Chapitre 4: Sous étroite surveillance
Malgré l'heure tardive, une chaleur étouffante persistait dans la voiture. Installée dans le siège passager, je tentai de réduire la température provoquée par le chauffage du véhicule. Le conducteur réagit aussitôt, paré de son flegme légendaire. «Laisse.», me dit-il sobrement. J'arrêtai mon bras, puis me tournai vers lui, le visage las mais armée d'un sourire condescendant et compatissant à la fois: «John, il fait quarante degrés dans cette voiture.
— Laisse.
— Le froid ne risque pas de nous tuer, on peut au moins diminuer le chauffage ?
— Laisse.», répéta machinalement le vampire en costume sur le même ton.
Il me fixait résolument. Je penchai la tête sur le côté tout en le suppliant du regard, espérant que mon air faussement implorant ainsi que le sourire qui allait avec le rendrait compatissant, puis je plongeai les mains dans les poches de mon manteau d'hiver. Il ne bougea pas. Sans perdre mon sourire, je secouai la tête, préférant reporter mon attention sur ce qui se passait derrière la vitre du côté passager. La nuit était bien avancée mais le restaurant, qui se trouvait de l'autre côté de la rue, était encore plein à craquer. À travers la vitrine, j'apercevais les clients qui, attablés, dînaient tranquillement. La circulation sporadique, ainsi que le vacarme ambiant émanant des différentes conversations, m'empêchaient d'entendre clairement la discussion qu'avait un client en particulier. Eddy Briscow.
J'avais filé le chirurgien sans relâche, toutes les nuits. Et la semaine passée, il avait finalement eu l'appel que j'attendais: un rendez-vous avec celle qui me permettrait de remonter la piste de Lambert, puis de Gabriel. Une dénommée Control. La disposition des tables m'empêchait de distinguer son visage. J'émis l'idée de pénétrer dans le restaurant afin de connaître son identité pour de bon, mais la voix d'Harold, crachotant à travers le haut-parleur du kit mains libres de la voiture, nous précisa formellement de rester dans la voiture.
Je m'enfonçai dans le siège. À côté de moi, John me tendit un gobelet de café. Il était muni d'un petit carton protecteur spécialement prévu pour empêcher l'usager de se brûler les doigts. Je le refusai poliment d'un simple geste de la tête. Il faisait déjà suffisamment chaud comme ça... Sans rien dire, le vampire taciturne joua avec le bouton qui permettait de régler le chauffage, l'abaissant de quelques degrés, puis reposa ses mains sur le volant de la voiture pourtant à l'arrêt.
Je me concentrai sur l'objet de notre surveillance et fixai le restaurant de nouveau. Tout contre la vitrine, un jeune couple discutait autour d'un plateau de fruits de mer. Leurs profils heureux se découpaient derrière les lettres vertes et dorées qui affichaient le nom du restaurant, le Summer's. La femme s'exprimait avec beaucoup d'entrain, effectuant de grands gestes par moments, manifestement emportée par son récit. En face d'elle, l'homme se contentait d'acquiescer, mais il la dévorait du regard. Le sourire discret qu'il avait en disait long.
John me jeta un regard furtif avant de regarder le prolongement de la rue devant nous. Quelques minutes passèrent puis, de nouveau, un regard rapide en ma direction. Au bout du troisième, je n'y tins plus et cessai ma surveillance active: «Qu'est-ce qu'il y a, John ?», demandai-je avec une pointe d'agacement.
Le vampire taciturne me fixait, sans un mot. C'était une habitude chez lui. Un trait de caractère qui, d'après ce que j'avais pu comprendre, avait été amplifié par sa transition. Je m'étais souvent demandée si ce détail n'avait pas été décisif quant au choix d'Harold d'en faire son famuli. Forcément, avec quelqu'un qui n'objecte jamais rien...
— Tu as eu des nouvelles ?
La question me sortit brutalement de mes pensées. J'en fus si surprise que j'en restai muette. Prise de court, je clignai rapidement des yeux et lui demandai de me la répéter à nouveau. Mais j'avais très bien entendu. J'avais bien saisi le sens de sa question. Et tout ce qu'elle me provoquait... Mes murailles s'élevèrent aussitôt:
— Je ne vois pas ce que tu veux dire.
John tapota le volant de ses doigts, et l'épaisse montre qu'il portait glissa lentement le long de son poignet avant de disparaître sous la manche de sa chemise. Cadeau d'Harold, si mes souvenirs étaient bons. Le vampire taciturne me jeta l'un de ses fameux regards silencieux qui en disaient beaucoup trop. Je déglutis, lasse de me battre contre des ennemis imaginaires. John Reese n'en faisait pas partie. Peu loquace, faisant passer les muscles avant la réflexion, mais il n'était pas un ennemi.
J'observai rapidement le restaurant afin de vérifier que notre cible était toujours en place. C'était le cas. Concentré sur son filet mignon, Eddy acquiesçait vivement à tout ce que lui disait son interlocuteur. Car j'avais désormais en visuel le sujet de notre filature: avoisinant la cinquantaine, Control était une femme à l'allure autoritaire, les cheveux bruns tirés en arrière, les lèvres pincées et la mine sévère. Vêtue d'un costume tailleur aussi austère que son expression, elle s'entretenait avec le chirurgien qui se contentait d'opiner du chef.
Je gravai mentalement ses traits dans mon esprit. Si son physique imposant me laissait déjà entendre qu'une confrontation directe n'était pas envisageable, j'avais tout de même l'intention de lui arracher toutes les informations dont j'avais besoin. En temps et en heure. Un serveur passa entre deux tables, puis vint se poster à la leur, me bloquant temporairement la vue. Je tendis l'oreille, m'appuyant sur mes sens vampiriques, mais je n'entendis rien d'autre que le cliquetis des couverts qui crissaient contre les assiettes et l'incohérence sonore née du mélange des conversations dans la salle.
Près de la vitrine, le couple d'amoureux en était maintenant au dessert. Un parfait au chocolat qui semblait faire des merveilles, au vu des sourires radieux qui s'étalaient sur leurs visages. Je déglutis une seconde fois, envieuse de ces instants d'intimité que je volais sans aucun scrupule aux deux inconnus.
— Non. Je n'en ai pas eu... finis-je par concéder tout en scrutant l'homme qui tendait une cuillère pleine de chocolat à sa dulcinée.
Le vampire taciturne hocha la tête. Il réajusta le rétroviseur central, vérifiant pour la cinquième fois ce soir que nous ne faisions pas nous-mêmes l'objet d'une surveillance quelconque. Il fixa la petite glace rectangulaire qui lui dévoila l'espace vide derrière nous. «Elle pourrait revenir, tu sais.», lâcha-t-il soudainement.
Mon cœur mort cessa symboliquement de battre.
Il était étrange pour moi de me considérer comme morte, compte tenu de mon existence contre-nature. Tout comme ceux à l'origine de ma lignée, je n'appartenais ni au monde des vivants, ni à celui des morts. J'errais simplement entre les deux, éternellement dépossédée de tout sentiment d'appartenance. Ce sang qui coulait dans mes veines était à l'image de l'organe qui le faisait pulser: mort. Assez ironiquement, il était pourtant synonyme de vie pour ceux de mon espèce en général. Mais jamais, au cours de mes années d'existence vampirique, jamais je ne m'étais sentie aussi vivante qu'en compagnie de celle qui ne partageait désormais plus ma vie.
Les yeux résolument fixés sur le couple qui attendait de payer la note, je répondis sincèrement: «Je ne sais pas.» J'entendis le vampire jouer avec le chauffage, puis il plongea la main dans la poche de son manteau pour en tirer son téléphone portable. Discrètement, je l'observai tandis qu'il répondait au message qu'il revenait de recevoir.
Nous n'avions jamais été proches. John avait rejoint les rangs des Véniels bien avant moi. Mais si mon rapport exclusif avec Samuelle m'avait d'emblée isolée des autres, il ne semblait pas m'en avoir tenu rigueur. Nous avions bien eu quelques différents au fil du temps, mais ceux-ci avaient toujours pris leur source dans mes nombreux désaccords avec Harold. Il faut dire qu'Harold et moi n'avions pas eu la meilleure des relations au départ. Et même encore aujourd'hui...
— Tu l'aimes ?
La question me brisa la poitrine.
Je m'étais retournée d'un bloc. Elle était si soudaine, si impromptue, et tellement directe ! Tout à fait en accord avec le style brutal de John, elle me rappela pourquoi nous n'étions pas proches. Et pourquoi nous ne le serions probablement jamais. Je me raidis tout en fronçant les sourcils, le dévisageant malgré moi pour avoir osé toucher à ce que j'avais de plus intime. Lui, restait impassible, comme si sa question avait porté sur le choix de menu du Summer's. Il attendait visiblement ma réponse.
Réponse qu'il n'obtint pas.
Il baissa les yeux. «Je comprends.», murmura-t-il doucement.
Je reportai mon attention sur le restaurant. Le couple avait disparu. Et Eddy était toujours en place, discutant avec son interlocuteur de nouveau masqué par la présence d'un serveur. Mais ce n'était ni le visage d'Eddy, ni le dos du serveur qui dansaient devant mes yeux.
— Tu ne peux pas comprendre... lâchai-je finalement, acerbe.
Le cuir grinça sous son poids lorsque le vampire en costume changea de position sur son siège. Il leva le poignet, vérifiant l'heure sur sa montre qu'il toucha du bout des doigts. «Si, je comprends.», insista-t-il. Ma main se referma involontairement sur l'ouverture de la portière. Je n'aimais pas la tournure que prenait la conversation. Je n'aimais pas cette intimité soudaine et forcée. Je n'aimais pas être soumise à la question.
Je n'aimais pas être mise à nue.
Le loquet de la voiture s'abaissa subitement, dans un bruit de claquement qui me fit sursauter. Il venait bien de m'enfermer dans la voiture avec lui ? Je me tournai brutalement vers le vampire en costume, les yeux brillant d'une lueur plus ambrée qu'à l'accoutumée: «Qu'est-ce que tu fais ?», lui demandai-je froidement tandis qu'il ôtait tranquillement la clé du contacteur.
— Root... commença le vampire en rangeant la clé dans la poche de son manteau.
— Ouvre la porte.
— Non, il faut qu'on...
— Ouvre la porte ! intimai-je alors que mes prunelles s'embrasaient.
Le vampire taciturne me considéra gravement, mais ne bougea pas d'un millimètre.
— Non.
J'inspirai profondément tout en inclinant légèrement la tête, geste révélateur de mon inconfort et de l'incrédulité qui résultaient de son attitude.
— John. Ouvre la porte.
Ma voix avait pris une coloration nettement plus menaçante cette fois. Je n'avais pas l'intention de subir cet interrogatoire qui s'annonçait désagréable au possible. Pas avec lui.
— Non ? répéta doucement le vampire en costume.
Ce fut à son tour de me fixer. Sans me laisser le temps de réagir, il enchaîna: «Il faut qu'on en parle. Il faut que tu en parles.
— Je n'en ai pas besoin. Ouvre la porte ! répondis-je, agressive.
— Si, tu en as besoin. Ça fait des mois que tu traînes avec ça, et...
— Et c'est à toi que je devrais en parler ? Toi, la personne la plus inexpressive et amorphe que je connaisse ?», coupai-je brutalement sans dissimuler le sarcasme dans ma voix.
J'étais lancée.
Il avait eu le malheur de tisonner la braise une fois de trop et le brasier, impitoyable, s'était ravivé.
C'était le moment. La culmination de ces mois d'attente, d'incompréhension, de frustration et de colère trop longtemps réprimés. Et il en serait le destinataire. «Toi qui ne fais rien d'autre que de suivre Harold comme un petit chien, tellement désœuvré que la seule optique de recevoir un ordre de lui illumine tes nuits ? Tu peux comprendre, toi qui demeures foncièrement incapable d'exprimer le moindre sentiment, la moindre étincelle d'émotion, tu penses être en mesure de comprendre ce que je vis ? De me comprendre ?», éclatai-je soudainement.
Le vampire en costume accusa silencieusement mon implosion. Il était injuste de ma part de m'en prendre à lui comme je le faisais. Je le savais, et pourtant, une part de moi s'en délectait malgré les avertissements de l'autre, moins sombre, qui avait elle conservé ses facultés de raison. Le vampire taciturne resta silencieux.
Et je compris.
Ce n'était pas à John que je m'adressais. C'était à elle.
Je lui en voulais. J'en voulais terriblement à Shaw d'être partie. De m'avoir laissée seule ici avec le Paladium. Avec les restes de notre histoire. D'avoir baissé les bras. De ne pas s'être battue davantage pour nous. De ne pas m'avoir choisie. De ne pas se souvenir. De m'avoir oubliée. De ne pas souffrir de l'absence. De ne pas souffrir tout court. De ne plus rien ressentir.
Et je m'en voulais à moi-même. D'être aussi faible, de ne pas réussir à mieux supporter son absence. Parce qu'au fond de moi, je ne l'acceptais pas. Je faisais l'amère expérience, réelle et violente, de ce qu'était fondamentalement le lien du sang. Il était éternel, et tant que Shaw ne serait pas avec moi, je resterais irrémédiablement incomplète. Comme un être inachevé. Incapable de vivre, incapable de mourir.
John plongea ses pupilles ambrées dans les miennes, et pour la première fois depuis notre rencontre au sein des Véniels, j'eus l'impression d'y percevoir une parcelle d'émotion. «Il y a bien longtemps, bien avant de rencontrer Harold... j'ai aimé quelqu'un, moi aussi. Avant que la mort ne nous sépare. Je sais ce que tu ressens.», me révéla doucement le vampire en costume.
Je restai sans voix. Que dire après un tel aveu ? Après tout ce que je venais de lui balancer dans la figure ?
— Mais toi au moins, tu peux encore imaginer qu'elle te revienne un jour. La personne que j'ai perdu... je ne la vois plus que dans mes rêves, à présent.
J'entendais sa voix, grave et solennelle, de loin. Très loin. J'étais perdue sous la surface de l'eau sombre et glacée qui m'avait submergée. Celle dans laquelle je sombrais à chaque fois que je me perdais dans la contemplation de ce qui restait de Shaw et moi.
Les rêves ? Il n'était pas le seul à s'y perdre. Mais dans mon cas, le risque était réel. Celui de n'en jamais revenir. Et pourtant, je continuais. Parce qu'ils étaient l'unique passerelle entre elle et moi. Le seul moyen pour moi de l'apercevoir encore. Et chaque réveil m'arrachait à notre monde comme une déchirure que je revivais sans cesse depuis l'été. Le souvenir du dernier rêve éthérique que nous avions fait me serra la gorge. Je revoyais pleinement l'image du cadavre, le sang sur ma main et celui sur la neige. Shaw était peut-être en danger, dans ces forêts que je ne reconnaissais pas, et je ne pouvais rien faire pour l'aider.
Mais je ne pouvais pas le lui dire. Il ne le comprendrait pas. Non, il ne comprendrait sûrement pas la facilité avec laquelle j'ignorais, de manière volontaire, la jeunesse du cadavre.
— Elle était humaine.
Second aveu qu'il partageait sans que je ne l'y pousse. Je gardai la tête basse, fixant le levier de vitesse au point mort. John, quant à lui, regardait droit devant lui. «C'est difficile pour nous d'aimer les humains.», continua-t-il.
Shaw ne l'était pas. Mais ça non plus, je ne pouvais pas le lui dire.
Et l'impression de connexion s'acheva ainsi. Nos deux histoires étaient différentes. Nous étions différents. Je ne pouvais pas lui parler des rêves éthériques, encore moins de la nature Lunan de Shaw. John était le famuli d'Harold, il était impossible qu'il parvienne à garder ces informations pour lui et ce, même s'il le souhaitait.
Je grattai le loquet du bout des doigts. À côté de moi, John remua et le tintement de la clé contre son téléphone portable m'informa que la fin de notre apparté était proche. Il abaissa le pare-soleil pour réajuster l'appareil qui y était accroché et qui permettait à Harold de communiquer avec nous. «Ne fais pas cavalier seul, Root. Ce n'est pas la solution.», dit soudainement le vampire en costume avant de faire tourner la clé dans le contacteur.
Le loquet se dressa subitement et la portière se déverrouilla.
Ending theme: The People (Metric)
