N/A : Et encore un chapitre. Celui-ci marque la moitié de l'histoire et ne suit pas la construction des trois précédents.
Merci pour les reviews et mention spéciale à Elayna Black pour avoir commenté tous les chapitres et à Frances Burnett (c'est le nom de l'auteur de Little Princess et du Jardin secret, non ?) pour une review particulièrement encourageante (je l'enverrais bien à mon éditeur pour lui montrer comment flatter mon ego de façon adéquate quand il cherche un moyen de me faire écrire plus vite :)
Le silence :
M. et Mme Potter
Quelque chose n'allait pas chez James Potter.
Lily était en train de terminer son assiette d'œufs brouillés à la sauce tomate lorsque cela s'imposa à elle. Et la réalisation amena avec elle la conscience du fait que son regard avait à peine quitté l'individu sus-mentionné depuis le début du déjeuner.
"Finalement éblouie par le charme du seul et unique James Potter ?" interrogea une voix dans son oreille.
Lily sursauta et se retourna, mordant sa lèvre inférieure pour essayer d'empêcher l'expression de culpabilité qu'elle savait sur son visage d'être trop évidente. Alice Prewett l'observait, un sourire moqueur sur les lèvres et respirant la suffisance. Lily songea à démentir farouchement, mais renonça, décidant que nier ne ferait que renforcer les soupçons. De toute façon, Alice avait depuis longtemps décidé que malgré ses proclamations de haine, Lily était follement amoureuse de James Potter - ce dont Lily avait déduit que si l'amour pouvait rendre aveugle, c'était de toute évidence également le cas des romans à l'eau de rose : dès qu'Alice croyait voir l'ombre d'une histoire romantique, il n'y avait plus moyen de la faire changer d'avis.
"Tu ne le trouves pas un peu... différent, cette année ?" l'interrogea Lily, les yeux toujours fixés sur Potter.
Elle savait que poser ce genre de question aurait des conséquences déplaisantes, comme un harcèlement de la part de ses camarades de chambre, des rumeurs qui rapporteraient nombre de déclarations d'amour éternel faites par elle à l'intention de Potter, ou pire, Potter apprenant qu'elle s'était souciée de lui.
Mais il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond chez lui, elle l'aurait juré, et ne pas parvenir à mettre le doigt sur quoi la rendait folle. Finalement, passer pour l'une des groupies de Potter valait mieux que de continuer à le scruter d'une façon quasi obsessionnelle dans l'espoir de le découvrir.
Alice tourna alors la tête vers les Maraudeurs avec un soupir qui disait "je-fais-vraiment-ça-pour-te-faire-plaisir, amie-folle-à-lier" assez clairement. Ceux-ci étaient en train de commenter bruyamment la dernière plaisanterie dont le Professeur Slughorn avait fait les frais, ce à grand renfort de gesticulation.
Se sentant observé, Potter regarda dans leur direction. Un soupçon de confusion passa sur son visage, mais fut immédiatement remplacé par un large sourire accompagné d'un clin d'œil arrogant.
"Non, je ne vois rien de différent chez lui", commenta Alice en ravalant un éclat de rire.
Elle se retourna vers Lily et leva un sourcil avant de s'immerger de nouveau dans la tâche qui consistait à éliminer la moindre trace de gras de sa tranche de bacon avec un soin maniaque.
"Tu sais, si c'est pour en arriver à ce massacre, tu ferais mieux de prendre de la dinde", dit Lily, s'arrachant finalement à la contemplation de l'énigme qu'était James Potter pour désigner l'assiette d'Alice du bout de sa fourchette.
Alice lui tira la langue.
"Occupe-toi de ton bacon, Potter-maniaque !
- Je dis toujours que quelque chose ne va pas chez lui, marmonna Lily, pétrissant nerveusement la mie de son pain sans lever les yeux. Je veux dire plus que d'habitude !" ajouta-t-elle face au silence éloquent qui accueillit son affirmation.
Et elle comptait bien découvrir quoi.
"Black ? Je peux te parler une minute ?"
Sirius Black détourna son attention du manuel dans lequel il était plongé, et leva les sourcils.
"Quoi ? demanda Lily, sur la défensive.
- Je ne pensais pas voir venir le jour où Lily Evans me supplierait de lui adresser la parole.
- Qui a supplié ?" grinça-t-elle entre ses dents.
Black se contenta de sourire avant de tapoter la place libre à sa droite sur le canapé où il était affalé.
"Allez, raconte tout à Oncle Sirius..."
Lily se renfrogna mais s'assit cependant. Après tout, la fin justifiait les moyens, même si ça signifiait qu'elle devait supporter Black durant quelques minutes.
"C'est..."
Lily humecta nerveusement ses lèvres, tirant distraitement sur un pan de son chemisier. Elle n'était plus si sûre, tout à coup : et si elle avait tout imaginé - le regard dans les yeux de Potter quand il pensait que personne ne le voyait, la façon dont son rire sonnait forcé et dont le sourire qui paraissait à jamais gravé sur son visage ressemblait à présent à une grimace.
"C'est ? l'encouragea Sirius.
- Où sont Remus et les deux autres idiots ? interrogea-t-elle.
- Mm, dans le dortoir", répondit Black, l'air de commencer à douter de sa santé mentale.
Il mentait, bien sûr : comme si les Maraudeurs pouvaient être dans leur chambre à dix-neuf heures vingt pour autre chose que pour planifier un mauvais coup - au quel cas, Sirius Black n'aurait certainement pas été dans la Salle Commune en train de faire ses devoirs.
Cependant, Lily décida de faire semblant de ne pas mettre sa parole en doute. En retour, Black fit semblant de ne pas avoir remarqué qu'elle ne le croyait pas.
Contente-toi de poser la fichue question, Lily : ça ne peut pas être si terrible que ça !
"Potter, lâcha-t-elle après un inconfortable silence.
- Quoi ?
- Qu'est-ce qui ne va pas chez Potter ?"
"Potter ?" répéta-t-il, l'air incrédule.
Il la dévisagea avec perplexité, avant d'éclater de rire.
"Finalement conquise par le charme de notre cher...
- Non ! l'interrompit Lily, se sentant rougir de colère et d'embarras. Je suis sérieuse : tu n'as rien remarqué de bizarre chez lui depuis qu'on est revenus de vacances ?
- Non, il fait tout comme d'habitude. Je crois, ajouta-t-il, semblant soudain moins assuré.
- Je sais qu'il agit pareil qu'avant, dit Lily, passant la main dans ses cheveux dans un geste plein de frustration. C'est seulement que maintenant, il fait faux."
Elle chercha une façon adéquate d'exprimer l'impression qu'elle avait eue autour de James Potter au cours des deux semaines écoulées, mais ce n'était que ça : une impression.
"Je ne l'ai pas vu avec le vif d'or qui était quasiment greffé sur sa main l'année dernière", hasarda-t-elle.
Le front de Black se plissa et elle songea que c'était probablement la première fois qu'elle le voyait réfléchir aussi intensément, examens de fin d'année compris.
"Peut-être qu'il l'a perdu ou qu'un prof s'est aperçu qu'il l'avait "emprunté" et l'a forcé à le rendre ? suggéra-t-il.
- Et tu n'es pas au courant parce que... ?
- Il ne me l'a pas dit ?
- Exactement", répondit Lily, exaspérée par le manque de réactivité de Black. Franchement, quel genre de meilleur ami était aussi aveugle ? "Normalement, Potter vous dit toujours tout, à toi, Remus et Pettigrew, non ?
- Ouais, concéda Black, visiblement ébranlé. Mais comment ça se fait que toi tu aies remarqué : toi et Prongs n'êtes pas exactement amis."
Lily se hérissa devant son ton. Franchement, c'était comme s'il l'accusait d'être un genre de détraquée qui suivrait Potter partout pour surveiller ses faits et gestes.
"Je sais pas : j'ai juste remarqué, c'est tout ! Et n'importe qui remarquerait qu'il se sert d'enchantements pour se donner meilleure mine : il a l'habileté d'un enfant de six ans pour ce genre de choses.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Black ! Les cernes sous ses yeux sont si marqués qu'on dirait qu'il a essayé le maquillage de sa mère - hypothèse que j'aurais volontiers retenue si ça n'avait pas été le cas tous les jours depuis la rentrée. Et j'ai aussi l'impression qu'il a perdu du poids. Quoi que c'est difficile à dire, sous ces robes, marmonna-t-elle pour elle-même.
- Mais, il est exactement pareil qu..."
L'adolescent se tut au beau milieu de ses protestations, et Lily vit une soudaine prise de conscience dans son regard, suivie d'un grand désarroi.
"Comment j'ai pu manquer ça ?" demanda-t-il, passant ses deux mains dans ses cheveux, les yeux écarquillés.
Il ne s'adressait plus à elle - il avait déjà oublié qu'elle se trouvait là. Et il était si sincèrement accablé par la révélation que Lily eut pitié de lui. Bizarrement, elle se sentait aussi désolée pour Potter, qui traînait un évident mal-être que personne ne semblait avoir décelé.
"Aucune idée de ce qui pourrait lui être arrivé ?" questionna-t-elle.
Sirius secoua la tête, perdu dans ses pensées.
"Je vais y aller, maintenant, dit-il après une pause. En haut, ajouta-t-il, indiquant les escaliers menant aux dortoirs des garçons d'un geste vague. Je crois que j'ai besoin... d'y réfléchir."
Lily acquiesça silencieusement et le regarda se lever. Au milieu des escaliers, il s'arrêta et se retourna vers elle.
"Merci, Evans."
Elle inclina la tête et sortit un livre de son sac, essayant d'ignorer les regards curieux que la sortie de Sirius Black avait provoqués : après tout, ce n'était pas tous les jours qu'il faisait usage des règles de politesse inculquées par ses parents, et il était encore plus rare de le surprendre ayant une conversation civilisée avec Lily Evans.
Elle s'enfonça dans le dossier rembourré du canapé avec un soupir de satisfaction. C'était elle qui était redevable à Black, vraiment : à présent, elle avait informé quelqu'un qui pourrait se charger du problème - sa conscience était apaisée. Elle fut surprise de découvrir qu'elle espérait sincèrement que quoi que ce fut, ça s'arrangerait. Elle et Potter n'étaient en aucune manière proches, mais le voir perpétuellement misérable finissait par affecter sa propre bonne humeur.
Elle se secoua, décidant d'oublier tout à ce propos : c'était le problème de Black, maintenant.
Tout de même, elle aurait bien voulu savoir ce qui était arrivé à Potter et elle se demanda si ce serait pousser trop loin que de de demander des explications à Black quand il l'aurait découvert.
Lily passa le portrait ouvert avec lassitude. Elle frotta ses yeux de ses poings et étouffa un bâillement : c'était la dernière fois qu'elle acceptait de faire une ronde de quatre heures - les autres préfets pouvaient bien tous attraper la peste noire qu'elle n'accepterait plus de les remplacer !
Le battant se referma sans bruit dans son dos et elle laissa son regard errer dans la Salle Commune vide - il y avait quelque chose de sinistre dans cette pièce déserte éclairée seulement par la lumière vacillante et rouge des flammes mourantes dans la cheminée. Il y avait une partie d'échec en cours sur une table, toutes les pièces dormant profondément (le Roi noir émettait même des ronflements étonnamment sonores), quelqu'un avait oublié son sac près de l'un des fauteuils et son contenu s'était à moitié répandu sur le sol, aux côtés de coussins dont la position semblait indiquer que les Gryffindors avaient passé une soirée plutôt animée.
On aurait dit que la vie avait soudain été interrompue par une terrible catastrophe. Il ne manquait qu'un corps ou deux pour compléter le tableau et on se serait cru à Pompéi après l'éruption du Vésuve.
Sauf qu'il y en avait un, de corps.
Lily sentit un frisson électrique parcourir sa colonne vertébrale et elle se figea, ne sachant pas trop si elle devait sortir sa baguette pour se défendre où prendre le pouls de la personne dont elle distinguait le pied. Celle-ci, apparemment assise contre le canapé, était affreusement immobile.
Lily décida finalement de transiger et approcha la personne la baguette à la main.
James Potter.
Ah, évidemment. Il ne tourna même pas la tête vers elle, mais il était de toute évidence éveillé, le regard perdu dans le feu qui brûlait dans l'âtre.
"Potter ? souffla-t-elle.
- Evans."
Elle attendit quelques instants, mais il n'avait visiblement pas l'intention d'élaborer. Lily hésita : c'était l'occasion rêvée de lui demander ce qu'il avait et de mettre fin à cette ridicule obsession, et d'un autre côté, l'idée de faire une rapide retraite vers le dortoir des filles de cinquième année paraissait soudain extrêmement séduisante.
La lumière projetait des ombres sur Potter, immobile et apathique - si peu... James Potter -, creusant son visage et donnant à sa peau une coloration grisâtre.
Il avait presque l'air malade.
Et si c'était ça ? S'il était atteint d'une maladie incurable et qu'il ne l'avait dit à personne ?
Cette pensée, aussi ridicule qu'elle put paraître fut ce qui poussa Lily à s'asseoir à côté de lui. S'apercevant avec embarras qu'elle avait toujours sa baguette à la main, elle la rangea, puis ramassa un coussin et s'installa confortablement.
Le silence.
Le silence était vraiment une chose affreuse. Surtout avec les craquements du feu et les ronflements d'une pièce de jeu d'échecs.
"Tu as parlé à Sirius."
Ce n'était pas une question. Elle se demanda ce que l'idiot avait pu lui raconter, cherchant frénétiquement quelque chose à répondre. Mais le ton de Potter n'était pas accusateur et il n'avait même pas détourné son regard du feu, alors elle décida qu'il était inutile de mentir.
"Oui.
- Pourquoi ?"
Lily ferma brièvement les yeux et examina la question. Pourquoi en effet ?
"Je ne sais pas exactement. C'est juste que ça a quelque chose de perturbant, de te voir aussi...
- Aussi quoi ? Je ne fais rien de différent de d'habitude, si ?
- Non, convint-elle. Mais c'est différent quand même. Ce sont des détails, reprit-elle, essayant de s'expliquer, mais ça change tout. C'est comme un jouet qui continuerait de marcher après qu'on ait cassé un de ses ressorts : ça fonctionne seulement plus aussi bien qu'avant."
Elle se tut et fronça les sourcils. Elle devait avoir l'air folle à lier. Pourtant, Potter n'éclata pas de rire, il garda son visage sombre et hocha lentement la tête.
"J'aurais dû me douter que je ne pourrais pas continuer comme ça éternellement", dit-il avec un soupir.
Son ton était parfaitement neutre et égal, et Lily n'avait jamais rien entendu d'aussi triste.
"Pourquoi toi ? Pourquoi pas Sirius ou Remus ?" demanda-t-il à personne en particulier.
Lily haussa les épaules, pas certaine qu'il pouvait la voir.
"Les garçons sont nuls pour détecter ce genre de trucs, surtout les adolescents. À la limite, Remus est attentif, mais il a déjà ses propres problèmes."
Potter acquiesça sans rien dire et le regard de Lily se porta instinctivement sur la cicatrice sur son avant-bras, celle de cette nuit-là, près du Saule Cogneur.
Lily passa ses bras autour de ses genoux, attendant elle ne savait quoi dans le silence.
"Mes parents sont morts", dit soudain Potter.
Lily tourna la tête vers lui, mais il observait toujours le feu qui n'était plus qu'un tas de braises, vraiment, comme si c'était la chose la plus fascinante du monde. Elle se demandait si fixer la lueur rougeoyante n'était pas douloureux au bout d'un certain temps, mais peut-être était-ce exactement ce qu'il cherchait.
"Cet été, précisa-t-il.
- OK, répondit Lily, songeant qu'elle devait bien répondre quelque chose à ça.
- Tu ne veux pas savoir comment ?"
Lily avala sa salive et resserra son étreinte sur ses genoux.
"Pas spécialement. Black est au courant ?
- Non. Personne ne le sait à part, tu sais, la famille et tout ça."
Lily n'était plus sûre de quoi faire, maintenant. Ce n'était pas le genre de ressort qu'on pouvait réparer, si ?
"Tu sais, je ne t'aime pas.
- Je sais, dit-il et son ton indifférent était glaçant.
- Mais si je peux faire quelque chose...
- Par pitié ?
- Par compassion. Tu ne me demanderas rien, n'est-ce pas?"
Un silence presque contemplatif.
"Non. Tu peux y aller, maintenant.
- Je crois... que je vais rester encore un peu."
Elle resta là, assise près de lui à regarder le feu sans le toucher ni parler, durant ce qui pouvait être des heures. Et elle ne comprenait pas pourquoi : ce n'était pas de la pitié. Potter n'inspirait pas de pitié, seulement un étrange sentiment de proximité qu'elle n'était pas prête à laisser s'échapper tout de suite.
"Tu as pleuré ? s'enquit-elle, et sa voix était un peu rauque d'être restée un long moment au repos.
- Non."
Lily hocha la tête.
"Tu peux, si tu veux. Je ferai comme si je n'avais rien vu. C'est normal d'être triste et faible et en colère. Demain, tu pourras redevenir James Potter."
Rien, puis :
"OK."
Et Lily fit comme elle avait promis : elle resta près de lui à observer les cendres dans la cheminée, ignorant les sanglots presque muets à sa gauche. Et quand il agrippa sa jupe comme s'il s'agissait d'une bouée de sauvetage, elle demeura parfaitement immobile.
Elle ne dit plus un mot jusqu'au moment où elle se leva pour rejoindre son dortoir, la lumière grise de l'aube envahissant peu à peu la pièce.
"Potter ?"
Il ne répondit pas, toujours affalé sur le sol tel un jouet brisé.
"Tu devrais le dire à Black, il comprendra."
Et quand trois semaines plus tard, Lily fut attaquée par une tartine couverte d'yeux dont suintait un liquide visqueux pendant le déjeuner, alors que les quatre Maraudeurs riaient si fort qu'ils n'arrivaient plus à tenir debout, elle sourit.
Et ça n'avait même pas l'air d'être si accidentel que ça quand les yeux se réarrangèrent brièvement sur la tranche de pain dans ce qui ressemblait suspicieusement au mot : "Merci".
N/A : Euh, c'est moi où mes chapitres sont de plus en plus longs ? J'espère juste que ce n'est pas de plus en plus ennuyeux... Alors, dites-moi ce que vous en avez pensé.
