Azuchi

Ils avaient traversé plusieurs villes au cours de leur périple, mais Azuchi était sans conteste la plus étendue. C'était un océan de toits à perte de vue. Pas de champ, pas de forêt, pas même un arbre en vue. Même le lac Biwa qui bordait la ville était invisible. Tamotsu ressentait une impression d'étouffement. Il se sentait comme enfermé. C'était vraiment bizarre puisqu'ils étaient à l'extérieur.

Les rues d'Azuchi étaient pleines de monde. Tamotsu s'était même demandé comment leur cortège pourrait passer. Mais les habitants devaient savoir à qui ils avaient affaire, car ils s'écartaient et s'inclinaient sur leur passage. Jusqu'ici, Tamotsu ne s'était pas encore rendu compte que le premier intendant de la maison Oda était un personnage si important.

C'était peut-être juste une impression, mais Tamotsu trouvait les habitants d'Azuchi plus assurés et plus animés que ceux des autres villes qu'ils avaient traversées. Et ils étaient aussi mieux habillés, avec des vêtements colorés et chatoyants.

-Arrête de regarder de tous ôtés d'un air ébahi. Tu as l'air d'un péquenaud qui sort tout juste de sa campagne, lui murmura sa sœur d'un ton mécontent.

Tamotsu tourna son regard vers Mine. La jeune fille avançait en gardant les yeux fixés droit devant elle, sourcils froncés, lèvres pincées : une parfaite imitation de leur père. Tamotsu avait bien envie de lui dire qu'ils étaient des péquenauds sortis de leur campagne, ou bien que ça ne servait à rien de venir jusqu'à Azuchi pour n'en rien voir. Mais il renonça. Sa sœur pouvait être cinglante quand elle le voulait.

Au détour d'une rue, le cortège se retrouva brusquement face à un bras du lac. Un pont en bois, dont la longueur coupa le souffle à Tamotsu, enjambait ce bras. Il reliait la ville à une montagne entourée de remparts située sur l'autre rive. La troupe s'engagea sur le pont. Tamotsu se demanda, inquiet, si ce dernier tiendrait sous leur poids. Mais la construction paraissait solide; elle se contentait de vibrer sous leur pas, un peu comme le bac qui les avait transportés de Sakamoto à Azuchi.

Au fur et à mesure de leur avancée, Tamotsu s'aperçut que la montagne vers laquelle ils se dirigeaient était presque entièrement recouverte de bâtiments et de fortifications : c'était un immense château ! A son sommet trônait une haute construction. Elle rappela au garçon le campanile d'un temple qu'ils avaient croisé lors de leur voyage. Le bâtiment semblait un empilage d'étages de formes et de couleurs variées.

-C'est un donjon, expliqua son voisin qui avait surpris le regard de Tamotsu sur la construction. C'est un genre de bâtiment qui est encore nouveau au Japon, il n'en existe que quelques-uns dans le pays, ajouta-t-il avec fierté.

A ce moment, un rayon de soleil creva les nuages et alla se poser sur le toit du donjon. Tamotsu sursauta en voyant celui-ci renvoyer un éclat doré. Quel individu pouvait être assez riche – et assez extravagant – pour recouvrir d'or un bâtiment ?

Lorsque le cortège eut traversé le pont, il s'arrêta devant un portail dressé au milieu du rempart qui ceinturait la montagne. Le portail s'ouvrit aussitôt, comme si l'arrivée de Korezumi et de ses invités était attendue.

Tamotsu et ses compagnons s'avancèrent à travers l'ouverture. De l'autre côté du portail, le garçon découvrit une longue voie pavée, bordée de murs troués çà et là de portes et de petites ouvertures triangulaires. La voie montait droit vers le sommet de la montagne. La troupe grimpa jusqu'à mi-hauteur environ, puis obliqua vers un portail sur le côté. Un officier descendit de cheval, passa par une petite porte latérale, et bientôt le double battant de la porte principale s'ouvrit devant eux.

-Voici ma résidence, expliqua aimablement Korezumi à ses invités. Les principaux vassaux de la maison Oda ont leur résidence à l'intérieur même du château d'Azuchi.

Comme leur hôte et ses subordonnés descendaient de cheval, les oni les imitèrent. Ils confièrent leurs chevaux à un palefrenier, qui les conduisit dans un bâtiment voisin. Une écurie, supposa Tamotsu. Korezumi fit passer ses invités sous un petit portail, puis par un escalier étroit. Il montait jusqu'à une cour autour de laquelle s'ouvraient trois bâtiments superbes.

Leur hôte se dirigea vers le bâtiment plus vaste. A son arrivée, une foule de personnes accourut à sa rencontre, et s'agenouilla pour l'accueillir. Korezumi les salua avec chaleur avant de se tourner vers ses invités.

-L'heure des audiences est passée. Nous nous rendrons chez ue-sama demain à la première heure. D'ici-là, je vous propose de vous détendre. Ōshima ! appela-t-il.

Un homme redressa la tête.

-Oui, tono-sama ?

-Conduis nos invités dans leurs appartements.

Le dénommé Ōshima accepta la tâche d'une inclinaison du buste. Il se releva et s'approcha du groupe d'oni en le priant de bien vouloir le suivre. Tamotsu et ses compagnons traversèrent ce qui lui parut un labyrinthe de pièces et de couloirs sombres. Ils arrivèrent finalement dans une vaste salle au sol couvert de tatamis, aux murs ornés de peintures. Ōshima ouvrit l'une des portes pour faire admirer aux oni la vue sur le jardin. Mais ceux-ci ne furent guère impressionnés par le modeste carré de terre.

Ils avaient à peine posé leurs bagages qu'un bruit de course retentit dans le couloir. Un des vassaux de Korezumi se précipita à l'intérieur de la pièce.

- Ōshima-sama ! Un ordre venant de la première enceinte ! Ue-sama recevra tout de suite les envoyés du Harima ! dit-il essoufflé.

La nouvelle plongea Ōshima dans un état proche de l'hystérie. S'inclinant devant les invités de son maître, il déclara avec emphase :

-Ue-sama a bousculé son emploi du temps pour vous recevoir ! C'est un immense honneur ! Il faut partir sans tarder ! Un immense honneur ! répéta-t-il.

Kazumasa le fixa en silence d'un air impassible. L'homme finit par reprendre ses esprits.

Ōshima raccompagna le groupe d'oni vers la sortie de la résidence. Ils y retrouvèrent Korezumi avec quelques-uns de ses vassaux. Le cortège quitta la résidence par le portail principal, et tourna pour reprendre l'ascension de la montagne.

Après pas mal de détours, Tamotsu et ses compagnons arrivèrent face à un portail majestueux. Un vassal de Korezumi annonça leur arrivée d'une voix forte. Aussitôt les ventaux du portail s'écartèrent pour les laisser passer. Une fois entrés, ils prirent un escalier sur le côté, qui les mena à un second portail.

Ayant franchi ce nouveau portail, ils se retrouvèrent dans un étroit passage, enserré entre un rempart et le flanc de la montagne. Ils traversèrent un troisième portail, puis un quatrième. Tamotsu commençait à trouver que ça faisait beaucoup de portails. Pour lui, une montagne était un espace de liberté. Et les humains qui vivaient ici avaient réussi à transformer celle-ci en prison !

De l'autre côté du portail les attendait un passage plus large, qu'une rangée de bâtiments longeait du côté extérieur. L'escorte arriva à un portail – encore un portail ! songea Tamotsu – qui ouvrait sur une vaste cour.

Sur leur droite se dressait un bâtiment somptueux. Tamotsu avait été impressionné par la résidence de Korezumi, mais ce bâtiment était au moins quatre fois plus grand. Sa décoration était d'une grande délicatesse; la peinture et l'or rehaussaient la finesse des sculptures de bois qui l'ornaient.

Sur leur gauche, un socle de pierre massif supportait le donjon. La construction était encore plus impressionnante de près que de loin. Tamotsu leva la tête pour compter les étages, mais c'était impossible, le bâtiment était trop haut.

Korezumi dirigea ses invités vers la guérite d'entrée qui s'ouvrait au pied du donjon. Dès qu'ils furent à l'intérieur, un jeune garçon se précipita à leur rencontre. Il s'inclina devant Korezumi et le salua brièvement avant d'annoncer :

-Ue-sama vous recevra dans la salle des bambous.

Korezumi inclina la tête en signe d'assentiment. Il entraîna ses hommes et ses invités dans un couloir sombre, mal éclairé par des fenêtres de papier et des lampes à huile. Le groupe arriva à un large escalier par lequel ils gagnèrent l'étage supérieur. De là, ils se dirigèrent vers un second escalier – encore un escalier ! songea Tamotsu. Il avait l'habitude de grimper, soit, mais il espérait qu'Oda Nobunaga ne les recevrait pas en haut du bâtiment…

Korezumi ignora cependant l'escalier menant à l'étage supérieur. Au lieu de cela, il s'engagea sur une passerelle qui faisait le tour de l'étage sur son bord intérieur. Tamotsu jeta un coup d'œil par-dessus la balustrade : il pouvait apercevoir, tout au fond, le plancher du rez-de-chaussée. Sa sœur avait cependant repéré son mouvement et lui donna un coup de coude pour le rappeler à l'ordre :

-Tiens-toi un peu ! siffla-t-elle entre ses dents.

Tamotsu prit un air penaud. Non pas qu'il se sente particulièrement repentant, mais il savait par expérience que c'était le meilleur moyen de calmer son aînée.

Korezumi s'arrêta soudain devant une porte gardée par deux soldats.

-Veuillez m'excuser pour le dérangement, articula-t-il de sa voix bien timbrée avant de pousser le panneau.

Il pénétra dans la pièce, et ses vassaux firent signe aux oni de le suivre. Tamotsu vit son père raidir ses épaules, et Mine redresser fièrement le cou. Quant à lui, il sentait son cœur battre, tant d'appréhension que d'impatience. Il s'apprêtait à rencontrer Oda Nobunaga, le seigneur le plus puissant du Japon, un homme à la réputation bien établie de cruauté et de fourberie.