CHAPITRE IV

Deux infirmières et un médecin accoururent dans la chambre, postant un défibrillateur devant la porte.

« TA: 6/4 pouls: 65. » Annonça l'infirmière la plus proche du scope. Sa collègue avait fait le tour du lit et avait poussé House dans le recoin derrière le respirateur.

« Elle saigne? » Interrogea le médecin en repoussant le drap, dévoilant son corps nu.

« Je pense que c'est le sevrage. » Protesta l'une des jeunes femmes, tout en remuant la doyenne, l'allongeant brusquement sur le dos.

« Il vaut mieux s'en assurer, pousse 4cc de Noradréanaline. » Ordonna-t-il en inspectant le pansement. Il écarta ensuite les cuisses de la jeune femme et plongea, sous les yeux horrifiés de son compagnon, deux doigts en elle. Pressant son ventre de la main gauche, il était à la recherche de la moindre anomalie. Il ressortit ses doigts gantés, intacts. « Va chercher l'échographe. »

« Elle remonte: 10/6 pouls: 95. T'as senti quelque chose? » Demanda l'infirmière toujours présente.

« Non mais je préfère vérifier. Remets la noradré' à 12cc/h. Elle ne supporte pas le sevrage. » Expliqua-t-il en changeant de paire de gants.

Tremblant dans son coin, le diagnosticien n'osait ni parler ni bouger. Il était choqué par le manque d'égard porté au corps de sa compagne, à cette façon brutale, presque violente de s'occuper d'elle. Pourtant il savait qu'il aurait agi exactement pareil si les rôles étaient inversés. Il n'arrivait pas à intégrer qu'il s'agissait là de Lisa et qu'elle était une patiente comme une autre.

L'autre infirmière réapparut avec le matériel demandé. Le praticien fit tomber un amas de gel sur son abdomen et commença à y faire rouler la sonde. « Pas de saignement. » Affirma-t-il lorsque l'utérus puis la trompe restante apparurent à l'écran.

Un son vif, rapide emplit la pièce. Le diagnosticien alternait son regard entre sa femme et l'écran. Il était émerveillé et, quelque part, rassuré. Bébé allait bien. Maman, ce n'était qu'une question de temps, il en était persuadé. Il aurait voulu partager ce moment avec elle, la première fois qu'ils entendaient battre le coeur de leur futur enfant. Il eut soudain un besoin furieux de la toucher, d'unir ses mains aux siennes, d'effleurer son ventre, de la faire participer.

« Vous ne l'avez pas fait sortir? » S'énerva le médecin, remarquant soudain la présence de son confrère. « Approchez. » Lui dit-il après un regard mauvais pour les infirmières qui recouvraient le bas ventre de la directrice.

Il se leva et avança vers le lit. Il fixa ses yeux sur le petit écran, les plissant comme pour mieux voir. « Il a l'air en bonne santé. » Souffla-t-il, lui même très étonné.

« On dirait, oui. » Confirma le réanimateur, en changeant l'angle de vue. « C'est un miracle avec tous ces médicaments. La barrière placentaire ne se forme qu'à 10 semaines aménorrhées, je doute... ou alors avec de graves séquelles. » Murmura-t-il.

« Un miracle pourrait encore se produire. »Sourit tristement le chef de service, il avait besoin de se raccrocher à cet espoir.

La pièce se vida à nouveau, l'effervescence était retombée. Il se laissa choir sur le tabouret, exténué. Ce n'est qu'à ce moment là qu'il mesura la gravité de la situation. Elle avait bradycardé, elle avait fait une chute de tension majeure. Le sevrage des inotropes était suspendu. Elle allait devoir passer plus de temps en réa, intubée et sédatée. Chaque jour, chaque heure sous respirateur la rendait un peu plus dépendante de la machine, accroissait son risque d'infection bronchique.

Le moniteur s'affola de nouveau. La saturation chutait, sa femme semblait convulser, sa poitrine prise de mouvements anarchiques. L'infirmière entra et le rassura. Elle était encombrée, elle toussait, rien de grave. Elle eut vite fait de glisser une sonde d'aspiration dans sa canule d'intubation, de libérer ses poumons des mucosités. Les chiffres revenaient doucement dans la norme. Le diagnosticien souffla, encore une frayeur.

« Ça va, Monsieur? » Demanda l'infirmière avec bienveillance. Avait-elle perçu la panique qui l'habitait?

« Je... Je ne veux pas la quitter. » Parvint-il à articuler, en évitant de la regarder.

« Tout cela est un peu effrayant, je l'admets. Mais elle est entre de bonnes mains, sa tension est remontée. D'ici quelques jours, quand elle aura repris du poil de la bête, nous recommencerons le sevrage. Je suis sure que tout se passera bien à ce moment-là. »

Ces paroles rassurantes faisaient leur petit effet mais il n'était toujours pas prêt à la quitter. « Laissez-moi passer la nuit ici. » Plaida-t-il.

« Il vaut mieux que vous rentriez vous reposer. Chez vous, au calme, dans un vrai lit. S'il se passe quoi que ce soit, nous vous appellerons. Elle aura grand besoin de vous à son réveil. »

« Je ne veux pas la laisser seule. » Insista-t-il, terrorisé par l'idée qu'elle puisse mourir, là, seule, dans ce grand lit froid, dans cette chambre aseptisée, sans personne pour lui tenir la main.

A force de tractations, il eut gain de cause. Il put rester pour la nuit. Il sortit brièvement de la pièce, permettant aux infirmières de l'installer. Elles la mirent de côté, vers la porte cette fois-ci, le tabouret calé entre le mur et la tête du lit.

Il eut du mal à trouver une position confortable. Appuyé contre le mur, les jambes allongées devant lui, la main de sa compagne dans la sienne. Il ne tint pas longtemps. Il se rapprocha d'elle, caressa ses cheveux, lui parla. Il commençait à s'y faire, à cette conversation à sens unique. Puis la fatigue le gagna. Petit à petit, ses muscles se relâchèrent, son corps glissa, sa tête tomba sur le côté, se faisant de plus en plus lourde. Elle entra en contact avec la surface molle du matelas. Il pouvait enfin se laisser aller au sommeil. Quelque peu entrecoupé par les visites nombreuses et irrégulières des infirmières. Cependant, rassuré, il ne tardait pas à se rendormir.

Quand l'alarme du respirateur se déclencha, il sursauta, effrayé. L'infirmière entra, aspira sa compagne et repartit. Il sombra à nouveau. Les allées et venues continuèrent, ne le réveillant quasiment plus.

Groggy, il sentit quatre mains se poser sur lui et le mettre sur pieds. Il protesta, un bref instant, avant que son fessier n'entre en contact avec la surface moelleuse d'un fauteuil. Se sentant basculer en arrière, il grommela. Il s'agita et finit par trouver une position. Allongé sur le côté, face à face avec sa compagne, main dans la main. Le sommeil pouvait reprendre ses droits.

Il ne se réveilla que le lendemain matin, au son de la voix de son meilleur ami. Ce dernier disait quelques mots d'encouragement à la jeune femme toujours inconsciente. Malgré les courbatures, il se sentait quelque peu reposé. Et rassuré. Il se sentait prêt à quitter son chevet quelques heures.