Partie 4 : Primavera

Je crois encore aujourd'hui que nous n'étions déjà plus terriennes quand nous sommes parties- quand nous avons été forcées de partir. C'était logique. La guerre s'achevait à peine et les esprits étaient à cran. Nous n'étions pas différentes de l'ennemi. Mais je ne le pardonnais pas. Je n'étais pas différente de celle que j'étais, avant.

Johan a pris la nouvelle mieux que je ne l'aurais jamais fait. Il m'expliqua de long en large pourquoi, selon lui, c'était une chance de recommencer, loin d'ici, sur de meilleures bases.

-J'ai mal à la tête, répliquai-je, une fois. Épargne-moi ton discours.

-Tu es de mauvaise humeur, constata Johan, le plus naturellement du monde.

Je contemplai l'appartement désormais vide. Notre situation n'était pas si mal, comparée à celle de d'autres: quand les subventions destinées à l'éducation d'un enfant avaient cessé à ma majorité, une mystérieuse donatrice anonyme avait pris le relais. Évidemment, ces chèques avaient cessés quelques mois plus tôt.

-Je suis sincère, insista-t-il.

-Et quand je dis que j'ai la migraine, c'est vrai aussi.

-Ce sera différent.

-Évidemment que ça le sera. Mais de là à dire que ce sera mieux, c'est une autre histoire.

Il se tut un bref instant, regardant l'appartement semblable à des milliers d'autres. Quelques-unes auraient les moyens de partir plus loin, mais la grande majorité d'entre nous resterait dans le système solaire, n'héritant que ce que la Terre nous laissait.

-Peut-être, concéda-t-il finalement. Mais c'est mieux que de passer toute une vie entre les même quatre murs.

-Pour se retrouver entre d'autres mêmes quatre murs?

Il secoua la tête.

-Ce sont des planètes agricoles, Prim. Ce ne sera pas ainsi, ils ne vont pas sacrifier leurs cultures... Ce sera peut-être difficile au départ, mais nous nous y ferons.

Il avait raison. Évidemment qu'il avait raison, mais je peinais à l'admettre. Il faillait tout quitter, tout recommencer... Johan avait raison, c'était une chance, et de toute façon cet endroit n'était plus une maison. Pas pour moi dont les cheveux verts trahissaient les origines. Pas pour lui qui ne pouvait abandonner la fille de sa femme.

Johan et moi avons été parmi les derniers de la vague d'émigrantes à quitter la Terre. Nous avons refermé la porte et nous sommes partis. Quelques pères accompagnaient leurs filles, mais l'écrasante majorité d'entre elles étaient seules. J'ai vite appris à détourner le regard. Difficile de prendre soin des autres alors qu'on ne pensait soi-même qu'à survivre. Du reste, elles s'en sont relativement bien tirées. Hormis certaines dont les larmes ne tarissaient pas, elles se réunissaient en bandes, en nouvelles familles, et cela me faisait sourire autant que me donner envie de pleurer. Si ceux qui nous chassaient avaient pu assister à ce spectacle... Nous étions encore tellement, instinctivement, humaines.

C'était tellement absurde.

Ce monde était grand. C'était vrai. Quelques appartements avaient été aménagés à la va-vite dans les bâtiments déjà existants. Johan a trouvé pour nous deux une place sur une des fermes, sans chercher à négocier l'offre. Elle était déjà bien assez généreuse. Nous n'y connaissions peut-être rien, mais l'idée d'une terre à cultiver, d'un emploi et de revenus était une chance inouïe. Nous ne l'aurions pas eu, sur Terre.

-Ne te réjouis pas trop vite, m'a dit l'un de nos ''colocataires'' lorsque nous nous sommes installés.

Il était brun, basané, des oreilles de chat et des yeux bleus striés. Il devait avoir environ mon âge, début vingtaine- c'était parfois difficile à estimer, mais hormis ses caractéristiques félines, il semblait très humain.

-La vie ici est plus difficile qu'il ne semble.

-Je suis plus forte que j'en ai l'air.

Il a ri. Il avait un drôle de rire, un peu aigu mais qui restait agréable à l'oreille.

-Je n'en doute pas.

-Je m'appelle Prim, me suis-je présentée.

-Selde. Tu es une changeling?

Le mot me faisait grincer des dents, d'habitude, mais dans sa bouche il était dénué de toute rancune.

-Oui. Comment l'as-tu su? ai-je demandé avant de me le reprocher.

Il devait avoir compris, forcément. Peut-être à cause de mon accent ou parce que mon apparence différait.

-Parce que tu me parles comme si j'étais ton égal.

-Pourquoi ne serions-nous pas égaux?

Il a pointé ses oreilles de chat.

-J'étais de la cohorte, a-t-il simplement dit.

Je n'ai rien pu répondre quand j'ai compris. Il avait vécu exactement la même chose que moi, une vie entière en ayant été laissé pour compte. Et il plaçait ses espoirs en cette vie-là, qui serait peut-être mieux.

-Quels sont les autres? ai-je demandé.

-Avec la tienne et la mienne, nous sommes quatre familles.

-Tu as une famille nombreuse?

Il a ri tout doucement, me regardant de ses yeux si beaux.

-Je n'ai qu'une fille : elle s'appelle Morena. Elle va avoir neuf ans bientôt.

Neuf ans? Il semblait si jeune.

-Personne d'autre? Pas de sœur ou de femme?

La dernière partie m'avait échappée. J'étais là assez longtemps pour savoir que leur société était matriarcale et que les hommes dépendaient d'une femme, souvent d'une mère, d'une sœur ou d'une épouse. Son rire était plus franc, cette fois.

-Non, personne. Mais il y a ici une mère d'adoption qui veille sur nous toutes. (1)

Les habitants étaient pour la plupart des ''esclaves'', de races variées, mais cette femme était une vraie sylvidre. Son nom était Candra et elle était seule avec un enfant mâle, ce qui pouvait expliquer pourquoi elle n'avait pas suivi les survivantes. À mes yeux, elle ressemblait à toutes les autres, mais elle souriait beaucoup. Lorsqu'elle m'a vue, elle m'a tout d'abord examinée avant de me demander mon nom. Elle regardait mes cheveux blonds. Les gens- les terriens surtout- imaginaient toujours les sylvidres et les changelings comme ayant des chevelures brunes ou bleues, mais il existait aussi beaucoup de nuances de roux et de rouge, et même quelques blonds-verts comme les miens. Un mythe prétend même qu'il existe des dorés et des châtains, mais je n'en ai jamais vu.

-Primavera Ridwan.

-Primavera, a-t-elle répété avec amusement. Et ton père est…

-Johan Benjamin.

Elle a eu la délicatesse de ne pas relever nos noms différents, comme les gens le faisaient souvent.

-C'est ta mère qui t'a nommée, n'est-ce pas, Prim?

Je n'avais pas mentionné ce surnom.

-Oui, comment savez-vous?

-''Primavera'' est un nom latin, a-t-elle expliqué avec un joli sourire. Le primevère est probablement le symbole de ta lignée.

Elle a porté un regard résolument aimant vers celui de son fils.

-Il en est de même pour Réséda.

Puis elle a relevé la tête.

-Mais Johan est aussi un joli nom. Très vieux. Vous le saviez?

Avec un temps de retard, j'ai réalisé qu'elle était en train de le draguer. Il ne me prêtait plus aucune attention, je me suis donc reportée sur Selde. Ce dernier a secoué la tête, ne semblant pas surpris.

-Je vais présenter à Prim le reste de nos familles, a-t-il dit à sa "mère".

Celle-ci a acquiescé avant de me sourire. J'ai cru comprendre pourquoi elle plaisait à Johan- si elle lui plaisait; elle était belle, mais pas que. Elle n'avait rien de la froideur de ses sœurs, elle avait seulement l'air douce.

-D'accord.

-À tout à l'heure, m'a dit Johan, un peu distrait.

Et Selde m'a entrainée à l'extérieur.

-Est-elle toujours ainsi? ai-je demandé une fois la porte fermée.

Il s'est engagé sur un petit chemin de terre. Je n'avais pas vu la moindre route bétonnée sur cette planète, tout simplement parce qu'il n'y en avait pas besoin. Les transports étaient principalement aériens. Devant nous s'étalaient les champs, un vrai paysage de carte postale, beau et paisible. J'apprendrais plus tard que cet endroit ne ressemblait en rien à leur- mon- monde d'origine, à ses villes qui ressemblaient à des forêts à l'oeil humain, mais pour moi, la changeling, la nature ressemblait à ça.

-Tu parles de ton père…? Non. C'est le premier à arriver ici qu'elle apprécie de cette façon.

Il a jeté un regard en arrière.

-Je devine ce que tu penses, a-t-il poursuivi. Mais nous sommes peu nombreuses, ici. Candra a perdu l'autre mère de son fils et elle cherche un deuxième parent, pour lui.

J'ai repensé à Candra, son fils dans les bras, me demandant à quel point il serait bizarre d'avoir cette femme comme mère et ce garçon comme frère. Je n'avais eu ni l'un ni l'autre. Jetant un regard à Selde, j'ai remarqué à cet instant qu'il commençait à rougir- et ai compris.

-Je ne suis pas prête à quoi que ce soit, ai-je rapidement dit, espérant me défiler.

-Je sais, a-t-il répliqué, tout aussi nerveux. Mais je… Je sais que nous ne nous connaissons pas encore, et je n'ai pas le droit de te forcer à quoi que ce soit… Mais nous devons avoir le même âge, et tu… me plais bien.

Je m'attendais à ce qu'il venait de me dire, et pourtant je suis restée muette. Que devais-je répondre à ça? Il me regardait, un certain espoir dans les yeux- sans doute était-ce plus important pour lui que pour moi- qui s'amenuisa progressivement lorsqu'il comprit que je ne répondrais pas.

-Je suis désolé.

-Non, non, ne t'excuse pas. Ce n'est pas que tu me ne plais pas… Mais c'est trop subit, tu comprends?

Il acquiesça lentement, l'espoir en partie revenu.

-Tu y réfléchiras?

J'ai souri.

-Commence par me présenter ta fille.

Selde a souri à son tour. Il ventait et nous marchions le long du chemin tandis qu'il me nommait un par un les bâtiments par le nom de la famille qui y vivait: maison Erken, celle de Candra, maison Isser, puis maison Trannel, la sienne. Peu importait comment il me présentait, Morena serait ravie de me rencontrer, a-t-il affirmé.

Il est encore aujourd'hui étrange de dire à quel point la vie semblait soudainement douce.

Le mariage de Johan et de Candra a eu lieu au début de la nouvelle saison. Le mien, un peu plus tard.

(1) Selde (et plusieurs autres), ayant grandi parmi des sylvidres, genre ses paroles au féminin plutôt qu'au masculin lorsqu'il parle d'un groupe.