Chapitre 4 : On est quitte
C'était une petite ville tranquille de Géorgie, une ville dont il n'y avait rien d'intéressant à dire, et où il ne se passait jamais rien.
Les distractions étaient rares, aussi, lorsqu'un type remonta à pied la rue principale, tout le monde se retourna à son passage pour le fixer avec curiosité.
Pas vraiment lui en réalité, mais ce qu'il tenait à la main.
C'était une caisse en plastique, du genre de celles qu'on utilisait pour transporter les chats. Elle contenait un énorme raton-laveur, dont les poils hérissés dépassaient des trous d'aération.
L'animal, totalement sauvage de toute évidence, griffait frénétiquement les parois en plastique, dans un concert de crachements et de feulements furieux.
Le type, quant à lui, n'avait pas l'air troublé par l'étrangeté de la situation.
Sa démarche et son expression étaient tout à fait décontractées. Nonchalantes, même.
En fait, à bien y regarder, son visage affichait un air d'intense satisfaction.
Son sourire s'élargit encore davantage lorsqu'il parvint à destination.
Il remonta tranquillement l'allée jusqu'à la porte d'entrée de la maison, et posa la caisse sur le plancher du porche.
Cette andouille de Daryl planquait sa clef dans des endroits impossibles, et il changeait de cachette chaque semaine, histoire de s'assurer que son frère aîné ne risquait pas de squatter sa maison en son absence.
Cette manie d'agent secret faisait beaucoup rire Merle, qui avait fait en douce un double de ladite clef le jour-même du déménagement.
Il sortit son portable et parcourut le répertoire jusqu'à Darylina.
Après plusieurs sonneries, son correspondant décrocha finalement.
« Hey, salut p'tit frère ! déclama Merle de sa voix la plus guillerette.
- Qu'est-c'tu m'veux ? répondit l'autre, d'un ton nettement moins jovial.
- T'es au boulot, là ?
- T'es con ou quoi ? Où veux-tu qu'je sois ? On est lundi. »
Merle pouvait déjà clairement percevoir l'agacement dans le ton de son cadet. Il avait toutes les peines du monde à se retenir de rigoler.
« Oh non, c'est trop con, ça, j'suis juste devant ta porte. Ah, c'est vraiment ballot, j'avais un truc pour toi.
- Hein ? Quel truc ? »
La voix de Daryl venait de passer d'agacée à suspicieuse.
Merle donna un léger coup de pied sur la cage du raton-laveur, lequel redoubla de fureur.
« Tu verras bien, t'as qu'à m'dire où est la clef, j'te l'pose sur la table.
- Attends, attends. T'es en train d'mijoter quoi, là ?
- Moi ? » Merle prit un ton offusqué. « Mais rien du tout, j'passais juste dans l'coin et j'me suis dit, tiens j'vais passer voir le frangin, ça fait longtemps, et en plus j'avais un truc à t'rendre.
- A m'rendre ?
- Ouais, enfin, c'est pas grave, laisse tomber, puisque j'vois qu'la confiance règne je repasserai une autre fois.
- Ouais, c'est ça, répondit Daryl, visiblement pressé de mettre fin à la conversation.
- Oh, attends, tant qu'j'te tiens au téléphone, dis voir…
- Quoi ? Grouille-toi !
- T'as toujours bien un chat, toi, j'me trompe pas ? »
Il entendit son frère soupirer à l'autre bout de la ligne.
« J'en ai deux et tu l'sais très bien. A quoi tu joues Merle ?
- Donc tu m'confirmes que t'as toujours ton espèce de gros matou caractériel, là, celui qui attaque tout l'monde ?
- Mais oui bordel de merde ! Écoute, j'ai pas l'temps d'jouer aux devinettes avec toi, soit tu m'dis c'que t'es en train d'branler, soit j'raccroche ! J'ai pas qu'ça à foutre !
- Houlà, t'es mal luné aujourd'hui. Allez, j'te retiens pas plus longtemps, juste un tout dernier truc.
- Quoi ?
- Tu t'souviens l'mois dernier, la soirée chez moi ?
- Celle où t'as fini complètement beurré à plus pouvoir tenir debout ?
- Ouais, tout à fait, précisément celle-là. Tu t'souviens quand j'dormais, d'ta blague hilarante avec les capsules de bière, mon front et la super glue ? »
Un petit silence se fit au bout de la ligne.
« Me dis pas qu'tu m'en veux encore pour c'machin-là ? » fit Daryl.
Merle dut se mordre les lèvres pour s'empêcher de rire.
« Non, justement, j'passais t'voir pour te dire que c'est bon, c'est du passé tout ça. J'suis plus fâché, p'tit frère. On est quitte. »
Il raccrocha brusquement, avant que Daryl puisse répondre quoi que ce soit.
Merle sortit la clef de sa poche en rigolant tout seul, et ouvrit la porte lentement.
Un gros chat noir, qui dormait en boule sur le canapé, releva soudain la tête, déjà en alerte, l'air mauvais.
Merle ouvrit la grille de la cage, projeta le raton-laveur au milieu de la pièce, et se dépêcha de claquer la porte derrière lui.
Il resta quelques secondes sur le porche, hilare, à se délecter du concert de miaulements, rugissements, galopades et bruits d'objets brisés provenant de l'intérieur.
« Ouais, là, on est vraiment quitte », déclara-t-il, avant de repartir aussi nonchalamment qu'il était venu.
