Chapitre IV : Mor Khazgur

Le lendemain, contrairement à leur premier passage en tant que simples voyageurs, nos amis furent escortés par la Garde Naine de la ville. Lorsqu'ils franchirent les portes leurs yeux mirent quelques secondes à s'habituer de nouveau à la lumière du jour après les trois jours complets passés hors de la lumière naturelle. Mais une fois accoutumés, c'est un spectacle grandiose qui s'offrit à eux ! Ils étaient encerclés d'immenses montagnes. Entre les crêtes des montagnes, des vallées serpentaient, résultat de l'érosion causée par des fleuves taris depuis des centaines d'années. En suivant du regard la vallée dans laquelle ils étaient, ils pouvaient discerner la forêt d'Angül. C'est revigorés par cette vision de nature verdoyante qu'ils se mirent en route. Ils suivirent le plan de marche qu'avait tracé Kellan lors de leur repas à Nhuilim : ils devaient traverser la vallée dans laquelle ils étaient pour atteindre la région, plus austère, que forment les Montagnes Noires.

Au fur et à mesure de leur progression, à mi-distance de Mor Khazgur, l'herbe verte avait disparu pour laisser place à des gravats et autres blocs rocheux tombés des flancs abrupts des montagnes environnantes. Le Mal avait hélas fait fuir la nature depuis bien des décennies, dans les Montagnes Noires… Alors que nos quatre héros progressaient sur un amas rocheux, Elenwë fit signe au groupe de s'arrêter.

— J'entends des orcs à environs 200 mètres !

— Oui, je commence à les entendre confirma Ra'Jil.

— Bon… Les patrouilles orcs sont constituées d'une vingtaine de soldats. Ils sont peu équipés mais nous n'allons pas les affronter. C'est prendre un risque inutile de blessure et, si la patrouille ne rentre pas au camp, ils vont remarquer quelque chose ! Nous allons plutôt nous dissimuler parmi ces énormes blocs de granite et attendre qu'ils partent.

Ils n'eurent qu'à attendre quelques minutes pour qu'au détour d'un flanc de falaise, apparaisse une vingtaine d'orcs dans leurs armures. Ces armures forgées avec des alliages de mauvaise qualité et par de piètres forgerons étaient plus des assemblages de pièces métalliques de formes diverses qu'une véritable armure… Les orcs ne représentent pas un vrai danger mais leur nombre et leur hargne animale font d'une armée orc une menace non négligeable pour les territoires nains, humains et elfiques.

Soudain, un caillou de la taille d'une orange roula de la cachette de Kellan jusqu'au chemin qu'empruntaient les orcs 30 mètres plus bas ! Ra'Jil, Elenwë, Assim et Kellan retinrent leur souffle. Le bruit du caillou attira l'attention du groupe d'orcs qui s'arrêta, attentif. Les secondes passèrent puis un orc, dont l'armure était bariolée de rouge, donna un ordre incompréhensible et la patrouille reprit sa route.

— C'était moins une… murmura Ra'Jil.

— Oui… Attendons encore un peu avant de repartir et nous atteindrons Mor Khazgur à la tombée de la nuit. Nous tenterons de contourner le camp dans l'obscurité.

Lorsque les orcs furent suffisamment loin, nos guerriers reprirent leur route. Il était désormais clair qu'ils étaient en territoire orc. Plus de retour en arrière ne leur était permis. Ils devaient continuer et achever leur mission coûte que coûte ! A la tombée de la nuit, ils aperçurent des torches en amont du vallon dans lequel ils progressaient depuis la rencontre avec la patrouille. Ils commençaient également à entendre des bruits divers. C'était un mélange de voix orcs, d'ordres et de bruits de bois frappé au marteau. Oui, ils étaient arrivés à Mor Khazgur. En se rapprochant, le groupe avait pris de la hauteur sur l'un des flancs du vallon afin d'avoir une vue de dessus sur le camp sans pour autant être trop à découvert. Les bruits de bois étaient causés par les ouvriers orcs en train de tailler puis planter les troncs qui forment la palissade. Pour l'heure, le camp n'était composé que de simples tentes autour de feux de camp.

— Je n'ai pas vu de guetteurs, dit Assim. Les orcs que j'ai vus sont soit en train de travailler sur les palissades soit en train de manger et de boire à l'intérieur du campement.

— Ça me parait louche… ajouta Elenwë.

— C'est tout bénef' pour nous les gars ! Se réjouit Ra'Jil. Ecoutez, je suis un voleur et je suis sûr que je peux trouver des objets de valeur dans ce camp. Il suffit de neutraliser quelques orcs et je pourrais aller fouiller ! Si je suis capable de m'introduire dans des maisons humaines, je peux sans problème piller un camp orc.

— Ton assurance m'inquiète, se méfia Assim. Nous risquons de nous faire repérer si nous y allons. Et nous ne savons même pas ce qu'il y a là-bas.

— Qu'en penses-tu Kellan ? interrogea Elenwë.

— Vous voyez la tente là-bas ? dit-il en montrant une tente plus grande que les autres, au cœur du campement. C'est la tente de « commandement ». Enfin… si on peut parler d'un réel commandement dans une armée orc. Quoi qu'il en soit, je suis convaincu que nous pouvons y trouver des informations. Ils doivent recevoir des missives de Graulgür ou des Terres Inconnues…

— Oui, ça nous donnerait un avantage si on connaissait à l'avance les mouvements de troupe ! Allons-y, s'impatienta Ra'Jil.

— Tu y vas seul, dit Kellan. Tu es le plus discret d'entre nous. Et puis Assim a raison : si nous y allons tous, nous risquons trop de nous faire repérer. Elenwë, tu peux lui dégager le début de son parcours avec ton arc ?

— Bien sûr Kellan, répondit-elle. Ra'Jil, commence à descendre et tu avanceras à mon signal.

— C'est quoi le signal ?

— Quand les orcs commenceront à tomber.

Progressant de cachette en cachette, Ra'Jil descendit de leur point d'observation et se retrouva une vingtaine de mètres de l'orc le plus proche. En face de lui se trouvait une des extrémités de la palissade : un orc en armure, situé du côté intérieur de la palissade, avait l'air de surveiller l'avancée de la construction. Avec lui, deux ouvriers, vêtus de simples habits de cuir. L'un tenait un rondin de bois à la verticale et l'autre l'enfonçait avec un gros marteau en bois. Trop occupé à observer les orcs travailler, il n'entendit pas le léger sifflement venant de derrière lui. Soudain, l'orc en armure tomba à terre, une flèche enfoncée dans la gorge !

— Comment peut-elle viser aussi bien à cette distance ? Ces elfes me surprendront toujours, murmura Ra'Jil.

Avant qu'il ait pu trouver une réponse à sa question, il remarqua que les bruits de marteau avaient cessé : les deux ouvriers avaient également reçu une flèche mortelle. Bondissant de son abri, Ra'Jil s'empressa de traîner les corps hors de portée des torches, qui éclairaient le camp, afin de retarder une éventuelle alerte. Ceci étant fait, il équipa ses avant-bras avec ses lames et avança rapidement à travers le campement. Deux ou trois fois il fut obligé de contourner un feu de camp ou encore un groupe d'orcs légèrement éméchés errant entre les tentes. Le camp n'étant pas très grand, il parvint à la hauteur de la tente de commandement en quelques minutes. Elle était éclairée de l'intérieur, si bien que l'on pouvait voir un soldat en ombre chinoise.

Ne voulant pas prendre le risque d'être surpris par d'autres orcs et ne sachant pas combien de temps le guerrier allait rester au poste de commandement, il décida d'avancer. Doucement, et sans bruit, Ra'Jil entra dans la tente. Le soldat orc lui tournait le dos. Il avait les mains appuyées sur la table, élément central de la pièce. Ra'Jil referma son poing droit pour ne laisser dépasser que l'extrémité de la lame sur son avant-bras. Il fallait une élimination rapide et discrète. Dans un silence sinistre, il passa son bras gauche autour du cou de l'orc et de son bras droit enfonça la lame entre deux plaques de l'armure. Les derniers mots de l'orc furent un gargouillement suivi d'un écoulement de sang chaud qui sorti à la fois de son dos et de sa bouche. Le prenant dans ses bras, Ra'Jil déposa doucement sa victime au sol, toujours sans bruit. Désormais seul, il revint à sa mission. Ce qu'il vit sur la table qu'observait l'orc valait à lui seul le déplacement : il s'agissait d'une peau de cuir étendue sur la table et maintenue aux quatre coins par des dagues plantées dans la table. Même s'il ne comprenait rien aux symboles et aux marques faites dessus, Ra 'Jil comprit clairement qu'il était face à une carte stratégique orc ! Il décrocha alors la carte et la roula en forme de tube. Lorsqu'il se retourna pour quitter la tente, il vit de nouveau le cadavre du chef orc qu'il avait tué. Un chef mort et une carte disparue : les orcs ne sont pas brillants mais ils comprendraient bien assez vite ce qu'il s'était passé ! Regardant autour de lui, il vit une malle, dans laquelle il déposa silencieusement le corps.

Quelques minutes plus tard il avait rejoint les trois autres aventuriers dans les rochers en aplomb du camp.

— Alors ? demanda Kellan.

— J'ai trouvé ça et je pense que c'est une carte, dit Ra'Jil en lui tendant le rouleau. Le problème c'est que c'est écrit en langue orc…

— Parfait ! s'exclama Kellan en étalant la carte sur le rocher le plus proche. Mon mentor m'a enseigné des notions d'orc, et j'ai ensuite continué d'apprendre étant donné que pendant cinq années, j'ai été missionné dans ces montagnes pour surveiller les orcs. Et à première vue, nous sommes chanceux, ce symbole montre qu'il n'y a pas de troupes à Narzulbur. Ce qui veut dire que le col n'est gardé que par les guetteurs : quatre ou cinq orcs, pas plus ! La dernière fois que j'y suis allé, une garnison était allée les rejoindre et en tout, plus de trente orcs surveillaient le passage… Il faut croire que les Dieux nous sont favorables !