Chapitre 4
Roman de la momie maudite
La jeune fille pleurait, ses grands yeux noirs fixés sur le feu tandis que les larmes roulaient sur ses joues dorées. Quelle malédiction poussait donc les filles d'Eve à expier sans fin le péché originel ?
Myrdhin se demanda si une Égyptienne pouvait aussi être appelée « fille d'Eve » ? Il envisagea de poser la question à Ashara mais, à la réflexion, ne le fit pas. Ashara était trop jeune. D'ici quelques années, peut-être serait-elle à même de lui répondre. Il la regarda cependant. Comme Esméralda, sa sœur avait une carnation chaude, des cheveux sombres aux larges boucles, des yeux de nuit. Mais avec sa peau pâle – surtout après une année passée sous le climat anglais – et ses traits fins, elle était incontestablement britannique. Myrdhin savait que ses cousins, Dollie et Evvie, étaient d'origine mixte, comme Esméralda. Il avait souvent surpris ses parents et ses grands-parents en parler, comme d'une sorte de fatum quelque peu effrayant.
Mais ses cousins ne pleuraient pas autant qu'Esméralda.
Etait-ce dû au fait d'avoir leurs parents auprès d'eux ? La jeune fille avait beau être aimée et entourée, un certain mystère entourait ses origines. Myrdhin n'avait jamais réussi à l'élucider et sa grand-mère avait clairement établi que ses questions étaient malvenues.
Evoquer sa grand-mère modifia soudain le cap de ses réflexions. Durant le thé, elle avait fixé sur lui son regard d'acier. C'était sans espoir. Il allait devoir lui parler. Peut-être devrait-il d'abord parler à Papa et Maman ? Il serait plus juste que toutes les autorités de la maison reçoivent les mêmes informations.
— As-tu remarqué la façon dont Grand-maman nous a regardés ? demanda-t-il à Ashara.
— Non, répondit-elle en secouant la tête. Tu crois qu'elle sait ?
— Nous aurions dû être là lorsqu'ils ont retrouvé Robbie, souligna Myrdhin. Psychologiquement parlant, il est évident que notre absence a été une regrettable erreur.
— Une erreur ? Glapit Ashara. Il fallait bien qu'on enlève le sang.
— Je pense que Grand-maman se doute de quelque chose, souligna Myrdhin, le front soucieux.
— Tu vas le lui dire ? Chuchota sa sœur.
— Je ne sais pas encore…
Manuscrit H
Dans le dernier sanctuaire du temple, trois statues d'or se dressaient dans leurs niches. La première, une femme assise, le front couronné de cornes, tenait un nouveau-né sur les genoux. Isis et Horus. Dans la seconde niche se tenait Osiris, souverain d'Occident. La troisième statue, haute de six mètres, était celle d'Amon-Râ. Le dieu soleil arborait fièrement sa double couronne et levait d'une main d'or son sceptre orné de pierres fines.
Une musique retentit soudain, mêlant le son aigrelet des flûtes aux gémissements des hautbois, aux arpèges des harpes, aux battements rauques des tambours. Les prêtres aux crânes rasés s'alignèrent devant l'autel où les suivantes de la déesse dansaient en agitant leurs voiles blancs. Leurs cercles réguliers entouraient une forme mince dans des voiles d'or. La Grande prêtresse à son tour dansa et chanta devant les statues : « Salut à toi, Amon-Râ, grand ancêtre venu des montagnes glacées du Groenland, toi qui éveilles l'enfant de la rive de corail de l'Inde, l'enfant qui n'est pas encore né. »
Lorsque sa voix se tut, un rugissement sourd jaillit d'un tunnel obscur qui s'ouvrait derrière l'autel comme l'antre souterrain d'une bête féroce. Depuis les entrailles de la montagne, à travers des couloirs faiblement éclairés, s'entendit un halètement rauque puis une progression lente, rampante, inexorable, létale. Quelle bête effroyable se terrait ainsi dans ces couloirs dédiés à la nuit éternelle ? La grande prêtresse s'était figée, comme hypnotisée, le regard fixé sur l'entrée du tunnel. La bête surgit soudain, immonde et énorme à la fois, masse obscène d'un blanc maladif à la bouche gluante et à l'haleine fétide. Entre les plis adipeux des paupières flaques, le visage grotesque semblait un masque de craie et les yeux déments avaient la couleur des bleuets d'une prairie anglaise. Le grognement devint féroce et les mains déformées se tendirent vers la gorge blanche de la prêtresse. Le monstre se jeta sur elle, ses mains énormes étouffant le hurlement d'horreur que la jeune fille aurait voulu pousser.
— Réveille-toi, chérie, ce n'est qu'un cauchemar.
Sur son cou, ses épaules, Nefret ne sentait plus les mains grasses et furieuses qui l'étranglaient mais les paumes fermes et apaisantes de Ramsès, et elle entendait le murmure de la voix aimée :
— Je suis là. Réveille-toi, mon amour.
Brutalement tirée de son cauchemar, Nefret avait réagi d'instinct en se débattant, griffant dans sa terreur les mains serrées autour d'elle. Calmée, elle se mit à respirer par à-coups afin de relâcher sa tension. Rassuré, Ramsès tendit le bras pour allumer la lampe de chevet, puis il lécha le sang qui perlait sur le dos de sa main.
— Je suis désolée, dit Nefret. Je ne voulais pas te faire mal.
— C'est sans importance, dit-il doucement. Tu étais de retour à la Montagne Sacrée, n'est-ce pas ?
— Oui. Mais comment le sais-tu ?
— Tu chantais.
— Oh.
Soudain nauséeuse, elle se couvrit les yeux de son bras replié. Le cauchemar avait été si réel qu'il laissait sur elle comme une image poisseuse. Quel était ce monstre qui l'avait attaquée ? Aucun visage aussi hideux n'existait dans ses souvenirs. Elle avait vécu treize ans dans cette région perdue du désert où les dieux de l'ancienne Égypte étaient encore tout puissants. Elle était devenue Grande Prêtresse d'Isis après la mort de son père et l'était restée jusqu'à son départ avec les Emerson. Au cours de son second séjour à la Montagne Sacrée, elle avait été droguée la plupart du temps.
Se souvenant que Ramsès avait été présent les deux fois, Nefret enleva son bras et le regarda. Il était penché sur elle, attentif, les yeux plissés. Elle prit son visage entre ses mains.
— J'ai rêvé que quelqu'un voulait me tuer, chuchota-t-elle. Une femme. Une femme horrible, énorme, monstrueuse… Une folle.
— Il ne faut pas chercher d'explication logique dans un cauchemar, chérie, dit gentiment Ramsès en posant la main sur son front soucieux – et Nefret crut avoir rêvé l'éclat fugitif de son regard.
— Oui mais il y avait ses yeux..., dit-elle en détournant la tête tandis qu'il se baissait vers elle, ce qui fit que ses lèvres rencontrèrent sa joue au lieu de sa bouche. Attends, je n'ai pas encore fini.
Il la prit par les épaules et se rallongea en tenant sa femme serrée contre lui. Ses grandes mains caressèrent doucement ses épaules et son dos, massant et détendant les muscles crispés.
— Chérie, n'y pense plus.
— C'est idiot d'être ainsi terrorisée, chuchota-t-elle. Je suis adulte, je vais avoir quarante ans – mon Dieu, quelle horreur – et pourtant, j'avais l'impression d'être redevenue une petite fille perdue dans un environnement hostile – comme après la mort de mon père. Pauvre Papa. Il avait si peur que j'épouse Tarek ou un autre de ses frères. Pour lui, ils n'étaient pas des princes de sang mais des indigènes. Après tout lui-même était né noble et je crois que ses préjugés étaient restés tout à fait victoriens. Quant à ma mère, je ne l'ai pas connue, elle est morte à ma naissance. J'y ai pensé quand Lily est née, et j'ai bien cru que moi aussi…
— Tais-toi, dit-il d'une voix rauque en lui mettant la main sur la bouche. Ne parle jamais de me quitter, Nefret. Je ne peux pas, je ne veux pas imaginer ma vie sans toi. Je t'ai déjà attendue si longtemps, chérie.
— Oh, Ramsès, pourquoi avons-nous perdu tant de temps ? Pourquoi – (Elle poussa un cri étranglé tandis qu'une main baladeuse s'égarait.) Je t'aime tant.
— Ne parle plus, dit-il en l'embrassant. Montre-moi.
Emerson regarda ma liste d'un air sombre, puis il la passa à Nefret. Ramsès se pencha sur l'épaule de sa femme pour lire en même temps.
— Le nom de la femme de Donald Fraser est Enid Debenham Fraser, Mère, dit mon fils d'une voix mesurée. Mais c'est de l'histoire plutôt ancienne à mon sens.
— Certes, dit Nefret en jetant à Ramsès un regard entendu. Nous n'avons plus entendu parler d'elle depuis le mariage de Katherine avec Cyrus Vandergelt – et il y a un bail.
— Je ne vois pas l'intérêt de cette liste, Peabody, grogna Emerson. Vous n'allez pas recommencer à chercher un assassin féminin, n'est-ce pas ?
— Il ne s'agit pas de rechercher un assassin, dis-je fermement, mais de découvrir l'expéditrice de la poupée. Ne trouvez-vous pas que ce jouet est vraisemblablement d'origine européenne – et a plutôt été envoyé par une femme ?
— L'ex-lady Baskerville a sans doute fini par sortir de prison, grommela Emerson, mais il ne doit plus rien lui rester de son éclat passé. Pourquoi diable vous enverrait-elle une poupée ?
— Vous savez aussi, Mère, ajouta gentiment Nefret, que Sethos a fait la paix avec sa fille en allant voir son petit-fils l'an passé. Ils ne seront sans doute jamais très proches mais je suis bien certaine que Molly a désormais d'autres préoccupations en tête que ce genre de vengeance.
— Quant à la complice de Bertha, c'était Matilda, dit Ramsès. Je ne connais pas son nom mais la poupée semble un geste un peu trop sophistiqué pour une femme de son genre.
— Cette satanée femme vous enverrait plus facilement une bombe qu'une poupée, grommela Emerson.
— C'est exact, admis-je à regret. Elle a d'ailleurs complètement disparu après l'échec du vol du trésor des princesses et la mort de sa protégée. Et je me rappelle maintenant que la femme de James se prénommait Elizabeth. Je vais vérifier ce qu'elle et sa fille Violet sont devenues.
— Est-ce bien raisonnable, Peabody ? Demanda Emerson.
— Elles sont la seule famille de Sennia…, commença Nefret.
— Elles ignorent tout de son existence, dis-je avec feu. Pensez-vous vraiment que Percy se soit vanté d'une telle paternité ?
— Elles ignorent sans doute son existence, mais nous connaissons la vérité, Mère, dit Ramsès d'une voix contrainte. Il n'est peut-être pas très prudent de remuer ces vieilles rancunes.
— Sennia est tourmentée en ce moment, dit Nefret, son doux visage tout plissé d'inquiétude. J'ai essayé de lui parler mais elle n'a rien voulu dire.
— Bon Dieu ! S'exclama Emerson. Tourmentée, vous êtes sûre ? C'est sûrement dans cette école – Peabody, c'est de votre faute. C'est vous qui avez tenu à envoyer cette petite là-bas. Si ces satanées filles ont été désagréables –
— Ramsès pourra toujours lui apprendre à les assommer, dis-je un peu aigrement, faisant référence à un épisode en Égypte quelques années auparavant, lors de la première scolarisation de Sennia dans une école britannique.
Mon fils ne répondit pas à ma pointe de sarcasme, mais il m'adressa l'un de ses rares et beaux sourires.
— J'ai pensé qu'elle avait peut-être une inclinaison romantique, continua Nefret.
Emerson émit un son rauque et la fixa bouché bée, horrifié. J'avais eu la même idée mais je me retins de le dire.
— Elle était amoureuse de Ramsès quand elle était petite, dis-je, elle a sans doute abandonné l'idée de l'épouser à présent.
— Il n'est vraiment pas facile d'adopter des enfants, marmonna Emerson. Et ça se complique au fur et à mesure qu'ils grandissent. Á quoi pense mon inconscient de frère avec son Iroquois ?
— Et si Thomas était tout simplement son fils ? Dis-je calmement. Sethos a pu déjà se rendre en Amérique à une période de sa vie ou pendant une de ses missions pour les Services Secrets. Il aurait rencontré une Iroquoise et – hum – l'enfant aurait été élevé par sa mère, pour une raison quelconque, puis, devenu orphelin, il aurait approché Margaret en apprenant le retour de son père.
— Peabody, éructa Emerson qui avait été trop suffoqué pour intervenir plus tôt. Je ne… Mais… Enfin. Comment pouvez-vous imaginer une chose pareille ?
— Sethos n'est jamais allé en Amérique, affirma Nefret. Il l'a dit un jour en parlant avec Cyrus.
— Et mon cher oncle est bien connu pour ne dire que la vérité, n'est-ce pas ? Grommela Ramsès en jetant un regard insondable à sa femme. D'où avez-vous tiré votre théorie si – hum – surprenante, Mère ?
— Dans sa lettre, Margaret prétend que Thomas vous ressemble, Ramsès, répondis-je aussitôt. Donc, il ressemble aussi à votre père et par là-même à Sethos. Quand celui-ci n'a pas le menton recouvert par une barbe, il y a une grande ressemblance entre eux. Selim en avait été frappé lorsqu'il a rencontré pour la première fois Sethos à Gaza.
— Je me rappelle cette rencontre, dit Nefret, les yeux brillants.
— De plus, continuai-je, pourquoi ne serait-ce pas Sethos – et non Thomas – qui aurait monté cette rencontre à point nommé avec Margaret ? Cela correspond bien à sa nature manipulatrice, n'est-ce pas ? Après tout, si sa femme apprécie le garçon, elle sera mieux préparée à accepter la vérité – par la suite. Manifestement, Sethos ne lui a encore rien avoué.
— C'est plutôt convaincant, Mère, dit Nefret en réfléchissant. Sethos aurait ainsi voulu donner à cet enfant une vie décente. Je disais qu'il n'avait jamais été proche de Molly. Se réconcilier avec son fils serait en quelque sorte une façon de se racheter.
— Grotesque. Ne vous y mettez pas également, Nefret, marmonna Emerson en lui jetant un regard horrifié.
— Maintenant, continua la jeune femme mutine, il est aussi envisageable que Thomas l'Iroquois soit le fils illégitime de Molly. N'a-t-elle pas été mariée autrefois avec un Américain ? Je ne vois pas trop pourquoi elle aurait abandonné son enfant à la famille de son père – probablement décédé – mais elle aurait pu confier à Sethos le soin de le retrouver et on comprend donc un tel empressement à l'adopter.
— Si Thomas a déjà dix-sept ans, dit Ramsès en fixant sa femme d'un regard amusé, il me semble qu'il y a là une incohérence chronologique. Le fils de Molly n'a qu'une dizaine d'années, peut-être moins. Aurait-elle été en Amérique auparavant ?
— Tu quoque, mi fili ? Rugit Emerson en s'arrachant les cheveux. Je vis dans une famille de fous.
— La généalogie d'un pharaon d'Égypte, c'est du gâteau à côté de celle que nous avons trouvée à cet Iroquois, dis-je en jetant un regard appréciateur à Nefret. Je n'avais pas envisagé cette piste, ma chérie, mais pourquoi pas ? Cette ressemblance doit bien venir de quelque part.
— Les ressemblances peuvent créer des hypothèses dangereuses, dit Ramsès la voix grave. Beaucoup de gens continuent à me croire le père de Sennia parce qu'elle a vos yeux, Mère. Ceci ne devrait-il pas nous inciter à la prudence ?
— Je me demande pourquoi Sennia n'a jamais posé de questions au sujet de ses véritables parents, fit remarquer Nefret. Après tout, David John l'a souvent fait.
— David John pose trop des questions, affirmai-je, puis je revins au sujet qui me tenait à cœur. Il ne reste pas moins vrai que Sethos n'est pas allé en Amérique sans un motif précis. Vous ne pouvez nier cela, Emerson.
— Il veut piller la collection du Met, grogna Emerson. C'est l'évidence même. Tant qu'à faire des hypothèses autant rester dans le vraisemblable. Crénom. Pouvons-nous enfin dîner ? Je suis affamé.
Le lendemain lorsque je sortis de ma chambre, je trouvais Ramsès qui m'attendait. J'étais d'humeur plus que morose. Curieusement, Emerson avait mal pris mes remarques de la veille concernant l'éventuelle paternité de Sethos. Je n'avais pas réussi à le dérider au cours du dîner.
Il était toujours d'une humeur massacrante à l'heure du coucher et, après une dispute mémorable qui n'avait curieusement rien résolu, il avait ronflé toute la nuit, m'empêchant quasiment de fermer l'œil. Emerson ronfle rarement. Lorsqu'il le fait, c'est généralement exprès pour m'ennuyer. Je me demandais si un ronflement excessif constituait une circonstance atténuante pour justifier un assassinat conjugal lorsque Ramsès n'intercepta. Il me sembla également d'humeur morose.
La journée commençait mal.
— Que se passe-t-il ? Demandai-je, envisageant plusieurs désastres avec ma rapidité d'esprit coutumière. Nefret est-elle malade ? Ou les enfants ? Serait-ce Sennia ? A-t-on volé vos papyrus ?
— Non, Mère, répondit Ramsès d'un ton calme. Le Grand Chat de Ré va bien, et tous les domestiques également.
— Vous moqueriez-vous de moi ? Demandai-je d'un ton pincé.
— J'essayais juste de vous rassurer, Mère.
— Vous n'avez pourtant pas l'air de quelqu'un qui va m'annoncer une bonne nouvelle, grommelai-je. S'il s'agit d'une conversation à caractère privé, nous devrions aller dans votre bureau plutôt que rester plantés sur ce palier. Où sont les jumeaux ?
— Dans la nurserie, je présume, répondit Ramsès en s'effaçant pour me laisser passer.
Je le précédai jusqu'à la pièce claire et aérée où il travaillait d'ordinaire. Au centre, le bureau Chippendale en bois sculpté était comme de coutume jonché de papiers et de notes, tandis qu'un chaton tigré se prélassait sur un fauteuil de cuir Chesterfield près de l'âtre. La double-fenêtre était grande ouverte et un air frais tentait de dissiper les puissants relents chimiques qui s'attardaient. Après de longues années d'expériences, Ramsès avait mis au point plusieurs procédés pour mieux conserver les anciens papyrus qu'il traduisait.
— Que se passe-t-il ? Répétai-je. Est-ce lié à votre travail ? Ou bien s'agit-il du scarabée de Toutankhamon ?
— Non, Mère, dit Ramsès en me conduisant vers le canapé. Je vous en prie, calmez-vous et laissez-moi vous expliquer.
— Je vous écoute.
— Merci. Je m'inquiète sans doute pour rien mais enfin – Il s'agit d'un rêve curieux qu'a fait Nefret la nuit passée. J'ai hésité à vous en parler mais peut-être vous saurez me conseiller.
— En quoi consistait ce rêve ? Insistai-je alors qu'il s'interrompait.
— Elle était Grande Prêtresse de la Montagne Sacrée et dansait dans le temple – et en se réveillant, elle a évoqué ses parents.
— La naissance de Lily et le fait d'avoir donné au bébé le prénom de sa mère peuvent sans nul doute expliquer ces réminiscences, dis-je en plissant le front. Pourquoi ce rêve vous a-t-il perturbé ?
— Ce n'était pas seulement un rêve mais plutôt un cauchemar parce qu'une démente obèse tentait d'étrangler la Grande Prêtresse, dit Ramsès en se dirigeant vers la fenêtre où il se tint figé, les mains dans le dos. D'après Nefret, le monstre de son rêve avait des yeux bleus et une peau livide.
— Mon Dieu ! Dis-je horrifiée. Mais il n'est pas possible que ce soit un vrai souvenir, Ramsès. Nous savons que la pauvre Lily Forth est devenue folle à la naissance de sa fille et qu'elle a essayé de la tuer – dans son berceau – deux fois. Par la suite, en tant que déesse Heneshem, elle a vécu cloîtrée et n'a jamais revu Nefret.
— Qu'en savez-vous, Mère ? Demanda Ramsès. Après tout, la Heneshem vivait dans le temple même où Nefret officiait.
— Qu'avez-vous dit à Nefret ? Demandai-je après avoir réfléchi un moment.
— Rien, répondit Ramsès en se retournant. Elle n'a d'ailleurs rien demandé mais je n'aime pas le fait de lui mentir.
— Il ne s'agit pas d'un mensonge, pas vraiment, protestai-je. Vous savez bien que je ne mens jamais – sauf si cela est indispensable. Il s'agit juste de ne pas ébruiter une vérité douloureuse, de ne pas charger une innocente de l'inutile et cruel fardeau d'une horrible révélation. Je me faisais justement cette même réflexion l'autre jour – à un tout autre sujet d'ailleurs.
— Ainsi que Nefret me l'a rappelé, dit Ramsès d'une voix tendue, elle n'est plus une enfant de treize ans mais une femme adulte. Peut-être devrais-je lui dire tout ce que nous savons.
— Oh, Ramsès, je ne crois pas, dis-je soudain inquiète. Elle est devenue si fragile depuis la naissance de Lily. Il y a aussi son avenir professionnel qui reste en suspens tant que sa santé n'est pas rétablie. Est-il indispensable de lui ajouter ce fardeau ? Pourquoi revenir sur le passé ?
— Revenir sur le passé ? Répéta Ramsès d'un ton un peu rauque. Vous-même ne vous en priverez pas pour vérifier ce que sont devenues vos belle-sœur et nièce, Mère – même si cela risque de poser un problème par rapport à Sennia.
— Cela ne posera aucun problème, rétorquai-je froidement, mécontente du tour que prenait la conversation. Je vous répète que Sennia ignore tout de ses origines. Ce n'est qu'une enfant.
— Je ne crois pas, Mère. Á seize ans, une Égyptienne n'est plus une enfant. Sennia a également reçu une éducation moderne et appris – à votre contact – que les femmes pouvaient et devaient raisonner par elles-mêmes sans qu'on leur dicte leur conduite. Tout comme Nefret, peut-être Sennia a-t-elle besoin de connaître la vérité sur ses origines, si difficile soit-elle.
Sans répliquer, je fixai mon fils, les yeux un peu écarquillés. Il avait utilisé contre moi des arguments spécieux dont j'avais souvent fait usage à mon propre profit – mais ce qui me surprenait le plus était la critique latente que je discernais dans ses propos. J'étais accoutumée à recevoir de mon entourage – famille et amis – une approbation plus ou moins unanime et un soutien sans faille. Je n'étais pas prête à renoncer à ces privilèges.
Je me levai et dis fermement :
— Vous ferez ce que vous voudrez au sujet de Nefret, Ramsès, mais il n'est pas question de troubler l'équilibre émotionnel de Sennia. Je lui parlerai. Si son trouble provient d'une dispute avec l'une de ses condisciples, je réglerai le problème. Et s'il s'agit d'une amourette – mais, non, c'est impossible. Je ne vois vraiment pas où et comment elle aurait pu rencontrer un jeune homme susceptible de lui donner des idées romantiques.
— Vous refusez d'admettre que le temps passe, dit Ramsès en me regardant un peu tristement. Lorsque les jours sont plus courts, les chemins sont plus longs et les charges plus lourdes.
Je ne sus quoi répondre à cette phrase stupide que m'avait déjà servie Abdullah l'année précédente. Qu'avaient-ils tous à me jeter mon âge au visage ?
Je quittai peu après le bureau de mon fils et, me sentant d'humeur batailleuse, je décidai d'interroger les jumeaux sans plus attendre.
Ils n'étaient pas dans la nurserie où Halima, une douce jeune fille dont le visage long et ingrat s'éclairait de magnifiques yeux sombres, était assise devant l'âtre. Elle chantait une berceuse arabe au bébé qu'elle tenait dans ses bras, si absorbée qu'elle ne m'entendit pas approcher.
D'un air songeur, je regardais Lily. Dès le premier instant, il m'avait déplu qu'elle porte le prénom de sa grand-mère – une femme que la maternité avait rendue démente. En repensant à son sinistre destin après une vie de réclusion, je frissonnai un peu. Jamais la folie de Lily Forth ne m'était apparue aussi atroce. Il y avait aussi ces bruits odieux qui avaient courus après la fuite en Égypte du père de Nefret avec sa jeune épouse enceinte. On n'évoquait qu'à voix basse la bestialité du père de Reginald Forth, lord Blacktower. Que s'était-il exactement passé entre cet homme sanguin et autocratique dont les conquêtes ne se comptaient plus et la jeune et ravissante femme-enfant de son fils ?
J'avais rencontré en personne ce sinistre personnage – Franklin, vicomte Blacktower, me souvins-je – lorsqu'il était venu nous demander de partir à la recherche de son fils unique et héritier. Il ne présentait pas l'image d'un père écrasé de chagrin, mais celle d'un véritable colosse aux épaules de pugiliste avec des cheveux roux striés de mèches grisonnantes. Dans sa jeunesse, ils avaient dû briller à son front comme une couronne de gloire – comme le feraient sans doute un jour ceux de David John. D'ailleurs, le garçon avait déjà une ossature puissante qui ne rappelait en rien la souplesse longiligne de son père. L'hérédité n'était pas à mes yeux une science exacte mais il était cependant incontestable que certaines caractéristiques physiques revenaient régulièrement dans les familles. Qu'en était-il des tares morales, des vices, ou des démences ?
Lorsque je m'approchai, Lily tourna vers moi ses immenses prunelles noires et brillantes. Elle ne me sourit pas. Elle ne souriait quasiment jamais. Ce regard sombre et presque magnétique formait un contraste frappant avec les traits angéliques et quelque peu poupins du bébé, ses cheveux argentés et sa peau aussi translucide que la plus fine des porcelaines. Elle était belle comme une petite déesse d'or et d'argent aux yeux d'obsidienne – et aussi lointaine qu'une étoile polaire.
A ma vue, Halima se leva pour déposer l'enfant dans son berceau.
— Bonjour, Sitt Hakim, dit-elle en souriant. J'espère que vous allez bien. Que puis-je pour votre service ?
— Où sont les jumeaux, Halima ? Demandai-je après avoir répondu à ses salutations dans mon arabe le plus fleuri.
— Ils étaient dans la salle de jeu mais je crois qu'ils sont descendus depuis. Sans doute sont-ils dans le jardin. (Elle se tourna vers la fenêtre, regardant le ciel gris pâle et la bruine légère à travers la croisée.) Pourtant il fait si froid.
Pour un Britannique, la journée n'était que fraîche mais Houria et Halima, nées sous le soleil d'Égypte, trouvaient le climat anglais très humide. Pour elles, un grand feu brûlait dans l'âtre en permanence.
Dans la grande salle de jeu attenante à la nurserie, je trouvai Houria qui rangeait la pièce en chantonnant. Elle me salua, puis me confirma que les jumeaux étaient sortis. Je restai un moment sur le pas de la porte, regardant la pièce chaleureuse et lumineuse, les jouets et les livres empilés sur les étagères, les jolis tapis colorés sur le sol. Le décor n'avait guère changé depuis que Sennia avait occupé les lieux. Comme de coutume, il y avait un gros chat endormi lové sur le tapis central.
Le Grand Chat de Ré, qui ne semblait pas regretter le climat égyptien autant que la nourrice, profitait pleinement de sa vie de pacha. Né en Égypte, il avait le cou épais et les oreilles pointues de cette race féline dont les portraits apparaissaient sur tant de peintures antiques. La bête ouvrit un œil qu'elle darda sur moi, et se rendormit, m'estimant sans doute indigne de son attention. Tout félin a un don naturel pour doser le dédain. Deux chatons joueurs se poursuivaient dans la pièce. Grâce au harem de femelles que le Grand Chat de Ré avait à sa disposition, les portées proliféraient dans la maison, mais Nefret ne s'était pas encore occupée de trouver des noms à la dernière en date. Peut-être les jumeaux s'en chargeraient-il ?
En quittant la pièce, je croisai sur le palier Rose, la gouvernante, et Daisy, la jeune bonne de l'étage. La vieille femme m'offrit un bon sourire plissé et fit mine de continuer son chemin sans s'arrêter.
— Auriez-vous vu les jumeaux, Rose ? Demandai-je.
— Non, Madame, répondit-elle. Pas depuis le petit-déjeuner.
— Ils sont dans le parc, dit Daisy. Et Peter est avec eux.
Peter Fairchild – vingt ans, des cheveux pâles, des yeux rieurs – était un jeune homme de la région que nous formions pour être valet. Á voir le sourire épanoui de la jeune fille, je compris que l'entrain du garçon avait dû faire une conquête. Peter et Daisy étaient les deux domestiques attribués aux jumeaux. Ceci me donna une idée et je rappelai Daisy.
— Peter accompagne-t-il toujours les enfants lorsqu'ils sortent ? Demandai-je.
— Non, Madame, répondit-elle étonnée. Seulement quand ils le demandent. Il n'y a aucun danger dans le parc, n'est-ce pas ?
— C'est à voir, marmonnai-je.
Il y avait toujours un danger – et j'étais bien placée pour le savoir…lorsqu'un enfant téméraire se mettait dans la tête une idée farfelue. J'avais réussi à mener Ramsès jusqu'à l'âge adulte, ainsi que David et Nefret en quelque sorte, mais le souvenir de leurs méfaits passés et des risques qu'ils avaient courus me donnait parfois des cauchemars. Ils s'étaient à peine assagis avec l'âge, et il m'avait fallu des mois pour oublier les terreurs endurées à cause d'eux durant la guerre.
Je pris l'une de mes ombrelles et me couvris chaudement d'une pelisse à capuchon avant de sortir sur la terrasse. L'air était vif et piquant. Je respirai à plein poumons, tout en regardant autour de moi avec attention. Où étaient-ils ? J'étais arrivée en haut de l'escalier qui descendait vers le parc lorsqu'un hurlement strident retentit.
— Charla ! Criai-je en me ruant au bas des marches.
