Un client difficile

Hinata ne réussissait pas à se concentrer. L'anglais était pourtant une de ses matières préférées, mais elle n'arrivait pas à avancer dans son devoir. Elle ne savait pas très bien ce qui la déconcentrait, la moiteur du soir, le bruit de la télévision que Shun regardait dans le séjour, ou le brouhaha qui montait du restaurant. Elle n'était pas très satisfaite de la direction que prenaient ses pensées.

La voix de son père la tira de ses réflexions.

-Poussin ! braillait-il.

La jeune fille sortit de sa chambre, traversa le séjour et pencha la tête au-dessus de l'escalier.

-Qu'est-ce qu'il y a, otō-san ? demanda-t-elle.

-Poussin, tu peux descendre donner un coup de main en salle ? Suzumi ne s'en sort pas toute seule.

Parfait, cette distraction était la bienvenue.

-J'arrive ! cria Hinata.

Elle retourna dans sa chambre, échangea son jean et son T-shirt contre une jupe noire et un chemisier blanc, et s'attacha les cheveux. Elle repassa ensuite dans le séjour, et alla se laver les mains à l'évier. Ce faisant, elle jeta un coup d'œil vers son frère. Celui-ci était tellement hypnotisé par l'émission de variétés qu'il regardait qu'il n'avait même pas tourné la tête au passage de sa sœur.

-Je descends, Shū-kun, signala-t-elle à son frère. Ne regarde pas trop longtemps la télé, tu veux ?

Shun répondit par un borborygme indécryptable. Hinata dégringola l'escalier, sauta dans ses chaussures et poussa la porte qui séparait l'entrée du restaurant.

La salle était pleine en ce samedi soir, nota la jeune fille avec satisfaction. Le restaurant de son père était en train d'acquérir une jolie réputation, due tant à la qualité et à l'originalité de sa cuisine qu'à la modicité de ses prix. Hinata se faufila jusqu'au comptoir et s'empara d'un bloc.

-Il y a du monde aujourd'hui ! souffla-t-elle à Suzumi, l'étudiante qui travaillait chez eux à temps partiel.

-Et du beau monde encore, glissa cette dernière en saisissant un plat. Nous avons le chef de cabinet d'un parlementaire, le directeur de la plus grosse entreprise de travaux de la ville, et celui de l'hôpital général. Tu veux bien aller t'occuper de la table trois ? Ca fait déjà un quart d'heure qu'ils sont là et ils vont s'impatienter…

-OK ! fit Hinata joyeusement.

La jeune fille se dirigea au fond de la salle, où se trouvait la salle concernée. Elle eut la surprise d'y découvrir Ishida, en compagnie d'un homme à lunettes et aux cheveux argentés, à l'expression très froide, vêtu d'un élégant costume bleu nuit. Il ressemblait tellement au garçon qu'il ne pouvait être que son père.

-Bonsoir, Ishida-sama, Ishida-kun, dit Hinata avec un sourire un peu plus large que ne l'exigeait la simple politesse.

-Bonsoir, répondit Ishida en rougissant légèrement.

Le père d'Ishida considéra les deux jeunes gens d'un air mécontent.

-Tu la connais ? demanda-t-il à son fils.

Ishida tardait à répondre, comme s'il n'avait pas entendu la question – ou qu'il considérait que la réponse ne concernait pas son père. Hinata faillit le faire à sa place, mais se reprit de justesse : elle n'avait pas à s'immiscer dans la conversation deux clients.

-Elle est dans ma classe, finit par lâcher Ishida de mauvaise grâce.

Le regard de son père alla de nouveau d'Hinata au jeune garçon. Son air mécontent s'accusa encore.

-Puis-je prendre votre commande ? demanda la jeune fille de son ton le plus professionnel.

-Oui, répondit Ishida.

-Non, contredit aussitôt son père.

Il ignora les regards surpris des deux jeunes gens et déclara froidement :

-Je veux parler au directeur de cet établissement.

-Bien sûr, acquiesça Hinata dans un murmure.

Elle passa dans la cuisine, où elle trouva son père en plein dans l'effervescence du coup de feu. Elle lui fit part de l'exigence de son client. Son père grogna :

-Il choisit bien son moment pour demander à me parler ! Tu sais ce qu'il veut me raconter ?

-Aucune idée, répondit Hinata en toute sincérité.

-Bon, je suppose que je n'ai pas le choix, ronchonna son père.

Il déplaça quelques marmites, en couvrit d'autres, baissa le feu et quitta la cuisine à la suite de sa fille. Tous deux rejoignirent la table trois où les attendaient Ishida et son père.

-Ma fille m'a dit que vous aviez à me parler ? demanda le père d'Hinata.

-Etes-vous le directeur de ce restarant ? demanda le père d'Ishida d'un ton glacial.

-En effet, répondit le cuisinier sans se démonter.

-En ce cas expliquez-moi, je vous prie, comment vous osez présenter une carte pareille.

-Quel est le problème avec ma carte ? demanda le père d'Hinata, qui avait visiblement autant de mal que sa fille à comprendre la cause de l'ire de son client.

Son client saisit le menu et commença à lire à haute voix :

-Canard au cacao et piment rouge, cabillaud au coulis de fraise au basilic, noix de Saint-Jacques sauce vanille-citron…

-Eh bien ?

Le père d'Ishida reposa le menu et, regardant le cuisinier dans les yeux, lui demanda froidement :

-Est-ce une plaisanterie ? Comment osez-vous appeler cela de la cuisine ? Pensez-vous qu'une personne normalement constituée peut avaler ces innommables mixtures ?

Le père d'Hinata était un homme qui avait son franc-parler. "Qu'est-ce que vous faites ici si vous n'aimez pas la cuisine expérimentale" aurait été sa réponse en temps ordinaire, mais il était en face d'un client. Il prit une large inspiration et répondit avec un calme forcé :

-Je pratique en effet une cuisine assez mélangée, et je comprends tout à fait que vous n'appréciez pas. Je n'ai malheureusement rien d'autre à vous proposer. Mais si vous préférez une cuisine plus classique, je vais appeler le directeur du restaurant Noodle Power au coin de la rue, afin qu'il vous trouve une place.

-Est-ce que vous croyez que je suis du genre à dîner dans un restaurant qui s'appelle Noodle Power ? demanda le père d'Ishida avec dédain.

Il parlait avec une apparence de froideur, mais Hinata sentait une sorte de fureur dans le ton de sa voix.

-Je ne voulais pas vous offenser. Si je vous proposais d'aller au Noodle Power, c'est qu'il est tout proche et que je connais bien le propriétaire. Il vous aurait tout de suite trouvé une table. Mais je peux appeler d'autres restaurants de la ville et…

-Ce ne sera pas la peine, coupa sèchement son client. Je m'en vais immédiatement.

Il se leva aussitôt, et se prépara à sortir sans même prendre congé, sous le regard ébahi de l'assistance. Son fils se leva à son tour, souhaita poliment le bonsoir au restaurateur et à sa camarade, avant de rejoindre son père, une expression fermée et butée sur le visage.

-Eh bien, si je m'attendais à ça ! murmura le père d'Hinata mi-furieux, mi-stupéfait.

Il semblait secoué par l'esclandre public provoqué par son client. La jeune fille aurait dû se sentir navrée pour lui, mais son cœur n'arrêtait pas de danser. Ishida a rougi en me voyant, se répétait-elle avec ravissement.

Le lundi matin, une autre bonne surprise l'attendait. En arrivant en classe, au lieu d'aller directement à sa place comme d'habitude, Ishida se dirigea droit vers le bureau d'Hinata. Il avait l'air embarrassé et rougissait abondamment. La jeune fille sourit largement en le voyant. Elle ne pouvait s'en empêcher : elle était trop heureuse.

-Mihara-san, dit Ishida, je voulais te présenter mes excuses pour mon attitude de samedi soir. Je voulais te dire aussi que je ne partageais pas la façon de penser de mon père.

-Ce n'est pas grave, répondit Hinata gentiment. Ce n'est pas la première fois que ça arrive. Mon père a l'habitude d'être… incompris.

Ils restèrent un moment à se sourire sans parler, gênés mais puisant un certain plaisir dans leur gêne même, aucun des deux ne souhaitant mettre fin à leur tête à tête. Il fallut l'entrée du professeur pour qu'Ishida rejoigne enfin son bureau.


Qyume: Contente que tu aies apprécié le chapitre précédent! Il était important de présenter la famille d'Hinata (et tu vas bientôt savoir pourquoi...)