Passer du tunnel au bureau de Dumbledore fut si rapide que Harry ne comprit pas tout de suite qu'il se trouvait effectivement dans la grande pièce circulaire où, bien souvent, il s'était rendu au cours de ses six premières – et dernières – années d'études. Alignés sur des tables aux pieds effilés, les instruments en argent de Dumbledore étaient aussi silencieux que la salle et, désormais sans occupant, le perchoir d'or destiné autrefois à Fumseck avait disparu.
A part ces deux détails, tout portait à croire que Dumbledore était toujours vivant, mais Harry savait que, s'il se retournait, il aurait une preuve irréfutable de la disparition du directeur. Comme tous ceux qui l'avaient précédé à ce poste, le portrait du vieux sage ornait désormais le mur du bureau. Sans jeter un œil par-dessus son épaule pour contempler le visage paisible et endormi de son mentor, Harry prit la direction de la double porte de chêne massif, Flyis volant derrière lui.
Les pouvoirs de cet oiseau étaient remarquables. Comment pouvait-il créer un mur de glace ? Harry se le demandait bien, mais il jugeait le moment mal venu pour commencer à poser des questions sur les origines du Fice. Néanmoins, il n'oubliait pas que l'usage de ces mêmes pouvoirs pouvaient avoir été détectés, et Harry avait la ferme intention de découvrir le fin mot de cette histoire.
Atteindre la gargouille ne présenta aucun problème, en partie parce qu'elle se trouvait juste devant le palier. Le souci majeur auquel se confronta Harry fut de savoir comment accéder au fameux objet de Dumbledore. Il eut beau en faire le tour trois fois, il ne trouva aucun bouton, aucun interstice pouvant laisser deviner qu'un compartiment secret se dissimulait quelque part dans la statue hideuse. Posé sur la tête, Flyis faisant preuve d'une grande patience tandis que Harry se creusait les méninges.
Dumbledore avait enfermé quelque chose dans cette statue. Quelque chose que Harry devait récupérer, mais par quel moyen ? Connaissant l'illustre sorcier, Harry doutait qu'il puisse atteindre cet objet par le biais d'un vulgaire sortilège. Et si Dumbledore l'avait caché pour que l'objet revienne à Harry, cela signifiait-il que le directeur avait pris toutes les précautions pour que seul Harry puisse l'atteindre ?
Si tel était le cas, alors la seule explication plausible se présentait tout naturellement : le Fourchelang, la langue des serpents, que seuls Lord Voldemort et Harry maîtrisaient. Mais c'était justement là le hic qui gâchait tout : Dumbledore ne parlait pas Fourchelang…
Harry redressa brusquement la tête, les yeux grand ouverts, comme quelqu'un prenant conscience du détail-clé d'une intrigue. Dumbledore ne parlait pas Fourchelang, mais il le comprenait parfaitement, comme il l'avait prouvé dans le souvenir de Bob Ogden, l'année précédente. Harry ignorait si cela suffisait à ensorceler quelque chose, mais il ne perdait rien à essayer.
─ Ouvrez, siffla-t-il.
Sans en croire ses yeux, le premier essai fut le bon. Ainsi donc, même un an après avoir confié Harry à sa tante et à son oncle, Dumbledore soupçonnait le lien qui unissait le jeune homme à Voldemort – et aussi la transmission de certains pouvoirs du Seigneur des Ténèbres au bébé qu'il avait tenté de tuer, la nuit du 31 octobre 1981. Cet homme était décidément un génie, s'étonna Harry, impressionné.
Au sifflement prononcé par Harry, la gargouille s'était animée : dans un grincement, sa gueule s'était ouverte pour révéler un petit compartiment duquel jaillit une lueur argentée que Harry reconnut sans mal. Plongeant la main par l'orifice, ses doigts tâtonnèrent maladroitement dans le vide, jusqu'à sentir une mince liasse de parchemins, ainsi qu'un minuscule flacon en verre. Il en était sûr : Dumbledore lui avait laissé un souvenir !
A l'intérieur du flacon, les filaments argentés constituant le souvenir tourbillonnaient lentement. Harry retourna dans le bureau, le Fice à sa suite, et referma la porte avant de se diriger vers l'armoire où était toujours rangée la Pensine de Dumbledore. Son intuition était bonne : le professeur McGonagall avait conservé la bassine de pierre peu profonde, gravée de runes complexes qui ne ressemblaient pas aux symboles inscrits sur le mystérieux livre apporté par Flyis.
Harry la prit et, passablement surpris par son poids, la transporta jusqu'au bureau. Machinalement, il s'assit sur la chaise faisant face au bureau, comme un élève attendant le directeur, et ajouta très vite le souvenir à la substance argentée déjà contenue dans la Pensine.
Je surveille, déclara Flyis.
Harry hocha la tête. Il était assez étrange d'entendre un animal parler la même langue que lui, mais ses troubles sur les étonnantes capacités de Flyis cédèrent leur place à sa curiosité. Quel souvenir pouvait bien avoir été assez précieux pour que Dumbledore prenne la peine de lui interdire une présence dans sa Pensine ? La réponse se rapprocha de Harry à mesure qu'il se penchait sur la bassine.
Quand son nez entra en contact avec la substance, il bascula aussitôt dans la bassine sans en heurter le fond et erra pendant un moment dans d'épaisses ténèbres glacées. Puis, tout aussi soudainement que le bureau de Dumbledore avait disparu, la lumière réapparut au moment où les pieds de Harry percuta une surface solide.
Il se trouvait dans un couloir de Poudlard, apparemment en pleine nuit car les torches fixées aux murs brûlaient déjà. A une intersection, adossé contre un mur dans l'attitude typique d'un étudiant alerte et en situation interdite, un très jeune Albus Dumbledore accueillit Harry. Stupéfait, le jeune homme mit un certain moment à réaliser qu'il s'agissait véritablement de son mentor, qu'il n'avait jusqu'à présent jamais imaginé jeune.
Pourtant, le garçon devait avoisiner les douze ans, mais Harry nota très vite qu'une lueur intelligente et familière étincelait déjà dans les yeux bleu électrique du futur vainqueur de Grindelwald. Et à en juger par le comportement du jeune Dumbledore, celui-ci parcourait déjà le château après le couvre-feu bien avant Harry. Cela expliquerait peut-être que les promenades nocturnes du trio n'avaient jamais lassé le vieux mage.
Ecartant une mèche auburn d'un souffle, le jeune Albus quitta finalement son poste et s'aventura dans le couloir voisin. Harry s'empressa de lui emboîter le pas, se demandant bien ce que des évènements datant de la jeunesse de Dumbledore pouvaient bien avoir comme intérêt pour lui et l'énigmatique tâche que le défunt directeur lui avait confiée.
Traversant un grand nombre de couloirs, gravissant plusieurs escaliers et marquant des haltes chaque fois que la rumeur d'une conversation s'élevait, le jeune Dumbledore et Harry atteignirent bientôt une aile du château où le garçon jugea bon de retirer ses chaussures et de les porter à la main, sans doute pour se garantir un maximum de discrétion. Toute l'attention du garçon était focalisée sur la porte, au fond du couloir, et Harry tendit l'oreille.
Au moins deux personnes s'entretenaient calmement mais, cette fois-ci, Dumbledore ne résista pas à la tentation de s'approcher davantage. Harry le suivit jusqu'à la porte et, tandis que le garçon observait par le trou de la serrure, le jeune homme tenta de coller son oreille contre le panneau. Peine perdue, il le traversa à la manière d'un fantôme et se retrouva dans une petite pièce carrée, aménagée comme un salon de thé, où un grand feu de bois crépitait joyeusement.
Un très vieil homme occupait le plus grand fauteuil. Ses cheveux argentés et onduleux scintillaient à la lueur des flammes, et ses yeux froids brillaient comme deux lampes de chaque côté de son nez crochu. Les rides de son visage étaient si profondes, si nombreuses, que Harry ne doutait pas une seconde que Griselda Marchebank passerait pour une jeune femme d'une petite vingtaine à côté de cet individu. Un seul regard vers cet homme suffit à Harry pour savoir qu'il n'éprouvait aucune amitié pour la sorcière qui lui tournait le dos.
De taille moyenne, les mains dans le dos, elle contemplait l'extérieur, mais Harry nota un détail pour le moins étrange : bien qu'elle se tint devant une fenêtre fermée, les vitres ne renvoyaient aucun reflet du visage de la femme. Intrigué, il amorça un geste pour se rapprocher d'elle, mais l'homme rouvrit la bouche et Harry s'immobilisa bêtement.
─ Pourquoi ? interrogea-t-il d'une voix froide. Pourquoi persistez-vous à nous tenir tête, Lysandra ? Il n'y a plus personne pour vous protéger…
─ Me protéger ? coupa la femme d'un ton très calme.
Harry eut la très nette impression que l'homme s'était légèrement affaissé, comme s'il avait craint que la sorcière se retourne pour lui lancer un sortilège, mais Lysandra resta stoïquement plantée devant la fenêtre et poursuivit tranquillement :
─ Pourquoi aurais-je besoin d'une protection, dis-moi ?
─ Vous êtes seule, dit l'homme en reprenant confiance, sans se départir de son ton froid. Vous n'avez plus personne vers qui vous tourner. Vous pensez peut-être que nous sommes nouveaux, une vulgaire confrérie créée sur un coup de tête ? Eh bien, c'est faux ! Nous vous observons depuis longtemps…
Lysandra éclata d'un grand rire moqueur, franc, et se détourna finalement de la fenêtre. Elle n'était pas de toute première jeunesse, mais son visage lisse respirait la fraîcheur. Aucune ride ne venait creuser sa peau pâle, aucun cheveu gris ne sillonnait ses longs cheveux châtain foncé, et ses yeux étincelaient d'une lueur vivace, étrange, à la fois intimidante et fascinante. Avec un sourire mi-amusé mi-narquois, elle dévisagea son visiteur.
─ Si tu penses pouvoir m'impressionner, tu te trompes lourdement, déclara-t-elle. Ta confrérie a peut-être réussi à mettre la main sur des textes démoniaques expliquant comment créer des familiers, ça ne veut pas forcément dire qu'elle est dangereuse. Vous m'observez peut-être depuis longtemps, mais vos observations restent malgré tout très récentes. Si vous étiez mieux renseignés à mon sujet, je peux te le jurer, vous n'auriez jamais osé envoyer un émissaire venir me menacer.
─ Le livre ne vous appartient pas ! cracha l'homme en se levant d'un bond.
Avec une rapidité surnaturelle, l'index de Lysandra se leva pour se pointer sur l'homme. Avant même que Harry et l'individu aient eu le temps de réaliser qu'elle avait levé le bras, un minuscule éclat rouge éclata à l'extrémité de l'index tendu et fendit la distance séparant la femme et de son invité. La petite lueur transperça littéralement la poitrine, faisant jaillir de son torse et de son dos deux jets de sang qui s'évanouirent dans les airs dans un panache de fumée noire.
Comme au ralenti, l'homme bascula en arrière, mais d'étranges filets de fumée sombre s'échappaient de son corps. Avant qu'il ait heurté le sol, le corps disparut dans un autre panache, et Lysandra baissa son index d'un air indifférent.
Le décor changea, se transformant en un méli-mélo de couleurs indistinctes. Puis un bureau apparut et Dumbledore, âgé de quinze ou seize ans, s'animait avec fougue en ouvrant tiroirs et placards, de toute évidence à la recherche de quelque chose. La méticulosité du jeune homme impressionna Harry, car le futur directeur de Poudlard prenait un soin particulier et désinvolte de tout remettre correctement à sa place. Et il fut plus que probable que Dumbledore n'aurait jamais dû se trouver ici.
Le claquement hâtif de talons alarma aussi bien Dumbledore que Harry, qui oublia momentanément que lui ne craignait rien. Parcourant rapidement la pièce du regard, l'étudiant avisa une grosse armoire et se précipita à l'intérieur. Il refermait la porte au moment même où celle du bureau s'ouvrait avec brusquerie sur Lysandra.
─ Eyrig ! s'exclama-t-elle en claquant la porte.
A la stupéfaction de Harry, une tête surgit aussitôt du sol, à ses pieds. Reculant précipitamment en ne se souvenant que quelques pas en retrait qu'il ne craignait rien, il regarda, les yeux exorbités, le crâne chauve, doté de deux petites cornes pointues, précédé un cou épais, puis un corps puissant uniquement vêtu d'un étrange pantalon très ample.
─ La dame a appelé Eyrig ? dit la créature d'une voix profonde.
─ Rafraîchis-moi la mémoire, répondit Lysandra d'un ton sec. Tu es censé surveiller le passage secret du sous-sol, non ?
─ Eyrig très fier d'être chargé… s'empressa d'assurer la créature.
─ Très fier, je n'en doute pas ! répliqua Lysandra d'une voix brusque qui aurait fait rougir de jalousie le professeur McGonagall. Sauf qu'hier soir, j'ai intercepté un étudiant qui, comme par miracle, a pu voir et atteindre le passage !
Eyrig, qui faisait quand même quatre ou cinq têtes de plus que Lysandra, se tortilla sur place, de toute évidence fautif et mal à l'aise de l'être. Lysandra lui lança un regard dédaigneux plus impressionnant que celui des Malefoy, puis elle inspira profondément pour se tenter de sa calmer.
─ J'ai suffisamment de soucis comme ça avec cette maudite Confrérie du Crâne, reprit-elle. Alors, si ça ne te dérange pas, j'aimerais ne pas avoir ton inattention sur les bras. Retourne à ton poste, Eyrig, et ne commet plus aucune erreur !
─ Eyrig promet, déclara pitoyablement la créature.
