La nuit est totalement noire à présent mais personne n'a encore quitté la table. Si le repas est terminé, les sujets de conversation, par contre, ne s'épuisent pas. C'est qu'il y a pas mal de points à éclaircir.

Lincoln s'inquiète pour Sucre ; Michael confirme que la dernière fois qu'il l'a vu il était salement blessé alors il promet qu'il appellera tous les hôpitaux de la région pour tenter d'avoir de ses nouvelles dès qu'ils auront récupéré le Christina Rose et le téléphone qui va avec.

Sara a bien compris qu'à partir de maintenant ils aviseront plus ou moins mais elle est quand même curieuse de savoir s'il existe un semblant de projet à long terme, si rentrer au pays, par exemple, en ferait éventuellement partie ; Michael n'a pas d'idée arrêtée là-dessus et il lui promet que si un jour elle a le désir de rentrer il ne l'en empêchera pas. Mieux, il l'accompagnera. Mais elle lui fait subtilement comprendre que la seule chose qu'elle désire et ne cessera jamais de désirer c'est d'être auprès de lui, où qu'il souhaite s'établir sur cette planète… Petits sourires amoureux. Lincoln roule des yeux. Lui en revanche est catégorique sur ce point : « Il est hors de question que je refoute un pied aux États-Unis ! Ce pays est corrompu jusqu'à la moelle ! ». Alors il se voit sans mal refaire sa vie au soleil. Et l'idée que Michael avait émise au sujet d'un magasin de matériel de plongée et qui l'avait de suite séduit mérite à présent qu'il y songe sérieusement.

« Et LJ ? » s'enquit Michael ; bien sûr Lincoln serait heureux - et plus tranquille - si son fils acceptait de la rejoindre au Panama. Mais il ne lui imposera rien. S'il préfère finir ses études aux États-Unis et ne venir le voir que pendant les vacances il saura s'en contenter.

- En tous cas, même s'il veut rester là-bas t'as rien à craindre pour lui, le rassure Sara. Lui non plus on ne l'accuse plus de quoi que ce soit.

- Ouais mais je voudrais pas que la Compagnie se serve de lui pour nous obliger à leur donner ce qu'ils attendent de nous, étant donné que…

Lincoln s'interrompt en s'apercevant que son frère le foudroie d'un regard noir et Sara comprend aussitôt qu'ils n'ont visiblement pas joué tout à fait franc jeu avec elle.

- Que ce soit bien clair : je vous interdis de me cacher quoi que ce soit ! s'énerve-t-elle. Surtout s'il en va de votre sécurité !

Alors elle fixe un regard particulièrement insistant sur Michael et attend des explications qui ne viennent pas.

- Michael, je vais pas supporter de nouveaux mensonges, même par omission, prévient-elle, la voix étranglée par la colère.

- Je sais, excuse-moi, souffle-t-il en consentant enfin à relever les yeux vers elle. Je t'ai pas parlé de ça parce que je voulais pas que tu inquiètes pour rien.

- Mais c'est pas pour rien si ces gens n'en ont pas fini avec vous ! Qu'est-ce qu'ils vous veulent encore d'ailleurs ? Linc a été innocenté et…

- Le but de la Compagnie nous concernant n'est clairement pas le même que celui des autorités américaines.

- Mahone a laissé entendre qu'ils nous voulaient vivants maintenant, explique Lincoln à mi-voix.

Sara reste abasourdie, remue les lèvres en silence et enfin s'agace toute seule :

- Mais c'est qui ce « ils » ? Kellerman a bien mentionné un organisme appelé le Cartel au procès mais il a pas donné de nom… Je peux éventuellement demander à Bruce de creuser la question ?

- Tu peux lui proposer de demander aux autorités compétentes de creuser la question, corrige Michael, mais qu'il ne le fasse surtout pas lui-même. Vu leurs méthodes ce serait du suicide.

- Très bien, c'est ce que je vais lui suggérer de faire, déclare Sara avec détermination.

Le fait qu'on ait voulu intenter aux vies de Michael et Lincoln mais aussi à la sienne lui est un peu resté en travers de la gorge. Alors s'il y a un moyen de mettre fin aux magouilles sanglantes du Cartel et de faire condamné ses membres, elle ne va pas se gêner pour le mettre en route.

- Et dans l'immédiat ? demande-t-elle. Il faut qu'on continue à se cacher, c'est ça ?

- Disons que dans les premiers temps il va être judicieux de rester discrets, oui, confirme Michael.

Elle pousse un soupir quelque peu dépité et Lincoln lui adresse un regard compatissant. Lui-même a dû se résigner à l'idée de devoir conserver une certaine méfiance vis-à-vis de son environnement et cela ne va évidemment pas sans ternir un peu la joie de sa disculpation.

- Vous savez, ça m'étonnerait qu'ils perdent leur temps à nous chercher, analyse Michael pour tenter de les rassurer. On doit quand même pas leur être si indispensables que ça puisqu'il y a encore 15 jours ils nous voulaient morts. Ça va juste être l'histoire d'un mois ou deux, par précaution, le temps qu'on se fasse définitivement oublier.

Il affiche un léger sourire pour encourager le retour de la bonne humeur et, si possible, d'un peu d'insouciance. Cette soirée est de très loin la meilleure qu'il passe depuis… ouh ! ça doit remonter au temps du vivant de sa mère et, dans l'immédiat, il n'a pas de date précise en tête mais une chose de sûre : depuis bien trop longtemps. Alors à défaut de pouvoir la prolonger à l'infini, il lui tient à cœur qu'elle reste belle, jusqu'au bout.

oOo

Il n'y a qu'une chambre à bord. Une petite chambre. Lincoln n'a pas eu le temps de la réclamer pour lui que Michael avait déjà décrété qu'elle serait pour Sara.

Il essaye donc tant bien que mal de caser son mètre quatre-vingt-huit sur l'une des étroites banquettes en cuir qui bordent de part et d'autre la cabine de pilotage. Il peine à trouver la position qui lui sera la plus confortable et chaque mouvement qu'il fait menace de le faire tomber. Il souffle, grogne, marmonne qu'il va finir par se coucher à même le sol, comme ça ce sera réglé ! Et Michael qui bouine on ne sait trop quoi à l'étage inférieur. Lincoln voudrait qu'il vienne constater dans quelle misère il se trouve, perché dans un équilibre précaire sur sa banquette pour demi-portion. Bien sûr il n'émettrait aucune plainte devant lui, Michael n'apprécierait pas, mais sous ses yeux, il se recroquevillerait comme un orphelin livré à lui-même dans une rue glaciale et fermerait ses paupières d'un air subtilement triste, genre chien battu. Son frère serait obligé d'avoir pitié et aussitôt il virerait Sara de son lit de princesse pour le lui offrir. C'est pas vraiment méchant, c'est juste du bon sens pratique. Elle, fine comme elle est, elle tiendra sans mal sur la banquette !

Lincoln n'a pas entendu Michael arriver dans la cabine et il sursaute lorsqu'il se reçoit en pleine tronche la couverture que lui a lancé son frère.

- On a trouvé des couvertures en rab' dans le placard de la chambre, explique Michael.

Il s'est assis sur la banquette restée libre, en face de Lincoln, a déposé sa propre couverture à côté de lui et frotte à présent ses pieds l'un contre l'autre pour se débarrasser de ses chaussures.

- Mouais, marmonne Lincoln en repliant grossièrement la couverture sur son ventre. Je sais pas trop si on va en avoir besoin, une nuit ici c'est un après-midi de canicule à Chicago. Je devrais plutôt l'étendre par terre, comme ça elle amortira mes chutes pendant la nuit.

- T'essaies de te faire plaindre ? suspecte Michael avec un sourire en coin.

- Mais pas du tout ! s'offusque aussitôt Lincoln. C'est parfaitement normal que les lits confortables soient pour les demoiselles mais j'ai quand même le droit de vouloir adoucir un peu ma condition d'homme galant, non ?

Michael pouffe de rire et s'étend dos contre sa banquette.

- T'empestes la jalousie à plein nez, fait-il savoir à son frère. Bonne nuit !

- C'est ça.

La cabine de pilotage est percée de trois grandes fenêtres. Le ciel est dégagé, la lune est pleine ou presque, alors la nuit est particulièrement claire.

Après plusieurs minutes passées dans un silence religieux, Lincoln se décide à poser la question qui le démange :

- Pourquoi tu restes dormir ici au lieu d'aller rejoindre Sara ? … Sans compter que t'aurais un lit. Une moitié de lit mais un lit quand même.

Il n'obtient pas de réponse. Pas même un soupir exaspéré.

- Mike ? Tu dors ?

- Non.

- Bah alors ! Je t'ai posé une question.

- Je sais. Mais j'ai pas envie d'y répondre.

- Bon… T'es bizarre, n'empêche, murmure Lincoln, s'adressant d'ailleurs plus à lui-même qu'à son frère. À l'heure qu'il est je tuerais pour une moitié de lit. Surtout si l'autre moitié est occupée par ma nana.

Même si Michael avait voulu répondre à la question de son frère (ce qui est fort peu probable) il n'aurait pas pu. Parce qu'il se pose sensiblement la même question depuis plusieurs minutes sans parvenir à trouver de réponse. A-t-il envie de rejoindre Sara ? Oui. Doit-il pour autant le faire ? Là est tout le problème… Au moment de lui souhaiter bonne nuit, déjà, il s'est demandé s'il devait rester. Et puis bon, il avait les bras chargés des deux couvertures, devait au moins en apporter une à Lincoln… Et elle n'a rien fait pour le retenir !… Cela dit elle n'a peut-être pas osé, ou pas trouvé comment s'y prendre sur le coup. Lui non plus après tout… Et peut-être est-ce trop tôt. Il doit y avoir des délais à observer, des paliers à franchir progressivement. Il n'a jamais vraiment été un brillant expert en relation amoureuse et en plus ça fait un petit moment qu'il n'a pas pratiqué mais il est presque sûr qu'il existe des règles à respecter, des codes de parfait gentleman à suivre…

Lincoln émet soudainement un bruit, à mi-chemin entre le grognement bestial et le ronflement humain. Michael tourne la tête vers lui et le distingue sans mal grâce à la luminosité argentée qui baigne la cabine. Visiblement son frère dort à poings fermés et il se demande combien de temps a pu s'écouler depuis la dernière fois qu'il l'a entendu parler.

Il reporte son regard sur le plafond et se rend compte qu'avec cette interruption il a quelque peu perdu le fil de ses pensées. Mais c'est pas plus mal. Parce qu'elles étaient faites de « si » et de « peut-être ». Et en général ça n'aboutit à rien de constructif quand elles concernent les relations humaines, elles sont même plutôt pénalisantes, il en a conscience. Alors à présent il va cesser d'imaginer et s'efforcer de constater : Sara lui manque, c'est un premier fait. Elle n'est qu'à quelques mètres de lui mais sa présence directe lui manque. Combien de fois a-t-il déjà voulu la voir, la toucher, sans que ce ne soit possible ? Aujourd'hui elle est là, il est là, il n'y a plus rien ni personne pour les contrarier, même Lincoln est parti pour le doux pays des rêves, et lui, il reste planté sur sa banquette. C'est stupide, et c'est le deuxième fait. Le troisième, et non des moindres, c'est qu'il est amoureux. Follement. Et quand les petits génies sont amoureux ils doivent cesser d'être des petits génies. Parce que s'il y a bien une chose qui ne se réfléchie pas, ne se calcule pas, ne s'examine pas sous tous les angles, ne se planifie pas à l'avance, c'est l'amour.

Michael sent son cœur s'emballer subitement quand il se redresse pour s'asseoir sur la banquette. Il sait ce qu'il désire profondément mais il hésite encore à se lever. Faire preuve de spontanéité n'est pas quelques chose dont il a l'habitude, on ne s'arrête pas de cogiter d'une seconde à l'autre quand on ne fait que ça à longueur de journées depuis plusieurs décennies. Alors il y a quelques interrogations qui jouent les irréductibles trouble-fêtes mais il pense à Sara et ça l'aide à leur régler leur compte.

Il finit par se lever et sans bruit il sort de la cabine. Il descend les quelques marches qui mènent au pont puis pénètre dans le carré qu'il traverse jusqu'à atteindre la petite porte du fond. Il reste un moment devant, l'effleure de sa main et enfin referme ses doigts pour ne faire saillir que l'articulation de son index et toquer doucement.