5.
- Je crois qu'on peut dire que ton gamin a cartonné ! fit dans un joyeux rugissement celui qui était sur le point d'ouvrir un nouveau Metal Bloody Saloon et qui avait reçu ses amis entre deux caisses d'aménagement.
- Il a réussi la carrière dont je ne pouvais rêver quand par la force des choses je ne faisais plus partie de l'Armée. Je suis on ne peut plus fier de lui, assura Albator qui avait lui aussi levé son verre à la santé de son rejeton roux.
- Ce fut une surprise totale, assura Aldéran devant la mine interrogative de ses frères et de sa sœur, également présents. Je n'ai pas songé un instant qu'ils prendraient cette initiative, qu'ils m'avaient soigneusement tue durant la réunion. Mais, c'était, dans le fond, le plus sage, car ça légitime ma position à la tête des Divisions Sectorielles et pour mes contacts avec l'Armée. Ca ne fera forcément pas que des heureux, mais je n'ai rien demandé !
A un mouvement de recul du gigantesque Octodian, Aldéran fronça les sourcils, surpris.
- Bobsdqildjavlb ?
- Je t'avais pourtant conseillé de ne pas m'amener tes fils, fit-il en désignant les écrans de surveillance où Ayvanère s'approchait d'eux, accompagnée des trois garçons.
- Ils veulent vraiment faire ta connaissance, je leur ai tant bassiné les oreilles avec mes passages aux MBS ! Ils ont vu des photos, des films, ils savent parfaitement à quoi tu ressembles !
- Il n'empêche que de le voir, en vrai… ne put s'empêcher de glisser le pirate à la chevelure de neige. Les défenses de son groin et son odeur d'animal sauvage. J'espère effectivement que tu as bien briefé tes gamins !
- Ils sauront être parfaitement courtois envers Bob !
- Je ne doute pas de leur bonne éducation, juste de la réaction viscérale que je peux provoquer.
Mais si les trois adolescents marquèrent, tout comme leur mère, un temps d'arrêt sur le seuil de ce qui serait la salle principale du Metal Bloody Saloon, ils s'avancèrent ensuite franchement, plus que de la curiosité dans le regard qui ne quittait guère le massif Octodian.
Et ce fut effectivement soulagés - quatre des bras du tenancier ayant servi en une parfaite synchronisation les verres des tardifs visiteurs - qu'Aldéran et son père se détendirent, profitant de la soirée offerte par Bob.
Rentrés à leur duplex, les garçons dans leurs chambres pour jouer aux jeux vidéo ou regarder un film, voire papoter via l'ordinateur avec leurs amis, Aldéran et Ayvanère s'étaient retrouvés dans le divan.
- Demain, je me lèverai en même temps que toi, pour te préparer. Tu seras tout beau !
- Quoi, je ne le suis déjà pas au naturel ? pouffa le grand rouquin balafré.
- Bien sûr que si que tu es à croquer, et je ne m'en prive pas !
- Oui, il m'avait bien semblé avoir eu la vague impression que toutes les raisons étaient bonnes pour me sauter dessus ! gloussa-t-il encore.
- Hosto roux qui se fout de ma charité multicolore ! rétorqua Ayvanère, hilare. Qui donc me rentre dedans à la première occasion venue ?
- Qui donc, que je le tue ? ! s'amusa encore franchement Aldéran.
- Je serai muette comme une tombe.
Ayvanère l'enlaça, plus sérieuse à présent.
- Je veux que tu sois resplendissant pour ta première journée de Général ! Même dans mes rêves les plus fous, je n'avais jamais imaginé que tu parviennes à ce grade !
- Et moi donc ! C'était d'autant plus inattendu que l'on avait fait de moi un Colonel pour m'exclure du service actif du SIGiP et donc de tout futur grade militaire ! Ils doivent vraiment être désespérés pour en être arrivés à cette décision… Que te dit ton instinct de profileuse ?
- Que la situation est désespérée, et qu'il faut davantage tes délires cinglés qu'un raisonnement froid et rationnel, à ce qu'il me semble. Mais, ne sois pas trop fou dans tes entreprises, Aldie, ça passe ou ça casse, et il ne reste qu'un dernier fil et il est bien ténu !
- Je sais.
Aldéran serra les poings.
- La devise officieuse du SIGiP est : rendre coup pour coup et percevoir immédiatement les intérêts du Mal ! Il y a longtemps que je rêve du pire pour combattre les Seigneurs du Chaos sur leur propre terrain.
- Tu sais donc quoi faire ?
- Disons que j'envisage quelques options…
Aldéran rit ensuite.
- Alors, ce soir, qui saute sur qui… ?
6.
Tenant sa parole, Ayvanère avait tenu à apprêter elle-même son époux avant qu'il ne se rende à l'AL99-DS1.
La nouvelle veste écarlate d'uniforme avait elle été livrée de grand matin, tombant presque jusqu'aux genoux, et elle avait veillé à y fixer les épaulettes à cinq étoiles !
- Maintenant que je dois y aller, j'ai plutôt l'impression de vivre un mauvais rêve. Je ne pense pas mériter ce grade. Tout comme je ne l'aurais jamais obtenu sans l'effondrement programmé du monde que j'ai connu dès mes premières semaines de vie…
- Quelles folies as-tu donc en tête, Aldie ?
- Les pires, fit plus que succinctement Aldéran avant d'enfiler son manteau, de claquer des doigts pour faire accourir Drixie, et de quitter l'appartement.
Soreyn Romdal, Jarvyl Ouzer et Kycham Kendeler avaient attendu leur Colonel devant les portes de verre de son bureau.
- C'est quoi, ce rassemblement ? interrogèrent-ils d'une seule voix. Les Colonels des autres Divisions se présentent successivement ici… Ils parlent d'une réunion… fit Soreyn.
- Plutôt d'une sorte d'allocution, rectifia Jarvyl.
- Et les rumeurs sont plus que persistantes, ajouta Kycham : c'est la fin face aux Seigneurs du Chaos…
- J'espère bien que non ! rétorqua le grand rouquin balafré.
- Mais, quel rapport avec toi ? reprit Soreyn. Depuis quand tous ces responsables de Division ne te feraient-ils plus de misères ?
- Depuis hier. Je ne suis pas encore sûr de m'en réjouir. Et je ne sais si la surprise que je vous réserve également vous agréera… J'en doute…
- Mais, quelle annonce ?
Préférant un geste à une réponse, Aldéran ôta son manteau.
Venus, comme trop souvent les dernières années, à la réunion provoquée par l'un d'entre eux, les Colonels des Divisions Sectorielles s'étaient cependant cette fois retrouvés dans une sorte d'amphithéâtre, comme au temps de leur jeunesse studieuse, les caméras internes de l'AL99-DS1 relayant la scène à ceux du bâtiment.
Les murmures avaient été bon train, mais personne n'avait osé vraiment en parler ouvertement.
Et quand Aldéran était arrivé, arborant ses galons, tous avaient compris et ils avaient ouverts leurs oreilles pour l'écouter.
- Depuis des années, nous avons subi la loi de ces Seigneurs, nous avons tout fait pour les combattre, avec nos moyens. Nous avons à faire plus, à franchir nos propres limites pour les affronter avec leurs méthodes à eux. J'en ai reçu les moyens, les autorisations et je ne vais pas me priver d'y recourir ! J'ai reçu pour mission de mener la dernière offensive, et sans aucune merci, pour eux ! J'ai pris ces décisions, il y a longtemps, mais je ne pouvais pas. Maintenant, c'est différent et je ferai tout pour rééquilibrer la donne, autant que possible. Je vous mobilise, tous, à 2.000 % de vos effectifs et de vos capacités, ça va durer un moment aussi mobilisez vos forces pour servir mes intentions.
- Obéissance aveugle, absolue ? Vous n'exigez pas un peu trop, Général Skendromme ?
- Je donne des ordres, je les veux respectés, rétorqua simplement Aldéran à la question d'un des Colonels.
- On a une chance de l'emporter ? fit un autre.
- Nous la jouerons, c'est ma promesse, car je refuse que mes enfants passent par les affres de mes aïeux. Ces Seigneurs sont le Mal absolu et bien que je le comprenne mieux que personne, je ne leur permettrai pas d'infliger un enfer à mes enfants. C'est la guerre, tout simplement. Faites passer les instructions, les ordres, et l'objectif !
Soreyn Romdal, Jarvyl Ouzer et Kycham Kendeler avaient attendu leur Colonel à sa sortie de l'amphithéâtre.
- On n'a pas déjà joué cette scène ? tenta d'ironiser le grand rouquin balafré.
- Et tu as vraiment cru pouvoir les mobiliser avec ton discours mégalo, téléphoné, prévisible et à l'échec prévisible souligné entre les lignes ? glissa Kycham, sincèrement préoccupé.
- Depuis quand tu me tutoyes, toi ?
- Désolé…
- Non, c'est exactement le moment… Et je suis bel et bien parti en guerre !
- Et, quelles sont tes intentions ?
Aldéran eut alors un sourire désarmant.
- Je pars en voyage, mon jet décolle dans moins d'une heure !
- Partir ! ?
- Et oui !
