Commentaire:A quoi sert d'être un excellent joueur de poker dans le monde démoniaque? Qui manipule qui? Comment un couple de vampire complètement barré et surtout sans aucune limite occupe-t-il ses soirées, lâché en plein New-York?
A part ça, en ce moment, il fait très très chaud en dessous de Sunnydale...

III - LE PENDU

New York City 1977

No Future.
On dirait que c'est écrit sur le mur en lettre de sang, celui que je bois aux gorges de mes victimes successives.
La sentence bombée en rouge a pourtant de quoi faire sourire.

La jeunesse mortelle est tellement fugace. Comment peut-elle prétendre ne pas avoir d'avenir? Elle coule impétueuse et passagère dans les artères de New York City. Elle se déverse, impatiente, dans les caves sordides et les squats underground. Il faut bien qu'elle ait la fureur de vivre, bon sang, pour alimenter ma fringale. Et ma soif de vivre est inépuisable, car éternelle est ma jeunesse.

Enfumée, poisseuse. Telle est l'ambiance du club survolté où je traîne mon ennui ce soir. Les amplis gueulent une musique brute et rebelle. Sur scène, les guitares d'un groupe punk crachent des sons agressifs et minimalistes soutenus par les rugissements affirmés d'un meneur très probablement défoncé. Dans la fosse, des sauvageons aux chevelures hérissées s'agitent et se télescopent dans une gestuelle guerrière. Je fends celle foule parée de piques et de clous, happé et bousculé par une cohorte virile qui s'évalue, se tourne autour, se cherche, pour éprouver sa force, ou tester sa séduction.
Bière en main, je grimpe les quelques marches qui surplombent la fosse et m'appuie contre la rambarde.
La chair fraîche est de sortie ce soir. Un coup d'oeil circulaire pour me repérer m'indique que l'endroit est fréquenté par une population jeune, vive et appétissante.

Une brune splendide, assise au bar, est en train de vamper un type vêtu d'un vieux blouson râpé recouvert de slogans anticonformistes. Leurs corps se frôlent avec tant de volupté que je crèverais d'envie de dégager furieusement, à coups de poing violents, ce mec coiffé à l'iroquoise et de lui défoncer la tête, juste pour avoir le plaisir de l'entendre me demander pardon d'avoir eu l'insolence de me piquer la place. La brune a un regard hypnotique et des longs cheveux noirs qui encadrent un visage de craie. Un collier de chien aux pointes acérées pare son cou d'enfant aux veines bleues. Dans un geste suave, elle passe sa main sous le large ceinturon à boucle terne du minable qui l'accompagne, l'attire brusquement contre elle.
« Ouais... C'est ça! Pousse le volume au maximum! »
Pendant que la foule saturée de musique bouge en cadence, j'observe nerveusement la scène depuis mon repère, absorbant la énième bière de la soirée. La brune embrasse le mec. Je surprends son regard maquillé de noir posé sur moi. Sans me quitter des yeux, elle glisse une main caressante, le long de sa jambe.

Drusilla prend tout son temps et distille son venin avec une patience calculée. Elle sait utiliser habilement ses artifices pour arriver à ses fins. Elle commence à se redresser lentement, guettant une approbation muette de ma part. Reprenant vivement le cours de sa conversation interrompue, l'autre ne la lâche plus des yeux, complètement captivé par sa beauté brune et ténébreuse. Elle attend l'assaut ultime dans une sérénité perverse en riant à pleine gorge.

D'un imperceptible tressaillement du sourcil, je signe son passage à l'acte. Elle murmure à l'oreille du type au blouson et sort du bar. Il est sur ses talons. Je les suis dans l'arrière cour sur le pavé gras. La lune se reflète dans le caniveau. Au loin, l'alarme d'une voiture de police fait entendre sa sirène plaintive dans un ululement strident. Drusilla se met à fredonner une mélodie qui ne joue que dans sa tête.
Je sors de l'ombre et avance lentement vers eux.

« Tu t'es choisi un joli spécimen à saigner, ma belle. Besoin d'un coup de main? »

D'un coup sec, elle le pousse devant elle.

« Fais-le toi-même! » Dit-elle avec sa voix d'enfant.

Un court instant, le type a l'air surpris. Le charme est rompu. Un sourire mauvais apparaît sur son visage pendant qu'il laisse échapper un rire débile. Je passe mon bras autour de ses épaules et incline la tête vers lui, irrésistiblement attiré par la petite veine qui palpite dans son cou. L'odeur de son sang me met l'eau à la bouche.

« Tu sais quoi? J'adore New York! On s'y sent vraiment libre. Je suis sûr qu'on pourrait même être complètement auto-suffisants. On agirait seulement pour nous-même. On resterait entre initiés. Plus de norme, plus de morale. On bricolerait ensemble dans notre coin et on vivrait des expériences complètement inédites... de plus en plus marginales... de plus en plus excitantes. » Je laisse échapper un ricanement subversif. Je lui administre une bonne bourrade pour évaluer sa force physique. Il sera certainement endurant et résistant à la douleur. Je souris à ma princesse des ténèbres.
« Je sens qu'on va jouer toute la nuit... T'es d'accord, poussin? »

Dans un geste enfantin, elle sautille sur place en applaudissant des mains.

« Oh, oui! Jouons! Dis, tu veux bien me laisser commencer? » demande-t-elle d'un air gourmand.

« C'est comme tu veux. » Dis-je en l'attrapant par la taille. Elle vient loger sa petite tête aux cheveux d'ombre contre mon épaule et balance ses hanches dans un mouvement doux et charnel. Je l'embrasse à pleine bouche. Elle a le goût du soufre.

Le type se met à sourire d'un air entendu. Je crois qu'il n'a pas encore compris ce qui l'attend. « Vous voulez faire ça à trois, c'est ça? »

L'air de rien, nous l'entraînons dans un endroit plus discret, un recoin secret connu de nous seuls.

« Oui, on va faire ça à trois. Ma fiancée allait te le proposer d'ailleurs.

- Avec grand plaisir.

- Mais avant on va dîner. »

Le type me suit visiblement alléché par la proposition. Je lui donne une accolade virile cherchant encore à le berner par un geste de familiarité. Derrière nous, les yeux inquiétants de Dru brillent dans le noir d'un éclat phosphorescent. Elle se réjouit secrètement du festin à venir, aiguisant tranquillement ses longues dents pointues.

« Et tu devineras jamais, justement.

- Quoi?

- C'est toi le plat principal... »

Brutalement, je lui ai bloqué le front quand Dru s'est jeté sur lui, dans un grognement de bête fauve, perçant les veines de son cou avec des mouvements féroces et saccadés. Le regard de l'iroquois s'est voilé d'un coup, sa tête a basculé en arrière et a cogné contre le mur. Il a gémit lamentablement le corps parcouru de soubresauts.

Dru et moi, on l'a saigné lentement, à toutes petites gorgées. Nous l'avons bu à tour de rôle pendant des heures pour le faire durer plus longtemps, bercés par le ralentissement de plus en plus étouffé de son coeur. Sa cadence détraquée a guidé le rythme de nos ébats comme une nécessité impérieuse. Il s'est fait posséder sans rien voir venir, et nous l'avons finalement baisé de la plus belle manière, comme tant d'autres.

Puis, quand ses gémissements se sont apaisés, à mon tour je suis venu en lui. Je l'ai reçu parmi les nôtres en lui faisant goûter l'amertume de mon hémoglobine, là, juste au-dessus du coeur.
Pour lui, misérable rebut d'une humanité abusée et esquintée,
l'éternité ne faisait que commencer. Etre tombé sur nous, quel signe du destin!
Punk's not dead...

oOo

Dans la pénombre de la cuisine, Spike m'a dit:

« Il faut que je te parle, mais pas ici... Passe chez moi ce soir. »

C'était une prière plus qu'une invitation. Le regard que j'ai connu cruel et glacial, était devenu à cet instant doux et chaleureux. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'ai dit oui. J'ai attendu que tout le monde soit parti, souhaité bonne nuit aux filles et embrassé Dawn sur le front. Avant de sortir, je me suis jeté un regard dans le miroir de l'entrée. J'y ai vu une petite blonde aux cheveux sages et lisses et aux yeux noyés. A son cou, protection dérisoire, brillait une croix d'argent.
La distance entre elle et moi était si infime. Elle a attrapé un pieux en bois, puis elle est sortie patrouiller.

Je ne sais pas comment je me suis retrouvée devant les grilles du cimetière. Moi qui rentrais si souvent sans frapper quand je ne défonçais pas sa porte à coups de pied, cette fois-ci, j'ai hésité à franchir le seuil de sa crypte.

Il m'attend, immobile, nonchalamment assis sur un sarcophage de pierre, dans l'attitude de quelqu'un qui prend toujours ses aises où qu'il se trouve. Une expression impénétrable filtre dans ses yeux.
« Puisque tu es là, assied-toi. » Du menton, il me désigne vaguement une place à côté de lui. Autrefois, me retrouver seule ici me mettait à bout. Ses attitudes désinvoltes me rendaient folle de colère. Maintenant, fini. Je ne ressens plus rien de tout cela, même plus de la colère. C'est étrange...

Je m'installe en face de lui et lui demande d'un ton inexpressif:

« Qu'est ce que tu voulais me dire de si important et que les autres ne devaient pas entendre?

- Je les ai vu.

- Comment ça, tu les as vu?

Les guerriers du mystère. Chez Willy. Ils portaient tous la marque. J'ai même parlé avec plusieurs d'entre eux. »

J'ai ouvert de grands yeux, à peine étonnée. Immédiatement, j'entrevois une bataille où je me lance à corps perdu et où je mets mes ennemis en pièces. Question d'habitude. « Et par hasard, tu ne sais pas où ils se cachent?

- Doucement, mon coeur, on va commencer par le début. » Il a un sourire moqueur aux lèvres. Il aime sentir que c'est lui le maître du jeu.
Tandis qu'il attrape son paquet de clopes posé sur la pierre tombale, je vois jouer les muscles de son bras au-dessous de son T-shirt noir. Un cliquetis, une flamme, une volute de fumée bleue, et l'odeur du tabac, enfin.

Il commence son histoire sans me quitter des yeux.

« J'ai rapidement fait leur connaissance en proposant un poker. C'était plutôt à mon désavantage. Les têtes brûlées n'ont pas rechigné à la perspective de se faire un peu de pognon. Quant à moi, eh bien... je commençais une partie avec des inconnus sur une dette de jeu.

- Qu'est-ce qui t'a pris de faire ça?

- Sur le coup, je me suis dit que j'aurais vraiment une chance folle de m'en tirer sans me faire tabasser. J'ai quand même décidé de tenter ma chance. » Dit-il en haussant les épaules.

Il se coule en arrière sur la pierre froide, en équilibre sur un coude, la tête dans une main et me lance un sourire satisfait.

« C'était le genre de soirée où on parle de tout et de rien. Les esprits étaient enfumés de tabac et les clients parlaient fort pour couvrir le bruit des conversations.
Ils étaient tout un groupe, échauffés par l'alcool et les plaisanteries graveleuses. On sentait qu'entre eux passait une franche camaraderie. Nous étions cinq sur le tapis de poker, mais nous étions le point de mire de tout le groupe. La muse m'a guidé ce soir-là: j'ai eu du jeu. J'ai réussi à prendre l'avantage sans trop bluffer.

Au bout de trois heures et deux bouteilles de whisky plus tard, il ne restait plus que moi et l'affreux plein de croûtes qui semblait être le chef de la bande. Ça faisait un moment que nous échangions les dernières nouvelles du monde obscur, et j'essayais vainement de comprendre la raison de sa venue à Sunnyhell, quand sa voix caverneuse m'a lancé:

« C'est l'heure de choisir ton camps, vampire.

- De quoi tu parles?

- La Bouche de l'enfer réclame sa ration de chair fraîche. Tous les serviteurs du mal sont les bienvenus pour se rallier à sa cause. »

J'ai tranquillement posé la bouteille de whisky que je tenais par le goulot. L'alcool m'avais déjà bien attaqué le cerveau mais je me rappelais encore pourquoi j'étais là.

« La cause de qui exactement? »

Autour de nous, son groupe baissait le volume et tendait une oreille respectueuse.

« Celui dont l'avènement fera régner l'enfer sur la terre. » Le ton, convainquant, était presque menaçant. Mon interlocuteur paraissait très impliqué. Je n'ai que faire des chefs spirituels en tout genre, et même des chefs en général. Surtout quand ils prêchent pour la destruction totale.
Tu le sais.

« J'aime bien la vie terrestre et je ne me suis jamais privé de tout ce qu'elle me propose. Je prends ce qui me plaît, quand ça me plaît, et j'ai toute l'immortalité pour ça. Je ne vois pas pourquoi je changerais quoique ce soit.

- Tu es un planqué, vampire! »

Je l'ai fixé sans ciller en articulant chaque mot. « Tu ferais bien de te calmer. J'ai liquidé des gaillards bien plus dangereux que toi. »
J'avais déjà raflé toutes les mises des autres joueurs et je commençais à le plumer. Forcément, ça le rendait nerveux.

Le dealer a distribué les cartes. Je me suis retrouvé avec une paire de dames en main. Dame de pique et... dame de coeur. Les cartes étaient ironiques avec moi et semblaient résumer l'histoire de toute mon existence! Sans avoir l'intention de manifester la moindre émotion à mon adversaire, je n'ai pu m'empêcher de réprimer un soupir agacé. Et là, je lui ai demandé:

« Et vous prévoyez quoi? Encore une apocalypse? »

Spike grimace un sourire en calant sa langue derrière ses dents de devant, dans une expression qui lui est familière. Il reprend une nouvelle bouffée de nicotine. Il se redresse et glisse imperceptiblement plus près de l'endroit où je me tiens. Sa voix est profonde et captivante. Elle résonne dans la crypte.

« Et tu sais quoi? Ce type me dit:
« Les hommes, on va tous les bouffer. Liquider cette sous-espèce de merde de la surface de la terre. »

Je n'en croyais pas mes foutues oreilles!

« Ton gourou spirituel, il vous dit ça?

- Ce qu'on dit surtout dans les cercles bien informés des forces obscures, c'est que l'heure de Son règne a sonné. C'est sur la Bouche de l'enfer de Sunnydale que ça va se passer. »

Je pensais à ce qu'une très vieille connaissance m'avait dit trois jours auparavant. Une intuition désagréable me venait à l'esprit pendant que le dealer retournait le flop sur le tapis de jeu.
Huit et dix de carreau, trois de coeur.
Rien d'intéressant pour moi. Pour l'encourager à parler, je devais lui laisser reprendre l'avantage.

« Je crois savoir de qui tu parles. Son règne... n'est pas près d'arriver! » Ai-je dit en misant. Il tapait du poing sur la table, le silence se faisait dans les rangs derrière nous.

« Je te dis que c'est maintenant.

- Et si moi, je te disais que la Bouche de l'enfer est bien gardée? » J'ai essayé de lui parler de toi, mon coeur, mais ça l'a énervé encore plus. Il s'est mis à gueuler, menaçant.

« Quand la Bête va se réveiller, le monde va trembler. Nous allons déclarer la guerre aux hommes. »

Stimulé par l'alcool et la perspective de décharger son agressivité, le groupe autour de nous s'ébrouait dans une joie sauvage. En face de moi, mon adversaire avait les yeux qui brillaient. J'avais presque l'impression de le voir saliver avant la chasse. Mon estomac s'est mis a gargouiller et la sensation de faim est devenue lancinante. Un frisson d'envie m'a parcouru et j'ai compris que mon instinct me jouait un mauvais tour. Le dealer a retourné un trois de pique sur le flop. J'ai encore misé. Mais plus gros cette fois.

« Le grand festin va commencer! Tu veux en être?

- Définitivement, non. Je préfère la chasse en solo à la curée. Ça m'excite davantage. »

Spike me colle la nausée et en même temps, son récit me fascine.

« Décidément, tu es répugnant.

- Tout dépend de quel côté on se place, mon coeur. »

Il éteint sa cigarette en serrant la mâchoire.

« Bref, entre l'affreux et moi, les rapports devenaient tendus. J'ai continué à l'appâter. J'ai encore augmenté la mise. Je voulais le faire venir manger dans ma main. Furieusement, il a lâché:

« Tapis! »

Le dealer a finalement sorti une dame de trèfle sur la river.
J'ai retourné ma paire de dames.

« Full. »

Il y a eu un silence derrière nous... comme une brève accalmie avant la tempête. L'affreux essayait de se contenir en roulant des yeux mais sa colère a explosé d'un coup. Contre moi parce que j'avais décidé de ne pas adhérer à ses idées, contre lui-même aussi sûrement parce qu'il s'était peut-être rendu compte qu'il s'était fait manipuler. Il s'est mis à aboyer dans le vide.

« Personne ne nous voit mais nous sommes des millions. »

Calmement, sans provocation, je commençais à ramasser l'argent sur la table.

« Certainement. Mais c'est moi qui ai gagné.

- Tu ignores de quoi nous sommes capable. Tu n'es même pas digne de lécher nos bottes. »

Je savais que la moindre vague allait entraîner l'ouragan. J'ai tourné les talons en le laissant écumer de rage. Mais en partant, j'ai royalement laissé tomber vingt dollars:

« Tiens, tu boiras à ma santé! »

Tout ce que je peux te dire, c'est que je n'ai pas traîné, je me suis tiré séance tenante. »

Un lourd silence est tombé dans la crypte. Je me demande ce que Spike cherche encore à prouver.

« Pourquoi tu me racontes ça?

- T'as pas une idée?

- Tu viens de m'avouer que tu ne triches plus au poker.

- Non.

- Tu es tombé par hasard sur une réunion des alcooliques anonymes.

- Non. Summers, sérieusement. » Son ton est exaspéré. Je le connais suffisamment pour savoir qu'il vient me donner des informations pour une seule et unique raison. Je dresse le compte-rendu de son histoire mais je sais que ce n'est pas ce qu'il attend.

« Tes satanés démons attendent le commencement d'une chose qui sera dangereuse pour moi.

- Je suis quoi pour toi? » Je me refuse à imaginer quoique ce soit. Spike s'est approché progressivement pour me parler sur le ton de la confidence. Son regard a l'éclat froid du métal.

« Comprends pas.

- Pas digne de lécher leurs bottes... Le chef de ces mercenaires l'a dit. Et le pire, c'est que c'est vrai. Je ne suis plus rien de la bête sauvage devant qui tous les hommes sombraient. Alors que j'ai fait des centaines de victimes parmi des gens qui m'ont tous paru aussi honorables ou aussi délectables les uns que les autres. J'étais sans pitié. Et maintenant... Tous ces monstres n'ont pas besoin de savoir que je ne suis plus qu'un fauve entravé par une muselière. »

Il me regarde droit dans les yeux, puis il baisse la tête.

« Un chien galeux qu'on chasse à coup de pieds. »

Dans le silence de la crypte, il murmure cruellement touché.

« Un vampire de plus dont la non-existence n'a pas plus de valeur pour toi qu'un tas de poussière. »

Il me met au pied du mur. Je garde le silence. J'ose à peine respirer. J'ai toujours redouté le moment où je serais clairement prise à parti. Il relève la tête et me fixe orgueilleusement, la mâchoire serrée. Je peux lire du désir dans son regard.

« Je t'ai tout raconté. Maintenant, échange de bons procédés: je suis quoi pour toi? »

Je suis soudain irritée de le voir assis là, les yeux braqués sur moi, attendant une réponse que je serais folle de lui donner. Etre en face de lui me devient subitement insupportable. Je me sens sale à l'intérieur.
Je lui tourne le dos et pars en claquant la porte.

oOo

Willow...
Ma petite Willow...
Nous avons déjà fait tant de chemin ensemble, franchi tant de passages accidentés entre vie et trépas. Mon amie, mon arme la plus puissante. Tu invoques les ténèbres dans des langues anciennes et mystérieuses, des gerbes de lumières, des déluges de feu. Jusqu'où ton pouvoir va-t-il nous mener?

La petite sorcière rousse est une silhouette lumineuse au fond du jardin paisiblement caressé par le soleil matinal.
Agenouillée sur le gazon, elle sème des graines au pied de la palissade blanche. Avec beaucoup d'application, elle espace ses plantations à intervalles réguliers. Les mains noires de terre, elle murmure des incantations pour chaque trou qu'elle referme comme s'il s'agissait d'une oreille attentive, gardienne de ses secrets. Je m'assois dans l'herbe à côté d'elle.

« Tu trouves qu'on manque de fleurs? »

Elle éclate de rire. Son visage passe tour à tour de l'ombre à la lumière au gré du mouvement lent des ramures bercées par le vent.

« Non! Je plante des herbes magiques et médicinales.

- Que du bio j'imagine?

- Bien sûr! » Elle écarte de la main les trèfles qui envahissent la terre fraîchement retournée. Elle prend le temps de m'expliquer.

« Tu vois, il faut les planter à la lune montante pour qu'elles aient plus de vigueur. Elles sortiront de terre à la lune descendante. De cette manière, les sorts sont plus efficaces. Tout est lié dans l'univers. Nous aussi nous sommes liés à la terre. »

Je pense brusquement à mon cauchemar le plus lancinant. Celui qui revient toutes les nuits de façon obsédante et qui me laisse terrifiée au petit matin, différent à chaque fois mais toujours plus ou moins lié à mon réveil dans mon cercueil.

« Elles sortent de terre comme moi. »

J'ai dit ça sans réfléchir. Le sourire de Willow s'est figé. L'expérience douloureuse de ma disparition est encore cuisante dans sa mémoire. Elle n'a rien pu faire pour l'empêcher, malgré le courage et la détermination de tous mes amis. Ils ont toujours été présent pour se battre à mes côtés mais ils sont restés impuissants face à la résolution que j'avais prise pour sauver ma soeur. Une vie pour une autre, après tout l'échange paraissait juste.

Une pointe de contrariété passe dans les yeux de Willow. Elle reste quelques instants en suspens avant de me dire pour se justifier:

« Nous sommes allés te chercher parce que nous t'aimons, Buffy...

- Je sais.

- Et Dawn... Que dire de Dawn? » Sa voix se brise. « ... toi après ta mère, imagine son chagrin.

- Vous vous en êtes très bien sorti. Avec beaucoup de courage. » Je ne leur reproche rien. Ils ont fait ce qu'ils pensaient être juste. Le regard de la rouquine s'embue.

« Ce n'est pas la seule raison Buffy! Ta disparition nous hantait. Nous ne pouvions pas supporter l'idée de te laisser prisonnière d'une dimension infernale. »

Je ne réponds pas. Il n'y a rien à répondre. Le cauchemar permanent est ici bas. A-t-elle vraiment besoin de le savoir?

La porte de la cuisine qui donne sur le jardin s'ouvre dans un grincement. Tara apparaît sous la véranda en joignant nerveusement les mains. Elle a l'air bouleversée.

« Vous devriez venir voir, les filles! Je crois que c'est important! » Elle disparaît à l'intérieur, intriguées nous la suivons.

La télévision est allumée dans le salon sur la chaîne des informations. Dans la lucarne bleue, un journaliste trop bien coiffé explique qu'un homme d'affaire de Los Angeles vient de se faire enlever dans des circonstances similaires à la disparition de Steve Altman. Il précise également que, d'après les enquêtes de la police, le décès d'Altman est déjà le cinquième de ce genre connu dans l'Etat.
Tara debout à côté du poste lance un regard inquiet à Willow.

« C'est pas vrai! » Ai-je dit en me laissant tomber sur le canapé. Nous regardons sur l'écran la photo du disparu, un beau gosse bronzé au sourire régulier qui, comme Altman, affiche une réussite étincelante.
« Comment il s'appelle celui-là Tara?

- Thomas Johnson.

- Encore une disparition. Qu'est ce que ça peut bien signifier? » Se demande Willow pensive.

Je réponds désabusée:
« Que la police est sûrement loin du compte. Probablement un nom de plus sur une longue liste. »

Willow et Tara se dévisagent, hésitantes, dans une communication muette et entendue d'elles seules. Willow se décide à parler.

« On a commencé à consulter les livres de Magie Noire à la boutique. On a finalement trouvé le texte du rituel dont tu nous as parlé. Tara avait raison, c'est un sort de prospérité. Les signes sur le front, les pieds et les mains sont bien ceux que tu as vus, mais pour l'instant on bute encore sur la traduction. Les inscriptions sur le corps d'Altman doivent correspondre au déroulement du rituel.

- Pour l'instant ça parle de quoi?

- D'un pacte, sous la forme d'un échange entre réussite sociale et vie terrestre... de choses en sommeil, ou en phase de réveil, je ne sais pas trop... C'est après que les choses deviennent compliquées. »

Tara plisse les yeux et récite de mémoire une partie du texte sur lequel elle travaille depuis plusieurs jours. « Une vie au terme du contrat... » Elle interroge Willow, dubitative. « C'est bien ça? Il est trop compliqué ce texte. » Lâche-t-elle dans un soupir, légèrement découragée.

Willow secoue sa chevelure rousse d'un air décidé.

« Voilà ce dont nous sommes certaines. Altman a passé un contrat. Il a certainement obtenu tout ce qu'il voulait jusqu'à l'arrivée de l'échéance. En contrepartie, il a payé de sa vie. »

Je fixe le poste de télévision d'un air absent, perdue dans mes idées.

« Un nouvel enlèvement, ça veut dire un nouveau sacrifice...

- Ils n'ont sans doute pas obtenus ce qu'ils voulaient la première fois, alors?

- Mais quoi? Ils veulent quoi? »

Les filles me regardent embarrassées, visiblement déçues de ne pas pouvoir m'apporter davantage de réponses.
« Je préviens tout de suite les autres! » Je bondis dans la cuisine pour attraper le téléphone et leur fixer rendez-vous à la boutique dès que possible dans l'après-midi.

oOo

« Alors, résumons-nous...

- Oui. La marque des dominés... »

Le vieux médaillon est posé au centre de la table de travail sur laquelle s'étalent des dizaines de livres ouverts.
L'après-midi tire à sa fin. Anya, accaparée par ses activités quotidiennes, est dehors en train de baisser les stores de la boutique. Alex et Willow questionnent Giles qui leur explique patiemment le résultat de ses recherches. Dawn silencieuse à côté d'eux, n'en perd pas une miette.

« L'oméga est la dernière lettre de l'alphabet grec. Elle symbolise la fin d'un cycle.

- La fin de quoi? »

De tout.
Du monde...
Encore une apocalypse... Plus ça va, plus je me fous de tout ça. Je n'en peux plus.
Giles hausse les épaules, ses mains réunies devant lui sur la table.

« Plusieurs interprétations sont possibles. Mais selon toute logique, l'oméga annonce l'apparition d'un alpha.

- ...Première lettre de l'alphabet grec! » Annonce triomphalement Dawn.

« Tu t'es mise au grec, toi? » Ai-je immédiatement remarqué.

Willow glisse une mèche cuivrée derrière son oreille. Elle reprend calmement en écarquillant les yeux.

« Si je comprends bien, ceux qui portent un oméga sont les dominés de la meute au service de... la Bête?

- La démarche est cohérente. Dans une meute de loup, l'oméga désigne l'élément du groupe au bas de l'échelle hiérarchique. Celui qui se soumet totalement aux ordres du mâle dominant.

- Autrement dit, l'alpha.

- C'est exactement ça. » Dit Giles en pointant sa main ouverte vers la rouquine.

Je repense à ce que m'a dit Spike hier soir dans la crypte. Mon entretien avec le vampire me fait encore froid dans le dos. L'organisation secrète qui est derrière toute cette histoire est composée de fanatiques qui m'ont l'air sacrément dangereux. Pire qu'une secte. Mieux vaut n'effrayer personne dans l'immédiat. Autant garder mes craintes pour moi seule, je ne veut pas inquiéter inutilement ma soeur. J'écoute distraitement mes amis la tête posée dans ma main et lâche désabusée:

« Anya et Spike avaient raison, alors. »

Personne n'ose répondre.

Tara s'est rapprochée. « Dans cette histoire, ce n'est pas tellement la présence de ces « dominés » qui importe, mais plutôt ce que cela annonce. L'arrivée de cette Bête me glace le sang.

- Et tu peux commencer à t'inquiéter sérieusement. » Anya est venue nous rejoindre. « Dans le monde démoniaque, la Bête est toujours évoquée avec beaucoup de crainte. Elle est loin d'être appréciée par tous, car ce qu'elle provoque en faisant irruption dans une dimension est considéré comme trop radical. On prétend qu'elle est la mère du chaos.

- Et que sais-tu des dimensions visitées par ton immonde bestiole? »

Dawn est dévorée de curiosité mais elle regrette vite sa question.

« Tous les mortels se se sont fait bouffer! Un vrai carnage: il paraît qu'elle a un appétit d'ogre! Si j'étais encore un démon de la vengeance, je serais déjà en train de faire mes bagages! »
La réflexion d'Anya nous coupe tous nos effets. Même Alex est sans voix. Devant nos mines déconfites, elle tente de se rattraper. Elle secoue la tête d'un air décidé. « Mais maintenant je suis comme vous, une humaine! Je vais... rester pour vous soutenir. Évidemment. »

Je reprends mes esprits en secouant la tête. Il faut réagir tant que nous le pouvons encore.

« Bon, on va pas rester là à attendre de se faire dévorer. Giles, Willow, concernant le rituel, vous avez une piste? »

Une ride de plus se creuse sur le front de l'ancien observateur pendant que la petite sorcière fait la moue.

« Je crois que le rituel n'est pas la vraie question. Ce n'est qu'un moyen d'obtenir quelque chose.

- Vous voulez parler du fait qu'une organisation secrète est en train de mettre tous les moyens en oeuvre pour provoquer l'arrivée d'un monstre qu'elle reconnais comme son chef? »

Ils se consultent du regard un court instant.

« Oui, ça c'est le résultat. Nous le connaissons déjà.

- L'oméga cherche son alpha. La boucle est bouclée.

- Moi ce que je me demande surtout, c'est...

- Qui est le commanditaire? »

oOo

L'intuition que Dru pourrait être mêlée à cette affaire ne me lâchait pas. Lors de ma deuxième visite, une surprise m'attendait.

Drusilla ne se trouvait pas dans la chambre où le grand miroir immobile reflétait la lueur vacillante des candélabres. Mes pas me guidèrent alors dans la grande salle au bout du couloir.
Au moment de franchir la double porte entrouverte, la main posée sur l'un des lourds panneaux de bois, j'entendis Dru fredonner à haute voix un vieil air monotone qui résonnait comme un lointain souvenir d'enfance. Le temps n'a plus vraiment d'importance pour elle. Je reconnais les berceuses secrètes qu'elle murmurait à ses poupées bancales et qui accompagnaient nos immuables veillées sanglantes. Que l'éternité me paraîtrait longue face à leurs yeux fixes et leurs cervelles vides! Jusqu'à quel point faudrait-il donner de l'importance à ces divagations illuminées?

« En marche! En marche... Au pas cadencé! »

Caché derrière la porte, je tends l'oreille, concentré sur l'absurdité de ses paroles si étranges et dérangeantes.

« En marche, petits soldats de plomb! Il faut les imaginer. Tous au garde-à-vous! »

Je pense qu'il n'y a plus de doute possible: Drusilla est vraiment dérangée. Mais un grondement lent et rocailleux lui répond.

« Oui. Tout se déroule comme prévu. Ils ont répondu présents d'une seule et même voix. Ils attendaient le signal depuis la nuit des temps. »

Drusilla se fait caressante et enfantine. Sa perversion de démon femelle se dissimule souvent derrière l'innocence d'une fillette boudeuse.

« Ils ne veulent jamais jouer avec moi. Ils ne sont là que pour vous. »

L'autre semble particulièrement attentif à son discours déroutant. Elle utilise toujours les mêmes armes équivoques. Soulevant un sourcil ironique, je hoche catégoriquement la tête. Hommes ou bêtes, ils sont tous sous le charme, d'une façon ou d'une autre.

« Tu as assisté au commencement de la traque pourtant, tapie dans le noir. Rappelle-toi à quel point tu as aimé me raconter ça.

- Oh oui... Choisir sa proie.

- Ils sont là...

- L'isoler du reste du troupeau.

- ...déjà lancé sur sa piste.

- La mettre à mort. »

Je fais tout de suite le rapprochement avec les guerriers hirsutes que j'ai croisé chez Willy. Mes doutes sont confirmés. J'avance à pas feutré pour ne pas être entendu: Drusilla à l'ouïe très claire. Dos au mur, je glisse un oeil à l'intérieur de la salle.

Un grand démon rouge au front buté orné de cornes de taureau est assis sur le trône de pierre. Dru est à ses pieds, la tête sur ses genoux. Elle caresse doucement sa cuisse.

« Vous savez, j'ai entendu les étoiles me le dire... »

La grosse main du démon rouge est posée sur sa nuque en un geste à la fois flatteur et dominant. Il tripote ses cheveux et je ressens d'un coup les affres d'une jalousie oubliée. « Le monde va sombrer dans les ténèbres. Vous seul allez régner sur la terre des hommes.

- Aiguise tes jolies canines pour le grand festin. La Bête commence à se réveiller. Elle somnole en gémissant, comme si elle s'imaginait en chasse, et nous faisons déjà partie de ses rêves.

- Et votre invité pour la cérémonie? Vous l'avez trouvé? »

Je me décide à faire mon entrée à ce moment-là. Drusilla dresse vivement la tête en me voyant apparaître et son visage s'éclaire dans un sourire dément.

« Regardez qui voilà...

- C'est moi l'invité? »

Son regard oscille entre son maître et moi comme si elle attendait un ordre muet. Puis elle bondit en allant à ma rencontre et me tend les mains en riant.

« Je n'attendais plus que toi. Tu es là. Mon bonheur est complet. »

Elle se jette à mon cou mais au-dessus de son épaule, j'observe son démon droit dans les yeux avec méfiance. Je me demande quelle nouvelle folie a encore jailli de son cerveau dérangé.

« Tu nous présentes pas?

- J'allais le faire » Elle se dégage de mon étreinte visiblement très excitée. « Spike, je te présente Kalispheos . » Dit-elle en me lançant un regard appuyé.

Le fameux Kalispheos... Parmi les initiés du mal, qui n'a pas au moins une fois entendu prononcer son nom évocateur de chaos? Sa présence ici a été obtenue par un processus long et difficile. On m'a raconté une fois comment les sectes fanatiques oeuvraient dans l'ombre, sur des rituels à base de sacrifices humains. Leurs adeptes sont embrigadés au sein de groupes solides et très discrets. En revanche, j'ignore totalement ce qui pourrait conditionner le choix de leurs victimes. La virginité? L'intolérance? Le hasard, peut-être?

« J'ai entendu parler de toi il y a bien longtemps. Avec beaucoup de crainte et beaucoup de respect.

- Moi aussi j'ai entendu parler de toi. »

Il laisse s'installer le silence avant de reprendre. « Il paraît que tu as mené à bien l'exécution de deux Tueuses?

- Je vois que tu es bien renseigné. Que vient faire un Destructeur des mondes comme toi dans notre dimension?

- La Bête est au commencement des mondes. Le moment est venu pour le vôtre. »

A côté de moi, Drusilla éclate brusquement de rire.

« Je te l'avais dit.

- C'est vrai poussin, mais tu n'as pas répondu à ma question. L'invité, c'est moi? »

Elle laisse vagabonder son index sur le col de ma chemise et me dit avec sa voix de petite fille guindée.

« Non. Ce n'est pas ton rôle dans cette histoire. » Son regard noyé d'ombre s'évade au fond de la pièce. J'aperçois une porte dérobée que je n'avais pas remarqué la première fois.

En fronçant les sourcils, je me détache d'elle en pinçant les lèvres. Quelque chose cloche. Je me mets à aller et venir comme un fauve en cage sans les lâcher du regard. La colère monte en moi. Je pointe un doigt accusateur sur Drusilla.

« Parce que j'ai un rôle à jouer là-dedans? T'aurais pu prévenir, poussin. Tu ne joues pas franc jeu avec moi.

- Bien sûr que si, puisque nous sommes dans le même camps. A moins que tu ne préfères ta pétasse blonde... »

Je la fixe, hors de moi, le corps en mouvement pour évacuer ma rage. Reprenant progressivement le contrôle, je prends le temps de répondre.

« Qu'est ce que vous attendez de moi au juste?

- Mais que tu sois toi-même, tout simplement. Le démon sanguinaire et brutal avec qui j'ai partagé ma folie et mes crimes. » Elle se fait charmeuse et séductrice. Elle a la beauté du diable. « J'ai faim. Viens, sortons. Nous tuerons à nouveau ensemble. Ne me dit pas que tu as oublié le goût du sang. » Je m'arrête net, juste le temps d'exprimer un regret.

« Je n'oublie pas. Je n'oublierai jamais. »

Je ne peux pas oublier.
La dépendance... L'exaltation... La fureur...

A cet instant, je me tiens à la frontière entre deux mondes.
J'ai testé mes limites depuis déjà bien longtemps. J'ai vu et fait des choses toutes plus répugnantes les unes que les autres tout au long de mon existence. Dépassé les frontières de l'insoutenable quand je liquidais sans état d'âme, hommes, femmes et enfants et que je me soûlais du plaisir d'avoir leur sang sur les mains. Depuis peu, attiré par la lumière, j'ai envie de voir au-delà des apparences et en même temps je suis retenu par les ténèbres dans les mains invisibles desquelles je me sens en sécurité. Toutes leurs bouches hurlantes, tordues de douleur, me rappellent à chaque instant le sentiment de victoire que j'ai éprouvé grâce à leurs cris et leurs supplications, parce qu'au moment où je les ai mises à mort, j'ai profondément joui d'être leur seigneur et maître. Pour elles, par elles et en elles, je me suis vautré dans le vice en explorant les aspects les plus brutaux de ma personnalité. Elles font partie de moi. Le meurtre, le sexe, la torture, le viol étaient autant de stimulations à la satisfaction purement égoïste de mon plaisir.

Et pour partager toute cette félicité nous étions deux. L'Enfer est beau comme la mort quand on s'aime d'amour et de sang frais. Et tout ça pour l'éternité. Décidément, je tombe de plus en plus bas. Vous avez bien dit « Enfer »? Car c'est vraiment de cela qu'il s'agit: d'une condamnation à perpétuité.
De toutes façons, n'ayant plus d'âme à vendre, je n'ai donc plus rien à perdre. Personne ne me retient au monde des mortels, et cela malgré tous mes efforts. Si je n'inspire pas l'amour, il ne me reste plus qu'à inspirer la peur. Qu'est ce que ça change pour moi après tout?

Je lâche un soupir agacé, vaincu. Je n'aime pas du tout le cours que prend la conversation.

« Vous voulez que je fasse quoi? »

Le Destructeur des mondes se lève et descend lourdement les marches. Il tend la main vers moi.

« Approche... Les célébrations du culte vont bientôt commencer. Je compte sur ta présence. Sais-tu seulement où se déroulera la cérémonie? »

oOo

Il est dix-neuf heures à ma montre. Tara est partie depuis plus d'une heure pour ramener Dawn à la maison. Ces derniers jours, je néglige vraiment ma petite soeur. Encore une fois, ma mission de tueuse monopolise toute mon attention. Je me reproche souvent de ne pas être assez présente pour elle. Surtout qu'ici, j'ai l'impression de perdre mon temps. Et feuilleter ces foutus livres m'exaspère au plus haut point. Je regarde distraitement vers l'extérieur en soupirant. Rien d'excitant à faire ce soir. J'aimerais vraiment être ailleurs...

La nuit vient à peine de tomber quand Spike entre dans la boutique. Embrumés de concentration, les autres ne prêtent même plus attention au grelot de la porte. Je frissonne de plaisir en sentant l'air de la rue s'engouffrer à l'intérieur. Et certainement pas pour une autre raison que celle-là. Si?

« Spike, quelle joie de te revoir! » Le ton ironique d'Alex nous fait lever la tête.

« Je savais que tu serais content de me voir Harris! »

Spike enlève son manteau, le pose négligemment sur le comptoir et vient s'appuyer contre l'étagère devant laquelle je me tiens.

« Toujours dans le flou? » Son visage s'est matérialisé à côté du mien.

Je laisse échapper un long soupir de frustration en refermant brusquement le livre ouvert devant moi.

« On progresse mais pas aussi vite que je le voudrais. »

Derrière moi, j'entends Alex lui balancer:
« Tu viens nous soutenir ou évaluer l'ampleur des dégâts histoire d'inviter tes copains à se joindre à la fête? »

Le problème avec Spike, c'est qu'on ne peut pas oublier à quel monde il appartient. Les autres ne cessent de me le rappeler.
Il décide d'ignorer le sarcasme et répond paresseusement sans se retourner.

« Voir où vous en êtes, simplement. Les adeptes d'apocalypses, c'est pas mon truc. Je me sens plus utile avec vous. »

Il dirige ses yeux clairs sur moi, tellement brillants que je suis complètement chamboulée par leur insistance. Tout le monde va finir par s'apercevoir qu'il me drague. Gênée de le voir agir ainsi, je pose nerveusement le livre et amorce un mouvement vers la sortie. Je ne suis qu'à quelques centimètres de lui. Il s'adresse alors à moi avec détachement.

« Et toi? T'en penses quoi? » Son visage exprime sa tranquillité audacieuse habituelle.

« Que j'ai pas le temps de me préoccuper de ça. »

J'ai le monde à sauver, moi. Et pas que ça à faire.
Il relève la pique et me fait un sourire en coin.

« Je sais. Au cas où ça t'intéresserait. J'ai eu une conversation avec un démon de mes amis concernant une cérémonie. »

Il sait ménager ses effets. Je lui manifeste brusquement plus d'intérêt que je le voudrais. Le pire, c'est que je sais pertinemment qu'il est venu pour ça.

« T'as appris quoi?

- Une chapelle abandonnée. Dans les souterrains. C'est pour bientôt.

- Excellente nouvelle, ça!

- Oui. Je sens qu'on va aller y faire un tour. »

Il me regarde intensément pendant plusieurs secondes et je m'attarde sur lui d'une façon un peu trop appuyée à mon goût.

Alex s'est figé devant nous.

« Oh mais, prenez votre temps pour aller vous balader. Nous contrôlons parfaitement la situation. »

Spike prend un air faussement agacé et lui jette un regard en biais. Ressortant un vieux dossier, il lui adresse une réplique mordante et sans appel.

« La Bête, justement... T'aurais pas encore invoqué un démon femelle, toi?

- Attends, laisse-moi réfléchir. » Un temps. Il jette un coup d'oeil embarrassé à Anya avachie sur la table de travail. « Non, je n'ai invoqué personne.

- Tu t'imagines peut-être que les puissances occultes attendent ta permission pour déclencher une apocalypse?

- Je vois pas ce que ça change. Au point où on en est de toutes façons. » Dit-il en haussant nerveusement les épaules.

« Temps mort! » Intervient Willow en descendant vivement de la mezzanine. « Et vous, ne partez pas si vite! Laissez-moi au moins le temps de vous expliquer. On est en train de plancher avec Tara sur un contre-sort. » Elle lance un regard tourmenté à Giles installé à la table de travail. La situation lui impose de manipuler des connaissances qui la dérangent. Ses lectures maléfiques la rendent nerveuse. « De plus, même si on ne sait pas encore comment lutter efficacement contre cette organisation secrète, regardez au moins à quoi vous devez vous attendre. »

Pour moi, la situation est sans surprise.
« En gros, il faut sauver Thomas Johnson. La routine, quoi.

- Bien sûr, mais regarde. »

Dans un vieux livre aux pages jaunies par le temps, Willow pointe du doigt une gravure. Elle représente un long poignard en acier très effilé. De riches sculptures ornent l'arme de poing, depuis la lame jusqu'au manche. Au bout de celui-ci, le signe oméga réapparaît. Encore. « Ils vont utiliser le Poignard de l'Ordre. Attention, il s'agit d'une arme sacrificielle: c'est un objet de culte pour eux. » La rouquine serre mon bras, étrangement pressante. « Buffy, il faut que tu ramènes ce poignard. »

Une idée me vient à l'esprit.

« Si je parviens à le récupérer, j'empêcherai le déroulement normal du rituel.

- Oui. C'est bien, ça... » Prononce la rouquine dans un souffle. Giles hésite devant l'air bizarrement soulagé de Willow et prend un ton paternel.

« Tu comptes t'y prendre comment?

- Oh comme d'habitude. Avec une hache, un pieu en bois ou... quelque chose comme ça.

- En tous cas, je viens avec toi. J'ai tout l'équipement qu'il faut. » Annonce résolument Alex.

En entendant ces paroles, Spike lui adresse un rictus dédaigneux. Alex est à deux doigts de le rembarrer quand Giles se lève derrière nous, impatient de livrer la suite.

« Quant à moi, je viens enfin de trouver le dernier mot qui manquait grâce à une traduction grecque. C'était le mot « lune ».

Il pose le livre ouvert sur la table à la bonne page.

« Finalement, le texte dit:
Au terme du contrat une vie par lune pleine. »

Giles a soudain une illumination.

« Un sacrifice chaque soir de pleine lune. Est-ce que ce serait aussi simple que ça?

- Un soir de pleine lune, mais oui! On sait maintenant quand se déroulera le prochain sacrifice. » Toutes les pièces du puzzle se mettent en place. Nous échangeons des sourires ravis. « On va pouvoir se préparer un plan d'action...

- Au fait, c'est quand la pleine lune? »

Anya affalée dans son coin nous répond. « La nuit de la prochaine éclipse.

- Qui aura lieu...?

- Ce soir à minuit. » Annonce-t-elle calmement en contemplant ses ongles. Sidérés, tous les regards se tournent vers elle. Elle hausse les épaules d'un air agacé.
« Quoi? J'en ai vendu suffisamment des calendriers lunaires ces derniers temps pour savoir de quoi je parle! Grosse activité démoniaque, les soirs de pleine lune! Tout le monde sait ça. Alors, je vous raconte pas les soirs d'éclipse. »

oOo

Vers onze heures, nous sommes arrivés, Harris, la Tueuse et moi, devant le grand escalier menant au réseau des égouts, en périphérie de la ville. Harris sort de son coffre un grand sac de sport. Il s'est déplacé avec un arsenal complet: hache, arbalètes, toute une collection de pieux et tenue de camouflage. Visiblement, la chasse au démon vient juste d'ouvrir et l'heure est venue de passer au grand nettoyage. Tout en écrasant ma dernière clope, je glisse à la dérobée un regard à la Tueuse. Une lumière d'argent caresse son visage et fait briller sa bouche. Là haut, une morsure d'ombre mange peu à peu la lune.

Le pied de biche défonce la lourde porte métallique, que je finis d'ouvrir dans un coup d'épaule. Le bruit de nos pas pressés résonne dans l'escalier en béton. Il fait chaud et noir là-dessous. Derrière moi Harris, déjà essoufflé, dévale les marches. La Tueuse ferme le convoi, l'éclat doré de sa chevelure dans son sillage. En bas dans les souterrains, l'air est devenu encore plus étouffant.

Un éboulement a fait un trou dans le mur, comme si une horde furieuse et impatiente l'avait défoncé à coup de poing, pour forcer le passage. Nous commençons à escalader les grands blocs de pierre. Je me penche vers la Tueuse pour l'aider à grimper.

Je lui tend la main : « Viens. » Elle me fusille du regard en se hissant à ma hauteur par la seule force de ses bras, déjà en sueur. Quelques mètres plus bas, Harris peine avec son gros sac.

Au fur et à mesure de notre progression, lente et difficile, s'échappe de l'autre côté du mur, un bruit dense et diffus, celui d'une foule, soutenu par le martèlement d'un tambour. Au sommet de l'éboulement, une vue dégagée s'ouvre sur une immense grotte.
Caché derrière un bloc de crête, je suis rapidement rejoint par la Tueuse, qui s'adosse à la pierre, puis par Harris.

« Où est le type à sauver? Me demande-t-elle.

- Il y a un léger problème, poussin. Je ne pensais pas qu'ils seraient venus aussi nombreux. Ça va être dur de repartir avec le héros de la fête sans se faire remarquer. »

Sans me répondre, elle glisse un regard de côté à l'intérieur de la grotte. Je la dévisage et me rends compte à son expression tendue que ce qu'elle aperçoit plus bas est une vision d'horreur.
Harris émet un sifflement entre ses dents. Dans un mouvement involontaire, il s'est crispé sur sa hache.

Une foule monstrueuse et bigarrée est rassemblée pour l'occasion autour d'une estrade ronde surmontée d'un autel de pierre. Beaucoup de démons de toutes sortes, parmi ceux qui attendent le règne du désordre sur la terre, sont venus jusqu'ici. L'événement présente une portée mystique pour tous les fanatiques adeptes de l'apocalypse. Je repense aux élucubrations visionnaires de Drusilla.

Les chants rythmés par les roulements du tambour se suspendent sous les voûtes quand Thomas Johnson, peinturluré des pieds à la tête et fermement retenu par deux démons, est amené sur l'estrade ronde.

Je n'ai aucun mal à reconnaître la créature qui dirige le rituel. Le Destructeur des mondes est à la première place. Une mitre rouge dissimule à peine son front surmonté de cornes de taureau.

« Ouvre les yeux! Réveille-toi. »

Il brandit au bout de ses mains griffues un grand poignard à la lame effilée et sculptée que je reconnais immédiatement. J'ai vu cette arme tout à l'heure. Dans l'un des livres interdits que nous a montré la rouquine.

L'homme est ligoté sur l'autel de pierre, les membres écartés et solidement attachés, comme une proie offerte. Il est venu régler sa dette. Il y a toujours un prix à payer quand on vend son âme au diable: à l'heure qu'il est, il doit amèrement le regretter. Il est fermement réduit au silence par un bâillon de cuir qui serait du plus bel effet dans un club sadomasochiste. Mais le plus atroce, c'est que rien n'entrave sa vue. Il est spectateur de son propre supplice.
Il sue à grosses gouttes. Il sent la peur, il sent la mort.
La foule féroce qui se masse devant l'autel grogne avec recueillement.
Pendant que le prisonnier se débat et roule des yeux exorbités, le maître de cérémonie psalmodie des incantations dans un brouhaha respectueux et attentif.
Les secondes s'étirent autant que les minutes et lentement, le poignard sacrificiel s'approche de la poitrine du supplicié. Dehors, la lune vient d'être avalée par l'ombre de la terre.
La foule, terrible, reprend à l'unisson.

« Ouvre les yeux! Réveille-toi. »

Le type hurle en silence. Mais c'est le cri de Buffy qui résonne, amplifié par les voûtes de la chapelle. Les gestes se suspendent et toutes les têtes hideuses, les organes de vision convergent vers elle. Même Harris, bouche bée, la regarde terrifié.
Elle est spectatrice d'une mise à mort dont les disciples du mal sont venus se repaître et il n'est plus question maintenant d'empêcher quoique ce soit. Comme au ralenti, le poignard plonge jusqu'à la garde dans le coeur du supplicié. Éclabousse de sang les marches de l'autel et les monstres fascinés.

« On ferait mieux de se tirer! »

Nous avons troublé le calme de leur cérémonie mystique et les cris de protestations ne tardent pas à se faire entendre. Le grondement de centaines de gorges se fait de plus en plus menaçant. Nous sommes devenus la cible de la rage générale.

« Ils sont trop nombreux. On n'a pas la moindre chance. »

J'attrape la Tueuse par les épaules et la fixe droit dans les yeux. Je la secoue, avec la crainte de ne pas pouvoir venir à bout de sa détermination légendaire.

« Viens, Buffy. Si on ne file pas en vitesse, on va se faire liquider.

- Et je n'ai pas la moindre envie de finir saucissonné comme le type en bas! » ajoute Alex en la tirant par la manche.

Pas la moindre envie non plus de me jeter avec elle dans la mêlée et le désordre de cette masse redoutable.

« Non, je dois y retourner! »

Nous la retenons. Elle pense certainement à l'imbécile qu'elle a laissé se faire massacrer en bas. Elle s'en veux parce qu'elle n'a rien pu faire.

Harris la retient fermement par le bras pendant que je lui barre la route. Il lui parle doucement. « Le magnat de la finance en bas, c'était pas un innocent. Il a vendu son âme au diable! Ça ne sert plus à rien. Si tu y vas, tu vas te faire massacrer.

- C'est un être humain, je dois faire quelque chose! » S'entête t-elle.

« Plus vraiment, tu le sais bien. Et c'est trop tard. Tu as vraiment fait de ton mieux.

- Il n'y a plus que des monstres en bas. Réfléchi. » Ai-je ajouté en attirant son attention sur la foule hurlante.

Elle hésite, puis se ravise.

« D'accord. Il était pas si innocent que ça. Pas du tout, même. Sûrement très mal conseillé.

- C'est pas le plus important. On n'est pas assez nombreux pour tenter quoique ce soit.

- Hein?

- Pas assez nombreux. Une idée? Allez, je vous écoute!

- C'est vrai, je ne vois pas comment on pourrait avoir l'avantage. Mais nous devons revenir en force et trouver un plan d'attaque pour augmenter nos chances. »

Alex, pressé de partir, élude nerveusement la question. « Bonne idée ça. Rentrer, trouver un plan. »

Visiblement préoccupée, la Tueuse lui explique lucidement. « Alex si le rituel est accompli, et que le sacrifice a eu lieu, ça veut dire que l'apocalypse a déjà commencé... » Elle baisse la tête, mécontente. « ...Et je ne peux pas ramener le poignard. »

Je pense que le plus raisonnable pour eux est un replis immédiat, le temps de trouver une solution et un plan d'attaque. La rouquine tout à l'heure avait l'air de savoir ce qu'elle faisait.

« Repartez sans moi. Je reste. Il n'y a que moi qui puisse encore descendre dans cette fournaise. » Je dévisage crânement Summers. « Le retour vers les ténèbres, les créatures maléfiques et sans âme... ça me connaît, pas vrai? »

Elle se tourne vers moi et je suis surpris de lire de l'inquiétude dans son regard. Elle sait pourtant que c'est la meilleure chose à faire. J'esquisse un sourire amer dans la pénombre.

« T'inquiète pas. Je suis déjà mort. Je risque plus grand chose. »

Sa petite lumière intérieure se trouble de pensées tumultueuses. Elle fait brusquement deux pas à reculons en amorçant un mouvement vers la sortie.

« Viens Alex, ne restons pas ici. »

oOo

Je descends discrètement au milieu d'une marée de créatures pour me rapprocher de leur point de convergence. Je suis happé par le mouvement de foule qui fait cercle autour de l'autel où gît le cadavre ensanglanté de Johnson, le poignard encore planté dans la poitrine. Englué dans cette mêlée repoussante et difforme, tout en jouant des épaules pour me frayer un passage, j'entrevois la large silhouette de Kalispheos penché sur le mort. Partout, je vois des démons qui rient, chantent ou dansent dans un état second. En même temps, les mains se cherchent. Une ronde étourdissante se forme autour de l'estrade et entraîne dans le même mouvement les monstres à l'unisson. Certains prient en répétant l'appel.

« Ouvre les yeux! Réveille-toi. »

Le Destructeur des mondes retire la lame grumeleuse de la poitrine du mort. Il en triture les cavités oculaires avec la pointe et extirpe les yeux du crâne. Dans sa main droite de boucher brille l'éclat argenté, tandis que dressé au-dessus de sa tête il brandit triomphalement le poing gauche refermé sur les viscères écarlates.

Une onde de choc parcourt l'assistance.
La Bête vient d'ouvrir les yeux. Elle est réveillée et Ses grognements font frissonner d'extase le monde démoniaque. Dans la chapelle abandonnée par Dieu, les esclaves du mal tombent à genoux, démones et goules s'arrachent les cheveux et se tordent les mains. Les voûtes résonnent de plaintes. Dans les caveaux, dans les cryptes, dans les grottes, dans les maisons hantées, les disciples du mal tendent l'oreille. C'est comme si un immense murmure, issu de la multitude, articulait d'une seule voix:

« L'heure de Son règne a sonné! La Bête est de retour! »

A cet instant même, les puissances du mal ne sont qu'une seule et même clameur.

Je me mets à courir dans les couloirs à la recherche de l'antre de Drusilla. Une sueur froide glace mon dos.
Qu'y a-t-il caché derrière la porte?

Au sein de la terre, des yeux jaunes se sont mis à briller dans le noir. Le fauve attend seulement qu'une main le libère.

Dans un silence assourdissant, le crissement d'une robe rouge frôle le sol. Drusilla traverse la porte dérobée, ondule sur les dalles de pierre. Son ombre rampe devant l'immense grille en fer à barreaux entrecroisés derrière laquelle le monstre se débat pour briser ses chaînes. Lentement, elle ouvre la porte en grand et entre dans la cage. Elle se penche et sa chevelure bouclée effleure le poil hirsute.
Charmeuse, sa voix est une caresse qui apaise et flatte.

« Va. Maintenant, va. »

La lourde chaîne tombe à terre.

Drusilla se tourne vers moi.
Les ravages qui vont s'abattre s'imposent alors à elle dans une révélation mystique. « Le feu du ciel descend sur la terre, Spike. Pour mille ans. Mais peu importe, quoiqu'il arrive nous sommes ensemble. » Elle est vraiment folle à lier.

Le monde obscur vient de sombrer dans l'inconscience, comme si la rotation de la terre avait changé de sens sur son axe. Plus d'interdit, plus de norme, plus aucune entrave à l'assouvissement de nos désirs. Qui renoncerait désormais à la compagnie des loups?

oOo

Commentaire de fin: Attention: descente aux Enfers dans le prochain chapitre!

Vous en saurez plus sur les rapports troubles que Spike entretient avec une certaine tueuse du passé.

La menace se précise. Willow prend des initiatives et Buffy a des idées très très noires.