Hors du temps
Chapitre 3.
Severus Snape, tout de noir vêtu, si semblable et pourtant indéniablement différent de celui qu'il était quelques mois auparavant, leva son verre entre ses doigts et fit tournoyer devant ses yeux le liquide sombre qu'il contenait – du whisky pur feu, se dit Harry. Lentement, il approcha le verre de ses lèvres et but une longue gorgée ; puis il le reposa prestement sur la table basse et plongea son regard dans les grands yeux verts, si verts, de Harry.
« Oui. Je suis mort. Pendant plusieurs heures, je suis mort ; et j'ai mis du temps à revenir. Mais je suis là, devant vous. »
Il se tut, comme rattrapé par ses propres souvenirs, et ferma les yeux un bref instant. Une expression douloureuse passa fugitivement sur son visage – puis la sérénité reparut, plus intense, plus concrète.
« J'imagine que vous voulez des explications ? »
Incapable de parler, Harry hocha la tête. Severus Snape se renversa dans son canapé et croisa les bras ; la tête appuyée contre le dossier, il semblait réfléchir.
« Comment vous faire comprendre cela ? commença t-il. J'étais mort – aussi mort qu'on peut l'être. Ce fichu serpent m'avait vidé de mon sang, et je me suis senti partir – avec vos yeux, à Lily et à vous, qui me guidaient et soulageaient ma douleur. Et pourtant… »
Il se tut à nouveau. Lorsqu'il reprit la parole, sa voix était à peine plus qu'un murmure.
« Tout comme je m'étais senti partir, je me suis senti… revenir. Du néant où je gisais, avec ma conscience inerte et comme étrangère à moi-même, les sensations me sont revenues, une à une. C'était… indescriptible. Ca a été très rapide ; et pourtant, j'ai tout ressenti clairement, si clairement que c'en était douloureux. Lorsque j'ai pu rouvrir les yeux, j'étais dans une petite salle, entouré de morts couchés sur des tables ou à même le sol – j'étais à Poudlard, là où on avait entreposé les corps des mangemorts tombés au combat. Le sang avait séché sur mes mains et mes vêtements, mais mon cou ne portait plus aucune trace de morsure ; il était juste étonnamment insensibilisé, comme le reste de mon corps, d'ailleurs. Ma marque… ma marque aussi avait disparu. Je me suis levé, et j'ai titubé jusqu'à la forêt interdite ; je voulais partir, fuir avant qu'on ne me repère. Je ne savais plus où j'en étais, ce qu'il s'était passé – tout était si confus... J'ai réussi à atteindre la forêt, j'ai marché… et lorsque j'ai retrouvé en moi suffisamment de force et de concentration, j'ai transplané et je suis venu ici. Sans doute ont-ils pensé que quelqu'un avait volé mon corps, à Poudlard ; ou peut-être n'ont-ils même pas cherché à savoir… »
A nouveau, il se tut, méditatif. Harry, quant à lui, était totalement attentif ; muselant son impatience coutumière, il s'efforçait de garder le silence pour ne pas brusquer son ancien professeur. Il était déjà tout à faire inhabituel de le voir se confier ainsi à quelqu'un – et, à plus forte raison, à lui – pour qu'il gâche tout en manifestant son impatience. Severus Snape resta plongé dans ses réflexions pendant de longues minutes encore, puis finit par reprendre la parole, le visage dénué de toute expression :
« Cette maison appartenait au père de ma mère. Je ne l'ai jamais connu, mais je suis son dernier descendant ; la lignée des Prince s'est éteinte avec lui, puisqu'il n'a eu que ma mère – il l'avait déshéritée pour s'être unie à un moldu, d'ailleurs. Depuis sa mort, cette maison est peu à peu tombée à l'abandon. Je l'ai retrouvée par mes propres moyens, il y a des années de cela ; mais je n'en ai jamais parlé à personne et je m'y suis rarement rendu, pour que personne ne la découvre. »
N'y tenant plus, Harry ouvrit la bouche à son tour :
« Et donc… vous êtes venu vous cacher ici ? »
Snape le considéra quelques instants, toujours sans trahir la moindre expression. Puis il se remit à jouer avec son verre de whisky, tout en se perdant dans la contemplation de l'âtre vide et sombre de la cheminée – comme si lui parvenait à y déceler la danse incessante et hypnotique de flammes imaginaires, inexistantes.
« Je n'avais pas l'intention de me cacher ; pas vraiment. Je voulais surtout être tranquille, libéré de toute contrainte… je ne voulais pas que l'on me retrouve. »
Il s'interrompit encore, puis reprit d'une voix légèrement amusée – ce qui étonna grandement Harry - :
« Vous savez… je suis mort une fois, et j'ai eu la possibilité de revenir ; comme une seconde chance qui m'était enfin accordée. Après tout ce temps passé à être prêt à tout pour changer les choses, à espérer pouvoir tout laisser derrière moi… Bien sûr, je ne peux pas effacer mes erreurs, ajouta t-il d'une voix plus basse. Mais j'ai la possibilité de commencer une nouvelle vie. J'ai rempli ma mission jusqu'au bout – peut-être ai-je reçu une forme de rédemption. Peut-être que ma mort était nécessaire… à ma renaissance. En tout cas, conclut-il après quelques instants de silence, je ne voulais garder aucun lien avec mon ancienne vie – c'est pourquoi je suis venu là où personne ne me retrouverait, même par hasard. »
Interdit, Harry observa avec plus d'acuité encore l'homme assis devant lui, à quelques mètres à peine. Son visage était toujours de marbre, mais l'amusement qui avait transparu dans sa voix un instant plus tôt avait donné à ses yeux sombres un nouvel éclat agréable, presque sympathique. Les deux onyx qui contemplaient le feu imaginaire semblaient maintenant plus chaleureux, et Harry pouvait presque y déceler le reflet des flammes que ces deux orbes profondes parvenaient à recréer. Sur le moment, Harry ressentit une intense bouffée de sérénité au constat que même quelqu'un comme Severus Snape pouvait changer, au moins un peu ; et Harry se sentait indescriptiblement soulagé de voir à nouveau de la profondeur et de la vie dans ces yeux noirs qu'il avait vus s'éteindre. S'il s'interrogeait toujours sur les circonstances de ce phénomène inexplicable (qui ne l'était peut-être pas tant que ça, après tout ; n'était-il pas lui-même revenu à la vie une fois, et n'avait-il pas survécu à un Avada Kedavra seize années auparavant ?), une partie de son esprit cherchait toujours à appréhender ce calme nouveau, cette douceur, presque, qui se manifestaient autant dans les paroles que dans l'attitude du maître des potions ; il semblait… il semblait en paix avec lui-même, oui, c'étaient les mots qui semblaient s'imposer.
Le maintien de l'homme conservait, certes, une part de sa rigidité coutumière, mais ses traits étaient relâchés, son regard, surtout, plus paisible ; il n'y avait plus d'émotions contenues et furieuses, plus d'ombres haineuses et coupables qui s'agitaient dans ces méandres insondables. C'était compréhensible, quand on y réfléchissait ; il n'y avait plus de « mangemort », il n'y avait plus de « membre de l'Ordre », plus non plus de « professeur de potions » ni de « protecteur de l'ombre » : il n'y avait plus que Severus Snape. Sans masques, sans contraintes. Plus de pression infernale, plus de couvertures à maintenir, plus de culpabilité ni de dette à effacer au prix d'une vie de dévouement complet et périlleux à une âme aimée puis trahie – enchaîné au souvenir de cette même âme disparue.
Non, Severus Snape était libre, aujourd'hui ; et Harry se demanda avec hébétude s'il ne le rencontrait pas réellement pour la première fois. Le véritable Severus Snape, celui qui avait disparu le jour où Lily Potter était morte ; ou peut-être le jour où le destin les avait placés sur un chemin différent, lui, Severus, et la si lumineuse Lily Evans.
Harry venait de rencontrer un homme qu'il avait croisé presque chaque jour pendant six années de scolarité, un homme qui avait veillé sur lui sans relâche, un homme qui avait donné sa vie pour que lui, Harry, ait une chance de changer les choses.
C'était décidemment une nuit bien étrange.
L'adolescent s'avança un peu plus au bord de son fauteuil, une tentative inconsciente de saisir davantage dans l'expression de Severus, dans son regard ; et le fait que ce regard ne cherchât pas à rencontrer le sien fit surgir une nouvelle pensée, une nouvelle interrogation.
« Si… si vous ne vouliez plus être confronté à votre « ancienne vie », pourquoi m'avoir envoyé ce message ? Pourquoi me l'avoir fait savoir, à moi, que vous étiez « revenu » ? »
La question était légitime ; et pourtant, la réponse ne vint pas immédiatement. Severus ne se détourna pas de sa contemplation de l'âtre vide, mais il se mit à promener sa main droite le long de l'accoudoir légèrement ouvragé, comme s'il cherchait à organiser sa réflexion. Cette attitude était si éloignée de sa pugnacité habituelle, qui le poussait à répondre de façon sèche, et immédiate, à toute question venant du jeune Gryffondor ! Cela suffit à aviver encore davantage l'intérêt du jeune homme, qui se résolut à boire une gorgée de bièraubeurre pour masquer son impatience – et ne pas interrompre ce moment de réflexion.
« Il n'y a pas de raison rationnelle, commença-t-il enfin. Il n'y a que… des impressions.
- Des impressions ? » répéta immédiatement Harry.
L'ancien mangemort détacha enfin son regard de l'âtre, mais ce fut pour adresser à Harry un regard suffisamment perçant pour lui faire ravaler sa brusquerie et ses remarques impatientes. Il ne fallait tout de même pas oublier qui avait été Severus Snape, encore quelques mois auparavant – un homme qui n'était pas exactement connu pour son tempérament conciliant et mesuré.
Toutefois, lorsqu'il reprit à nouveau la parole, Harry dut pratiquement se mordre la langue pour ne pas répéter ses propos sous le coup de l'incompréhension.
« C'est lié à vos yeux. »
Un nouveau silence (qu'Harry eut toutes les peines du monde à préserver).
« Ces impressions… reprit Severus Snape. Tout cela a quelque chose à voir avec votre regard. Depuis que je suis revenu à moi, je revois votre regard ; dès que je ferme mes yeux, je revois les vôtres. »
Rien d'étonnant à cela, du point de vue de Harry ; lui aussi ne cessait de revoir ce regard fiévreusement plongé dans le sien, animé par un curieux mélange de désespoir et de détermination, d'urgence et de soulagement, de légitimité et de culpabilité. Il y avait repensé des millions de fois depuis qu'il avait vu ce regard particulier s'éteindre devant lui.
« C'est pareil pour moi » crut bon d'assurer doucement le jeune sorcier, mais Severus Snape ne sembla pas l'entendre.
L'homme s'était redressé dans son fauteuil et avait étiré les bras le long des accoudoirs, comme pour assurer son assise. Une mèche de cheveux ébène lui était retombée sur le front, jetant une ombre à la périphérie de son visage ; un battement d'ailes retentit subitement derrière Harry, et le Gryffondor se retourna – mais ce n'était que le corbeau de Severus qui venait d'entrer à tire-d'aile dans la pièce, pour venir se poser au sommet du dossier de son maître dans un doux bruissement de plumes. Severus Snape inclina à nouveau la tête d'un air absent.
« J'ai eu l'impression… lorsque je suis revenu à moi, j'avais encore votre regard en tête, et je le voyais si nettement que je ne savais plus si je revenais vraiment ou si j'étais seulement en train de partir de nouveau. Je ne pensais à rien, mon esprit était libre de toute préoccupation ; mais il y avait encore cette certitude…
- Quelle certitude, monsieur ? »
Cette fois, Harry n'avait pas pu s'en empêcher ; il espérait simplement que le « monsieur » respectueux suffirait à alléger le caractère impertinent de son interruption. Le corbeau, clairement désapprobateur, laissa échapper un petit coassement inquiétant.
L'air absent disparut du visage de l'ancien enseignant à ce son rauque ; il éluda la question.
« Peu importe. Quoi qu'il en soit, il semblerait que vous ayez accompagné ma conscience tout au long du chemin, Potter – le chemin d'aller et celui du retour. Pas vous, bien sûr, mais ce regard qui s'est imprimé sur mes rétines comme les rémanences d'un éclair. Il m'a semblé… logique, curieusement, de revenir vers vous ; de voir comment vous vous en étiez sorti, de m'assurer que vous étiez bien vivant, vous aussi, une fois surmonté le choc qu'un gamin immature de dix-sept ans ait pu venir à bout d'une demi-douzaine d'Horcruxes et d'un mage noir en puissance. »
Harry ne put s'empêcher de sourire à cette assertion ; il en aurait mis sa baguette au feu que cette remarque faussement incrédule n'était là que pour tenter d'atténuer le caractère exubérant de ces révélations. Harry n'aurait jamais pensé voir son professeur de potions si fermé et froid s'ouvrir ainsi devant lui, un jour, et lui confier en toute honnêteté ses états d'âme et ses impressions sur son expérience aux portes de la mort ; mais il n'aurait jamais pensé non plus le voir mourir dans ses bras, et le retrouver plus vivant que jamais à seulement quelques mois d'intervalle.
Le corbeau fit un nouveau bruit, non compromettant cette fois, et s'envola à nouveau pour venir se poser directement sur l'épaule de Severus. L'ancien mangemort leva le bras et lui caressa brièvement la tête en une acceptation silencieuse.
« Et bien, comme vous le voyez, je suis on ne peut plus vivant, professeur… et en parfaite santé, répondit enfin le Gryffondor, sans se départir de son sourire amusé.
- Je le constate. Voilà qui est singulièrement étonnant quand on pense au nombre impressionnant d'ennuis que vous parvenez à vous attirer dans un établissement scolaire, Potter, alors je n'ose imaginer ce qu'il en est au cours d'une chasse aux pires artefacts de magie noire…
- D'autant qu'à Poudlard, vous étiez toujours là pour me sauver la mise, reconnut Harry en décidant d'entrer dans son jeu.
- Ce qui est un exploit en soi, quand on songe à votre habileté à vous dérober immanquablement à toute surveillance pour vous retrouver dans les situations les plus invraisemblables. Veiller sur votre inconséquente personne n'a jamais été une sinécure, Potter ! »
Harry eut le bon goût de paraître légèrement coupable, mais il ajouta tout de même avec une pointe d'insolence clairement espiègle :
« Courir après un adolescent n'était sûrement pas votre mission la plus épuisante, ces dernières années ! »
L'adolescent en question eut la surprise de surprendre un léger sourire (était-ce seulement possible ?!) sur le visage autrefois si austère de son professeur de potions.
« Mais certainement la plus affligeante », contra ce dernier d'un ton doucereux.
Harry lui rendit son sourire.
Faire revivre ainsi leurs anciens rapports était étonnamment amusant ; qui aurait pu prédire une telle chose ?! L'impression étrange de nager en pleine irréalité submergeait à nouveau le jeune sorcier, mais c'était loin d'être une impression désagréable. Déstabilisante, certes. Inattendue, certainement. Mais aussi curieusement agréable, comme si le monde était désormais sens dessus dessous mais que toute chose avait, enfin, trouvé sa place.
Harry se sentait plus vivant à cet instant qu'il ne l'avait été depuis la fin de la guerre ; il sentait presque cette énergie pulser tout autour de lui, illuminant la pièce, chassant les ombres, rendant chaque surface plus belle et plus éclatante. Les teintures d'un pourpre profond, les meubles au vernis terni par les ans, les broderies argentées des tapis… Même le corbeau ne ressemblait plus vraiment à un oiseau de mauvais augure ; son plumage n'était plus que reflets bleus, profonds et chatoyants, qui se dérobaient au regard pour mieux se jouer de ses perceptions.
« Pourquoi n'êtes-vous pas venu dès que vous avez reçu ma réponse ? Je veux dire, pas immédiatement, mais je me suis quand même posé des questions pendant ces deux semaines…
- Toujours aussi irrémédiablement impatient, monsieur Potter ? »
Harry se contenta de hocher la tête ; après tout, c'était exactement ce qu'il avait été pendant ces deux semaines : impatient. Impatient de connaître le fin mot de l'histoire, de savoir si oui ou non il s'agissait d'une blague de mauvais goût, d'un piège ou de quelque chose d'autre, quelque chose de si impensable qu'il n'était même pas parvenu à l'envisager clairement : cette situation précise, le fait que ce soit vrai, incroyablement possible, curieusement réel. Il ne pouvait ignorer la sensation d'étrangeté qui l'habitait à cet instant, mais il ne pouvait ignorer non plus la solidité du fauteuil dans lequel il était assis, le contact froid et authentique de la bouteille de bièraubeurre qu'il serrait dans sa main, la fraîcheur de ses joues, engourdies par la morsure du vent froid depuis leur virée en balai - pas plus qu'il ne pouvait ignorer l'odeur réconfortante du vieux vernis à bois qui imprégnait la pièce ou le parfum ténu des antiques tentures, ou même cette sensation agréable qui grandissait dans sa poitrine depuis le début de leur conversation.
Il était réellement là, avec Severus Snape, dans le vieux salon d'un manoir quasi-abandonné ; c'était indéniablement réel.
L'ancien mangemort se racla doucement la gorge, comme s'il sentait qu'Harry était parti très loin dans ses introspections et qu'il craignait de le sortir de sa rêverie trop brutalement. L'attention du Gryffondor lui revint immédiatement ; Severus Snape reprit alors la parole.
« Je n'étais pas sûr que ce soit la chose à faire. Vous revoir. Une fois ma lettre envoyée, une fois votre réponse parvenue jusqu'à moi, j'ai… hésité, dirait-on. » L'homme haussa distraitement les épaules, délogeant par ce geste le corbeau qui lui mordit doucement l'oreille en représailles. Severus Snape lui jeta un regard à geler un Feudeymon.
« Quoi qu'il en soit », reprit-il, une fois que l'oiseau eût trouvé refuge au sommet du dossier de Harry, « J'avais besoin de vous revoir réellement, et non pas à travers mes souvenirs déformés par l'inconscience. Je suppose que cela rend les choses plus… effectives. » Pour la seconde fois, il releva les yeux de l'âtre vide et planta fièrement son regard dans celui de Harry, comme pour se prouver à lui-même la véracité de ses propos. « Je peux vous regarder dans les yeux sans éprouver de culpabilité, désormais. Plus aucune. »
Harry soutint ce regard avec autant de calme et d'assurance qu'il pouvait en lire dans les yeux du sorcier ; distraitement, il se fit la remarque qu'il aurait dû se sentir ennuyé, ou tout au moins mal à l'aise sous ce regard intense et pénétrant, mais il ne l'était pas - absolument pas. C'était un regard intense et pénétrant, oui, mais aussi incroyablement serein, incroyablement positif ; il n'y avait pas la moindre émotion négative dans ce regard, pas la moindre, uniquement de l'assurance et de l'acceptation. Une sorte de douceur, également, qu'Harry assimila à du soulagement ou à une forme particulièrement diffuse de tendresse. C'était un regard rassurant.
Harry n'aurait jamais pensé qu'un regard de son ancien professeur de potions puisse être à ce point gratifiant.
« Je vois » répondit-il doucement. Et d'une certaine façon, il comprenait.
Son murmure sembla briser la quiétude, la torpeur de l'instant ; Severus Snape battit des paupières et son regard se dirigea à nouveau vers l'âtre vide. Harry y reporta aussi son attention, et brusquement, il ne supporta plus ledit vide, ladite absence de flammes ; ce qui pourrait être, mais qui n'était pas. Lui avait besoin de voir, de sentir les flammes pour se réchauffer ; il ne pouvait pas se contenter de contempler, de se réchauffer à l'idée d'un feu – il lui fallait sa manifestation matérielle. Etait-ce ainsi que Severus Snape avait tenu, pendant toutes ces années d'espionnage, de missions, de privation ? Pendant toutes ces années de danger et d'abnégation ? Se réconfortant d'une idée, d'une pensée, de ce qui pourrait presque être là, dans la pièce – mais qui n'était pas, n'était plus ? Ne serait peut-être plus jamais ?
Harry n'était pas Severus Snape. Il n'avait pas cette force de caractère. Il n'était pas aussi… aussi fort, aussi résistant et implacable ; aussi inatteignable.
N'accordant qu'une seule pensée légèrement inquiète à l'impertinence de son acte (après tout, il n'était que l'invité, ici…), Harry saisit sa baguette et la pointa résolument vers l'âtre vide ; l'instant suivant, un feu puissant y ronronnait, et de longues flammes oranges s'élevaient paisiblement, projetant ombres et éclats sous le manteau sculpté de la cheminée. Harry coula un regard appréhensif en direction de Severus Snape, mais au lieu de la remontrance cinglante à laquelle il s'attendait, il crut saisir à nouveau (quelle étrange sensation !) un léger sourire sur les lèvres fines du sorcier aux cheveux sombres.
Cette vision étonna Harry tout autant que la première fois, mais elle le contenta aussi, bien plus que la chaleur montante de l'âtre embrasé.
Severus Snape porta son verre à ses lèvres, sa posture se détendant sensiblement dans le fauteuil illuminé ; suivant le mouvement, Harry se renfonça dans le sien et se cala confortablement, appuyant sa tête contre le dossier pour admirer la danse fiévreuse et envoutante des ombres au plafond. Il remarqua les vestiges d'une ancienne fresque au centre de ce dernier ; des pigments ocre et carmin étaient encore visibles, rendus plus vifs, et presque mouvants, par l'éclat des flammes. Harry s'amusa à tenter de reconstituer mentalement la représentation, sans parvenir à un résultat très concluant – ce qui lui arracha un sourire amusé.
« Une scène de chasse », le renseigna Severus, comme s'il avait suivi son cheminement de pensées et deviné ses tentatives pour le moins rocambolesques. Harry lui jeta un coup d'œil et remarqua que l'ancien professeur avait levé les yeux, lui aussi ; toutefois, son front était barré d'un pli soucieux. Non, pas soucieux, se reprit Harry ; pensif. Il émet une hypothèse, comme moi. Il n'a jamais vu cette fresque entière, lui non plus ; le temps devait déjà l'avoir effacée lorsqu'il a retrouvé cette maison.
« Vraiment ? choisit de s'enquérir, poliment, le jeune sorcier. Pourquoi une scène de chasse ? De là où je me trouve, ça pourrait tout aussi bien représenter un couronnement ou une bataille de gobelins… »
Severus fronça le nez.
« De gobelins ? » répéta-t-il, d'un ton clairement sceptique. Harry retint un sourire ; lui non plus n'aurait pas aimé l'idée qu'il y ait des gobelins représentés au plafond de la salle de séjour, si ça avait été le Manoir de ses ancêtres…
« Oui, affirma-t-il avec un sérieux feint, vous voyez cette tâche ocre, sur la droite ? Celle avec les parties plus ombrées, en dessous ? Un peu tordue… pour moi, ça ressemble indiscutablement à cette illustration, dans les livres d'Histoire de la Magie…
- Bien sûr que non, Potter. Regardez bien. C'est une tête de limier, précisément ; les parties ombrées, ce sont les pattes, la partie plus claire représentait sûrement la tête – le pigment aura été délavé par l'humidité...
- Mouais, lâcha Harry, peu convaincu. Pour moi, ça ressemble davantage à une tête de gobelin qu'à une tête de chien… tenez, prenez Borbog le Barbu, par exemple… »
La grimace de Snape s'accentua.
« Votre avis n'intéresse que vous, Potter. Il s'agit d'un limier. »
Le ton n'était pas hostile ou agressif, juste conclusif, comme s'ils n'étaient pas en train de statuer et d'argumenter sur de vieilles traces de peinture presque indiscernables (et rigoureusement ininterprétables). Harry ne put s'empêcher d'éclater de rire, intérieurement exalté, et d'autant plus réjoui à la vue de l'éclat d'amusement qui scintillait à présent dans les prunelles noires de son vis à vis.
La seule fois où Harry avait vu Severus Snape aussi détendu, c'était dans la pensine, dans les souvenirs de son enfance, lorsqu'il conversait avec sa mère ; et Harry se sentit inexplicablement fier lorsque cette comparaison lui vint à l'esprit.
Severus Snape est vraiment quelqu'un de bien, au final.
Certes, il avait vu les souvenirs, il avait vécu les conséquences de ses actes et de sa farouche et loyale détermination ; mais c'était autre chose que de découvrir réellement l'homme qui se cachait derrière ces masques et ces objectifs, et de se sentir si à l'aise dans leur conversation (à l'aise au point de se laisser aller aux élucubrations les plus improbables, et ce, avec le sourire aux lèvres !). Plus que jamais, l'envie d'en savoir plus sur ce sorcier si particulier se faisait pressante, et le respect grandissant d'Harry envers cet homme insaisissable, depuis le jour de la bataille de Poudlard, se couplait désormais d'une forme diffuse de déférence et de considération.
Instinctivement, Harry reprit la parole et laissa résonner les mots qu'il brûlait de prononcer depuis qu'il avait écouté les confessions de ce héros de guerre si atypique :
« J'ai essayé, vous savez. De leur dire la vérité sur vos actions, sur votre courage. Mais ils n'ont pas...
- Mon courage ? » coupa Severus. Il ne s'était pas redressé, mais il avait incliné la tête vers lui en signe d'incompréhension.
« Oui, affirma Harry, votre courage. Toutes ces années à vous battre pour le souvenir de… le souvenir de ma mère, pour que sa mort n'ait pas été vaine. Toutes ces années à…
- J'étais responsable de la mort de votre mère, coupa Severus Snape, les sourcils froncés, le profil amère. Il n'y a rien de courageux là-dedans. »
Harry le dévisagea, estomaqué ; sa bièraubeurre lui échappa des mains, mais il n'y jeta pas un seul coup d'œil, son attention tournée toute entière vers le visage désormais sombre et implacable de l'ancien mangemort.
« Au contraire ! protesta Harry avec véhémence, secouant la tête comme s'il refusait de croire au tour imprévisible que prenait la situation. Certes, c'est vous qui avez rapporté la prophétie à Voldemort, et je vous en ai voulu pour ça le jour où je l'ai appris – Merlin sait à quel point je vous en ai voulu ! -, mais sa mort n'était pas votre faute ! C'est Voldemort qui l'a tuée, Voldemort qui était l'objet de la prophétie… »
Harry vit avec impuissance le visage du sorcier se fermer un peu plus, et il se releva à demi de sa chaise, désespéré de faire entendre les convictions qui grondaient en lui depuis ce fameux jour où il avait plongé dans les souvenirs de son détestable maître des potions - le jour qui avait tout changé.
« Vous auriez pu vous bercer d'illusions, vous réfugier dans l'hypocrisie, vous dire que c'était une conséquence malheureuse de vos actions et sombrer encore plus dans les forces du mal ; mais non ! Au contraire, vous n'avez pas cherché à oublier, jamais ; vous avez vécu avec ça, à chaque seconde de votre vie, avec la conviction que c'était votre faute et que vous étiez coupable… et vous avez dédié votre vie entière à réparer les choses, à honorer la mort de ma mère en poursuivant son œuvre, en vous battant pour la même cause ! Vous ne le faisiez pas pour des considérations de bien ou de morale, mais vous le faisiez pour elle, et c'est justement ce qui rend votre geste si courageux, si honorable ; vous avez risqué chaque seconde de votre vie pour lui rendre hommage et pour vous amender. Vous n'avez jamais renoncé, vous avez choisi la voie la plus dure, la plus incertaine, la plus courageuse. »
Au fil de son discours enfiévré, Harry s'était levé et avancé peu à peu vers son ancien professeur ; il le dominait maintenant de toute sa hauteur, plongeant fièrement son regard dans le sien, exactement comme Severus l'avait fait quelques instants plus tôt. Mais le regard d'Harry était loin d'être calme ; il était orageux, tourmenté par la nécessité de se faire comprendre, de transmettre enfin à cet homme exceptionnel ce qu'il avait voulu lui adresser depuis des semaines, depuis des mois. Il fallait que Severus comprenne ; il fallait qu'il réalise à quel point il était exceptionnel, à quel point était ridiculement infime le nombre de personnes qui auraient réagi ainsi face à leur erreur, qui auraient eu la force et le courage de faire le quart de ce que Severus avait fait pour racheter son geste malencontreux.
« Vous l'avez dit vous-même, vous étiez prêt à tout - à tout sacrifier, pour pouvoir changer les choses, pour réparer le mal que vos actions avaient entraîné. Personne n'aurait fait autant pour racheter ses erreurs, vous êtes… quelqu'un d'exceptionnel. Vous êtes… vous êtes l'homme le plus courageux que je connaisse. »
Le souffle court, Harry s'interrompit enfin ; maintenant qu'il avait exprimé ce qu'il avait sur le cœur, la passion l'avait déserté, et il se sentait étonnamment faible, comme une brindille susceptible d'être emportée au moindre souffle de vent. Pourtant, il ne recula pas ; il resta là où il était, devant le fauteuil de son professeur de potions, le regard ferme et déterminé, les poings serrés. Severus Snape n'avait pas bougé non plus ; il était même parfaitement immobile, comme pétrifié. Son visage était totalement indéchiffrable, mais il avait les sourcils froncés et une tempête d'émotions tournoyait dans son regard obsidienne ; ses mains s'étaient refermées sur les accoudoirs du fauteuil comme des serres.
Enfin, après qu'une éternité ou deux se furent écoulées, le corbeau laissa échapper un petit coassement précautionneux, quelque part derrière Harry, et Severus Snape sembla s'animer de nouveau. Il baissa les yeux et joignit les mains sur ses genoux, baissant la tête comme s'il essayait de remettre de l'ordre dans ses pensées. Lorsqu'il la releva, il y avait une expression insaisissable sur son visage brusquement si animé ; une expression incroyablement vivante, et incroyablement torturée. Un mélange de stupeur et d'incrédulité, d'émerveillement et de terreur, d'espoir et de résignation ; c'était tellement intense qu'Harry fit instinctivement un pas en arrière, comme pour se protéger de tant d'émotions contradictoires.
« Je… » commença Severus Snape.
Mais il ne termina pas sa phrase. Il se contenta de secouer la tête, l'ébahissement prenant momentanément le pas sur les autres émotions, comme s'il lui semblait tout à fait inconcevable qu'on ait pu percevoir les choses sous cet angle-là. Lui n'avait clairement jamais envisagé cette perspective, en tout cas, et Harry se sentit d'autant plus satisfait d'avoir mis les choses au clair de façon si vindicative.
« Il est hors de question que je vous laisse dénigrer la bravoure de vos actes, ou nier que vous êtes quelqu'un d'exceptionnel, continua Harry, d'une voix douce mais déterminée. Vous l'avez dit vous-même, vous avez droit à une deuxième chance. Vous l'avez méritée. Vous… je sais que ça ne veut plus dire grand-chose, après tout ce qu'on a vécu ces derniers mois, mais… vous avez mon pardon, pour tout ce qui est arrivé, et je suis sûr que vous avez celui de ma mère aussi. »
Severus Snape baissa brusquement la tête, le visage tourmenté et plus ouvert, plus lisible à cet instant qu'il ne l'avait jamais été devant Harry – ce qui voulait dire quelque chose, car Harry l'avait quand même vu à l'article de la mort, ce visage. Refusant de céder à la gêne qui l'habitait et se raccrochant à l'intime conviction qu'il agissait comme il le fallait, Harry tendit la main et la posa doucement, brièvement, sur le bras de son ancien professeur – à l'endroit exact où s'était trouvée la Marque des Ténèbres, symbole honni et empoisonné, marque de la servitude et de la damnation.
Lorsqu'il retira sa main, l'expression de Severus Snape était de nouveau maîtrisée et il semblait avoir repris contenance ; mais sa gorge nouée l'empêcha de prononcer plus qu'un murmure rauque :
« Au contraire, énonça-t-il sobrement. Ca veut dire beaucoup. »
Harry lui sourit doucement ; Severus se contenta de le regarder. Clairement gêné, à présent, Harry opéra une retraite stratégique et reprit sa place au creux du fauteuil opposé, détournant la tête pour ne plus avoir à soutenir ce regard si intense. Il ne regrettait pas un seul des mots qu'il avait prononcés ; mais il s'était peut-être légèrement trop enflammé…
Comme pour étayer cette pensée hautement embarrassante, Severus laissa échapper un petit ricanement étranglé :
« Vous êtes toujours aussi prompt aux coups d'éclat, Potter… la fameuse exubérance des Gryffondors, je suppose… »
Harry gigota légèrement sur son fauteuil, mal à l'aise ; mais la remarque n'était pas méchante, ni même réellement moqueuse. Harry suspectait plutôt quelque automatisme de la répartie, visant à dissimuler l'effervescence de ses propres émotions, ou peut-être à lui faire oublier l'émotivité dont le sorcier venait involontairement de faire preuve ; Severus Snape était sûrement aussi gêné que lui de ses propres réactions.
Cette réalisation le détendit un peu.
Harry se racla la gorge, décidé à ne pas laisser planer la moindre ambigüité sur ses déclarations.
« Hm, sans doute. Même si je préfère le terme grandiloquence. Nous autres, les Gryffondors, nous avons l'habitude de nous battre pour nos convictions…
- Celle de parler sans réfléchir, également. »
Harry sourit.
« Oh, mais c'était on ne peut plus réfléchi, professeur. »
Il releva les yeux pour croiser le regard de son vis-à-vis ; il y retrouva la même intensité, et toujours la même perplexité – ainsi qu'une petite étincelle vaguement désabusée, comme si l'ancien professeur s'était précisément attendu à ce qu'Harry Potter bouleversât tout sur son passage, comme il l'avait toujours fait. Il lui faudrait du temps pour assimiler les paroles ferventes du fils de son ancien ennemi, et surtout pour intégrer qu'Harry le trouvait désormais honorable et courageux ; jusqu'à présent, leurs rapports avaient été bien loin d'inclure des notions aussi positives et respectueuses… c'était même formellement l'inverse.
Toutefois… le changement n'était pas exactement quelque chose qui le rebutait, en ce moment. Il était passé d'agent-double à homme libre de toute contrainte en une seule nuit (éprouvante s'il en est), il était mort et revenu à la vie, et il avait délibérément cherché à reprendre contact avec Harry Potter. Ce n'était pas un peu de changement supplémentaire qui allait le perturber.
Au contraire, il était même curieux d'en apprendre davantage sur les raisons exactes de ce changement-là, ainsi que sur les convictions - difficiles à appréhender - de ce jeune sorcier si particulier, qu'il avait passé la moitié de sa vie à protéger ; un jeune sorcier de dix-sept ans à peine, qui avait détruit l'un des plus grands mages noirs de tous les temps – et réussi là où même Dumbledore avait échoué avant lui. Avec un simple Expelliarmus, si l'on en croyait les rumeurs…
Harry Potter était une énigme intrigante, c'était indéniable – et il avait tout le loisir de s'y intéresser, désormais.
Et puis, il y avait aussi cette conviction personnelle qui l'animait depuis qu'il était revenu d'entre les morts, cette conviction qu'il avait passée sous silence mais qui méritait clairement une investigation...
Severus Snape jaugea une dernière fois du regard le jeune homme qui prenait ses aises dans le salon de ses ancêtres, l'air méditatif, avant de proposer d'une voix neutre et mesurée :
« Voulez-vous rester ici, ce soir ? Il y a de nombreuses chambres d'amis. »
Harry lui offrit un sourire éblouissant et hocha immédiatement la tête. Severus lui rendit son sourire de façon encore un peu… hésitante ? Non, probablement pas. Aucune des actions de Severus Snape ne pouvait contenir la moindre once d'hésitation, si ? Quoi qu'il en soit, le sorcier se releva, fit disparaître d'un coup de baguette les débris de la bouteille de bièraubeurre d'Harry (victime malencontreuse de sa précédente fièvre oratoire), et s'éloigna de l'âtre dans un tourbillonnement de robes noires agréablement familier aux yeux du jeune sorcier – certaines choses, apparemment, étaient immuables.
Harry se releva pour le suivre, avide d'en découvrir davantage sur la maison des ancêtres de son ancien protecteur, mais avant même qu'il n'ait pu lui emboiter le pas, il sentit, avec une panique curieusement détachée, ses jambes se dérober sous lui et son corps échapper traitreusement à son contrôle.
Il glissa au sol et sombra dans l'inconscience.
