Et puisque les hommes
Dans leurs rêves
Font de l'amour un soleil qui se lève
Vienne oh que vienne la nuit
Verdun, 02 mars 1916
Ma chère épouse,
Mon unité a été rappelée à l'arrière. Les hommes vont pouvoir souffler. Il est quasiment impossible de dormir sur le front tant les canons tonnent sans discontinuer, nuit et jour. Certains y arrivent pourtant. L'homme finit par s'habituer à tout. Nous les entendons toujours d'ici mais le son est un peu atténué, si peu.
Je suis heureux d'apprendre par votre dernière lettre que la jeune Hilda a accepté de vous suivre à Heiligenstadt. Merci infiniment d'avoir fait ce voyage qui a dû bien vous fatiguer malgré que vous ne m'en dites rien. Je suis sûr qu'elle sera de bonne compagnie pour vous et le bébé à venir, un parfait compagnon de jeu pour le petit Phantom.
Ce matin, j'ai été convoqué à la garnison. Ils ne m'avaient pas précisé pourquoi et j'ai eu la désagréable surprise de découvrir que c'était pour que je serve de traducteur pour l'interrogatoire des prisonniers français. J'ignore comment ils ont su que je parlais couramment le français.
Vous vous souvenez sûrement que mon père m'avait envoyé à Paris faire une partie de mes études dans le but que je me perfectionne dans la maîtrise cette langue. J'y avais vite découvert que les Français n'appréciaient guère les Allemands. J'ai été contraint d'apprendre rapidement les mots d'argot et les insultes pour pouvoir les ignorer à défaut d'y répliquer. Je me serais volontiers passé de ces connaissances.
C'est là tout ce que j'ai pu obtenir de ces soldats. Des insultes. La plus fréquente et la plus courtoise était « sale Bosch ». Je vous épargnerais les autres. Les officiers dirigeant l'interrogatoire auraient voulu que je sois plus ferme avec ces prisonniers mais je n'avais pas le cœur à les tourmenter ne serait-ce qu'en paroles. Quand je les ai regardés dans les yeux, j'y ai vu le même regard hanté que je peux voir chaque jour dans les yeux de mes hommes. Un regard hanté par les horreurs qu'il a vu, lassé par les privations, le froid et la peur. J'y ai lu aussi le soulagement car la guerre est finie pour eux. J'y ai également lu la honte de ce soulagement et de la haine. Tant de haine. La haine viscérale de l'ennemi. Et je ne peux leur en vouloir de nous haïr à ce point. Car nous sommes les oppresseurs.
Pour la première fois de ma vie, j'ai eu honte. Honte d'être Allemand. Honte de mon pays. Honte d'être du côté de ceux qui ont déclenché cette guerre inutile et stérile. Cette Apocalypse qui détruit les jeunesses, les hommes de demain de tous les belligérants. L'inutilité de ces morts me dégoûte. Tout ça parce qu'un Archiduc a été assassiné par des hommes qui ne voulaient que la liberté pour leur peuple et leur pays. Au moins, les Français, les Anglais ainsi que leurs alliés ont-ils le réconfort d'être du côté des Justes. Ils se battent pour protéger leur pays, leurs familles. Nous sommes les Agresseurs qui veulent les priver de leur liberté. Ne pouvions-nous pas laisser les Autrichiens et les Serbes régler leurs problèmes entre eux ? Quelle importance pour le paysan Bavarois ou Normand que ce petit bout de Serbie soit autrichienne ou indépendante ?
J'ai été pris d'une terrible envie d'abattre les gardes pour permettre aux prisonniers de fuir. Je me suis retenu. Cela n'aurait servi à rien. Ils n'auraient pas fait dix mètres avant d'être repris et j'aurais été exécuté pour haute trahison.
J'ai pris ma décision. Je comptais faire une carrière militaire mais j'y renonce. J'en ai trop vu. La barbarie de cette guerre me révulse. Nous ne sommes que de la chair à canon pour nos états-majors bien au chaud et bien en sécurité à l'arrière. Qu'ils viennent donc passer un mois avec nous dans les tranchées, tous ces généraux. Les Von Zwehl, Von Schenck ou même les Joffre et autres Pétain. Nous verrons si au bout d'un mois à patauger dans la boue glacée et nauséabonde, à dormir au milieu des rats et à sursauter au moindre bruit, ils seront toujours aussi avides de faire le coup de feu. Dès que la guerre sera finie, si j'ai la chance d'y survivre, je démissionnerai. Je récupérerais ma liberté.
Je vous écris près de la piste de décollage. Les avions me fascinent. Quand je les voie évoluer dans les airs, aussi aisément qu'un oiseau, je ne peux m'empêcher d'envier leurs pilotes et de rêver que je suis là-haut, avec eux, loin de l'horreur quotidienne de la guerre. J'aimerais tant pouvoir m'envoler pour vous rejoindre. Enfant déjà, je rêvais que je parcourais les cieux librement.
Pour l'instant, je me contente de regarder les mécaniciens s'activer autour des appareils. A mon retour, je réaliserais ce rêve d'enfant. J'achèterais un avion, j'apprendrais à le piloter. Je l'utiliserais pour voyager dans le monde et explorer les espaces vierges que l'Homme n'a pas encore souillé. Je lui ai déjà choisi un nom : Arcadia.
Je ne vous ai pas encore remercié pour la photographie que vous m'avez envoyée. Notre fils est magnifique. Il représente l'espoir et l'avenir. Cette photo me réconforte grandement. Elle me rappelle pourquoi je dois me battre et vivre. Pour vous revoir. Pour connaitre notre fils. J'espère pouvoir rentrer bientôt. J'ai hâte de pouvoir vous serrer dans mes bras, ma tendre épouse, et d'embrasser enfin notre fils. Je me languis de vous, de notre belle contrée d'Heiligenstadt. Je commence à oublier le bleu de son ciel et de ses lacs. Le blanc de la neige qui coiffe ses montagnes, les verts multiples de ses vallées et de ses forêts. Ici, il n'existe plus que deux couleurs : le marron de la boue et le rouge sombre du sang. J'ai oublié aussi les parfums de la forêt, du feu de bois dans la cheminée, les senteurs si douces d'un matin d'été ou celles plus piquantes des matins d'hiver. Il n'y a plus que l'odeur de la mort.
Je ne vous enverrais pas cette lettre. Je vais la réécrire, retirant ce qui pourrait trop vous inquiéter ou froisser la censure. Celle-ci, je vous la remettrais moi-même. Je ne souhaite pas faire de vous une veuve et de notre fils un orphelin. Je ne prendrais pas le risque d'être exécuté pour haute trahison pour mes propos, vous couvrant de honte au passage. Je vous aime trop pour ça.
Durant le peu de sommeil que j'ai pu voler à la guerre, cette nuit, j'ai rêvé de vous et de notre fils. J'ai rêvé que je vous serrais dans mes bras, ma douce, et que je posais mes lèvres sur le front pur et innocent de notre enfant. Nous étions dans le parc de notre château. La scène était illuminée par un clair soleil de printemps. Dans ce rêve, sa peau délicate de nouveau-né était aussi douce que la votre. Est-ce bien le cas ? Je me souviens que mon père me racontait que je riais quand il m'embrassait quand j'étais enfant car sa moustache me chatouillait. Notre fils est encore trop jeune pour son premier rire. Je me demande toutefois si ma moustache le fera réagir un tant soit peu.
Quand je pense que je me moquais discrètement de mon père autrefois, lorsqu'il disait à quel point il tenait à Heiligenstadt, que c'était son Arcadie. Cette époque me parait si lointaine. Je comprends maintenant ce qu'il voulait dire. Ce petit coin d'Allemagne qui m'a vu naitre comme tant de mes ancêtres ainsi que notre fils est devenue mon Arcadie, désormais. Cela a vraiment des airs de paradis sur Terre pour moi qui suis dans l'Antichambre de l'Enfer.
Votre époux qui vous aime.
Capitaine Phantom F. Von Harlock.
Harlock reposa la lettre sur ses genoux, fixant la mer d'étoiles sans la voir. Impassible en apparence, en réalité, il était bouleversé par la détresse de son aïeul. C'était pourtant un homme courageux, ayant un grand sens du devoir. Le fait qu'il ait refusé de quitter ses hommes malgré sa blessure le prouvait. L'horreur de cette guerre dépassait l'imagination. Il regarda de nouveau la lettre. Etant donné qu'elle n'avait pas été écrite dans les tranchées, elle n'était pas tachée de boue ni de sang comme l'était la deuxième. Pourtant l'encre avait bavée à certains endroits. Il la leva pour l'examiner par transparence. Il y avait des tâches circulaires aux bords hachés. Des éclaboussures. Cela ressemblait à des gouttes. Il ne voyait pas Phantom s'installer sous la pluie pour écrire s'il pouvait l'éviter et, puisqu'il était à l'arrière quand il avait écrit cette lettre, il le pouvait. Perplexe, il réfléchit un instant. Serait-ce possible que cela soit des traces de larmes ? Vu leur disposition, c'était probable. Qui les avaient versées ? Phantom, en l'écrivant ? Ou son épouse, en la lisant ? Harlock soupira. Il n'aurait jamais la réponse à cette question. Mais si c'était Phantom, alors il devait vraiment être à bout. Harlock prit la quatrième lettre. Celle-ci avait deux parties distinctes. La première était destinée à l'épouse de Phantom et dans la deuxième, il s'adressait à son fils. Harlock sentit sa curiosité monter d'un cran. Qu'est-ce que son ancêtre pouvait-il avoir tellement envie de dire à son fils nouveau-né qu'il éprouve le besoin de le coucher par écrit ?
