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Chapitre 4. Le tribunal
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De nombreuses voitures sont garées aux abords de la maison. Les grands salons que l'on aperçoit par les portes-fenêtres à meneaux sont remplis d'une foule bigarrée qui boit, mange, danse. Un instant, Adamias serre fort sa main avant de la lâcher. Ils gravissent le perron entrant dans un hall de marbre blanc illuminé par d'énormes lustres de cristal. Il a pensé que la maison d'Adamias est luxueuse ; celle-ci est somptueuse. Au fur et à mesure qu'ils progressent dans le premier salon, un chemin s'ouvre dans l'assistance. Les invités s'écartent et les regardent passer. Des chuchotis les accompagnent. La main d'Adamias se pose dans son dos, rassurante. Ils arrivent devant un groupe dont tous sont tournés vers eux. Un homme qui paraît avoir entre quarante et cinquante ans, au visage dur et impassible, en semble le centre.
— Tu es en retard Adamias, assène-t-il d'une voix glaciale.
— N'est-ce pas la fête de votre jubilé, Père ? Et non une convocation officielle et obligatoire.
Newt a sursauté à l'appellation.
— Celui qui a transformé un être en vampire l'a créé et a ainsi droit à ce nom tout symbolique, lui souffle Callum. Ce salaud y tient beaucoup.
— Qui est donc le jeune homme à tes côtés ? Je ne t'avais encore jamais vu avec un calice. Te serais-tu enfin décidé à suivre nos coutumes ?
— Newton Scamander, le présente Adamias. Il est sorcier et n'est en aucune manière mon calice.
— Garde le. Tu sais que selon la loi, il appartiendra à celle ou celui qui le réclamera pour sien.
— Ce que je fais. Il est mon compagnon et ne sera à personne d'autre, répond sèchement Adamias.
Déjà, il pousse Newt tétanisé vers un nouvel attroupement.
— Adamias Julian Thursby de Chamnail, s'exclame une fort jolie femme, tu es bien imprudent. Il est vraiment charmant ce jeune homme.
— Il est mien. Nous sommes là dans le but de rencontrer le juge Bruston, Pamela. Il y a de l'agitation à l'extérieur et cette fois, nous sommes aussi concernés.
La femme se contente d'acquiescer, de laisser ses interlocuteurs pour aller se mêler à un autre comme eux le font. Adamias livre son message à des vampires choisis. Il observe leur réactions. Chacun quitte ceux avec qui ils discutaient, puis sort de la salle de réception par une porte différente.
— Viens.
Adamias l'entraîne à sa suite au dehors.
— Quand il m'a fait vampire, j'ai vécu ici un bon moment. Je sais tous les recoins discrets de la plantation. Je suis certain que lui-même en ignore la moitié. Je les utilise sous son nez pour mes besoins.
— Tu n'as pas l'intention de le mettre au courant, constate-t-il.
— Oh que non ! Ce serait l'échec assuré. Son despotisme agace bon nombre de vampires qui seront heureux d'agir dans son dos mais ne le feraient pas publiquement de peur de se l'aliéner.
— S'il s'aperçoit de notre départ ?
— Il nous cherchera. Il pensera d'abord que nous sommes dans une des chambres qui serviront cette nuit à des libertinages à plusieurs. Les vampires apprécient ça.
Il ne peut s'empêcher de tressaillir et de fixer son guide qui a déclaré cela de façon très naturelle.
— Je n'ai pas dit que j'y participais d'habitude, Newt. Te voir à mes côtés change ce qu'il sait de moi, il ne m'a jamais vu avec un homme. Il sait depuis longtemps que je suis homosexuel, c'est tout. Ma vie privée est demeurée privée malgré ce qu'il a pu faire pour s'y immiscer. S'apercevant de son erreur, il saura où me trouver.
— Il a tenté de coucher avec toi ?
— Oh oui. Il a un ego démesuré et ne s'attendait pas à une quelconque résistance de la part de cet être brisé que j'étais à l'époque. Il me poursuivait de ses assiduités uniquement dans le but de m'humilier ou m'asservir, je ne sais, car il courtise les femmes. Entre-temps, j'avais connu Callum qui peinait à assumer les frais d'entretien de sa plantation "Les bougainvilliers", j'avais des fonds hérités de ma grand-mère, nous avons conclu un arrangement. J'ai déménagé. Nous avons chacun nos appartements. La maison est tellement grande que nous pourrions rester des jours sans nous y croiser, se moque-t-il. Tous les deux sorciers, nous avons des elfes de maison et sommes tranquilles.
— Comment t'es-tu retrouvé mêlé à cette histoire et professeur à Ilvermorny ?
— Mes parents ont vendu la plantation et se sont établis dans le New-York sorcier. Je suis resté. Un peu contraint et forcé, il faut l'avouer. Je ne savais rien de mon état et bien que je le déteste, Viannay était devenu mon initiateur. Après quelques années, j'ai repris contact avec eux. Mes rapports avec mon père n'ont pas été faciles. J'avais un frère et une sœur. J'ai veillé de loin sur ma famille. Aaron est le descendant de ma sœur Bettany. C'est lui qui m'a appelé. Il n'est pas dans les bonnes grâces de la présidente du MACUSA. S'il ne parvient pas à résoudre le problème discrètement, elle ne lui fera pas de cadeau. Il faudra un bouc émissaire, il en fera un parfait. Il n'est pas un recteur très aimable, très innovant, très ouvert sur l'extérieur pourtant il aime ses élèves et veut le meilleur pour eux. C'est déjà beaucoup.
Ils font face à une longue baraque en bois dans un état lamentable. Des maisonnettes dans le même état l'entourent.
— Le quartier des esclaves. Ils étaient presque deux cents quand je suis arrivé ici, relate Adamias. Nous en avions aussi chez nous. Ils y étaient bien traités et lorsqu'il a décidé d'immigrer à New-York mon père les a affranchis créant un véritable scandale. Il n'était pas un bon planteur. Trop humaniste. L'économie Louisianaise était basée sur l'esclavage. La main d'œuvre gratuite faisait la richesse des plantations. Je n'approuve pas, non. Mon père n'avait pas tout à fait raté mon éducation. Dans la mesure de mes moyens, j'ai essayé de les soutenir, adoucissant au mieux le sort des enfants, leur apprenant à lire, à écrire malgré l'interdiction. Viannay était un esclavagiste convaincu et je n'étais pas grand chose. Il a fallu encore plus de cent vingt ans pour voir l'abolition de l'esclavage. C'était une autre époque, Newton.
Une fois de plus, les apparences sont trompeuses. L'intérieur du grand hangar ressemble à une salle de conférence, sobre et élégante. Il contient une vaste table ovale et des sièges confortables. Adamias s'assied en tête de table et lui désigne le fauteuil à sa droite. Callum prend place à sa gauche. Peu à peu, la table se remplit. En face d'eux s'installe un homme âgé aux cheveux blancs.
— Adamias ? Pourquoi cette réunion imprévue et en un tel jour ?
— Monsieur le Juge, mes amis, si je vous ai demandé de venir ce soir, c'est qu'il reste peu de temps avant que soit commis le prochain forfait d'une nouvelle secte sataniste : les enfants d'Ahriman.
Il écoute le récit d'Adamias. Précis, concis. Il a le charisme des orateurs. Nul ne l'interrompt. Les questions, il le sent, viendront après. Il a raison.
— En quoi cela nous concerne-t-il ?
— La secte veut s'étendre et ensuite sa dirigeante à l'intention de régler le compte à ce qu'elle nomme notre suprématie. L'héritage convoité est une baguette de sorcier très puissante, c'est le pourquoi de sa présence aux Etats-Unis. Cette baguette était la possession de la fondatrice d'Ilvermorny et est enterrée à sa base.
— Que vient faire Monsieur Newton Scamander dans cette histoire ?
— Newt ?
— Il y a un peu plus de six mois, j'ai été contacté par la directrice de l'école de sorcellerie Poudlard en Écosse afin d'enquêter sur des charniers découverts comme ici dans les environs de l'établissement. J'étais en Grèce pour des recherches scientifiques. À mon retour, il ne subsistait rien des indices susceptibles de m'aider. Quand le directeur d'Ilvermorny s'est trouvé en une situation similaire j'étais tout indiqué pour m'en occuper.
— Vous n'êtes pas auror, constate le juge.
— Pas du tout. Je suis magizoologiste.
— Bien. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette exceptionnelle baguette magique ?
— Elle appartenait à Salazar Serpentard, l'un des fondateurs de l'école Poudlard. Il semblerait que cette sorcière qui se veut prêtresse d'Ahriman soit une de ses descendantes. À Poudlard, elle voulait ouvrir ce que l'on appelle La chambre des secrets qui renferme, paraît-il, un monstre capable d'obéir à l'héritier de Salazar, à condition qu'il parle le fourchelang. J'ai dérangé leurs desseins et ils ont décidé de donner aux choses le temps de se calmer et ont immigré aux États-Unis. Nul doute qu'elle n'a pas oublié son idée initiale.
— Cette baguette est-t-elle un danger pour notre communauté ?
— Je l'ignore mais en occultant la menace, vous prenez un risque. Pour le moment, c'est une secte de peu d'importance. Pourtant le plan est habile. Depuis la fin de la guerre et la fermeture des usines d'armes si prospères, le coût de la vie a augmenté et la misère prend de l'ampleur. De plus en plus, le peuple est mécontent et revendique ses droits. Des dizaines de milliers de noirs en quête de travail affluent vers les grandes villes du nord. Les immigrants débarqués d'Europe sont peu qualifiés et sous payés. Tous ces hommes et femmes désespérés, illettrés pour la plupart, représentent un potentiel de membres prêts à se raccrocher à n'importe quoi. Le Ku Klux Klan en est un parfait exemple. Manipulés par des sorciers ambitieux et surtout sans scrupules qui leur feront quelques tours de passe-passe impressionnants en les attribuant à Ahriman, ils croiront à tout ce qu'on leur suggère et le peuple ainsi manœuvré est redoutable. Ce que ces criminels veulent, c'est à la fois la puissance et la richesse. Vous avez les deux. Tôt ou tard, si vous laissez faire, vous serez concernés. Dans deux jours, ils recommenceront leurs manigances. La magie noire ne les effraye nullement. Ils n'ont aucune conscience. Au besoin, si certains sont réticents, ils les mettront sous imperium.
— En a-t-elle la possibilité ?
— Non. C'est une sorcière avec une aura plus que moyenne. C'est bien pour cela qu'elle veut l'aide d'artefacts. Son compagnon a plus de pouvoirs. Mais ils ne sont pas seuls.
— Vos sources sont fiables ?
— Nous avons été sur place, intervient Adamias.
— Sur place ?
— Newton est un animagus.
— Déclaré ?
— Non.
— Donc vous ne pouvez rien certifier devant le MACUSA.
— Si Newton est introduit officiellement auprès des autorités No Maj' pour ses recherches, le MACUSA ignore sa présence.
Un brouhaha indescriptible s'ensuit.
— Pourquoi cette imprudence ? s'enquiert le juge.
— Le directeur d'Ilvermorny a omis de notifier à Newton, dont c'est le premier voyage aux États-Unis, qu'il fallait se plier à des formalités administratives à son arrivée.
— Volontairement omis ?
— Oui.
— Comment être certains de votre témoignage ? s'entête une des vampires.
Adamias se lève et prend dans une haute armoire vitrée une pensine.
— Newt ?
Il acquiesce du chef avant d'appuyer sa baguette de tilleul sur sa tempe et de déposer dans la vasque de pierre quelques filaments blancs qui y tournoient. Adamias en fait autant. D'un sortilège, il fait émerger les pensées et elles se matérialisent sous forme d'hologrammes. Ils revoient les restes des charniers à Poudlard, puis ce qu'ils ont vu à la ferme. Ce dont la sorcière a menacé les vampires.
— Pouvons-nous vous faire confiance, Monsieur Scamander ? interroge un vampire au visage chafouin.
— J'en réponds, affirme Adamias d'un ton sec.
— J'ai prêté un serment inviolable de ne rien révéler de votre communauté.
— Il a insisté, confirme Adamias à ses côtés. Callum en est l'Enchaîneur.
Pour la première fois, il voit le juge esquisser un mince sourire.
— Il est temps de retourner à la fête. Viannay de Tourville va se douter de quelque chose. Nous nous réunirons demain au club pour vous faire part de notre décision. Quinze heures précises, Adamias.
Celui-ci opine du chef. Peu à peu la douzaine de vampires s'éclipsent en silence. Callum est le dernier à sortir.
— Il nous faut rentrer, Newt.
— Attends !
C'est lui qui ose l'enlacer, l'attirer à lui. Il retrouve sa bouche avec un plaisir indicible. Les mains d'Adamias parcourent son corps, l'éveillant à des sensations inconnues, allumant dans leurs traces un brasier de passion. Le bas-ventre contre le sien, il gémit son envie sans pudeur.
— Newt ! Nous devons y aller. Écoute, moi. Je te veux. Je ferai n'importe quoi pour ça, mais d'abord il y a ta sécurité. Allons continuer ceci en d'autres lieux. Viens.
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