Emma claqua la porte de son appartement derrière elle, les joues brûlantes, ébahie par son propre comportement. Alors là ma vieille, t'es foutue de chez foutue de chez... Elle laissa échapper un soupir de frustration. Comment avait-elle pu être aussi stupide ? Bon dieu, elle n'avait plus quinze ans ! Elle était supposée être capable de contrôler ses instincts et de ne pas céder au moindre de ses caprices. Elle était supposée être capable d'affronter des situations, aussi difficiles émotionnellement soient-elles, sans se précipiter sur le premier échappatoire venu, échappatoire le plus souvent incommensurablement stupide.

Non que ce baiser n'ait pas été délicieux. Même étonnamment délicieux, pour un baiser volé reçu comme un outrage, plaqué sur des lèvres chaudes et vénéneuses. Un baiser qui avait le goût des choses interdites, de ces plaisirs qui passent comme des frissons, à la même vitesse enivrante, maladroite, affolante, à mi chemin entre l'acte manqué et la connerie réussie. Le goût de Regina, de ses secrets et de ses failles, de ses turbulences cachées, de ses désirs et de ses rancœurs, du monde sans répit, des rires éraillés qu'Emma lui devinait.

N'empêche qu'une connerie, c'en était une belle, dans tous les sens du terme. Amusante tout de même, l'expression ahurie sur le visage de Regina – désarmante, même. Dommage qu'elle se soit si rapidement reprise et que son masque méprisant et agressif ait recouvert ses traits mobiles. Emma s'estimait heureuse qu'elle ne l'ait pas giflée à son tour, persuadée qu'elle n'en était pas passée bien loin. En revanche, Regina lui avait exprimé son dédaigneux dégoût dans des termes dépourvus d'équivoque et lui avait interdit de jamais remettre les pieds chez elle.

Elle venait de se compliquer singulièrement la tâche. D'autant qu'elle ne savait plus comment se positionner vis à vis de Regina Mills. L'idéal, dans sa position, aurait été de n'éprouver qu'une indifférence mâtinée de politesse. Au lieu de quoi, elle balançait entre agacement et attirance, sans savoir lequel des deux l'emportait.

Peut-être n'aurait-elle pas du l'observer si longuement. Cela lui avait donné l'impression fausse de la connaître, doublée d'une pointe d'empathie et d'intérêt malvenu. Si l'on y ajoutait l'ambivalence inévitable de sa position face à la femme qui avait élevé Henry – face à la mère d'Henry – la situation avait tôt fait de devenir inextricable.

Regina Mills devait rester la mère d'Henry, rien de plus, et rien de moins non plus.

Emma demeura prudemment à l'écart les deux jours qui suivirent, bien qu'elle ne cesse de penser à la mère que pour penser au fils et inversement. Le troisième soir, elle n'y tint plus et se posta devant sa fenêtre.

Regina et Henry dînaient. Silencieusement, à en juger par les mouvements de leurs bouches, uniquement concentrées sur leur consciencieuse mastication. Henry semblait sombre, Regina davantage encore. Que se passait-il donc dans cette maison ?

Elle se composa un sandwich à la hâte et l'engloutit sans quitter son poste d'observation, avec la désagréable impression d'être devenue quelqu'un qu'elle ne connaissait pas du tout.

Elle n'eut pas l'occasion de parler avec Henry jusqu'au mardi suivant, et ce fut le hasard qui lui en donna le loisir. Elle entrait chez Granny, l'un des rares cafés-restaurants de la ville, lorsqu'elle aperçut Henry tout seul à une table devant une tasse. A cette heure de l'après-midi, il sortait probablement de l'école, ce que semblaient confirmer les cahiers étalés devant lui. Elle sourit devant sa frimousse sérieuse et le chocolat aux coins de ses lèvres – inutile de se demander ce que contenait sa tasse.

Comme s'il sentait le regard attentif qui pesait sur lui, il releva la tête et son visage s'éclaira en la reconnaissant.

— Emma ! appela-t-il. Tu viens t'asseoir avec moi ?

— Plutôt deux fois qu'une, petit.

Il poussa à la hâte ses affaires sur un côté de la table. Déjà, la serveuse, une grande brune dont l'étiquette collée à la poitrine indiquait « Ruby », s'approchait pour prendre sa commande. Elle attendit qu'elle soit repartie pour interroger :

— Tu fais tes devoirs ici ?

— Ouais, maman ne veut pas que je reste tout seul à la maison. Ruby est censée garder un œil sur moi, mais la plupart du temps, elle me laisse faire un peu ce que je veux.

— Elle n'a toujours pas trouvé de baby-sitter ?

— Je suis trop grand pour ça, grimaça Henry. De toute façon, elle a trouvé personne. Enfin, à part toi, mais l'idée n'avait pas l'air de l'emballer.

— Tiens, tu sais ça, toi ?

Le petit garçon eut le bon goût de paraître se sentir un peu coupable.

— J'étais resté dans l'escalier pour écouter, révéla-t-il.

Emma roula des yeux en essayant de dissimuler – sans grand succès – son amusement, et il conclut :

— Dommage. A moi, ça m'aurait bien plu.

— Pourquoi ? Pas que j'en sois pas flattée, mais tu me connais à peine.

— Je sais pas, répondit-il en haussant les épaules. T'es marrante, je t'aime bien. Et puis, je vois les mêmes gens tout le temps, ça me changerait.

Elle ne savait pas comment recevoir cette déclaration, alors elle la rangea quelque part en elle. L'irruption de Ruby qui lui apportait son chocolat chaud lui évita de rebondir sur le sujet. Lorsque la serveuse les rendit à leur tête-à-tête, elle demanda à Henry sans transition :

— Avec ta mère, ça va mieux ?

Il prit une grande inspiration avant de lâcher très vite, à brûle-pourpoint :

— Tu sais, c'est pas ma mère.

— Comment ça, c'est pas ta mère ?

— Elle m'a volé quand j'étais tout petit.

— Qu'est-ce que... Quoi ?

— Et ensuite, elle m'a adopté.

— Mais qu'est-ce que tu racontes ? bredouilla Emma, interloquée.

Ainsi, c'était ce que le gamin avait trouvé pour composer avec la réalité. Elle était bien placée pour savoir combien la sensation d'abandon pouvait causer de ravages. Il était aisément compréhensible qu'il ait éprouvé la nécessité de s'en préserver, mais le moyen que son inconscient avait employé la perturbait. Et combien Regina devait souffrir du rôle que son fils adoptif lui donnait !

— C'est évident, poursuivait Henry sans prêter attention à son trouble. Et d'ailleurs...

Il s'interrompit de lui-même. Emma ne la vit pas – elle la devina.

Juchée sur des talons vertigineux, Regina Mills venait d'entrer chez Granny. Elle dirigeait sur eux un regard pour le moins assassin. Rectification, sur elle, puisqu'en approchant, elle sourit tendrement à Henry.

— Bonjour, mon chéri. Mademoiselle Swan, un mot, je vous prie.

D'un geste impératif du menton, elle lui désigna la porte d'entrée. Emma la suivit à l'extérieur, gênée de trouver presque... plaisante l'idée de se faire une fois de plus remonter les bretelles par sa voisine.

— Je vais devoir vous interdire d'approcher mon fils, entama celle-ci aussitôt qu'elles se furent éloignées de la devanture du restaurant.

— Bonjour à vous aussi, ironisa Emma.

— Tout vous amuse, n'est-ce pas ? Cela ne m'étonne guère. Mais je ne suis pas amusée, moi.

— Sans blague.

Emma ponctua d'un petit rire joyeux son pitoyable jeu de mot.

— Si vous utilisez Henry pour vous, disons, rapprocher de moi, je vous préviens que...

Cette fois, Emma éclata franchement de rire.

— Mais quelle prétention ! Vous alors, vous n'êtes pas croyable. Et complètement à côté de la plaque. Vous pensez donc vraiment que j'ai envie de susciter votre intérêt ?

— Vous ne seriez pas la première, fit remarquer Regina, glaciale.

Mais ses joues avaient un peu rosi, trahissant que la réaction d'Emma l'avait froissée dans son orgueil.

— Je le crois sans peine, répondit galamment celle-ci. D'ailleurs, croyez-bien que si les circonstances étaient différentes, et si vous aviez meilleur caractère, j'aurais probablement nourri les moins chastes désirs à votre égard. Mais ça fait déjà pas mal de si, vous ne trouvez pas ?

— Vous m'avez pourtant... Bref.

— Pour vous faire taire, voilà tout. Et je sais maintenant que cette stratégie est inefficace. C'est bon, on en a terminé ?

— Pour le moment.

— J'en prends note. Bonne fin de journée, Regina.

Et elle la planta là avant de reperdre l'avantage.

Regina Mills avait un goût de Reviens-y. Mais Emma n'y reviendrait pas. Pas si bête, pas folle à ce point. Peu lui importait que ses lèvres la brûlent encore.