Bonjour ! Me revoilà ^^
Un petit chapitre qui n'est pas tellement un "mouvement", certains doivent commencer à se dire : "mais il est où le Yoosu' ?" Pour ces impatients-là, je répond donc : bientôt bientôt, vous ne serez pas déçu ! Et pour ceux qui en ont marre des textes plombant, ça risque de passer aussi :D
Un gros bibou à Pikanoxx chérie et à ma Yutopia pour leurs reviews et leur lecture, et pour tous ceux qui me lisent et me disent ce qu'ils en pensent. Au risque de me répéter, ça fait vraiment plaisir et c'est génial YY

C'est la première fois que Junho décroche un rôle si peu secondaire dans mes fics ! *mouhaha le pauvre son frère est trop beau le problème est là*
Donc sur ce... Enjoy it ***


2ème Mouvement

Le temps s'écoule, et quand on voudrait qu'il s'arrête enfin, il semble accélérer encore. Le contraire est encore pire. Dans les deux semaines qui ont suivies la mort de mon père, tout s'est arrêté en moi. Le rire, trop faible pour remonter et me brûler la gorge. Les larmes, trop redoutées et craintes. Jusqu'à la pensée, les secondes qui l'ont traversée pour me montrer ma solitude infinie. Mon père était une musique à lui seul, son absence est un silence sans fond. Retranché dans mes doigts, mon cœur ne semblait plus capable de rien. Marteler. Toujours. Toutes les nuits, le corps perlé de transpiration maladive, je me suis levé d'un bond l'envie de hurler, de combler, d'oublier. Toutes les nuits, et jusqu'à l'épuisement, j'ai laissé mes doigts retrouver mon père. Des heures et des heures durant, sans savoir qui de la lune ou de l'obscurité m'éclairait le plus. Le noir, reflet absolu de la vie qui pulsait dans ses yeux, d'un monde à-demi, fragile et aussi délicat que deux notes inconnues qui s'assemblent. Le blanc, le vide de l'absence, de la mort, le vide de cette journée glacée. Fausse accalmie. Avec mes mains, j'ai tracé sans fin des ponts. Entre la vie et la mort. Le noir et le blanc. Toutes les nuits, j'ai oscillé entre la perte et la rencontre, refusant de les croire toutes deux. Le sommeil, quand il nous échappe, laisse le corps avide de mouvement et l'âme vide. J'ai joué sans fin, jusqu'à voir dans l'embrasure de la porte, dans le reflet de la pleine lune malheureuse, les yeux humides de ma mère.

- Junsu. Même les musiciens ont besoin un jour de silence.

- Toujours, maman. Je jouerais toujours pour lui.

- Tu n'es pas seul. Pourquoi ne pas jouer le jour pour les vivants ?

- Les morts se sentent plus seuls encore.

- Dors.

- Je n'y arrive plus.

- Il faut que tu te reprennes.

Je me suis levé, trop vite pour mon corps épuisé, je me suis jeté sur elle. Son étreinte, chaude encore, jouait pour moi la musique de l'enfance. Comment la vie reprend-elle ? La mort peut-elle abattre son jeu sur deux ? Sa main, sur mon dos tremblant, a tracé d'interminables courbes.

- Junsu.

Je n'ai pas répondu, c'était inutile. Sa voix a déterré des promesses et les a posées sur mes tympans fragilisés :

- J'ai parlé à Junho. Il arrive demain.

- Junho.

- Il vient pour une semaine. Il n'avait qu'une seule envie, c'était te revoir.

- Il a toujours été loin. Pourquoi maintenant ?

- Tu te poses la question ? Parce que tu as besoin de lui.

- Junho.

La musique de son nom m'a étourdit un instant. A moins que ce ne soit la fatigue, la noyade. Ma mère m'a bercé, jusqu'à ce que le noir vienne à moi. Porteur de serments. Enfin.

- Junsu.

- Junho.

Je n'ai pas vu mon frère jumeau depuis l'enterrement. Il a maigrit, il ressemble à une carcasse qui veut tenir debout. Je suis loin de me douter que je suis encore pire. Ses bras sont brûlants, la joue est rêche comme la vie. Au fond de ses prunelles, le temps reprend sa course. Êtres semblables et trop différents, deux vies qui ont partagées leurs origines.

Il ne dit rien, il tente ce que personne n'a jamais réussi. Lire en moi. Je prie de toutes mes forces pour qu'il y arrive. Le labyrinthe est trop vaste, trop tortueux pour que je puisse croire à une sortie.

- On joue aux échecs ?

J'acquiesce. Il peut dire n'importe quoi, je tente seulement de percer dans ses yeux une lueur qui m'expliquerait. Un reflet de moi en lui. Il sort la boîte, j'aime le claquement du bois contre le bois, j'aime l'ébène tournoyant de ses cheveux.

- Tu prends les noirs ou les blancs ?

- Je…

- On va parier.

Il adore ça, je me laisse entraîner parce que je ne sais plus ce que c'est.

- Lesquels sont la vie ?

- Les noirs.

Un temps de surprise. Vite écarté, il a déjà compris.

- Lesquels sont la mort ?

- Les blancs.

- Lesquels vont gagner ?

- Les blancs.

- Tu veux laisser gagner la mort ?

- Elle l'emporte toujours.

- Tu seras la mort, alors. Maintenant, il faut parier : Si tu gagnes cette partie, j'arrête mes études en Chine et je vis ici avec toi. Pour la repousser.

Je sens que je vais pleurer, je ferme les yeux seulement. Tout me semble mensonge, impossible, cependant ce vertige me rappelle que mon frère ne ment jamais.

- Et si je la perds ?

- Tu laisses à la vie son règne. Tu joueras le jour, tu joueras pour les vivants, tu feras entendre à tous quelle était la voix de notre père. La voix de la vie.

- Je n'y arriverais pas.

- Tu y arriveras, puisque tu auras promis. Tu sais combien me coûtent d'abandonner mes études.

Il pose dans mes doigts le roi blanc. Lourd et glacé, autoritaire et effrayant. Je veux reculer, mais le roi se réchauffe alors que mon frère reprend :

- C'est d'accord ?

Sa main se tend. Puissante. La mienne est fine, c'est sans aucun bruit qu'elle se pose dessus, tout doucement.

- Je… D'accord.

Il a compris, comment a-t-il fait ? Il demande doucement :

- Sur les touches d'un piano, lesquels gagnent ?

- Je ne sais pas, Junho. Papa est mort et vivant à la fois.

- Et toi ?

- Je… je ne sais pas.

- Aux échecs, on est obligé de savoir. Alors on va répondre à ma deuxième question, tous les deux.

- Mais pourquoi ?

- Parce que tu ne peux pas être les deux. Il faut que tu choisisses.

Il installe ses pièces, moi les miennes.

- Je ne me souviens plus qui dois commencer.

- Alors choisis.

- Laissons les noirs commencer.

La danse commence. Le petit pas discret et dangereux des pions noirs, le glissement inquiétant du blanc qui avance. Si la vie est la mort s'affrontent sur un plateau, tout paraît simple et trop confus. Le silence, le temps d'inaction, je me force à les accepter tous deux. Je suis la mort. Et je ne sais même plus si je dois perdre ou gagner, laisser du terrain, se replier ou attaquer. Je fais face à la vie. Jamais je n'aurais pu me douter qu'elle savait aussi être puissante. Elle sait écarter la mort. Comment fait-elle ?

Les ponts n'existent plus, à présent, l'un de nous doit gagner. Alors je joue mon rôle. Je repousse, retranche, attise la vie. Je la détruis et la disperse. Il est un instant où je suis partout, le plateau est presque mien, mais dans un soupir de rage la vie noire s'ébroue, m'oblige à plier. La respiration de mon frère, profonde, résume à elle seule l'âme qu'il transmet au jeu. Je m'écoute respirer. Je ne fais aucun bruit.

Aux échecs, le roi ne peut disparaitre. Le maître blanc, épuisé, s'est arrêté au centre du plateau. Cerné par la vie. Neutralisé. Juste le temps d'une partie. Junho lève, pour la première fois depuis le début du jeu, ses yeux humides vers moi :

- Echec et mat.

Je tremble. C'est donc si facile de vaincre la mort ? Si facile de la faire taire ? Son doigt chaud arrête sur ma joue la trainée d'une larme :

- Tu as perdu. Peut-on vraiment le dire ? La mort a perdu. Arrête de pleurer.

- Je n'y arriverais pas. Pas tout seul.

- Trop tard.

Il montre mon roi, autoritaire au milieu de ses quelques ennemis. Vaincu. C'est si simple. Je pense à une vie de musicien, une vie en noir et blanc, une vie où le requiem de mon père ne s'arrêterait vraiment jamais. Je pense à la vie. Au chemin qui mène jusqu'à elle. Junho a pris ma main, il retrace sa forme avec le bout de son doigt. Il me prend dans ses bras, faisant tomber le roi blanc, qui roule et s'immobilise. Un relent d'amour, qui puise de l'enfance, me pousse à lui chuchoter :

- Je veux essayer, Junho. Peu importe pour qui et comment, je veux essayer de jouer pour ceux qui vivent.

Sa main dans mes cheveux diffuse sa chaleur.

- Merci. Il ne te reste qu'une seule chose à faire.

Il dépose ses lèvres sur mon front, comme avant et comme toujours. Ses mots glissent sur ma peau :

- Fonce. Ne t'arrête plus, mon frère. Il est temps.

Deux coups frappés à la porte. Je saisis rapidement quelques vêtements. Je lui offre mon sourire. Dans ma main, il dépose une feuille si légère qu'elle manque de tomber. Une feuille noire et banche. « Concours national de jeunes pianistes. »

- C'est dans trois jours. Je ne te demande pas de gagner, seulement de jouer.

Je l'enfile dans une poche de mon pantalon trop large.

- Tu n'as plus à le demander, Junho. J'ai parié. Partout, je ferais entendre nos voix.

La porte se referme, léger courant d'air frais, je laisse mes yeux simplement se fermer. Pourquoi cette soudaine impression de paix ? Depuis que j'ai laissé la mort derrière moi, il y a deux jours à peine durant une partie d'échecs, jamais mon père n'a semblé plus présent. Attendait-il cela ?

Je sais que mon cœur suinte toujours, que rien ne le fera revenir pourtant. Qu'en regardant dans un miroir, c'est toujours un inconnu que j'observe. Mais puisque je ne sais plus, je ne sais pas quelle voie suivre, alors je me promets, en rouvrant les yeux et observant la feuille qui tremble, de suivre à jamais celle-là. Avant de me perdre complètement.

J'ai perdu mon père, à présent je dois retrouver le chemin de la vie. Coûte que coûte.