NATSU
Elle s'est endormie. Sa respiration est lente et régulière. Roulée en boule autant que possible sur le siège passer, ma compagne de route ne bouge plus. Sa tête est posée contre la vitre et son souffle provoque une légère buée qui se dépose sur la fenêtre. L'eau a fini par sécher et je me permets de baisser un peu le chauffage. J'étouffe.
Lucy, c'est un prénom commun pour une fille étrange croisée au hasard sur le bord de la route. Je n'aurais pas eu le cœur de la laisser sous la pluie. Je ne la connais pas. Elle peut très bien feindre le sommeil pour mieux me tuer mais je ne pense pas qu'elle sois une meurtrière. Dangereuse, peut-être, mais pas pour moi.
Quand j'ai croisé ses yeux noisettes, je n'ai pas pu m'empêcher de les comparer avec ceux d'un chat. Cette fille ressemble à une prédatrice, mais seulement pour ceux qu'elle considère comme ses proies et j'ai tout de suite compris que je n'en étais pas une.
Et maintenant elle dort paisiblement sur le siège passager, à croire que ce voyage, je ne le fais pas tout seul. C'est étrange. Je crois que ça me plairait d'être avec quelqu'un. Je secoue la tête. Le but de ce voyage, c'était de me retrouver, être seul et loin de tout. J'avais besoin de me connaître avant d'entamer l'université pour tenter de comprendre les autres. La solitude était ma seule option. On ne se connait pas tant qu'on n'a pas vécu seul et si je me rends compte que je suis invivable, alors je pourrais changer ça.
Je vais devoir déposer Lucy près de Fort Knox, le premier lieux que je compte découvrir à l'occasion de mon voyage. Nous avons presque deux heures de route devant nous et je sais que je m'arrêterai bien avant pour dormir. Je pourrais faire plus court mais je souhaite visiter les États-Unis. Ce n'est pas en allant vite que je verrais grand-chose.
J'ai prévu un itinéraire et je m'y tiendrai ! Je m'avance dans mon siège et par-dessus le volant pour regarder la route. Je n'y vois presque rien. Un éclair illumine la voiture, le paysage et un coup de tonnerre retentit. Je sursaute et me tourne un instant vers Lucy. Elle ne semble pas perturbée et continue de dormir paisiblement. Soulagé, je reporte mon attention sur la route. Il n'y a pas grand monde. Les gens restent chez-eux par ce temps, ils n'entreprennent pas un voyage.
J'aime être seul sur la route. J'aime la pluie qui nous coupe du monde. Je suis dans cette voiture, avec cette inconnue et nous sommes seuls au monde. Cette pensée me réconforte. Et je souris. Je suis heureux.
Partir a été le meilleur choix. Mes parents me manqueront, mes frères et sœurs, aussi, pendant un an, mais je sais que je les reverrais, que je leur parlerai de temps en temps. Nous ne serons jamais très loin les uns des autres. Je n'ai rien à regretter, ni ce que je laisse derrière moi, ni ce qui m'attend sur ma route. Je n'ai pas peur.
Je suis excité.
Impatient.
Mais certainement pas apeuré.
Et je crois que je suis aussi un peu fatigué. Dès que les jours ont commencé à se rapproche du départ, j'ai perdu le sommeil. L'angoisse, la joie, mes émotions me maintenaient éveillées toute la nuit et j'en subi maintenant le contrecoup. Il faut je trouve un endroit pour dormir. Heureusement que nous sommes aux États-Unis. Les motels poussent comme des champignons le long des routes, de même que les diners et autres restaurants. Il n'y a que l'embarras du choix pour s'arrêter.
Je n'ai pas envie de regarder sur Google les différentes notes qu'on pu recevoir ces établissements. Le but de ce voyage, c'est que je me débrouille tout seul et depuis internet, nous sommes devenus des assistés. Alors bien sûr que non, je ne vais pas non plus me couper de ce moyen de communication formidable, mais je refuse de m'en servir pour autre chose que faire des photos et appeler ma famille.
Je me suis même acheté une carte routières où j'ai tracé un itinéraire au feutre. J'ai tout fait à l'ancienne. Mon père m'avait souvent parlé de ce voyage qu'il avait fait lui aussi, avec ses amis et il m'a avoué qu'il n'y avait pas meilleur guide qu'une bonne vieille carte à l'ancienne. Et je l'ai cru. Elle est dans ma boite à gant, bien au chaud.
J'ai considérablement ralenti depuis que la fatigue force sur mes paupières. J'observe les différentes enseignes qui se dressent au bord de la route. Elles sont toutes colorées, clignotent et attirent les voyageurs fatigués, ce que je suis présentement. Je souris et continue encore un peu.
Tant que je peux conduire, je préfère avancer. Mes yeux se ferment sans ma permission et je comprends qu'il est temps de capituler. À travers la pluie, je repère une enseigne rouge un peu plus loin et prends la sortie correspondante. Mes doigts tremblent autour du volant. Je ne sais pas si c'est la fatigue, ou autre chose qui me rend aussi fébrile.
Je m'engage sur le parking. Un lampadaire l'éclaire. Deux voitures sont garées. Je prends la place la plus près de la porte et jette un coup d'œil à ma passagère quand je coupe le contact. Lucy dort toujours aussi profondément. Je ne sais pas pourquoi, mais la régularité de sa respiration me rassure. La première vision que j'ai eu d'elle n'était pas flatteuse. On aurait vraiment dit un chat sauvage mais elle est parvenue à trouver le sommeil, dans ma voiture.
Je descends et ferme la portière le plus doucement possible, sans cesser de guetter les réactions de ma passagère. Elle ne réagit pas, plongée dans le sommeil. Je souris, verrouille mon véhicule et me dirige vers l'entrée du motel. Il ne paraît pas grand, ni même très bien côté mais il ne semble pas pour autant miteux. Je pousse la porte. Derrière le comptoir, un homme d'une cinquantaine d'année m'observe venir à lui. Je lui offre un sourire aimable.
- Bonsoir.
- Bonjour Monsieur, que puis-je pour vous ?
- Je souhaiterai une chambre avec deux lits s'il vous plaît. C'est pour une nuit.
Il hoche la tête et se retourne pour prendre une clé accrochée au portant derrière lui. Il y en a une petite dizaine. Je ne prends pas l'objet qu'il me tend et cherche les bons mots avant de me lancer.
- Pourriez-vous, s'il vous plaît, me devancer ? Mon amie dort dans la voiture et je ne voudrais pas la réveiller. Il faut que je la porte si possible et je ne pourrais pas ouvrir.
Sans répondre, il hoche à nouveau la tête. Je le remercie sans m'attarder sur ma capacité à mentir. Lucy n'est pas mon amie, juste une compagne temporaire de route. Je ne doute pas qu'elle quittera mon giron sitôt arrivé à Fort Knox. Elle me semble aussi solitaire que le chat sauvage et se fera une autre vie ailleurs.
Je ressors du motel. La pluie n'a pas cessé et s'abat sur moi avec force. Je rentre la tête dans les épaules et cours jusqu'à ma voiture que je déverrouille. Je n'ai pas mis ma capuche. Mes cheveux et vêtements sont trempés et l'eau s'est infiltrée jusque dans mes baskets. Et pourtant, je souris comme un idiot. J'ouvre la portière arrière et me penche sur la banquette pour saisir les deux sacs. Tant bien que mal, je passe les lanières autour de mes épaules.
C'est horriblement encombrant, très lourds et je me retrouve avec deux sacs pleins à craquer sur le dos. Je pense que c'est le bon moment pour remercier mon entraîneur qui m'a toujours fait dépasser mes limites. Sans lui, je crois que je ne pourrais jamais porter tout ça en plus de Lucy à l'intérieur.
Je roule des épaules pour tenter de rendre les sacs confortables. J'ai mis le miens en dessous, pour que les affaires de ma compagne de route ne soient pas écrasées. Je ne la connais pas, et je ne veux pas la vexer ou risquer de détruire des objets précieux qui se trouveraient dedans. Tant pis pour mes barres de céréales et mes gâteaux. Ils vont être en miettes mais ce n'est pas bon pour la santé, de toute façon.
J'ouvre la portière passager. Lucy ne bouge pas. Elle a vraiment le sommeil lourds. Ça me semble presque étrange vu notre situation actuelle mais peut-être qu'elle est vraiment fatiguée. Doucement, je lui mets sa capuche, couvrant ses longues mèches blondes et glisse une main sous ses jambes, tandis que l'autre soutient son dos.
Je ne sais pas pourquoi je suis si prévenant. Je pourrais la réveiller et la conduire jusqu'à la chambre mais l'idée de la réveiller me déplaît. J'ai effectivement l'impression que cela fait très longtemps qu'elle n'a pas aussi bien dormi. Et j'aime bien l'effet Prince Charmant que ça me donne. Je ris tout seul à cette pensée et soulève la jeune femme.
Je fronce les sourcils. Elle est légère. Combien mesure-t-elle ? Un mètre soixante-cinq, à tout casser ? Et pourtant, elle me semble bien trop légère, comme en sous-poids. Ce n'est peut-être pas le moment de s'inquiéter de ça mais je m'attendais réellement à ce qu'elle soit plus lourde. Songeur, je claque la portière d'un coup de hanche, verrouille, et me dirige à pas rapide vers la porte.où m'attend l'homme de l'accueil. Il me regarde, un petit sourire sur le visage et je ne réponds rien. Hors de question de corroborer sa théorie comme quoi Lucy est plus qu'une amie. Je ne la connais même pas.
Sans un mot, il nous devance dans l'escalier, me guidant jusqu'à la porte qu'il ouvre. Contrairement à ce que je pense, il ne s'efface pas pour me laisser passer, mais entre au contraire et se dirige vers l'un des lits jumeaux. D'un geste, il retire le couvre-lit, la couverture et le drap de dessus pour me permettre de déposer ma compagne.
Surpris, je m'approche du lit et allonge la jeune femme sur le drap. En voyant l'homme repartir, je lui fais signe de m'attendre et farfouille dans ma poche pour en sortir mon porte-monnaie. Je vois les yeux de mon sauveur s'illuminer alors que je lui tends un billet de dix dollar.
- Merci pour votre aide.
- A votre service. Le petit-déjeuner est comprit dans la chambre et la cuisine ferme à dix heures.
Je hoche en prenant bonne note. Je ne vais même pas avoir besoin de piocher dans mes réserves de nourriture pour demain. C'est une bonne nouvelle. En grimaçant, je secoue les épaules pour tenter de me débarrasser des sacs. Celui de Lucy glisse difficilement, entravé par le mien. Je parviens enfin à le poser sur le sol, au pied du lit de la jeune femme. Je laisse tomber le mien devant mon propre lit et revient vers ma compagne.
Elle dort toujours aussi bien, à croire que maintenant qu'elle a plongé dans le monde des rêves, plus rien ne pourra jamais l'en sortir. C'était comme si elle avait attendu ce moment toute sa vie pour s'offrir enfin une vraie nuit de sommeil. Je lui retire au moins ses chaussures. Même si le plaid la recouvre, je me sens quand même obligé de ramener sur elle les couvertures. Elle soupire. Je souris et me détourne.
Mon propre lit m'attend et c'est seulement à ce moment-là que je me rends compte que je suis extrêmement fatigué. C'est un peu ridicule, de faire une pause une heure après être parti mais je m'en moque. Je suis partie, j'organise mon voyage comme je le veux. En quelques geste, je me retrouve en caleçon, j'éteins la lumière et je me glisse entre les draps. Ils sentent le propre et ils ne grattent pas. C'est déjà ça. Je recommanderai ce motel sur internet avant de partir, ce type l'a bien mérité. Je soupire de bien-être à mon tour.
Les volets clos ne laissent pas passer la lumière. Je ne sais pas à quoi ressemble la vue de l'autre côté de la vitre mais il fait noir. Et je ferme les yeux. Je suis loin de chez-moi, embarqué dans un voyage que j'ai mûrement préparé. La vie ne pourrait pas être plus belle qu'à cet instant !
