Partie Quatre

Cela faisait exactement deux jours depuis sa gueule de bois, mais alors que Sam se traînait sur le sol détrempé de G8K-139 elle sentait les derniers vestiges coller confusément à son esprit. Non pas qu'elle était inapte pour la mission, mais sa tête était encore douloureuse, sa bouche cotonneuse et son estomac se révulsait devant la nourriture. Elle leva les yeux, regardant le Colonel marcher à grands pas devant elle à travers le terrain stérile vers leur objectif rocheux, sa désapprobation silencieuse ne s'étant pas adoucie d'un pouce depuis le glacial passage de savon qu'elle avait reçu le matin précédent.

Elle grimaça à ce souvenir, pas tant de la sévérité de O'Neill mais à sa propre mortification. Et avec le Général Hammond qui était là aussi ! Elle s'étonnait de sa capacité à faire des actes spontanés de comportement stupide. Qu'est-ce qui lui avait pris de boire jusqu'à l'inconscience la nuit avant une mission ? Eh bien, elle en connaissait la réponse, mais un petit apitoiement était à peine une excuse pour agir comme un enfant qui était entré par effraction dans la réserve d'alcool de son père. A son âge, c'était plus que stupide de boire ainsi – c'était carrément embarrassant. Un petit grognement d'échappa de ses lèvres alors qu'elle se rappelait la façon dont le Colonel l'avait regardée après leur conversation guindée et déplaisante sur le balcon. Il ne lui avait pas dit un autre mot de toute la soirée, mais on aurait dit que ses yeux étaient toujours fixés dans sa direction et que plus elle s'enivrait plus grand était le mépris qui s'étalait sur son visage. Que diable devait-il penser d'elle ?

« Vous allez bien ? » La voix à son côté appartenait à Daniel, et elle lui fit un sourire contrit.

« Je me sens comme une idiote, » admit-elle, jetant un coup d'œil las vers le Colonel. « C'était si stupide ! »

Daniel haussa les épaules. « Même vous, vous pouvez vous permettre d'être stupide de temps en temps, » lui assura-t-il.

Mais Sam roula ses yeux. « Dites cela au Colonel, » dit-elle amèrement.

« Humph, » fut la seule réponse qu'elle obtint et ils pataugèrent ensemble en silence pendant un moment. Le terrain qui les entourait était plat et monotone. Un vent pénétrant, glacial balaya le paysage stérile, faisant filer plus rapidement les nuages et clignoter le soleil. Cela ressemblait au printemps, pensa Sam distraitement. C'était une de ces choses les plus étranges des voyages à travers la porte, vous pouviez quitter la maison au milieu de l'été, passer le jour dans les profondeurs de l'hiver et retourner à la maison pour passer une longue soirée d'été. Etrange.

« Vous savez, » reprit Daniel, toujours calme et introspectif, « ne pensez-vous pas que Jack devrait être un peu… Je ne sais pas, plus heureux ? »

Sam fronça les sourcils, se demandant où la conversation allait mener. « Pourquoi ? » demanda-t-elle avec répugnance.

« Eh bien, » réfléchit Daniel, « il a Natasha Green vers qui rentrer le soir, pour commencer. Vous ne pensez pas que cela devrait le rendre… plus heureux ? Plus détendu ? »

Ne voulant vraiment pas s'étendre sur ce que Jack avait pu faire chez lui, avec Natasha Green, ce qui pourrait le détendre, Sam dit simplement, « Je n'y avais pas pensé. »

« Je veux dire, c'est peut-être, » continua Daniel, apparemment inconscient de son manque d'intérêt, « le contraire, on dirait même qu'il est plus à cran qu'à l'accoutumée. La façon dont il vous a engueulée hier pour avoir eu une petite gueule de bois était… »

« Justifiée, » finit-elle pour lui, jetant un œil sur son visage surpris. « Je n'avais pas une petite gueule de bois, Daniel. Il avait raison – je n'étais pas en état pour la mission. » Elle secoua de nouveau la tête, délogeant une autre douleur confuse. « J'ai été une idiote. J'aurais fait la même chose dans la position du Colonel. »

« Ouais, mais allez, » objecta Daniel, sa voix montant un peu lorsqu'il saisit le début d'un débat, « vous êtes amis ! Et ce n'est pas comme si vous aviez l'habitude de faire quelque chose de ce genre. En fait, je n'ai pas souvenir que vous ayez fait quelque chose qui soit, ne serait-ce que de loin, déraisonnable. »

Sam fronça les sourcils à cette image d'elle-même. C'était, elle devait l'admettre, vrai. Au moins, c'est ainsi que cela apparaissait. Mais Daniel n'avait aucune idée que ses pensées étaient ô combien déraisonnables, à quel point elle avait été déraisonnable cette nuit-là à sa fête d'anniversaire. Il n'avait aucune idée. Mais O'Neill si. Il savait tout cela et le froid mépris sur son visage chaque fois qu'il la regardait lui disait tout ce qu'elle avait besoin de savoir. « Le Colonel et moi ne sommes pas amis, Daniel, » souligna-t-elle à voix basse et calmement. Plus calmement qu'elle ne se sentait. « Cela n'est pas possible, étant donné nos grades respectifs. Nous sommes collègues. Il est mon supérieur et ainsi a un devoir de discip… »

« Ce sont juste des… conneries ! » dit Daniel en riant.

« Chuuut ! » siffla Sam, craignant que O'Neill entende leur conversation. « Daniel… vous ne comprenez pas. »

Il secouait la tête maintenant, avançant d'un pas lourd et faisant de son mieux pour éviter le pire du sol détrempé. « Je ne comprends peut-être pas ce que c'est que d'être 'militaire', » dit-il avec un soupir résigné, « mais je sais reconnaître l'amitié quand je la vois. »

Sam resta silencieuse. Daniel avait raison, bien sûr. Ils avaient été amis, en quelque sorte. Pas le genre d'amis qui traînaient ensemble ou discutaient autour d'une bière. Leur amitié avait été de celle qui était particulièrement réservée, toute aussi limitée par le règlement qu tout autre aspect de leur relation. Ils avaient été le genre d'amis qui auraient volontiers donné leur vie pour l'autre, mais qui ne pouvaient pas sortir et partager une pizza au cas où cet acte simple aurait pu être mal interprété. Etranges amis. Mais maintenant, elle avait peur que même cela était fini. Sa jalousie égoïste envers Tasha l'avait conduite à en dire trop, à dire ce qui aurait dû rester inexprimé. 'Je ne veux pas être votre amie. Je ne l'ai jamais voulu.'

O'Neill avait eu l'air choqué, et elle n'avait pas été surprise. Il savait, après tout, ce qu'elle voulait – ce qu'elle voulait être pour lui. Et il savait à quel point c'était une erreur, doublement une erreur maintenant qu'il sortait avec quelqu'un d'autre. A quoi avait-elle pensé ? Je ne veux pas être votre amie, je veux être votre amante. Oh, je vous en prie ! Stupide, stupide femme… Elle secoua la tête, l'humiliation la balayant à nouveau. Elle ne boirait plus jamais de sa vie entière. Ne jamais perdre son contrôle. Jamais. Plus jamais.

« Carter ? » Le ton froid du Colonel lui fit brusquement redresser la tête d'un air coupable, le visage encore rouge de ses souvenirs embarrassants. Mais sa rougeur disparut rapidement quand elle vit le regard distant dans ses yeux alors que son regard passa brièvement sur son visage avant de venir se poser sur un objet éloigné, quelque part. « Toujours avec nous, Carter ? »

« Oui, monsieur, » répondit-elle.

Il fit un bref signe de tête. « A quelle distance disiez-vous qu'était la moraine ? »

« Hum, à environ onze kilomètres de la Porte des étoiles, mon Colonel, » répondit-elle, sortant le relevé du MALP de sa poche. « Dix virgule huit, » confirma-t-elle. Et puis jetant un coup d'œil sur le paysage soudain lumineux, elle dit, « Bien que je pense que cela ait pu être sous-estimé. »

O'Neill mit ses lunettes de soleil sur ses yeux et se tourna pour lui faire face, à présent caché derrière les verres sombres. « Vous pensez ? » répondit-il, le ton acéré dans sa voix perceptible pour elle.

Sam détourna les yeux, inhabituellement incertaine près de lui. D'habitude, elle ne tolérait pas ce genre de sarcasme, mais aujourd'hui son comportement répréhensible à la soirée de Daniel rongeait sa confiance en soi. « Je suis désolée, monsieur, » marmonna-t-elle, baissant le regard sur le rapport et essayant comprendre son erreur. « On dirait que… oui, on dirait que nous avons peut-être confondu cela avec le début de la vallée glaciaire, alors qu'en fait… »

« Nous, Major ? » interrompit O'Neill. « Nous avons peut-être confondu cela ? »

Sam leva les yeux. « Eh bien, je… » bredouilla-t-elle.

« Ouais, » répliqua-t-il sèchement. « Vous. Alors, qu'elle est l'estimation révisée ? »

Sam baissa à nouveau les yeux sur le rapport, son sentiment de culpabilité commençant à s'atténuer sous un sentiment grossissant de colère. Devait-il vraiment être un tel salaud ? « Je dirais vingt, monsieur, » lui dit-elle, levant la tête, le menton agressif.

« Vingt, » répéta-t-il, sa bouche étirée en une ligne fine d'irritation. « Eh bien, cela nous prendra douze heures de plus sur notre horaire. »

« Oui, monsieur, » acquiesça-t-elle.

Teal'c, qui observait la discussion en silence jusqu'à cet instant, choisit de parler. « O'Neill, » commença-t-il, « je retournerai à la Porte des étoiles et transmettrai les nouvelles de notre délai au Général Hammond. »

Le Colonel hocha la tête, se tournant vers Teal'c. « Eh bien, nous devons l'en informer, » acquiesça-t-il, « mais il faudra deux heures pour l'aller et deux heures pour le retour. Vous ne serez pas de retour avant qu'il fasse sombre. »

« Je ne suis pas fatigué, » lui assura Teal'c.

« J'apprécie l'offre, » répondit O'Neill, lui donnant une tape sur le dos dans un geste de bonhomie forcée. « Mais en vérité, pourquoi devriez-vous y aller ? Ce n'est pas votre faute si nous avons sous-estimé la durée de la mission, n'est-ce pas Major ? »

Les muscles de Sam se raidissaient lentement, tendus par la colère et la douleur. « Non monsieur, ce n'est pas sa faute. »

Le colonel hocha la tête. « Carter, retournez à la Porte. Dites à Hammond que nous aurons besoin de quarante huit heures, puis revenez nous retrouver. Nous marcherons deux autres heures puis dresserons le camp. »

Sa mâchoire se referma sur sa colère, empêchant une réponse alors qu'elle le fixait simplement, incrédule. Ses yeux étaient toujours cachés sous ses lunettes sombres alors qu'il la regardait impassiblement. Il lui avait ordonné une marche de huit kilomètres qui durerait bien jusqu'à la nuit. Alors c'était ça sa punition ? C'était sa punition pour avoir laissé ses sentiments avoir le meilleur d'elle-même. Fils de pute.

« Jack, vous plaisantez ! » s'exclama Daniel pendant que l'esprit de Sam s'emballait. « Vous ne pouvez lui faire faire ça. »

« Restez en dehors de ça, Daniel, » fit brusquement O'Neill, en se détournant.

« Ah. Non, je ne pense pas, » objecta Daniel. « Simplement parce que Sam a un peu bu l'autre nuit ne vous donne pas le droit… »

Sam pouvait voir le dos de O'Neill se raidir de colère et décida d'intervenir. « Daniel, ce n'est rien, » lui dit-elle, plaçant une main sur son bras. « Ce n'est pas si loin. Ca ira. »

« Non, » objecta Daniel, « ce n'est pas bien. Jack – vous êtes un salaud. Simplement parce que… »

« Daniel, fermez-la, » claqua Jack, se retournant. « Ceci n'a rien à voir avec l'autre nuit. Carter a merdé, c'est son travail de réparer l'erreur. Fin de l'histoire. » Son regard se tourna avec froideur vers elle. « Encore là ? »

Sam sentit la colère passer sur son visage et espéra qu'il la vit. « En route, monsieur, » répondit-elle d'un ton glacial. Et puis, doucement elle murmura à Daniel, « Gardez-moi à dîner. »

« Ouais, » répondit Daniel, jetant un coup d'œil dégoûté vers Jack. « Nous n'irons pas très loin d'ici, » promit-il, « même si je dois fouler ma propre cheville pour l'arrêter. »

Souriant faiblement à cette image, Sam lui serra doucement le bras et refit le chemin inverse, acceptant sa punition comme un bon petit soldat. C'était comme d'être au camp d'entraînement ! Il y avait un avantage cependant, décida-t-elle alors qu'elle marchait péniblement vers la Porte. Elle commençait à penser que Tasha Greene pouvait le garder.

ooo

Jack pouvait sentir les yeux désapprobateur de Daniel dans son dos et, à son côté, le silence de Teal'c semblait tout aussi froid. Non pas que c'était toujours facile de deviner avec Teal'c, mais quelque part Jack savait. Soit cela soit il avait mauvaise conscience.

Mauvaise conscience ? Essayez plutôt un marteau piqueur sur une noix. Que diable faisait-il, envoyer Carter toute seule comme s'il était un sergent instructeur coincé ? Bon Dieu, n'avait-il pas plus de respect de lui-même ? Apparemment non. Apparemment sa colère était aussi brutale que jamais, sa langue aussi acérée. C'était facile de se détester en des jours comme celui-là.

« Okay, ça suffit. On s'arrête là. » L'indignation de Daniel avait fait une brèche vers la surface. Jack fut surpris qu'elle eût tenu si longtemps.

Se tournant lentement, Jack observa son ami avec soin, saisit ses yeux furieux qui lançaient des éclairs et sa détermination inflexible. Les nuages avaient recouverts le ciel et derrière eux la lumière du soleil commençait à décliner en crépuscule. Mais Jack garda néanmoins ses lunettes de soleil, se cachant de la colère de ses amis. « Ca me semble aussi bien qu'un autre endroit, » acquiesça Jack enfin.

Daniel acquiesça à peine à ses mots et s'attaqua à dresser le camp. Teal'c alla l'aider, dédiant à O'Neill un simple coup d'œil cinglant alors qu'il le dépassait. Jack resta ferme, sa fierté refusant de leur laisser voir ses remords. Lâchant son sac par terre, il sortit la petite tente qu'ils partageraient pendant la nuit, tandis qu'au-dessus de lui un grondement distant de tonnerre vibra à travers le ciel. Levant les yeux il vit les jaunes et les bleus meurtris du front de l'orage bas sur l'horizon – on aurait dit qu'il était au-dessus de la Porte des étoiles. Merde. Merde, merde, merde.

« On dirait que Sam va se faire tremper, » remarqua Daniel d'un ton acide.

Jack ne dit rien, se sentant horrible. Brusquement il se leva et traversa les quelques mètres du camp avant de prendre sa radio. « Carter, répondez. »

Il y eut grésillement de statique et puis, « Carter au rapport, monsieur. »

« Votre situation, Major. »

« A environ quarante cinq minutes de la porte, monsieur, » vint la réponse sèche. « Rien à signaler. »

Jack grimaça à son ton et dit, « Vous avez de la pluie là-bas, Carter ? »

Un sifflement de statique craqua dans la radio en même temps qu'un autre claquement de tonnerre. « … orage…, » fut tout ce qu'il entendit.

« Répétez, Carter. »

« Orage, monsieur, » répéta-t-elle et il aurait pu jurer qu'il pouvait entendre les gouttes de pluie crépiter sur son paquetage alors qu'elle parlait.

Jack resta silencieux, souhaitant simplement avoir le cran de faire des excuses. Mais les supérieurs ne faisaient pas d'excuse à leurs subordonnés. C'était le genre de chose que des amis faisaient. Et, comme elle le lui avait bien fait comprendre, elle n'était pas son amie. Ne l'avait jamais été, ne voulait jamais l'être. Il se racla la gorge et appuya de nouveau sur le bouton de sa radio. « Carter, quand vous arriverez à la Porte vous pourriez aussi bien rentrer. »

Il y eut un long silence alors qu'il attendait sa réponse. Quand elle vint sa voix tremblait avec une sorte d'émotion réprimée. Il aurait parié la fureur. « Monsieur, me renvoyez-vous de cette mission ? »

Quoi ? Non ! « Négatif, Carter, » lui assura-t-il. « Je pensais juste que vous voudriez vous sécher. »

Une autre pause avant un autre crépitement de statique. « Je préférerais terminer cette mission, monsieur. »

Bien sûr. A quoi pensait-il ? « Compris, Major, » répondit-il, la culpabilité lui tordant douloureusement l'estomac comme il réalisait qu'elle avait encore trois heures et demi de marche devant elle. « Rapport toutes les trente minutes. »

« Bien monsieur. Carter, terminé. »

Jack ne bougea pas pendant un long moment, fixant juste l'horizon qui s'assombrissait. Ceci était probablement la décision la moins professionnelle qu'il avait prise de toute sa carrière. Il l'avait envoyée en arrière – seule – pas à cause de la nécessité, pas même à cause d'une quelconque nécessité militaire de prouver son autorité et d'enseigner à un membre indiscipliné de l'équipe une leçon. Non, il l'avait renvoyée en arrière parce que son rejet final l'avait blessé si profondément qu'il ne pouvait le supporter et il l'avait punie pour cela. Il n'avait pas réalisé combien son amitié lui était devenue essentielle jusqu'à ce que ses mots sur le balcon de Daniel l'anéantissent, et maintenant il s'en prenait à elle de la pire des façons, et la moins professionnelle. Quelle sorte d'homme était-il, pour la traiter ainsi ? Pour traiter quiconque ainsi ? Il secoua la tête. Et ceci, réalisa-t-il, était justement la raison pour laquelle le règlement de non fraternisation existait – pour empêcher l'émotion de submerger la raison et d'empêcher cette sorte d'irrationnelle, vindicative… Dieu, si quoi que ce soit lui arrivait à cause de son acte stupide et méchant d'adolescent, il ne pourrait jamais vivre avec lui-même. Et il ne voudrait même pas essayer.

ooo

Le temps que Carter voie la petite danse de la flamme dans l'obscurité, elle était sur le point de tomber. Cela lui avait pris plus de cinq heures pour revenir de la porte alors que la pluie torrentielle avait transformé le terrain en un bourbier qui aspirait ses pieds et ralentissait sa progression, la forçant presque à ramper, littéralement, à certains endroits. Mais elle avait enduré, sa fierté et sa détermination à ne pas être battues la forçant à avancer, un pas après l'autre, jusqu'à ce qu'elle voie le feu et sache qu'elle était proche.

Elle vit un mouvement près de la flamme. Une silhouette faisait nerveusement les cent pas, tandis que derrière les flammes elle vit les formes recroquevillées des deux autres. La silhouette s'arrêta brusquement et à cet instant sa radio craqua. « Carter, où êtes-vous ? »

Elle perçut l'inquiétude derrière son extérieur dur et pendant un instant sa colère s'atténua. Mais seulement un instant. « A environ deux cents mètres, monsieur, » répondit-elle avec lassitude, ses pieds et jambes douloureux faisant des merveilles pour raffermir sa colère.

La silhouette devant le feu recommença à bouger. « Bien reçu, Carter, » dit-il à la radio. « Daniel a préparé un grand bol de… quelque chose pour vous. J'espère que vous avez faim. »

Oh, alors maintenant il allait faire des plaisanteries ? Tu peux toujours rêver ! « Merci, monsieur. Carter, terminé. » Elle relâcha le bouton et éteignit ce sacré machin, concentrant son attention sur ses pieds et essayant d'éviter de les emmêler dans la flore rabougrie qui semblait exister dans l'unique but de la faire trébucher et de l'envoyer dans la boue.

Aussi cela fut une totale surprise quand elle fut face à face avec un grand, solide Jaffa. « Jésus ! » sursauta-t-elle.

« Major Carter, » gronda Teal'c. « Puis-je vous aider avec votre paquetage ? »

Elle grimaça, lançant par-dessus son épaule un coup d'œil vers le camp à pas plus de cent mètres maintenant. « J'y arriverai, » lui assura-t-elle, ressentant une fierté perverse à terminer le parcours seule.

Teal'c sembla comprendre car il n'insista pas alors qu'il se mettait à son côté. « Vous semblez lasse, » observa-t-il. « Et… couverte de boue. »

Baissant les yeux, Sam grimaça. Couverte de boue était probablement en dessous de la vérité. « Heureusement que j'ai empaqueté d'autres vêtements, » acquiesça-t-elle. « c'est un bourbier là-bas. J'espère que cela sèchera avant notre retour. »

« En effet. »

Daniel se leva lorsqu'elle entra dans le cercle de la lueur du feu, un chaud sourire sur son visage. « Hey, Sam, » dit-il, venant vers elle et l'aidant enlever son paquetage. « Dieu, vous semblez fatiguée. »

Elle lui fit juste un sourire et soupira de soulagement lorsque le poids de son paquetage fut enlevé de son dos. « Oh, ça fait du bien, » souffla-t-elle, faisant jouer les muscles de ses épaules.

Le Colonel avait cessé son arpentage et s'était assis de l'autre côté du feu, la regardant silencieusement. Elle lui jeta un coup d'œil et fit un signe de tête bref, superficiel, avant de retourner son attention vers Daniel. « Alors, qu'avez-vous cuisiné ? »

« Ne me demandez pas, » répondit-il, lui tendant un grand bol fumant. « C'est du poulet… je crois. »

« Vous croyez ? » demanda-t-elle, se laissant tomber avec lassitude sur le sol, insouciante de la boue qui recouvrait ses vêtements, et leva sa fourchette pour renifler le repas.

Daniel haussa les épaules. « Ca devrait être du poulet mais ça ressemble à des macaroni au fromage. »

Sam lui sourit et prit un morceau. C'était chaud et bourratif, ce qui était tout ce qu'elle demandait. Elle avait une faim de loup et mangea sans s'arrêter jusqu'à ce que le bol soit vide, et elle regarda autour d'elle pour davantage.

« Tenez, » dit une voix à l'opposé d'elle. « Attrapez. »

Juste à temps, Sam leva la main pour saisir une barre de chocolat que O'Neill avait lancée dans sa direction. Un Mars. Ses préférés. Elle fronça les sourcils, son geste amical ne s'accordant pas facilement avec sa colère. « Merci, » dit-elle après un moment.

Le colonel hocha à nouveau la tête. « Alors, » dit-il d'une voix qui n'était que l'ombre de ses habituelles plaisanteries amicales. « Qu'a dit Hammond ? »

Sam sourit pour elle-même. « Que nous avions quarante huit heures, monsieur. »

« C'est tout ? »

Elle haussa les épaules et lentement ouvrit son Mars. « Il a aussi dit, et je cite, monsieur, 'A quoi diable joue le Colonel O'Neill de vous envoyer toute seule, Major ?' »

Le visage de O'Neill devint impassible. « Je vois. »

Sam haussa les épaules. « J'ai bien peur de ne pas avoir eu de réponse à lui donner, mon Colonel. »

A son côté elle entendit Daniel s'étrangler de rire, et jetant un regard vers lui ils échangèrent un sourire. « J'attends avec impatience le débriefing, » murmura Daniel.

Sam gloussa un peu, la fatigue et l'ambivalence de ses émotions submergeant son sens habituel de la bienséance alors qu'elle prenait une autre bouchée de Mars. Mais son rire mourut lorsqu'elle entendit O'Neill se mettre debout. « Je vais aller vérifier le périmètre, » marmonna-t-il, avant de sortir à grands pas du cercle de lumière et de disparaître dans l'obscurité implacable. Sam le regarda s'éloigner, brusquement frappée par une vague de tristesse lasse. Etait-ce ainsi que cela allait être à partir de maintenant ? Toute la chaleur partie, leur amitié soufflée comme des cendres froides par le vent ? La confiserie colla dans sa gorge alors qu'elle essayait de l'avaler et elle ferma les yeux, pressant une main dessus.

La main chaude de Daniel vint se poser sur son épaule. « Hé, » dit-il avec douceur. « Pourquoi ne prendriez-vous pas un peu de repos ? »

Elle hocha la tête et retira sa main de son visage. « J'ai besoin de me changer, » dit-elle, baissant les yeux sur ses vêtements tout crottés. « Verriez-vous un inconvénient si je prends la tente un petit moment ? »

« Allez-y, » lui dit-il, ses yeux s'égarant vers l'obscurité. Sam suivit son regard, mais ne pouvait rien voir au-delà de la lumière du feu de bois. Avec un lourd soupir, elle tira son paquetage dans la tente et commença de se changer. Quand elle fut aussi propre qu'elle pouvait l'être, elle refit son paquetage et le remit à l'extérieur.

« J'ai fini, » cria-t-elle doucement.

Daniel se tourna avec un signe de tête distrait. « Bonne nuit, Sam, » dit-il alors qu'elle se glissait dans son sac de couchage et s'y pelotonnait.

« 'Nuit, » murmura-t-elle en réponse, fermant les yeux et espérant que le sommeil l'emmènerait en un lieu silencieux et sans rêve. Un endroit sans colère, culpabilité, ou perte…

ooo

Sam ne savait pas combien de temps elle avait dormi quand quelque chose la réveilla. Elle ouvrit les yeux dans l'obscurité, tendant automatiquement les oreilles pour entendre quoi que ce soit qui l'avait réveillée. A l'intérieur de la tente elle entendit la respiration lente et régulière de Teal'c et sut qu'il dormait ou méditait. Mais ce n'était pas Teal'c qui l'avait réveillée. Ses muscles étaient tendus par cette étrange sorte de malaise qui agrippait le corps quand il était brusquement tiré du sommeil, chargé d'un instinct atavique préparant le corps à la fuite ou au combat. Et alors qu'elle tendait l'oreille elle l'entendit à nouveau, le doux bruit des bottes passant près de la tente.

Sam ouvrit les yeux et à travers le rabat ouvert de la tente, elle vit les petites flammes du feu mourant danser dans l'obscurité. Daniel assis tout près, visible uniquement de profil pour elle lorsqu'il levai brusquement les yeux quand les bruits de pas ralentirent. « Je commençais à penser que vous n'alliez pas revenir, » dit doucement Daniel.

Il n'y eut pas de réponse, mais Sam vit le Colonel entrer lentement dans le cercle décroissant de la lumière du feu et se laisser tomber au sol de l'autre côté du feu, son visage à moitié caché et à moitié éclairé par les flammes. Il ne dit rien, il fixa juste le feu.

« Où étiez-vous ? » demanda Daniel, sa voix entremêlée d'une patience sincère qu'elle n'avait pas l'habitude d'entendre. Mais elle sourit à sa question naïve. Il n'y avait aucune chance que Jack…

« J'ai juste marché. »

Oh.

Daniel prit une profonde aspiration et la laissa sortir en un long et lent soupir. « Alors, vous voulez me dire ce qu'il y a ? » demanda-t-il.

Jack resta silencieux mais elle pouvait voir les émotions douloureuses danser sur son visage, comme s'il cherchait les mots justes pour s'exprimer. Cela la surprit. Après un long moment de silence, il dit doucement, « Carter me déteste. »

Sam sentit sa respiration s'arrêter dans sa poitrine, ses mots l'étourdissant là où elle était allongée et observait silencieusement. Carter me déteste ?

« Euh, » grogna Daniel, changeant légèrement de position pour se servir son café omniprésent. « Eh bien, après aujourd'hui, il se pourrait bien. Pendant un temps. »

Jack secoua la tête, ses yeux apparemment captivés par les flammes dansantes. « Non. Pas seulement aujourd'hui. »

« C'est ridicule, » répondit Daniel en prenant une gorgée. « Pourquoi pensez-vous cela ? Sam…, » il fronça les sourcils vers son mug en fer blanc, « Sam tient… à nous tous. »

Jack ne répondit pas, ses yeux sombres cachés sous la visière de sa casquette. Perdu profondément dans sa réflexion, il ramassa un bâton et commença à tisonner la braise, provoquant des étincelles qui volèrent haut dans le ciel de la nuit avant que leur feu ne meure. « Est-ce que Teal'c vous a jamais parlé de ce qui s'est passé au test Zay'tarc ? » demanda-t-il alors, stupéfiant Sam pour la seconde fois de la soirée.

Daniel fut affecté de manière similaire, son café s'arrêtant net à mi-chemin de sa bouche. « Ah, » essaya-t-il de masquer, avant d'ajouter plus calmement, « en fait, oui. »

Jack hocha la tête comme s'il n'était pas du tout surpris. « Il vous a dit ce que j'ai dit ? »

« Oui. »

« Et ce que Carter a dit ? »

Le cœur de Sam battait la chamade, ses muscles presque pris de crampes par l'effort de rester si calme et pourtant elle ne voulait pas bouger. Le test Zay'tarc ? Il parlait du test Zay'tarc ? Il ne l'avait jamais mentionné à elle, ne serait-ce qu'une fois, depuis tous ces mois qui avaient suivi. Pas une fois. Jamais.

« Ah, ce que Sam a dit ? » répéta Daniel, sa tasse à café terminant son voyage jusqu'à ses lèvres. « Non. Pas vraiment. »

Jack hocha à nouveau la tête, puis, récitant les mots comme s'ils étaient anciens et familiers, il dit, « 'A cet instant j'ai compris pourquoi il ne me laisserait pas – c'était terrifiant'. »

Daniel fronça les sourcils et avala son café. « Assez intense. »

« Ca l'était, » acquiesça Jack. « Et puis, quand ce fut terminé, vous savez ce qu'elle a dit d'autre ? »

« Non.

« 'Monsieur, rien de ceci ne doit sortir de cette pièce.' » Jack leva enfin la tête, ses yeux reflétant la lumière du feu alors qu'il regardait Daniel. « Elle n'aurait pas pu sortir de là plus vite. »

Il avait raison bien sûr, elle ne pouvait pas. Arriver si près de tout ce qu'elle avait passé si longtemps à cacher avait été une torture, son désir d'un instant de bien-être sincère et partagé avait été si violent qu'il avait été douloureux. Et puis Jack avait mentionné Martouf et toute cette affaire s'était transformée en chaos…

« Peut-être qu'elle était embarrassée ? » suggéra Daniel calmement.

Un haussement d'épaule mental passa sur le visage de Jack. « C'est ce que je me suis dit, » répondit-il. « Je me disais que nous étions toujours okay. J'ai essayé de me dire…, » sa voix s'effrita un peu et il s'éclaircit la gorge. « J'ai essayé de me dire que nous étions amis. Par-dessus tout cela, que nous étions toujours amis. »

Son cœur se serra étroitement, douloureusement alors qu'elle sentait le désespoir dans sa voix résonner profondément au fond d'elle. Amis… ? Une lueur d'incompréhension dansait faiblement à l'arrière de son esprit. Amis… ?

« J'avais tort, » continua Jack avant que Daniel n'ait le temps de demander. « Oh, j'ai essayé, » ajouta-t-il amèrement, donnant des petits coups dans le feu avec le bâton qu'il tenait dans la main. « Je pensais que si nous pouvions juste parler… » Il secoua sa tête. « Deux fois j'ai suggéré de prendre un verre après le travail, une fois un repas. Deux fois… » Il soupira profondément et passa une main dans ses cheveux. « Deux fois je lui ai demandé de venir à mon chalet avec moi. Et chaque fois, chaque fois sans exception, elle a dit 'non'. »

L'esprit de Sam tournoyait maintenant. Non ? Eh bien elle avait dit non, mais pas parce qu'elle ne voulait pas. Pas parce qu'elle n'y tenait pas. Mon Dieu, était-ce cela qu'il avait pensé ?

« Vous aviez tort ? » interrogea Daniel. « Sur le fait d'être amis ? »

Jack acquiesça silencieusement, la main tenant le bâton tombant à son côté, immobile. « Je ne m'en étais pas rendu compte jusqu'à l'autre nuit, chez vous, » dit-il doucement. « Elle m'a dit que nous n'avions jamais été amis. Qu'elle n'avait jamais voulu que nous soyons amis. »

Daniel fronça les sourcils et Sam attendit avec impatience qu'il fasse remarquer à quel point ils avaient été proches, qu'elle n'avait pas pu vouloir dire… « Elle a dit cela aujourd'hui aussi, » dit-il doucement. « Que vous ne pourriez pas être amis à cause de vos grades. Je pensais que c'était des conneries, mais… »

« Elle a raison, » interrompit Jack. « Nous sommes collègues, pas amis. C'est ainsi que cela doit être, mais… » Il s'arrêta, son visage se froissant en un soupir. « Mais ça fait mal, Daniel. D'entendre cela d'elle. Même si je suis avec Tasha maintenant, ça fait quand même mal d'entendre ça. »

Le regard de Daniel était fixé sur Jack, la sympathie adoucissant son visage. « Alors c'est pourquoi vous avez agi comme un salaud aujourd'hui ? Parce qu'elle vous a blessé ? »

« Vraiment pas professionnel, hein ? » grommela Jack, lançant le bâton avec lequel il avait joué dans les flammes. « Dieu, » gémit-il, se redressant un peu, « Je suis impatient de rentrer. »

L'esprit de Sam était si préoccupé par la prise de conscience qu'il avait totalement mal interprété ses intentions qu'elle ne détecta pas le changement dans la conversation.

Elle n'arrivait pas à croire qu'il avait confondu ce qu'elle pensait à une expression de son désir d'avoir plus qu'une amitié avec un total rejet. Que son adhésion soigneuse aux règles avait été prise comme un manque d'intérêt. Comment diable pouvait-il se tromper à ce point ? Etait-elle vraiment une telle reine de glace qu'elle l'avait éloigné si totalement ? Qu'elle l'avait conduit dans les bras de Tasha Greene ?

« Alors, » dit Daniel, se voûtant un peu plus vers le feu, « les choses vont plutôt bien avec Tasha ? »

Sam sursauta à la question et pour la première fois depuis que leur conversation avait démarrée, elle ferma les yeux. Elle ne voulait pas voir Jack sourire à la pensée de Tasha et de savoir qu'elle avait pris, dans son cœur, la place qui avait autrefois était la sienne.

« Plutôt bien, » entendit-elle Jack dire et elle vit presque le petit sourire gêné sur ses lèvres. « C'est agréable d'être… désiré, vous voyez ? Ca fait un changement. »

« Oui, » acquiesça Daniel presque avec nostalgie. « C'est agréable d'être nécessaire. »

« Oui. Nécessaire. Désiré. » Il rit doucement. « Ca faisait longtemps. Je suis assez rouillé. »

« Ca ne semble pas déranger Tasha. »

« C'est une femme très tolérante, » acquiesça Jack. « Et patiente. Par certains côtés, elle me rappelle Sara. »

Sara. Sam commençait à se sentir mal alors que l'affreuse prise de conscience faisait jour en elle qu'elle avait peut-être raté le coche pour de bon, et pour rien sinon sa propre faute de femme stupide et coincée. Tasha lui rappelait Sara. Sa femme. La femme avec qui il avait passé dix ans de sa vie. Les implications étaient évidentes et terrifiantes – elle pouvait le perdre complètement et pour toujours. Et tout cela parce qu'elle avait été si attachée aux règlements qu'elle n'avait pas vu qu'il avait besoin de plus qu'un regard occasionnel et de rares sourires quand elle pensait que personne ne regardait. Elle avait tenu pour certaine son affection et n'avait rien donné pour l'entretenir ou l'assurer de ses propres sentiments. Il avait mis son cœur à nu et elle avait pris plaisir à le savourer, mais avait été trop effrayée pour donner quelque chose en retour. Etait-ce surprenant qu'il ait cherché consolation dans les bras de quelqu'un qui y prêtait attention ?

Elle ressentit un afflux de larmes serrer sa gorge et fut forcée de se détourner au cas où des larmes s'échapperaient de ses yeux étroitement fermés et de se trahir. Mais son mouvement devait les avoir distraits car après un autre très long silence, elle entendit Jack dire, « Allez dormir un peu Daniel. C'est mon tour de garde. »

Il y eut un bruissement alors que Daniel se levait. « 'Nuit, Jack, » dit-il doucement.

« Oui, 'nuit Daniel. Et merci. »

« Quand vous voulez, » vint la réponse, plus près maintenant que Daniel entrait dans la tente. Sam se retourna, lui tournant le dos et essaya d'étouffer les émotions qui montaient dans sa gorge et faisaient palpiter douloureusement son cœur.

Elle avait éloigné Jack. Et il pensait qu'elle le détestait, pensait même qu'elle ne voulait pas de son amitié. Oh Dieu. Elle ne supporterait pas qu'il ait si mauvaise opinion d'elle, elle ne supporterait pas qu'il ne sache pas à quel point elle avait tenu à lui et combien son affection silencieuse, non dite avait signifié pour elle.

Mais que pouvait-elle faire maintenant ? Il était avec Tasha Tasha le rendait heureux. C'était trop tard. C'était vraiment trop tard.

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