Un petit chapitre de détente pour permettre à notre cher ex-professeur de commence à se remettre, et remplir les armoires de la maison Faraday !
Chapitre 4 - Provocation
D'un commun accord, Alifair et Crickey décidèrent d'augmenter légèrement la dose du médicament de Rogue.
« -D'après la notice, on est encore dans les clous, vérifia la Moldue. Il faudrait aussi qu'il se trouve une activité : ce n'est pas bon pour lui de tourner en rond entre les livres, les chaudrons et les trois arbres du jardin.
-Si seulement il acceptait de sortir, déplora Crickey.
-Ça ne suffirait pas, diagnostiqua Alifair. Il a besoin de plus qu'un simple passe-temps. Il lui faut un but à atteindre. Ce type fonctionne aux défis.
-Quel défi peut-on lancer à un mort ? objecta l'elfe.
-Si j'avais la réponse, on n'en serait pas là », admit Alifair.
Au bout de deux jours, les bienfaits du réajustement de l'aide chimique se firent sentir, ou alors fut-ce l'effet de la présence de Corbac. Depuis sa première rencontre avec le sorcier, la corneille avait pris en grippe le seul autre mâle de la maison : Rogue avait interdiction de s'asseoir sous l'arbre où l'oiseau avait fait son nid, sous peine de recevoir des coups de bec sur le crâne. Tous les matins, Corbac entrait par la fenêtre ouverte de la cuisine et se posait sans façon sur la table, réclamant en craillant son petit déjeuner ; lorsque Crickey lui versait sa pitance, il la saluait d'un petit mouvement de tête, et concédait à la maîtresse des lieux le privilège de caresser ses plumes ; mais que Rogue s'approche d'un peu trop près et la corneille gonflait ses ailes, claquait du bec et poussait des cris stridents. Ce manège amusait d'autant plus Alifair et Crickey que Rogue rendait coup pour coup, faisant léviter l'arrosoir pour asperger l'oiseau à chaque approche menaçante et lui présentant un miroir dans lequel un Corbac furibond s'effrayait tout seul.
« -Un jour, il comprendra le concept de reflet, avertit Alifair.
-Jour béni où il me sera permis de passer à la riposte directe, rêva Rogue. Un jet de son propre porridge sur ce plumage lustré devrait lui passer l'envie de jouer les matamores. »
Le sorcier ne se montrait jamais autant agacé que quand Alifair laissait Corbac pénétrer dans le salon ou, pire, le laboratoire. Rogue ne voyait en l'oiseau qu'une créature déplaisante et malpropre, et ne se gênait pas pour le dire ; en réponse, la corneille le toisait avec dédain, perchée sur le fauteuil ou l'épaule d'Alifair, avant de lui lancer des insultes dans son propre langage.
« -Cette saleté sème des plumes et des puces partout, sans parler des fientes, récriminait le sorcier. Ne venez pas vous plaindre si vos potions tournent.
-Corbac est très propre, le défendait Alifair. Beaucoup plus qu'un hibou, en fait, puisqu'il n'a pas de cage à nettoyer.
-En tout cas, qu'il ne s'avise pas d'entrer dans ma chambre, menaça Rogue. Sinon je le plume pour remplacer vos maudits stylographes ! »
Si Alifair avait abandonné l'espoir de maîtriser un jour la calligraphie à l'ancienne, elle avait rempli sa maison de matériel d'écriture moldu, dont Rogue prétendait l'usage pénible. Elle n'arrivait pas à déterminer si c'était par pure mauvaise foi indiquant qu'il allait mieux, ou s'il s'en mettait véritablement plein les doigts.
Grâce à Corbac, elle avait désormais des contacts directs avec les Reynes dont le commerce d'herbes magiques était à nouveau florissant, Harry qui cherchait à moderniser la maison héritée de Sirius, et même Lissa Faraday, rentrée en Croatie. Abelforth râlait que son bar soit envahi de curieux ne buvant que de la Bièraubeurre et essayant de le soudoyer pour qu'il leur montre le passage secret par lequel s'étaient enfuis les élèves de Poudlard lors de l'assaut du château. Très occupé par les travaux de réparation de l'école, Rusard promettait de leur rendre visite avec Miss Teigne quand il aurait nettoyé « toute la poussière remuée par ces bons à rien de terrassiers ».
« -Il vous souhaite un prompt et complet rétablissement, lut Alifair dans la lettre que Corbac avait rapportée un matin après son passage chez le concierge de Poudlard. Le professeur McGonagall est toujours à la recherche d'un enseignant pour les cours de potions et serait certainement soulagée de pouvoir compter sur vous, si vous décidez de ne plus faire le mort, résuma-t-elle à l'attention de Rogue. Mais Argus garantit qu'il ne lui a rien dit à votre sujet. Vous voulez peut-être lui répondre vous-même ? essaya-t-elle en récompensant la corneille d'un bout de toast.
-Pourquoi lui envoyer deux lettres ? répliqua le sorcier, ignorant ostensiblement Corbac. Veuillez simplement transmettre mes remerciements à Mr Rusard et l'assurer que j'ai toute confiance en sa discrétion. »
Alifair lui lança un regard perçant par-dessus sa tasse de thé.
« -Vous êtes drôlement pudiques, remarqua-t-elle. Autant l'un que l'autre.
-Tout le monde ne ressent pas le besoin de s'exposer sous tous les angles », rétorqua Rogue, d'autant plus acerbe qu'Alifair portait un simple débardeur sur un short à fleurs quand lui-même endurait stoïquement la chaleur dans l'une des austères robes noires qu'elle lui avait achetées.
La Moldue comprit parfaitement l'allusion et ne s'en offensa pas le moins du monde. Avec un sourire gourmand, elle posa sa tasse, se leva et s'appuya des deux mains sur la table pour se pencher vers Rogue, parfaitement consciente de l'angle qu'elle lui exposait présentement.
« -Vous n'allez pas prétendre que la vue vous déplaît, tout de même ? » insinua-t-elle, enjôleuse et menaçante.
Le sorcier réussit l'exploit de garder un visage impassible, le regard rivé à celui d'Alifair.
« -Il y a des spectacles dont je me dispenserais volontiers », articula-t-il, glacial.
Les yeux d'Alifair se plissèrent dangereusement. Elle faillit lui répondre que, dans ce cas, rien ne l'obligeait à rester ; elle manqua lui demander s'il préférait la vue des cadavres ; elle fut sur le point d'avancer qu'il n'aurait pas dit la même chose à une certaine rousse aux yeux verts ; mais elle se retint. Chacune de ces options était périlleuse, et d'ailleurs elle n'était même pas vraiment vexée. Son sourire s'élargit et elle déclara finalement d'une voix cordiale :
« -Je ne fais que rétablir un peu l'équilibre. Après tout, Crickey et moi vous avons vu tout nu. »
Rogue demeura imperturbable, mais son visage s'était quelque peu crispé. Satisfaite d'avoir remporté la manche sans blesser son adversaire, Alifair le laissa terminer seul son petit déjeuner.
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Le 30 juin, Alifair décréta qu'il était grand temps pour elle de renouveler sa garde-robe.
« -J'en ai ras le bol de porter toujours la même chose, râla-t-elle. En plus, il me faut une tenue appropriée pour la soirée de ce Slughorn. »
Son locataire clandestin lui avait en effet fait comprendre que dos nu et pantalon moulant y seraient jugés du plus mauvais goût.
En prévision de cette virée shopping, Alifair avait prié son conseiller bancaire de changer pour elle à Gringotts une coquette somme en argent moldu ; à cette occasion, Bill l'avait informée que, dans le cadre d'une astucieuse campagne de communication, les héros de la guerre des sorciers pourraient effectuer sans frais toutes leurs opérations, jusqu'au terme de l'année civile. Alifair avait compris que les gobelins espéraient ainsi se refaire une vertu qu'aux yeux de leurs clients, ils avaient perdue en collaborant avec l'ennemi. Elle-même n'oubliait pas, cependant, qu'ils n'avaient pris nulle part active à la répression et que, sans leur extrême discrétion, elle n'aurait pu ni hériter de Tommy, ni ouvrir de compte en banque.
« -Le Polynectar ne sera pas prêt avant deux semaines, observa Rogue qui avait pris en charge la fabrication de la potion pour réparer son désastreux oubli. À moins que vous n'ayez constitué des réserves, ou que vous comptiez vous grimer par métamorphose...
-J'en ai un peu marre de vivre tout le temps sous protection magique. Je vais sortir comme ça, tout simplement, répondit-elle d'un ton léger.
-Je croyais que vous faisiez l'objet d'intenses recherches de la part des Moldus, objecta Rogue.
-Intenses, intenses... Ma tête n'est pas mise à prix, nuança Alifair. Ça me change, d'ailleurs. Vous savez combien il y a d'habitants à Londres ? Et parmi eux, combien ont ma tronche en mémoire, flics compris ? Franchement, je ne pense pas que je risque grand chose : ce n'est pas comme si je pouvais croiser une vieille connaissance à chaque coin de rue, dit-elle en haussant les épaules. Et même si quelqu'un me reconnaît, Crickey me fera disparaître avant qu'il ait le temps de composer le 999. »
Rogue la toisa avec une attention soudaine.
« -Pourquoi ai-je l'impression que vous espérez que c'est ce qui se produira ? demanda-t-il lentement.
-Parce que vous êtes futé, hasarda Alifair. Ou parce que vous recommencez à pouvoir lire dans les pensées et, dans ce cas, gare à vous.
-Je ne lis pas dans les pensées, corrigea aussitôt Rogue par réflexe. La legilimancie est une discipline subtile qui...
-Je sais, je sais, éluda Alifair. N'empêche que si vous fourrez votre nez dans ma tête, c'est à vos risques et périls, je vous préviens. »
Rogue haussa un sourcil sarcastique.
« -Pratiqueriez-vous l'occlumancie en plus des potions magiques ? Bientôt vous allez nous réclamer une baguette.
-Comme si j'en avais besoin, répliqua Alifair avec dédain. Assez bavardé, j'ai à faire, moi. Vous aussi, d'ailleurs.
-Plaît-il ?
-Plancher sur votre projet de vie, déclara la Moldue avec fermeté. Vous n'espérez pas rester caché ici ad vitam aeternam, logé et nourri à l'œil, non ? Alors vous allez me faire un petit bilan de compétences, la liste de vos envies, et comparer tout ça avec vos possibilités réelles.
-Vous me donnez des devoirs ? murmura Rogue, plus stupéfait qu'indigné.
-Et je le saurai si vous ne les faites pas, avertit-elle. J'ai dit à Crickey de vous surveiller.
-Quelle sera ma punition si je refuse ? » lança le sorcier avec hauteur.
Alifair fit un pas en avant, les yeux brillants et le sourire carnassier.
« -Vous n'aimeriez pas le savoir », ronronna-t-elle.
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Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas passé une après-midi aussi agréable. Armée d'un plan de ville, de tickets de métro et d'un portefeuille rempli de livres sterling, Alifair arpentait les rues de la capitale en baskets et combishort jaune, tête haute et yeux grands ouverts derrière ses lunettes noires. La circulation était dense, les trottoirs encombrés de Londoniens et de touristes. S'il arrivait que, malgré la densité de la foule, quelqu'un se retourne sur son passage, elle savait que ce n'était pas son visage qu'il regardait. Il faisait une chaleur incroyable, la pollution était visible, mais Alifair s'en fichait : elle se régalait en léchant le cornet de glace acheté à un marchand ambulant près des grilles d'un parc. Elle y entra pour flâner sous les arbres et jeter les restes de son cornet aux canards du bassin. Après quoi, elle se mit en route pour le centre commercial le plus proche.
Elle y fit le plein de livres et de CD afin d'occuper les longues soirées sans télévision, dénicha deux sacs à main, plusieurs types de corsages, un jean et quelques shorts – bien que couturière de profession, elle achetait la plupart du temps ses vêtements de tous les jours en prêt-à-porter. Elle passa aussi chez le coiffeur pour rafraîchir sa coupe. En réalité, Alifair n'avait que peu de goût pour le shopping, mais la majorité de ses affaires étaient restées à Saint-Barnaby, dans sa maison incendiée. Elle éprouvait en revanche un vrai plaisir à baigner dans une foule de gens normaux animés d'intentions et de préoccupations normales, telles que la pénibilité de leur travail, la fuite d'eau dans la salle de bains, le dîner de ce soir chez les beaux-parents, la façon dont ils occuperaient leurs enfants pendant le week-end... Et – conscience professionnelle oblige – elle scrutait avec attention les nouvelles tendances vestimentaires.
Encombrée de paquets, elle prit le métro jusqu'à une petite rue où se trouvait sa destination principale : la Mercerie. Non pas une quelconque mercerie de quartier, pleine de dentelles et de clientes vieillissantes en quête de fil à broder ; cette mercerie-là était une légende chez les couturières indépendantes. Alifair en avait entendu parler avec révérence pendant sa formation et connaissait l'adresse par cœur, mais elle n'y avait jamais eu affaire jusque-là. L'endroit ne payait pas de mine, petit, vitrines et devanture sombres ; pourtant, il renfermait des trésors à choisir sur place ou dans de grands catalogues scrupuleusement tenus à jour.
Un peu émue, Alifair poussa la porte qui s'ouvrit en tintinnabulant. Ce qu'elle ressentait en cet instant était assez semblable à l'émotion du jeune sorcier entrant chez Ollivander pour acheter sa première baguette : en ce lieu anodin et légendaire, un monde de possibles s'offrait à vous.
« -Madame, vous désirez ? »
L'accorte vendeuse aux cheveux grisonnants n'avait rien de commun avec le vieil et frêle Ollivander. Elle guida Alifair parmi les rayonnages de fils aux nuances et qualités diverses, lui montra boucles, boutons, rubans et autres colifichets et la laissa feuilleter les catalogues d'échantillons.
« -Je vais me ruiner », soupira Alifair en caressant du bout des doigts un carré de superbe velours écarlate.
Au prix d'un gros effort de volonté, elle restreignit ses achats au strict minimum. La vendeuse lui assura que tout serait disponible sous deux semaines et proposa de le lui faire livrer.
« -Je repasserai, décida plutôt Alifair.
-Comme vous voudrez, accepta sereinement la vendeuse. À quel nom dois-je enregistrer la commande ? »
Alifair n'hésita qu'une seconde.
« -Moira Faraday. »
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Elle dîna dans un fast-food, se repaissant sans vergogne de nourriture chimique surchargée de sucre et de mauvaises graisses, en tout point dissemblable à la cuisine de Crickey. L'endroit était rempli de familles aux enfants braillards, de bandes d'adolescents indolents aux vêtements trop larges et de groupes d'adolescentes surexcitées qui gloussaient à qui mieux mieux.
Alifair considéra toute cette jeunesse avec une indulgence un peu fascinée. Elle-même, à leur âge, passait rarement ses soirées au fast-food : quand elle et ses amis de l'orphelinat faisaient le mur, c'était le plus souvent pour grignoter des chips et se remplir le ventre d'alcool dans les tribunes du stade municipal tout proche, avant de descendre semer le trouble en ville. Ce qu'ils faisaient n'était pas méchant, cela dit : quelques graffitis sur les murs, quelques vitres cassées à coups de pierre, beaucoup de chansons salaces hurlées sous les fenêtres de la maison de retraite. Pour Halloween, ils jouaient à cache-cache dans le cimetière, mais en veillant à ne rien déranger : Alifair considérait que c'était moche de s'en prendre aux morts, et Fergus ne voulait pas contrarier les fantômes. Bien sûr, quand ils avaient beaucoup bu ou qu'ils tombaient sur une bande rivale, la soirée prenait un tour plus agité et, lorsque ces deux conditions étaient réunies, carrément explosif. Mais ils ne s'en étaient jamais pris à quelqu'un qui ne l'avait pas mérité. Du moins, pas qu'elle se souvienne.
Ces réminiscence du bon vieux temps d'avant la grande dégringolade lui donnèrent envie de prolonger la soirée ; en plus, personne ne la regardait de travers, interloqué de voir une disparue tranquillement attablée devant son hamburger. Toujours chargée de ses paquets, Alifair regagna la rue illuminée de réverbères et marcha jusqu'au premier pub qui lui parut sympathique. Il y avait beaucoup d'ambiance jusque sur le trottoir, où des gens peinturlurés agitaient des drapeaux et des écharpes aux couleurs de l'Angleterre. Alifair se fraya un passage jusqu'à l'intérieur et comprit alors la raison de cette frénésie.
Le pub, bondé, était entièrement décoré de drapeaux blancs ornés de la croix rouge de saint Georges. Tous les clients, arborant ou non une tenue de supporter, étaient tournés vers le mur du fond où un écran géant retransmettait en direct un match de football. Et pas n'importe quel match, s'aperçut Alifair : Argentine-Angleterre, rencontre de huitième de finale de la Coupe du monde. Si l'équipe nationale perdait ce soir, elle sortirait de la compétition : autant dire que les nerfs des spectateurs étaient à fleur de peau.
Glissant habilement entre les tables et les gens malgré l'encombrement de ses sacs, Alifair atteignit le bar et commanda une pinte au serveur qui avait sobrement piqué une rose rouge à sa boutonnière. Un homme au crâne rasé, tatoué de partout mais fort courtois, lui céda son tabouret. Alifair s'y assit volontiers pour mieux observer la masse des clients qui grondait contre l'adversaire, rugissait à chaque faute et retenait son souffle quand la balle remontait le terrain vers le but ennemi. Elle n'avait jamais été adepte du football, mais elle aimait cette ambiance électrique. Le chauve tatoué, près d'elle, était tendu à craquer, prêt à exploser de joie ou de colère selon la nationalité de l'équipe qui marquerait le prochain but. Il y aurait du verre cassé ce soir, peut-être aussi des chaises et des dents. Personne, ici non plus, n'était en état d'identifier Alifair Blake.
L'Argentine ouvrit le score sur un penalty dès la quatrième minute, ce qui déclencha une tempête de sifflets et de jurons chez les clients du pub. Très vite, cependant, un autre penalty rétablit l'équilibre, salué par une ovation générale. Au second but anglais, une femme couronnée de roses, des bandes rouge et blanc sur les joues et la taille ceinte d'une écharpe, offrit une tournée générale. Savourant à présent un petit verre de vodka, Alifair écouta les spécialistes débattre de la haute qualité de la partie en cours ; détendus, la plupart des clients discutaient en suivant le match du coin de l'œil.
L'égalisation argentine les surprit juste avant la mi-temps. La déception des spectateurs vira à la colère quand, à la reprise, un joueur anglais fut expulsé, réduisant l'équipe à dix. Alifair elle-même commençait à trouver cette rencontre palpitante. La vaillante résistance des Anglais entretint le suspense jusqu'à ce qu'ils marquent un nouveau but, à quelques minutes de la fin. Une explosion d'allégresse fit alors vaciller les murs du pub : l'Angleterre était qualifiée ! Hélas pour les clients, le but fut refusé, et le chauve aux tatouages, pris d'une rage subite, en brisa sa chope sur le comptoir. Durant la prolongation, l'ambiance se refroidit considérablement et tourna lentement à la menace. Ayant terminé son cinquième verre, Alifair jugea plus prudent de se retirer avant la fin des tirs au but.
Elle erra quelque temps au hasard des rues, légèrement vacillante sous le poids des paquets et une ombre d'ivresse. Devant les pubs et sur les trottoirs, des supporters s'interpellaient et se lamentaient ; parfois, ils la sifflaient ou la hélaient, et elle répondait en criant « On m'attend à Buckingham ! », ce qui les faisait rire. Alifair avait mal aux pieds et commençait à être fatiguée, mais elle pensait ne pas encore avoir atteint son but, ce qui l'agaçait de plus en plus. Peut-être aurait-elle dû donner sa véritable identité à la mercière ? Dans ce cas, n'aurait-elle pas couru le risque de trouver la police en retournant chercher sa commande ?
« -Hé, ma belle, tu vas où comme ça ? »
Au sein d'un groupe mixte assis à une terrasse, un jeune homme venait de l'interpeller. Lasse de marcher, Alifair changea de tactique.
« -On m'attend à Buckingham, répondit-elle sur le ton de la plaisanterie en se dirigeant vers eux.
-Viens plutôt t'asseoir avec nous, proposa le jeune homme en essayant de ne pas lorgner ses jambes. Allez, je t'offre un verre. »
Alifair fit mine de réfléchir.
« -Tu t'appelles comment ? demanda-t-elle.
-Sam. Pourquoi, c'est important ? »
Alifair haussa les épaules.
« -Peut-être », dit-elle, énigmatique.
Le jeune homme sourit.
« -Et toi, comment tu t'appelles ? s'enquit-il comme elle l'avait espéré.
-Alifair, répondit-elle distinctement. Alifair Blake.
-Alifair ? répéta-t-il. C'est original. »
Son absence de réaction lui fit aussitôt perdre tout intérêt aux yeux d'Alifair, mais elle vit sa voisine de droite redresser vivement la tête. Alifair se tourna vers elle, essayant de recomposer le plus fidèlement possible l'expression qu'elle arborait sur son avis de recherche. Puis elle sourit.
« -On dirait bien que vous me connaissez, dit-elle à l'adresse de la jeune femme. Merci pour l'invitation, ajouta-t-elle à l'intention de Sam, mais il est temps que je disparaisse. »
Et, sans leur laisser l'occasion de répliquer, elle repartit d'un bon pas, prit une rue adjacente et se cacha derrière une camionnette pour appeler Crickey.
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Rogue l'attendait au pied de l'escalier, bras croisés, sourcils froncés.
« -Vous avez fini vos devoirs ? lui lança Alifair que la journée et l'alcool avaient rendue gaie.
-Et vous, vous avez obtenu ce que vous vouliez ? repartit-il du tac au tac.
-Je crois, répondit-elle d'un ton dégagé. En tout cas, je n'ai pas perdu ma journée, dit-elle en posant enfin ses achats, que Crickey s'empressa d'emporter à l'étage.
-Merveilleux, ironisa Rogue. Mettre le couteau sous la gorge du ministère est certainement la meilleure façon de l'inciter à vous rendre service.
-Je ne leur mets pas le couteau sous la gorge, je me promène, rectifia Alifair en haussant les épaules. Si quelqu'un me reconnaît, et si ça paraît dans le journal, qu'est-ce que je peux y faire ? fit-elle avec un geste d'impuissance fataliste. Ça fait presque trois semaines que le ministère m'a confirmé qu'on s'occupait de mon cas, et je n'ai toujours aucune nouvelle. Vu ce que la magie peut accomplir, il est légitime de penser que le problème est réglé et qu'on a juste oublié de m'en informer, auquel cas ma réapparition n'étonnera pas les autorités moldues. Et dans le cas contraire, disons qu'il s'agit d'une piqûre de rappel.
-Vous considérez comme allant de soi que le ministère règle votre problème, observa Rogue. Mais vous est-il jamais venu à l'esprit qu'il ne vous devait rien ? »
Alifair eut un petit rire.
« -Seule une longue et coûteuse procédure judiciaire pourrait le déterminer, déclara-t-elle. C'est justement pour éviter leur désengagement que je les bouscule, histoire d'éviter qu'ils se mettent à trop y réfléchir. Vous comprenez le plan, grand stratège ?
-Si vous comptez sur Shacklebolt pour vous couvrir, n'espérez pas trop, l'avertit Rogue. Non seulement il sape volontairement une bonne part de l'autorité ministérielle, mais cela lui met les traditionalistes à dos. Et il y en a beaucoup, au sein même du ministère.
-Je n'ai pas besoin qu'on me couvre, je suis un ancien combattant, riposta Alifair qui vacillait, menton levé vers le sorcier. On m'a même filé une médaille pour ça.
-Vous êtes loin d'être la seule, objecta Rogue. En outre, cela ne vous donne pas tous les droits. Vos provocations tiennent du seul caprice, et elles ne servent pas votre cause. Personne au ministère n'a intérêt à ne pas satisfaire votre demande : ni ceux qui vous donnent raison, ni ceux qui sont révoltés par votre présence au sein du monde magique, et qui sont plus que pressés de vous voir déguerpir.
-Ai-je dit que j'avais l'intention de retourner à temps plein chez les Moldus ? » contra Alifair en haussant un sourcil.
Rogue l'ignora.
« -Moi aussi, j'ai tout intérêt à ce que l'administration ne vous surveille pas de trop près, rappela-t-il d'un air sombre. Si le ministère vous envoie une lettre d'avertissement – ce qu'il ne manquera pas de faire – faites le dos rond et tenez-vous tranquille. Soyez patiente, conseilla-t-il avec un rictus. Et allez prendre un bain, vous empestez l'alcool. »
