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- Que veux-tu encore ? Soupira Bjorn.
Ellana, la main sur son ventre qui commençait à s'arrondir eut un magnifique sourire espiègle.
- Le vent m'a parlé Bjorn.
- Ellana, ne te moque pas s'il te plaît, s'agaça-t-il. Le vent ne parle pas plus que la Lune.
Le sourire d'Ellana s'élargit et Bjorn perdit encore plus pied. Il comprenait de moins en moins la marchombre. Il était trop terre à terre, trop… lui-même pour comprendre une personne comme Ellana. Mais cela ne l'empêchait pas de l'adorer. Et vice-versa.
- Si il parle gros guerrier aveugle et sourd mais je ne suis pas là pour…
- Gros ? Elle a dit gros ? S'offusqua le massif chevalier.
Mais ils avaient l'habitude et la jeune femme ne put s'empêcher d'éclater de rire. Bjorn marmonna quelque chose dans sa barbe et se renfrogna un instant puis il éclata de son rire tonitruant à sont tour, attirant le regard des autres convives autour.
Le mariage de l'empereur était un grand événement, surtout depuis le retour de la paix. L'événement semblait être la concrétisation de la fin de la guerre. La nouvelle impératrice devait avoir un peu plus que l'âge d'Ellana. C'était une jeune femme noble que le souverain avait rencontrée par hasard… au marché d'Al-Jeit. L'empereur aimait se mêler au peuple. Ils avaient tout de suite sympathisé et elle avait fini par le reconnaître. Il ne l'aimait pas comme il avait aimé la mère d'Ewilan plus jeune. Son amour différait complètement de celui d'Edwin pour Ellana. Mais la nouvelle impératrice savait que l'empereur l'aimait à sa façon et qu'elle ne souffrirait pas. Et cela lui suffisait amplement.
Trois semaines avaient passé sans qu'Ellana trouvât ce qu'elle cherchait. Mais elle avait un indice, un seul qui pouvait l'aider à…
- Que veux-tu encore ? Lui demanda Bjorn avec calme cette fois.
Ellana sourit.
Un baiser d'Edwin, sa main passée négligemment autour de sa taille, une habitude qui rassérénera la jeune marchombre qui frissonna de plaisir tandis qu'il discutait avec l'empereur.
Un murmure à son oreille et elle s'éclipsa pour retrouver Bjorn.
Tous avaient revêtu leur plus beau costume d'apparat et la jeune femme dut s'avouer qu'ils étaient tous beaux. Elle-même portait une robe longue et noire, assortie à ses cheveux. Son poignard lui manquait mais elle savait qu'elle le retrouverait bientôt. Pour un baiser d'Edwin, elle aurait abandonné bien plus.
Elle vit Salim et Ewilan un peu plus loin, main dans la main, qui discutaient avec animation en compagnie de leurs amis Mathieu, Kamil, Liven et Siam. Les parents d'Ewilan se tenaient à quelques pas d'eux avec Illian et d'autres Sentinelles, ils semblaient calmes et sereins.
La fête touchait à sa fin. Des festivités qui avaient duré trois jours. Ellana se glissa aux côtés d'Edwin qui regardait la capitale par la fenêtre.
- Elle te manque ?
- Un peu, avoua-t-il. J'ai passé plus de temps ici ou dans le reste du Gwendalavir qu'à la Citadelle. J'ai l'impression d'être confiné à un seul endroit alors que le monde nous attend.
Elle acquiesça. Elle comprit aussi pourquoi il la laissait partir aussi souvent, aussi sereinement. Par amour oui mais aussi parce qu'il comprenait.
Elle se souvenait des vacances qu'ils avaient prises un an et demi auparavant avec Destan. Ils étaient allés pique-niquer au bord du lac de l'œil d'Otolep. Ils s'y étaient braignés tous les deux, sans que leur fils puisse plus approcher l'eau que pour se mouiller les pieds.
Ils avaient pris cela comme un cadeau du lac. Pour se retrouver quelques instants tous les deux.
Ils s'étaient souris et avaient plongé. Ensemble.
En sortant, ils avaient remercié le lac, qui, comme pour répondre, brilla de mille feux sous le dernier rayon de soleil de la journée.
Ils savaient cependant qu'ils n'y retourneraient pas. Il ne fallait pas abuser des bonnes choses.
- Pourquoi ne pas donner le commandement à ta sœur ?
Il répondit tout de suite, sans réfléchir… enfin comme s'il y avait déjà réfléchi.
- Trop jeune, trop impulsive et insouciante par moment.
Ellana n'ajouta rien. Elle avait compris qu'il avait pris sa décision et elle la respectait.
C'est lui qui brisa le silence en premier.
- Quand ?
Elle comprit la question implicite et sourit avec tristesse avant de répondre.
- Dans quelques heures, après avoir dormi un peu.
- C'est plus raisonnable.
- Edwin, je dois aider Sayanel.
Il abandonna sa position figée au bord de la fenêtre et se tourna vers la femme de sa vie. Qui la regardait avec calme et sérénité.
Il fronça les sourcils et elle répondit.
- Il faut je l'aide à retrouver la paix.
- Je connais pourtant peu d'hommes qui dégage autant d'assurance et de sérénité que Sayanel.
- Parce que tu ne vois pas son cœur. Nillem a tué une part de lui. Il faut que je l'aide à la retrouver.
- Comment comptes-tu t'y prendre ? Osa-t-il demander à sa compagne.
Normalement, il ne lui aurait pas demandé d'explication mais là elle s'était ouverte volontairement. Elle désirait donc son avis.
- Il fait qu'il retrouve confiance en ses capacités de maître. Tu sais que c'est lui qui m'a parlé la première fois de la voie ?
Edwin acquiesça. Elle lui en avait parlé une fois. Pendant l'une de leur rare discussion sur leur enfance. Ni l'un ni l'autre n'aimait se tourner vers le passé, ils préféraient se fixer sur l'avenir.
- Il faut qu'il enseigne de nouveau.
Edwin plongea son regard dans le sien.
- Qui ?
- Le vent a murmuré un nom… mais je ne la trouve pas.
Edwin ne répéta pas à haute voix sa question mais la jeune femme le lut dans son regard. Elle hésita tout de même une seconde avant de lui répondre :
- La fille de Nillem et d'Essindra. Aëlis.
- N'est-elle pas un peu jeune pour être apprentie ?
- Peut-être, je ne sais pas… tout ce que je sais c'est que je dois absolument la retrouver. Et vite.
- Veux-tu que je fasse des recherches de mon côté ?
- Pourquoi pas ?
La discussion était terminée et chacun le savait. En silence, ils gagnèrent leur lit dans la chambre que leur avait prêté l'empereur.
Edwin ne se réveilla pas lorsqu'elle quitta le lit, deux heures plus tard. Elle devenait de plus en plus mystérieuse, de plus en plus insaisissable, de plus en plus légère.
Telle la brume.
Il sourit en sentant une petite main d'enfant caresser son visage de longues heures après.
- Papa ? Dit Destan de sa voix infantile. J'ai faim.
Il n'eut pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir que son fils se tenait debout devant le lit et qu'il portait un pantalon de coton et un haut de la même matière. Il n'eut pas besoin d'ouvrir les yeux pour sentir qu'elle n'était plus à ses côtés.
Elle était partie, suivre son chemin.
Il ouvrit les yeux et croisa un regard gris identique au sien qui le fixait avec la même tendresse mêlée d'ironie de sa mère.
