Silentium – Unbroken
Il était encore tôt ce matin-là, les soldats arrivaient petit à petit dans le quartier général, remplaçant ceux qui avaient été de garde la nuit et ne rêvaient que d'un bon lit afin de se reposer, enfin. Ceux-ci retenaient leurs bâillements, tentant de paraître le plus professionnel possible, faire bonne impression devant les hauts-gradés finissait toujours par payer au final. Cependant, les généraux n'étaient pas souvent présents la nuit, laissant ces pauvres bleus seuls. Prudence, qui logiquement faisait partie de ce groupe de soldats, avait malencontreusement été réquisitionnée afin de garder le bâtiment la nuit durant. Un soldat se présenta à elle, lui indiquant qu'il était temps de rentrer chez elle. Elle éprouvait cependant le besoin urgent de s'entraîner au tir, cela la démangeait depuis la veille au soir, comme si c'était vital, sa raison de vivre, sa respiration ; c'était difficile à expliquer. La jeune femme prit le soin de préparer les dossiers pour chaque membre de son équipe qui travaillerait sans elle aujourd'hui, puis elle se rendit à la salle de tir, son revolver toujours sur elle, dans son holster. De cette manière elle gagnait toujours du temps lorsqu'elle avait besoin de s'en servir. Elle n'était officiellement plus en service, l'accès au quartier général lui était ouvert à n'importe quelle heure du jour, en conséquence nul ne s'opposerait à sa présence dans la salle d'entraînement au tir. Les longs couloirs lui permettaient de penser, réfléchir à sa guise sur son chemin, or c'était ce qu'elle appréhendait le plus ; elle refusait d'y penser. Cela faisait deux semaines qu'elle avait coupé les ponts avec le führer, qu'elle avait déclaré son individualisme, en rejetant l'existence de cette femme. Pourtant, depuis ce jour-là, elle avait des sensations étranges, comme si Prudence s'effaçait pour laisser place à Riza Hawkeye. Cela paraissait fou, elle l'était sans doute. Elle refusait pourtant de perdre, surtout de perdre contre elle.
La jeune blonde n'était plus qu'à quelques mètres de la salle d'entraînement au tir, lorsqu'un coup de feu retentit ; tout de suite elle s'arrêta, pétrifiée. Une image avait traversé sa tête, celle d'un petit enfant tenant un pistolet, ses yeux rouges reflétaient toute la terreur du monde, il aurait souhaité n'importe quelle situation mais pas celle-ci. Il avait la peau brune et portait de longs tissus drapés autour de son corps, comme une toge, autour de lui il n'y avait que du sable. Un Ishbalite. Que faisait cette image dans son esprit ? Un autre coup de feu retentit quelques mètres plus loin, Prudence porta ses mains à sa tête, comme si la souffrance, la peur de ce petit garçon l'avaient atteinte. Ce dernier hésitait à tirer, il n'osait pas, il pensait que tenir le revolver suffisait à faire partir son assaillant ; d'ailleurs, qui était-ce ? Sans plus faire attention à la réalité, le troisième coup de feu se synchronisa avec celui qui tua le petit enfant qui lâcha l'arme et s'effondra sur le sol qui se tacha bientôt de sang. Le sang était rouge malgré sa peau brune. Qui avait tué cet être innocent ? Prudence aperçut le visage plein de regret et de tristesse de l'assassin, qui aurait souhaité ne pas avoir à en venir jusque là : elle-même. Enfin, Riza Hawkeye. Était-ce la guerre d'Ishbal ? Elle y avait participé ? Pourquoi donc ne s'en était-elle pas souvenue jusqu'à maintenant ? Ces souvenirs avaient-ils été cachés au plus profond de sa conscience, afin qu'elle ne s'en remémorât pas, qu'elle ne se sentît pas coupable ? Prudence ressentait un profond sentiment de culpabilité. Elle ne devrait pas, puisqu'elle n'avait jamais tué, c'était Hawkeye qui l'avait abattu. Toutefois, elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle l'avait abattu de ses propres mains, elle ne parvenait pas à se débarrasser de cette impression. Allait-on un jour la laisser en paix, lui faire oublier cette histoire ? Oublier ces horreurs lui parut pourtant impensable, c'était un moyen de ne pas effacer ses erreurs dans le but de ne pas recommencer. En fait, elle devenait folle, voilà qu'elle prenait sur elle la responsabilité des actes de cette morte.
Sans s'en rendre compte, Prudence avait toujours les mains portées sur son visage où des larmes coulaient, elle se tenait immobile dans le couloir désert ; tant mieux, elle n'aurait pas souhaité que quiconque assistât à cette scène. Brutalement, elle donna un coup de poing dans le mur et courut jusque dans les toilettes des femmes, désertes à cette heure-là et en raison du manque de personnel féminin. Elle s'appuya contre le lavabo en reprenant son souffle puis s'aspergea le visage d'eau froide, en espérant calmer ses esprits. Elle tourna le robinet afin d'arrêter l'écoulement de l'eau tout en se regardant dans la glace : en retrouvant ces souvenirs, était-elle elle-même devenue une tueuse ? Il lui semblait que ses yeux étaient devenus encore plus durs, plus froids comparé à cette nuit deux semaines plus tôt. Cette vision d'elle-même la dégoûta ; qui était-elle ? Qu'était-elle devenue ? Elle ne se reconnaissait plus, elle se sentait comme étrangère. Bien que dans les toilettes on ne pût entendre les coups de feu provenant de la salle de tir, ils continuaient de résonner dans sa tête ; la jeune femme découvrit d'autres images majeures de la vie de Riza Hawkeye : elle ressentit la chaleur qu'elle avait éprouvée quant au fait que Roy Mustang s'était tenu à ses côtés lors de l'enterrement de son père, son désespoir lorsqu'elle avait cru qu'il avait été mort, assassiné par Lust. Ce dernier souvenir la prit au dépourvu : la blonde eut l'impression que si cela se reproduisait, elle ne survivrait pas. Ses mains se crispèrent contre le lavabo, elle rejetait fermement tout lien établi entre la morte et elle-même. Elle était Prudence. Ses parents l'avaient nommée ainsi, en l'honneur de sa grand-mère qui était morte deux jours avant sa naissance. Elle avait vingt ans et toute la vie devant elle. C'était tout ce qu'il y avait à savoir.
Toutefois, une sorte de pulsion l'envahit : il fallait qu'elle se rende quelque part, comme si c'était la clef de l'énigme, qui la libérerait de ces souvenirs destructeurs. Il faisait encore nuit, il était environ six heures et demi, en outre son service était fini pour ce jour, elle était libérée de ses fonctions et était ainsi libre d'aller à cet endroit. Sans réfléchir, la jeune femme fila hors du quartier général de Central puis marcha d'un pas rapide vers sa destination, le cœur battant fort. Elle ne pouvait s'empêcher d'avoir un mauvais pressentiment, sans pouvoir mettre le doigt dessus. Ses pieds la guidaient tous seuls, elle ne réfléchissait pas au trajet emprunté, trop plongée dans ses pensées : de nouveaux sentiments naissaient en elle, une certaine nostalgie inondait son esprit. La militaire se sentit étrangère, de trop, comme si elle n'aurait jamais dû exister, que Prudence en elle-même n'avait jamais été. Elle se sentait idiote, elle avait attendu longtemps. Sans doute trop. Des larmes coulèrent sur ses joues, elle les essuya d'un geste vif sans se rendre compte qu'elle courait et ne marchait plus tout simplement. Qui était-elle ? Au fond, elle le savait, elle l'avait seulement nié depuis ce jour, depuis assurément trop longtemps. Il n'était certainement pas trop tard pour réparer les pots cassés, à présent qu'elle se souvenait. Elle n'était pas Prudence. C'était juste la personnalité qu'elle s'était bâtie en attendant de se rappeler. Elles n'étaient pas deux dans un même corps, elles étaient une seule et même personne. Riza Hawkeye et Prudence Armingston n'avaient rien de différent, elles étaient la même vie, le même être, la même âme, le même esprit. Prudence avait cru avoir été trompée par une entité divine alors que ce n'était pas du tout le cas. La jeune femme stoppa le pas puis regarda autour d'elle : ces bâtiments... Elle les connaissait. Il s'agissait là de son ancien quartier, où elle avait vécu presque deux ans avant sa mort. Une vague de nostalgie sans précédent l'envahit, elle se sentait pourtant sereine.
« Me revoilà. »
Un sourire se dessina sur son visage. Elle se sentait heureuse, on lui avait accordé une nouvelle chance et pour rien au monde elle ne la gâcherait. Pourquoi était-elle de retour ? Elle n'en savait rien. Avait-on fait une exception ou bien la réincarnation était-elle commune pour tous ? Dans son cas, on avait vraisemblablement fait en sorte qu'elle se souvînt de son ancienne vie. Cela paraissait totalement fou, pourtant elle se tenait là, dans les rues de Central, vivante. La jeune femme se rendit compte que l'endroit où elle devait se rendre n'était autre que son ancien immeuble ; devait-elle monter dans son ancien appartement ? Des gens devaient y vivre actuellement, non ? Elle décida néanmoins de prendre le risque puis entra dans le bâtiment et gravit les marches, le cœur battant. Le lieu n'avait pas tellement changé en vingt ans, une plante verte avait été rajoutée au pied de l'escalier et les murs avaient été repeints. La vieille concierge de son époque n'était sans doute plus, vu son âge avancé. Elle possédait un chat qui s'était pris d'affection pour Black Hayate, lequel avait déjà joué avec lui plus d'une fois, au grand étonnement de tous qui se demandaient comment un chat et un chien pouvaient s'entendre aussi bien sans chercher à se battre. Riza soupira à la pensée de son ancien chien : depuis le temps, il était mort. Qu'était-il devenu après son décès ? Fuery l'avait assurément pris en charge, cela ne faisait nul doute. Tout le monde savait à quel point il aimait ce chien. Elle repensa à l'ancienne équipe, en se demandant aussi s'ils allaient tous bien ; il fallait qu'elle s'informât sur moult choses, elle avait juste des nouvelles concernant Rebecca, Havoc et Mustang. Elle eut un pincement au cœur en pensant à ce dernier : après son rejet de l'autre jour, il lui serait difficile de lui faire croire le contraire, qu'elle n'avait pas eu pleinement conscience de sa situation à ce moment-là. Pourtant, le fait qu'il acceptât de la laisser partir prouvait qu'il l'aimait encore : l'idiot, en vingt ans il avait stagné sur ce point. Il ne changerait donc jamais.
Riza arriva devant son ancienne porte d'entrée : qui y vivait, à présent ? Elle ressentait le besoin incontrôlable d'y entrer, comme si quelque chose l'attendait patiemment à l'intérieur. Elle tenta d'ouvrir la porte, malheureusement cette dernière était verrouillée. Autrefois, une dalle se trouvant sous le paillasson bougeait, et elle y avait caché sa clé de secours. Consciente que c'était voué à l'échec, elle souleva quand même le paillasson où rien n'était écrit contrairement à ceux des voisins, puis remarqua que cette fameuse dalle n'avait toujours pas été réparée, ce qui lui décocha un sourire. Elle la retira et remarqua avec stupeur que la clef argentée s'y trouvait toujours : en vingt ans, quelqu'un avait forcément trouvé sa cachette, le contraire était impossible. Alors pourquoi s'y trouvait-elle encore ? L'œil de faucon saisit cependant la clef puis la glissa doucement dans la serrure qui n'avait pas non plus été changée. Le verrou se soumit à la rotation effectuée par le bout de métal puis autorisa la jeune femme à pénétrer dans la pièce encore sombre puisque le soleil ne s'était pas levé. D'abord hésitante, elle finit par entrer, puis allumer la lumière afin de se rendre compte que rien n'avait changé ; les meubles se situaient au même endroit, comme si ce lieu avait été figé dans le temps. Décontenancée, elle fit quelques pas avant de remarquer que quelqu'un se trouvait sur le canapé en position assise, la tête penchée sur le côté. Elle ne crut d'abord pas à son identité, toutefois ce ne fut pas que l'horrifia le plus : c'était le sang.
Choquée, incapable de dire un mot, Riza ne réagit pas pendant plusieurs minutes. Elle était en train de rêver, il ne pouvait pas se tenir là, couvert de sang à cause de la balle coincée dans sa tête. Le revolver qui l'avait achevé était apparemment tombé et était tâché de rouge. Tremblante, elle fit quelques pas en avant, toute la joie qu'elle avait éprouvée quelques minutes plus tôt s'était envolée et ne reviendrait plus jamais. Car cette personne morte sur son canapé était Roy Mustang. Des larmes commencèrent à couler sans qu'elle cherchât à les arrêter ou bien les essuyer. Elle passa ses bras autour de son corps, sans retenir ses sanglots. Elle ne comprenait pas : comment en était-il arrivé là ? Était-ce de sa faute ? Son rejet l'aurait blessé autant, au point qu'il se suicidât ? Le Roy qu'elle connaissait n'aurait pourtant jamais fait cela, il se serait battu pour que son objectif commun à tous la concernât aussi. Était-ce un mannequin ? Pourtant il semblait beaucoup trop réel... Plus elle cherchait, moins elle comprenait. L'avait-on forcé à accomplir cet acte ? Si tel était le cas, elle le vengerait, puis, comme elle le lui avait confié lors du Jour Promis, elle retournerait l'arme contre elle puis elle tirerait. Un monde sans lui était dénué d'intérêt, elle n'en voyait pas le but. Son attention se tourna vers une feuille qui se trouvait sur la table basse et dont elle reconnut l'écriture...
Riza – si je peux toujours me permettre de vous nommer ainsi,
J'étais persuadé que vous étiez celle qui me trouverait en premier, au fond de moi je sais que vous êtes toujours présente, quelque part. Vous avez vu, je suis allé de l'avant, comme vous l'auriez souhaité : j'ai atteint mon but, j'ai fait en sorte que tous puissent être heureux durant ces quinze dernières années, ce que j'ai accompli, je l'ai fait pour vous. Je me plais à croire que j'ai servi à quelque chose, même si mes dernières semaines avant votre mort n'ont pas été très glorieuses. Je m'en suis toujours voulu ; je me suis comporté comme un idiot, cela a mis fin à vos jours. Mes trois années perdues ne comptent pour rien comparé à la vie que j'ai achevée. Je suis un meurtrier, mes mains sont tachées de sang, de votre sang. J'ai continué d'exister dans l'ombre de votre souvenir, tel un lâche, je crois que je n'ai jamais pu aimer quelqu'un comme je vous ai aimée ; je sais bien que vous êtes la femme de ma vie. On se connaît depuis longtemps, or nous n'avons jamais pu être ensemble, les événements nous ont toujours séparés. Pourtant, même si vous m'avez rejeté afin de vivre votre nouvelle vie, sachez que je ne vous en veux pas, je suis même soulagé, d'un côté : je me fais vieux et ma position vous aurait apporté nombre d'ennuis. De plus, depuis quelques mois, j'ai reçu la certitude que bientôt je ne serai plus en mesure de protéger qui que ce soit.
J'ai un cancer.
Je ne pouvais pas supporter de dépérir plus longtemps et ainsi ne plus être capable de vous protéger. Je pense aussi que je préfère que vous conserviez une image de moi en bonne santé plutôt qu'une où je suis étendu, tel un mort-vivant sur un lit d'hôpital. Dorénavant, je sais que la réincarnation existe ; de cette manière, un jour, probablement, nous nous retrouverons et nous pourrons enfin nous aimer librement sans que la vie nous sépare. Lorsque nous nous reverrons, nous utiliserons ce moyen de communication qui nous est strictement réservé : le regard. Jusqu'à ce que nous soyons réunis, j'attendrai.
Je vous aimerai toujours.
Roy Mustang
« Idiot... »
Riza aurait voulu le frapper. Pourtant, dans sa situation, cela ne servait strictement à rien, cogner un cadavre n'apporterait rien. Ainsi, Roy avait un cancer ? Comment diable nul n'était au courant ? Il aurait tout gardé pour lui ? Elle avait été incapable de le protéger, elle se sentait inutile, et par-dessus tout vide. A quoi bon cela servait-il de rester en vie, à présent ? Elle fixa le corps sans vie durant de longues minutes avant de prendre une décision. Elle tiendrait sa promesse, elle le suivrait où qu'il allât, fût-ce jusqu'en Enfer. Elle saisit le revolver, et constata qu'il restait une balle : il avait eu le pressentiment qu'elle serait la première à le découvrir, aurait-il découvert ses pensées et gardé une munition à son intention ? Bien que cela fût morbide, elle ne put contenir un petit sourire. La mort ne l'effrayait pas, et, au fond de son âme, elle était certaine qu'un jour ils se reverraient, que ce fût en Enfer ou sur Terre, dans une autre vie. Si les alchimistes étaient au courant de cet exploit, ils se pencheraient sur la question, mais peut-être était-ce mieux de conserver le silence... Pour le moment. En attendant qu'ils se retrouvassent un jour dans un monde en paix. La jeune femme s'assit à côté de lui et serra sa main dans la sienne. Son autre main pointa le revolver contre son crâne : une mort rapide l'arrangeait, elle ne souhaitait pas rester séparée de lui plus longtemps, s'ils renaissaient avec le même âge, ils auraient assurément plus de chances de se rencontrer. La jeune femme se sentait légère, heureuse, bien que la situation serait angoissante pour tout autre être vivant. Elle était confiante en son destin, car, après tout, ce n'était que le commencement.
« À dans une autre vie. »
S'il reste des fautes, allez taper sur Zimra David.
L'épilogue peut arriver dans une semaine ou dans deux, cela ne dépend que de vous =)
