Chapitre 2: Créatures
Une semaine que je parcours les bois sans rencontrer âme qui vive.
Il faut dire que le froid s'est fortement accentué et que tout le monde commence à en ressentir les effets.
La forêt est dangereuse maintenant, même si on la connait bien.
Mes provisions s'amenuisent, ma robe est trempée, l'eau dans mes bottes me glace les pieds, j'ai de plus en plus froid, la neige ralentit ma progression, j'ai du mal à mettre un pied devant l'autre tellement je me sens fatiguée.
En quittant le château de ma mère, je pensais que j'allais trouver chaque soir, ou presque, un endroit sec et abrité où je pourrais me réchauffer et dormir. J'ai rapidement déchanté. Dès le premier soir, j'ai dû me résoudre à dormir dans la neige sans faire de feu. Heureusement, je n'avais pas très faim et j'avais donc grignoté un peu de mes provisions. Pour l'eau, je me faisais moins de soucis, même par grand froid, la couche de glace recouvrant la Grande Rivière est facile à trouer. Au matin du deuxième jour, mes muscles étaient endoloris et je tremblais de froid. Je m'étais rapidement remise en marche pour éviter de geler sur place. J'avais continué ma traversée en me rationnant, ne sachant ni où ni quand je retrouverais mon père. Après deux ou trois nuits à avoir essayé de trouver un moyen de dormir sans prendre le risque de ne pas me réveiller le lendemain,j'en avais déduit qu'il valait encore mieux ne pas dormir du tout...J'aurais tout le temps de rattraper le sommeil perdu ne fois en sécurité.
Par chance, ma mère ne semblait pas s'être lancée à ma poursuite. Soit elle s'en fichait, soit elle tentait de me repérer pour être sûre de m'avoir du premier coup. Par précaution, j'évitais d'utiliser ma magie. Pas envie d'être stoppée dans mon voyage, de subir les remontrances maternelles et de passer la prochaine décennie à attendre une occasion de m'évader.
Mes pas m'ont conduite à la Lande du Réverbère. En entrant dans la petite clairière, instantanément, je me suis sentie bien. C'était comme si j'étais rentrée chez moi après un long voyage. Une vague de chaleur m'a envahie, réchauffant mon corps glacé, et, sans savoir pourquoi, je suis allée m'asseoir au pied du réverbère. J'ai posé mon dos contre le métal comme s'il s'agissait d'un arbre. Ma tête s'est renversée en arrière et j'ai fermé les yeux.
Je me sentais en symbiose avec cet arbre étrange venant du monde des hommes. J'avais l'impression d'être, tout comme lui, une petite lueur étrangère perdue dans un monde auquel je m'étais adaptée mais auquel je n'appartenais qu'à moitié.
J'ignore combien de temps j'ai passé là. Toujours est-il que quand j'ai rouvert les yeux, le ciel était plus sombre qu'à mon arrivée.
Je me suis levée, j'ai passé une dernière fois ma main sur le métal et j'ai repris ma route à travers les bois, sans savoir où j'allais.
Une odeur de feu de bois a soudain attiré mon attention et je l'ai suivie à pas de loup, curieuse de savoir de quoi il s'agissait. Peut-être que celui ou celle qui faisait du feu accepterait de m'héberger pour la nuit ou mieux, aurait des nouvelles de mon père.
Entre les arbres, j'ai fini pas distinguer une colonne de fumée qui montait d'un trou au sommet d'un rocher. Au niveau du sol, il y avait une porte sculptée.
J'allais sortir à découvert quand un bruit à ma droite me fit tourner la tête. Derrière un amas de cailloux recouvert de neige, ce qui devait être le haut d'un crâne avec des poils bruns fit une furtive apparition avant de disparaître dans sa cachette.
Étrange...
Il fallait que je sache ce qui se cachait dans les cailloux. Pas par curiosité, mais par instinct de survie.
Je sortis d'un pouce mon couteau de ma ceinture et m'avançai vers la chose. Malgré toutes mes précautions, la neige crissait un peu sous mes bottes. Je contournai le tas de caillasses et me retrouvai nez à nez avec...un castor ! Un castor tout brun et tout poilu qui me regardait d'un air un peu niais.
Je brandis mon couteau au dessus de sa tête, décidée à en faire mon souper quand il écarta les bras et murmura:
-Ne me faites pas de mal, fille d'Ève, je suis là pour vous aider...
Je faillis pousser un cri de surprise mais le castor me fit signe de me taire et de le suivre, sans plus d'explication. Je ne sais pas si c'était à cause de la fatigue ou de la faim qui me tenaillait, mais je rangeai mon couteau et lui emboitai le pas sans me poser de questions.
Nous marchâmes un bon moment dans la poudreuse de plus en plus haute jusqu'à déboucher sur une trouée dans le bois qui laissait apparaitre une petite hutte en bois surplombant un barrage. Toujours dans le silence le plus complet, nous traversâmes le barrage et entrâmes dans la maisonnette.
L'intérieur était bien plus agréable que l'extérieur. Un feu brûlait dans une petite cheminée, éclairant faiblement les murs de sa douce lumière orangée. La maison ne comportait qu'une pièce, où tout était entassé mais avec néanmoins un semblant d'ordre. Au centre, trônait une table en bois qui pouvait accueillir cinq à six animaux. Contre les murs, une table de cuisson, un évier en pierre, des armoires qui couvraient le peu de surface non encombrée et un lit en bois juste assez grand pour que deux castors de la taille de mon hôte puissent y dormir agréablement. La décoration et l'ameublement étaient relativement sommaires, mais c'était exactement le genre de maison où l'on se sent tout de suite à l'aise.
Un autre castor émergea d'une armoire, les bras remplis de pots de confiture.
-Madame Castor, regarde ce que j'ai trouvé dans les bois.
Les pots de confiture atterrirent sur la nappe à carreaux qui recouvrait la table et la dame castor s'approcha de moi, l'air éberlué.
-Une fille d'Ève ! Mais enfin, Castor, pince-moi, c'est impossible ! Ouaaaïïï ! C'est une expression, gros bêta ! Pas besoin de me prendre au mot ! Mais entrez, mademoiselle, et ne faites pas attention à mon mari, il est un peu nerveux en ce moment...Vous voulez manger quelque chose ? Je préparais justement le repas...
En effet, la table était couverte, en plus des pots de confiture, de plats de poisson, de pommes de terre et de carottes.
Je ne pus m'empêcher de sourire devant l'enthousiasme de madame Castor, qui sortait avec empressement des verres, des assiettes, des couverts et des serviettes. Je posai mon sac sur le sol et l'aidai à organiser la table.
Nous nous assîmes tous trois et commençâmes à manger. Quel bonheur de manger autre chose que du pain et du fromage !
À la fin du repas, Monsieur Castor alluma sa pipe pendant que sa femme préparait du café et me posa une multitude de questions. D'où je venais, comment j'avais atteint Narnia, si j'avais des frères et soeurs, depuis combien de temps je parcourais les bois...Je commençais à chercher un moyen de me sortir de cette situation. Comment leur apprendre qui j'étais et ce que je faisais ici sans les effrayer ? Je savais déjà que je n'avais pas affaire à des fidèles de ma mère. Leurs yeux étaient parfaitement normaux, sans cette petite lueur mauvaise qui brillait habituellement chez ceux que la Sorcière Blanche avait manipulés. Je décidai donc de leur dire la vérité.
-Je m'appelle Célia, j'ai seize ans et je suis née à Narnia.
Monsieur Castor faillit avaler de travers.
-Mais c'est impossible. La Sorcière a éradiqué les humains depuis cent ans.
-Je sais...Mais...Je ne suis pas vraiment une fille d'Ève...
Les deux castors ouvrirent des yeux ronds comme des soucoupes.
-Qu'êtes-vous dans ce cas ?
-Si je vous le dis, vous ne le répéterez à personne ?
Ils échangèrent un regard, hochèrent la tête et se tournèrent vers moi.
-Je...Je suis la fille de la Sorcière Blanche.
Silence dramatique.
-Vous venez nous espionner !
Tiens donc, je l'attendais pas celle-là...
-Non, bien sûr que non, au contraire. Je suis du côté de la résistance, je veux me battre pour Aslan.
Le mot eut l'effet escompté. Mes deux castors se détendirent instantanément.
-Comment êtes-vous venue jusqu'ici ?, risqua madame Castor.
-Je me suis enfuie de chez ma mère et j'ai marché au hasard.
-Mais pourquoi être partie ?
-Je vous l'ai dit: je veux rejoindre Aslan.
-Mais, ma pauvre enfant, Aslan a fui Narnia depuis des années...
-Peut-être, mais ne murmure-t-on pas qu'il est sur le chemin du retour ?
Mes hôtes se regardèrent, interloqués. Dehors, le vent faisait bouger les feuilles des arbres et la rivière coulait le long du barrage.
Madame Castor rompit le silence.
-La nuit porte conseil, nous rediscuterons de tout cela demain...Voulez-vous rester pour la nuit ? Il suffira de pousser la table dans un coin et nous pourrons installer un matelas.
Je la remerciai vivement et un quart d'heure plus tard, je m'endormais sur un épais matelas bien plus confortable que le sol de la forêt.
Le lendemain matin, je fus tirée du sommeil par une odeur de pain chaud et de café. Je m'étirai en bâillant, me sentant enfin reposée. Je repliai mon matelas et remis la table à sa place initiale tandis que mes hôtes sortaient de quoi déjeuner. Comme la veille au soir, nous mangeâmes en silence.
Les pensées se bousculaient dans ma tête. La meilleure chose à faire était de partir rapidement, d'abord parce que les castors ne semblaient pas savoir grand-chose sur Aslan et puis pour les protéger du courroux de ma mère.
C'est monsieur Castor qui rompit le silence.
-Bon, j'ai réfléchi, commença-t-il après s'être raclé la gorge. Le mieux est que je vous accompagne jusqu'à Aslan et que je batte dans son armée.
Madame Castor tressaillit et s'accrocha à la table pour ne pas tomber.
-Mais enfin Castor, tu ne peux pas faire ça !...
-Votre épouse a raison. Vous serez sûrement plus utiles tous les deux en restant ici.
-Mais je veux me battre ! Pour Narnia et Aslan !
-Ce temps viendra...mais il est plus sage de
-En fait, vous me demandez de me terrer chez moi pendant que d'autres se battent !
-Non !
Je ne voyais pas comment lui faire entendre raison. Si la discussion s'éternisait, je serais vite à court d'arguments et rien n'empêcherait monsieur Castor de m'accompagner.
-Ecoutez, il ne s'agit pas de vous cacher, loin de là...C'est juste que,...comment vous expliquez ? Je pense que, pour le moment, vous allez être nécessaires à des gens qui vont bientôt arriver.
-Vous avez sans doute raison...Bien ! Je continuerai d'attendre et de chercher les filles d'Adam et les filles d'Ève. Car il s'agit d'eux n'est-ce pas ?
-Je l'espère de tout coeur...
Une fois mon sac rempli avec de quoi nourrir un régiment d'une vingtaine de personnes pendant quelques jours, je pris congé de monsieur et madame Castor après les avoir chaleureusement remercié de leur accueil. J'avais décidé de suivre le soleil levant, route qui me semblait la plus logique pour trouver le fils de l'Empereur d'au-delà les mers.
Il faisait un temps magnifique pour la saison ce jour-là. Le soleil brillait entre les nuages et se réfléchissait en mille éclats dans la neige et le givre accroché aux branches nues des arbres, réchauffant la terre. L'air sentait le renouveau et le commencement d'une nouvelle ère (oui, c'est possible...).
Après cette nuit de sommeil, je me sentais prête à marcher jusqu'au bout de ce monde et à défaire seule une armée de géants. La route serait longue mais agréable, surtout si ce soleil persistait et mon humeur était au beau fixe.
Je marchais depuis trois heures et j'atteignais presque la lisière de la forêt quand une flèche siffla près de mon oreille pour aller se ficher dans le tronc d'un bouleau cinq mètres devant moi.
Mon sang ne fit qu'un tour. Je me retournai tout en tirant mon poignard de ma ceinture et me jetai en hurlant sur mon assaillant. Un vigoureux coup de poing me caressa les côtes, me jetant dans la neige, le souffle court.
J'entendais des bruits de sabots sur le sol. Je relevai doucement la tête et distinguai huit pieds de chevaux, quatre noirs et quatre bruns. J'attendais que mes deux adversaires descendent de cheval pour me porter le coup de grâce, mais rien ne vint. Seuls le crissement de la corne dans la neige et la respiration des hommes brisaient le silence. Aucun hennissement, aucun renaclement. Bizarre...Je connaissais les chevaux et j'avais remarqué que leurs piétinements étaient toujours accompagnés de bruits caractéristiques.
Je profitai de l'absence de réaction des cavaliers des deux qui étaient campés devant moi pour me redresser sur les coudes.
Stupeur !
Ceux qui avaient tiré la flèche n'étaient pas montés sur des chevaux. Enfin, pas à proprement parler...Disons plutôt qu'ils étaient leurs chevaux.
Des centaures.
Le mâle noir me força à relever la tête en pointant la pointe de son épée sur mon cou. Nos regards se croisèrent et il détourna vivement le sien avec une moue de dégout. Bon, d'accord, je ne devais pas être sous mon meilleur jour après tout ce temps passé à crapahuter dans les bois, mais c'était pas une raison pour prendre un air pareil.
-Que fais-tu ici, sorcière ?
-Je ne suis pas une sorcière !
-Qu'es-tu dans ce cas ? Une géante qui a rétréci au lavage ? Une naine qui a eu une poussée de croissance subite ?
-Je cherche Aslan.
-Tu ne réponds pas à ma question, jeune fille.
-Je suis une magicienne, c'est tout ce que tu as besoin de savoir...
-Dis donc, toi, tu penses pas que t'es mal placée pour jouer à la plus maligne ?
Je n'ai pas répondu, me contentant de planter mon regard dans le sien. Encore une fois, il détourna les yeux. Derrière lui, une femelle baie aux cheveux châtains noués en une épaisse tresse me regardait. Il n'y avait aucune trace de peur dans ses grands yeux bruns et calmes, seulement de la curiosité.
-Laissez-moi partir et je ne vous ferai aucun mal.
Pas de réaction.
-Laissez-moi partir et je ne vous ferai aucun mal !
Léger haussement de sourcil de la part du mâle qui daigne, après une seconde interminable, affronter mon regard.
-Tu crois franchement que tu arriverais à nous faire quoi que ce soit ?
Tu crois pas si bien dire, mon gaillard...
Mes pensées s'agitent pour trouver un sort qui ne me demandera pas trop d'énergie et qui les impressionnera. Ça y est, je le tiens ! Je forme mentalement mes mots et, hop ! Voilà le centaure qui se retrouve les fesses dans la neige. Son épée valdingue avec lui et j'en profite pour me relever.
Jubilation intense...Bon, OK, c'est pas spécialement sympa, mais il fallait que je me tire de là, non ?
Le regard éberlué de la centauresse (si ce mot existe, toutefois) passe plusieurs fois de suite de son compagnon à moi, et retour. Elle bande son arc, prête à me transpercer.
Le temps semble s'arrêter. Nous nous regardons toutes deux longuement, sondant les profondeurs de l'âme de l'autre.
C'est ainsi que je découvre qu'elle s'appelle Svinka, que le centaure aux longs cheveux noirs et à l'air belliqueux est Oreius, son frère, et que, eux aussi, ils cherchent Aslan. Dans ses yeux, je lis une grande fatigue (ils ont traversé une grande portion du territoire pour arriver jusqu'ici) mais surtout une lueur d'espoir grandissante. Et ça me remonte le moral.J'ignore ce qu'elle voit en moi. Sans doute mes origines qui me poursuivent, ma volonté d'atteindre mon but,...
Soudain, Oreius rompit le charme en rangeant brutalement son épée dans son fourreau. Svinka et moi relevâmes la tête, surprises. Le frère et la soeur s'échangèrent un long regard. Je regardai mes pieds.
-Bon, tu peux venir avec nous.
Je souris, pleine d'espoir.
-C'est vrai ? Je peux vous accompagner ?
-Oui. Mais compte pas sur moi pour te porter.
Et il démarra au galop.
Svinka et moi restâmes plantées sur place. Elle se tourna vers moi.
-Allez, grimpe. Le chemin est encore long.
Je sautai en croupe et nous nous enfonçâmes tous trois vers l'Est.
