle n'a pas tort, sur tout ? insista Toshiro une fois les portes refermées.

- Oui, mais elle n'a pas à le savoir ! Quel sacré fichu caractère dans cette jolie potiche !


Vu de l'extérieur, l'Arcadia offrait une bien triste vision à son capitaine.

Bien que parcouru par les robots autonomes et les échafaudages des équipes du chantier naval, il demeurait encore à moitié couché sur son flanc tribord, une de ses ailes profondément enfoncée dans le sol. Les ouvertures béantes dans la coque avaient été colmatées mais les poses des nouvelles plaques demeuraient bien visibles. Brisé de l'intérieur, le Tranchoir de Proue était à remplacer dans sa totalité et le château arrière demandait encore de multiples réparations.

Comme tous les matins, une voiture était venue déposer Karémyne.

- Quelqu'un lui dira un jour qu'il y a des tenues plus pratiques pour parcourir les coursives d'un cuirassé ? marmonna Albator.

- Oh, si elle trottine sur ces talons aiguilles depuis sa tendre adolescence, ce doit être ce qui pour elle se rapproche le plus d'une mise confortable, remarqua Clio. Et arrête de te plaindre, le spectacle est plutôt agréable !

- Ca aussi, fit-il sombrement. Elle va finir par affoler ce qui reste d'équipage et ils ne voudront plus repartir !

Tournant la tête vers son amie, Albator put presque deviner un sourire sur son visage.

- Je suis certaine que tu la trouves à ton goût, reprit-elle.

- Effectivement, je ne serais pas contre me la faire, reconnut-il avec un petit rire. Elle a tout ce qu'il faut où il faut, et en bonnes proportions ! Oui, tirer un petit coup serait un bonus appréciable avant que nous repartions car j'ignore quand on pourra faire une nouvelle halte, volontaire celle-là !

- Reste à voir si elle voudra. Je te signale que tu l'as bien refroidie l'autre jour et qu'elle n'est toujours guère rassurée en ta présence. Et cette jeune femme, tu ne pourras pas la forcer, comme tu en as trop pris l'habitude ces derniers temps !

- On verra. Il reste encore une semaine avant que nous repartions et il peut encore se passer bien des choses. D'ailleurs, à ce propos, je lui dois un dîner, ça pourrait m'aider…

- Quoi, tu comptes la saouler ? pouffa la Jurassienne.

- Et pourquoi pas ! ? gloussa-t-il à son tour.