Troisième séance :
-Puis-je vous dire un mot, Docteur Sullivan ?
Rose soupira. Elle détestait cette habitude exécrable qu'avait Chilton de venir l'entretenir de ses "problèmes capitaux" lorsqu'elle décidait de s'accorder un café, généralement aux alentours de dix heures. Et ces temps-ci, elle se sentait de plus en plus souvent irritée, surtout durant ses conversations avec le directeur.
-Allez-y, Docteur Chilton. Je vous écoute.
Elle prit une profonde inspiration. Rester calme. Elle l'avait été pendant 20 ans, elle pouvait bien l'être quelques minutes de plus. Même en voyant l'expression de joie mauvaise mêlée de mépris, inscrite sur le visage du directeur. Celui-ci reprit la parole en cachant ma sa jubilation.
-Nous avons trouvé cet objet dans la cellule du Docteur Lecter. Le reconnaissez-vous ?
C'était le cas. Rose n'aurait pas pu faire autrement que de reconnaître le petit carnet noir en tout point semblable à celui qu'elle avait dans la poche de sa blouse. Et celui que lui tendait Chilton contenait à coup sûr une partie des souvenirs de sa vingtième année, plus précisément, ceux consécutifs à l'enterrement de ses parents. Lecter l'avait gardé sans rien lui dire pendant trois mois. Qu'il ait réussi à le cacher si longtemps tenait du miracle.
Ne tenant pas à donner à son interlocuteur une raison de lui voler dans les plumes, elle se composa une expression de curiosité polie qui, elle le savait, ne manquerait pas d'agacer son irritant patron.
-Eh bien, cela ressemble fort à un carnet à dessin. Vous dites que vous l'avez trouvé dans la cellule du Docteur Lecter ?
-En effet. Ce… cahier ne vous semble pas familier ?
Chilton ressemblait à un vautour guettant un voyageur égaré sans eau dans le désert. Rose haussa les épaules en montrant un désintérêt total pour la question.
-Non. Mais si c'est aux miens que vous faites si subtilement allusion, je vous assure que celui-ci ne fait pas partie de ma collection. Lorsque j'en ai terminé un, je le range dans une petite boîte, et aucun ne me manquait, la dernière fois que j'ai vérifié, c'est-à-dire il y a une semaine.
L'expression dépitée sur directeur lui indiqua qu'elle n'avait pas eu la réaction qu'il attendait. Il avait dû espérer qu'elle se trahirait d'une manière ou d'une autre… Rose décida qu'il était temps de prendre congé.
-Bien. Si c'est là tout ce que vous aviez à me dire, Docteur Chilton, je vais retourner voir mes patients.
Et sans lui laisser le temps de réagir, elle tourna les talons et s'éloigna.
* * *
-Je ne pensais pas vous voir aujourd'hui, Rose.
-Votre cellule semble plus grande sans vos livres, Docteur Lecter.
Cette phrase avait franchi ses lèvres sans qu'elle puisse la retenir et elle tressaillit face à la perfidie de la remarque et du ton qu'elle avait employé. C'était la première fois aussi loin qu'elle pouvait se le rappeler qu'elle se laissait aller à un quelconque éclat émotionnel et étonnamment, c'était assez agréable. Lecter, lui, n'avait l'air ni surpris ni vexé.
-Vous m'en voulez.
-Je m'estime en droit de le faire. Pourquoi diable avez-vous gardé ce carnet ?
-Lorsque vous me l'avez laissé, vous n'aviez pas l'air de vouloir revenir le chercher.
-Trois mois ! Vous l'avez caché dans votre cellule pendant trois mois ! Vous teniez à ce que Chilton le trouve, c'est cela ?
Rose dû prendre sur elle pour conserver son sang froid, sous l'œil amusé de Lecter.
-Que ressentez-vous, Rose, à l'idée que le Docteur Chilton a ouvert votre carnet et fouillé dans vos souvenirs ? Dans vos pensées enfouies ? Même si vous avez nié, il sait que cet objet vous appartient et croyez-moi, il ne s'est pas senti coupable de jouer les voyeurs.
Cette fois-ci, il fallut que Rose ferme les yeux et inspire profondément pour réfréner l'émotion inconnue qui menaçait de la submerger et retenir le cri rauque qui ne demandait qu'à s'extirper de sa gorge.
-Etes-vous en colère, Rose ?
La phrase de trop. Sans trop savoir comment, Rose se retrouva debout à une dizaine de centimètres de la vitre, les ongles de la mains gauche enfoncés dans sa paume jusqu'au sang, sa main droite enserrant son stylo comme s'il s'agissait d'une arme… et le regard plongé dans celui de Lecter qui se tenait à la même distance de son côté. Il était franchement moqueur à présent et cela lui fit l'effet d'une douche froide. Reprenant son calme presque instantanément et sentant son visage chauffer légèrement, elle recula prudemment et se rassit sa la chaise qui faisait face à la cellule.
-Avez-vous déjà ressenti une telle colère, Rose ?
-Non. Peut-être. Je ne sais pas, je ne me souviens pas. C'était ce que vous vouliez, Docteur ? Me rendre furieuse ?
La voix de Rose était lasse, mais Lecter n'y prêta pas attention.
-Votre fureur n'était pas dirigée contre moi ou contre le Docteur Chilton. Vous en voulez au monde entier. Vous haïssez le monde entier, vous le méprisez. Mais pour l'instant, vous ne le réalisez pas encore. Je pense que le moment est venu pour vous de savoir ce qui est arrivé lorsque vous étiez enfant.
-Ce qui signifie ?
-Vous savez comme moi que le thiopental sodique mélangé à d'autres narcotiques peut libérer des souvenirs refoulés. Vous connaissez les dosages et vous avez sûrement assisté à son utilisation.
-Je vois.
-Oui… La prochaine fois, racontez-moi ce que vous avez vu.
Comprenant que l'entretien était terminé, Rose ramassa le carnet qu'elle avait laissé tomber lors de son éclat de fureur puis quitta le sous-sol.
