...
C'est ton destin !
...
La quatrième fois que Draco découvrit qu'Harry possédait quelque chose qu'il aurait voulu avoir, il était sorti à Pré-au-Lard avec Léonie d'Aiglefin, une élève de Serpentard d'une année sa cadette. Léonie était une très jolie fille, bien élevée, charmante et cultivée, issue d'une famille ancienne et respectée. Le genre de fille qu'on attendait de Draco qu'il fréquente. Le genre de fille qu'il embrasserait en douce dans les couloirs de Poudlard après le couvre-feu. Le genre de fille dont les parents seraient invités à dîner au manoir, et les adultes négocieraient leur avenir autour d'un verre de vin pendant que tous les deux s'éloigneraient, officiellement pour qu'il lui fasse visiter la maison, en réalité pour la ploter dans sa chambre. Le genre de fille avec qui il se fiancerait une fois leurs ASPICs en poche. Le genre de fille qui deviendrait Madame Malefoy dès qu'il aurait obtenu son poste au ministère. Le genre de fille qui serait la mère du prochain héritier de la noble famille Malefoy. Bref, le genre de fille avec qui Draco passerait le reste de sa vie.
C'était tellement facile d'imaginer ça, tandis qu'il tenait la main douce et pâle de Léonie dans la sienne par-dessus une table du pub des Trois Balais. Leurs enfants intégreraient tous Serpentard. Il reprendrait les affaires de son père. Elle organiserait des dîners de charité pour des causes dont ils n'auraient en réalité rien à faire. Ils seraient admirés, ils seraient jalousés, ils seraient craints aussi. Draco avait un destin qui l'attendait, une vie dans le confort et le pouvoir. C'était le privilège d'être un Malefoy. Pourquoi alors cette idée le faisait-il se sentir pris au piège ? Pourquoi, au lieu de la fine main qu'il tenait, se surprenait-il à rêver à une main plus grande, plus rugueuse, sur laquelle il sentirait les callosités sculptées par une pratique intensive du balai volant ?
Perdu dans ses pensées, il sursauta en entendant les voix toutes proches du trio des emmerdeurs : Potter, Granger et Taches-de-rousseur. Ils s'installèrent à une table proche avec trois choppes de bièraubeurre, et Mademoiselle Casse-Cognards sortit de son sac une montagne de prospectus que les professeurs leur avaient distribués pour aider à l'orientation professionnelle des élèves. Pff, comme si Draco avait besoin de ça. Grâce au réseau de son père, il escomptait rejoindre le ministère dès sa sortie de Poudlard et en grimper rapidement les échelons. La seule inconnue à ses yeux était de savoir combien de temps il devrait faire ses preuves au sein de cette bande de fonctionnaires incompétents avant que son père accepte de lui confier les affaires familiales.
Les trois patafixés s'étaient jetés sur les prospectus comme un verracrasse sur de la laitue. Agacé, Draco s'aperçut qu'il était incapable de se concentrer sur ce que lui racontait Léonie, trop fasciné par la pitoyable conversation qui lui parvenait de quelques tables plus loin.
« Harry, tu pourrais devenir joueur de quidditch professionnel ! disait Weasley avec un enthousiasme que Draco jugea largement excessif, voire un poil préoccupant.
- Et pourquoi pas briseur de sort ? renchérit Granger-aux-dents-de-rongeur. Il est dit ici que c'est une carrière parfaite pour ceux qui aiment l'aventure. » Petit, Draco rêvait de devenir briseur de sort, comme Nevada Jones, le héros de son livre d'aventure. Jusqu'à ce qu'on lui fasse comprendre qu'un tel métier ne convenait pas à une personne de son rang. Il imagina un instant Harry à la place de Nevada Jones, combattant d'anciens maléfices dans les ruines de temples oubliés. Avec un peu de chance, il se ferait dévorer par une momie inca. Quoique l'idée d'Harry en pantalon de cuir, la chemise ouverte dans la moiteur de la jungle, avait quelque chose d'intéressant… Mais son esprit s'égarait. Draco se hâta de chasser de sa tête toute pensée concernant les articles vestimentaires incriminés. Minute ! S'il chassait les vêtements de ses pensées, alors Harry se retrouverait tout nu dans la moiteur de la jungle… Draco fit mentalement machine arrière à toute allure. Par le caleçon de Merlin, peut-être qu'il devrait demander à Rogue de lui prêter sa pensine, qu'il puisse y déposer toutes ces idées folles qui lui parasitaient l'esprit. Il ne faudrait pas qu'il oublie de les récupérer avant de la lui rendre, ou le professeur de potion risquait d'avoir une attaque en découvrant son contenu.
Draco se força à revenir au présent.
« Je ne sais pas, entendit-il Harry dire. Je suis toujours tenté par la carrière d'aurore. » Tellement original. Harry Potter, défenseur de la veuve et de l'orphelin. Draco leva les yeux au ciel. « Mais je préfère garder mes options ouvertes. »
Une main se posa sur son bras.
« Hé, Draco, tu m'écoutes ? » Léonie. Il l'avait presque oubliée. Elle lui parlait… de quoi ? D'une fête, non ? Ou d'un bal ? Ah, oui, le foutu gala annuel du Dragon's club ! Draco le détestait plus que tout autre évènement mondain. Se pavaner en robe de soirée, serrer des mains, faire bonne impression devant des sorcières snobes, discuter politique avec de vieux enchanteurs gâteux… C'était d'un ennui ! Et pourtant, c'était un mal nécessaire pour préserver l'influence de la famille Malefoy.
Léonie avait suivi son regard et étudiait elle aussi les trois sangs-de-bourbes-et-amis-des qui discutaient à présent avec animation des choix de carrière qui s'offraient à Granger.
« Je ne trouve pas qu'il soit convenable pour une femme d'exercer un métier. Mais sans doute que cela se fait, de là d'où elle vient. » dit-elle en fronçant le nez d'un air hautain. Un instant, elle lui rappela irrésistiblement sa mère.
Draco se força à chasser Potter de son esprit. Il savait ce qu'on attendait de lui.
« Léonie, me ferais-tu l'honneur d'être ma cavalière au gala du Dragon's club ? » demanda-t-il en ravalant l'amertume qui lui brûlait la gorge. Car Draco avait peut-être un destin qui l'attendait, mais Harry Potter, lui, avait un avenir à construire.
