Une heure plus tard, il était toujours emberlificoté dans le drap et elle avait réussi à ne pas ajouter de commentaires coquins, aidée en cela par la montagne de nourriture qu'ils dévoraient. Le Docteur avait bien essayé d'expliquer et de commenter sur l'apport calorifique et protéinique nécessaire pour créer de la masse supplémentaire, mais Rose l'avait interrompu en déposant un énorme pain aux bananes et aux noix devant lui. Il n'avait pas tardé à se goinfrer pendant qu'elle faisait un sort aux croissants et à la quiche aux asperges. Elle s'interrompit brièvement le temps d'aller refaire le plein de jus d'orange et il mit en marche la cafetière avec le tournevis sonique (« Ne partez jamais sans lui. »). Ils mangèrent jusqu'à en être fatigués et agacés, jusqu'à ce que le geste devienne mécanique. Leur estomac semblait sans fond.
Enfin, pourtant, ils repoussèrent leur serviette et Rose descendit du tabouret avec un soupir de satisfaction. Le Docteur avait mangé debout, se félicitant que le Tardis ait prévu un coin-repas dans le style bar. Il jeta un œil à Rose et hocha la tête.
« Quoi? » demanda-t-elle avec méfiance.
Elle avait trouvé un haut qui se passait au cou et qui laissait le dos nu pour s'attacher avec une fine bande de velcro dans le bas. Elle avait un peu froid aux épaules et aux bras mais, instinctivement, ses ailes les recouvraient légèrement, lui faisant une cape pleine de douceur.
« Elles ont poussé. » dit le Docteur.
Elle se sentit prise en faute, mais il avait déjà détourné le regard vers l'amoncellement de vaisselle et de plats vides en faisant un nouveau commentaire sur la chance de posséder un lave-vaisselle. À son réveil, elles effleuraient ses hanches : elles touchaient désormais ses cuisses.
Comme le Docteur manœuvrait prudemment pour s'écarter, Rose se rendit compte que lui aussi avait changé. Sa partie métamorphosée était devenue plus longue et plus massive. Les proportions s'ajustaient! Elle ne savait pas si elle en était ravie ou horrifiée. Peut-être un peu des deux car, peu importe l'explication, le processus n'était pas complété. Ils continuaient à évoluer.
« Je retourne à l'infirmerie. Je dois comprendre. »
« Je viens aussi. »
Elle n'était pas spécialiste en la matière mais, ensemble ils avaient souvent de bonnes idées. Peut-être que sa présence l'inspirerait? Et puis, elle préférait ne pas rester seule. Qui sait si les convulsions ne reprendraient pas ou pire? Et lui? Non, il était préférable de ne pas se séparer pour l'instant. Non qu'elle en ait la moindre envie.
Après avoir prélevé un peu de sang à Rose, le Docteur s'installa devant ses éprouvettes, ses écrans et toute sa panoplie de scientifique. Il ajusta ses lunettes et se mit au travail. Rose s'installa dans un coin et compara manuellement chaque gène de la banque de données du Tardis aux leurs pour identifier une ressemblance dans les marqueurs génétiques. S'il s'agissait d'un rétrovirus, il portait son identification. Ne restait plus qu'à l'identifier pour retrouver son créateur. Rose concentrait ses recherches sur les savants d'Aminopia mais, comble de malchance, la planète était une pépinière de la génétique depuis des centaines d'années et les marqueurs étaient plus nombreux que les grains de sable sur une plage. Elle savait qu'il lui faudrait beaucoup de temps avant d'aboutir à un résultat et elle soupçonnait le Docteur de lui avoir donné cette tâche pour lui faire passer le temps et éviter qu'elle soit dans ses pattes.
Une heure passa et le Docteur soupira avant de retirer ses lunettes et de se masser l'arrête du nez.
« Fatigué? »
« J'ai faim. »
« On sort de table. »
« J'ai une masse plus importante que toi à nourrir. Tu es pleine d'air et moi… je crois que c'est du muscle qui essaie d'être fabriqué. Mais du diable si je sais comment! »
« Je peux venir avec toi. » s'offrit-elle.
« Merci mais je ne vais pas vider le frigo pour la deuxième fois de la journée. Je vais prendre une ou deux bouchée de ration otojas. Tu t'en rappelles? »
Comment oublier? C'était la matière nutritive la plus concentrée de l'univers. Si on avalait le produit à l'état brut et sans préparation, il pouvait vous tuer. Une bouchée vous permettait de survivre trois jours et, durant les six premières heures, on avait le ventre un peu gonflé. Une ration otojas était généralement embarquée sur les vaisseaux longs courriers et suffisait pour un équipage de dix personne durant deux semaines sans que quiconque soit le moins du monde incommodé. Nutritif, soit. Mais aussi horriblement dégoûtante.
« Je vais passer mon tour. » fit-elle en plissant le nez.
Le Docteur était déjà parti. Rose ne relança pas les recherches. Elle n'avait pas faim et commençait à s'ennuyer. Elle examina ses ailes qui descendaient jusqu'à mi-cuisse désormais. Oui, elles poussaient drôlement vite. Et elles étaient plus larges également. Elle se força à se redresser sur le tabouret (impossible d'utiliser une chaise à dossier) et reprit les recherches. Chaque comparatif clignotait brièvement avant de passer au suivant et l'effet commençait à être fatiguant pour les yeux. Elle cala sa joue dans sa paume, le coude sur le bureau et continua de diriger l'enquête informatique. Et puis… sans trop s'en rendre compte, l'ennui devint lassitude, elle-même faisant place à un sommeil léger.
Dix minutes plus tard, le Docteur revenait et ne vit qu'un monceau de plumes à demi couché sur le bureau. Craignant qu'elle s'en veuille d'être surprise ainsi, il fit de son mieux pour ignorer les discrets ronflements et se remit au travail, s'arrêtant de temps en temps pour avaler une nouvelle bouchée de ration otojas.
Il observa Rose un instant, avec l'impression de voir les ailes pousser à vue d'œil. Il cilla. Les ailes poussaient à une telle rapidité! Il revérifia le chronomètre et fut stupéfait. En six heures et avec un repas gargantuesque, les plumes avaient atteint les mollets de sa compagne et prit suffisamment d'envergure pour qu'elle évite à l'avenir de les déployer dans l'infirmerie.
Quant à lui, le moindre gramme de nourriture était transformé en chair, en os et en muscles. Il avait grandi d'environ dix centimètres (comme s'il en avait besoin) et il était suffisamment long pour poser des problèmes lorsqu'il se retournait pour prendre une autre lamelle sur la paillasse voisine. Il avait également pris pas mal d'ampleur au niveau de sa part humaine, surtout la largeur des épaules, à tel point qu'il avait dû retirer chemise et veste pour leur éviter d'être déchirées.
Il avait suffisamment les « gros bras » pour en être agacé. Il n'aimait pas particulièrement être massif, encombrant, maladroit et, non mais franchement, il avait besoin de toute sa tête pour réfléchir et c'était les muscles de son torse qui se gonflaient comme des ressorts. Totalement inutile!
Le pire, c'est que son corps n'était pas fonctionnel. Il comprenait parfaitement la limitation naturelle de sa forme : comment une simple bouche pouvait-elle absorber suffisamment de nourriture pour contenter une masse aussi importante? Les équidés passaient des heures à brouter. Il n'avait pas l'intention de les imiter, d'autant que son système digestif était encore en mode nourriture « normale ». Le corps de Rose était fonctionnel. Le sien ne l'était pas. Sans les rations otojas, il serait dans l'obligation de passer le plus clair de son temps à manger. Il ne possédait qu'une seule ration et il en avait mangé le dixième en quelques heures. Il devenait urgent de comprendre comment et pourquoi ils avaient ces corps. Et la solution pour revenir aux anciens.
Sinon, eh bien, il y aurait la solution d'acheter des rations otojas. Beurk.
Il mangea encore, exaspéré par l'attention et le temps qu'il devait consacrer à son corps. Au moins, Rose ne semblait pas avoir de soucis. Elle dormait et son souffle léger le rassurait, lui promettait que tout s'arrangerait. C'était une habitude qui le bouleversait encore de se voir touché ou ému par un geste aussi simple. Elle avait toujours eu ce pouvoir, du moins sur lui.
Elle était probablement en train d'attraper des crampes à force de rester courbée sur le poste de travail et il prit la décision de la mettre au lit. Il fallait bien que la tonne de muscles lui servent un peu! Il s'étonna lui-même en marchant convenablement sans s'emmêler les sabots et en l'enlevant sans effort dans ses bras. Elle émit un son de contentement et se blottit frileusement contre lui pendant que ses ailes remontaient, se déployaient un peu et les enveloppaient tous les deux. Il réalisa qu'elle était gelée et il s'en voulu d'avoir tant tardé à prendre soin d'elle.
Il réalisa également qu'il ne pouvait plus la mettre au lit : ils étaient enfermés dans un cocon de plumes et elle s'accrochait à lui d'une façon qu'il ne se sentait pas la force de décourager. Il n'avait pas de mal à la porter et il ne ressentait aucunement le besoin de s'asseoir alors… il attendit.
Il se retrouva dans une situation qu'il évitait généralement : celui de n'avoir rien d'autre à faire que de la regarder. Ce n'était pas désagréable - bien au contraire - même s'il se limitait sérieusement dans cette action, car il avait tendance à être aux anges pour le moindre de ses gestes. Ses sourires. Ses réparties. Parfois simplement la façon dont ces cils voilaient son regard alors qu'elle devenait songeuse. Il essayait - bien pathétiquement - de ne pas emprunter un chemin trop… trop amoureux et leurs embrassades étaient amicales mais, fatalement, la tendresse qui enrobait chaque seconde passée ensemble les trahirait forcément.
Et il était dans une situation où il ne pouvait s'empêcher d'être tout naturellement ému, tendre, charmé par la façon dont elle avait eu des les recouvrir de sa chaleur et il ne pouvait ignorer plus longtemps que l'effleurement des plumes sur la peau de son dos, de ses épaules et sur son… son pelage était délicieusement séduisante. C'était la caresse d'un ange, mais c'était surtout la caresse de SON ange. Il tourna un peu le visage et enfonça le nez dans le bord de l'aile : tiédeur, chatouillis, une odeur qu'il ne parvenait pas à définir mais que le faisait soupirer de contentement. Le bruissement presque inaudible de la plume contre son propre corps prenait une importance démesurée. Ses doigts touchaient une chair recouverte d'un duvet léger pendant que ses mains à elle (de moins en moins froides) s'égaraient sur son poitrail transformé.
Il fit la moue : un poitrail transformé qu'il n'aimait pas. Trop large, trop gonflé, trop musclé. Elle avait l'air d'une enfant contre lui et il était loin d'avoir des idées enfantines à son égard. Ses bras étaient trop massifs et ses mains avaient l'air de manquer de délicatesse. Il devait prendre garde à ne pas la blesser par accident. Les proportions de son corps étaient les mêmes, mais rien n'était de la bonne grandeur ou selon le nombre « normal ». Et sa tête se trouvait vingt bons centimètres trop haut. À part une partie de son dos, un humain normalement constitué (ou un Seigneur du temps) était en mesure d'atteindre n'importe quelle partie de son anatomie. Un centaure avait un torse plus raide qui l'empêchait de se retourner et la majeure partie de son anatomie était inaccessible et derrière lui! Celui qui avait « pondu » cette forme n'avait pas vu à long terme.
Mais chez Rose… Rose…
Il fit porter le poids de sa compagne sur un seul bras (pfff, facile avec ces muscles) et il glissa une mèche de cheveux derrière son oreille. Elle tourna légèrement la tête et immobilisa la main entre sa joue et son épaule. Seul son pouce pouvait bouger et il était juste contre ses lèvres. Il sentait son souffle sur la jointure de son doigt et cet élément innocent l'électrisa.
Ma Rose! MA Rose! Vivante, belle, émouvante dans mes bras, contre moi, abandonnée à l'espèce de montagne de chair ambulante qui aurait le pouvoir de la briser et qui est terrassée par son image innocente et confiante. Instinctivement, elle s'est réfugiée près de moi, elle m'a prise tout contre elle. Ma Rose!
Il la tint contre lui durant longtemps, émerveillé par ce qu'elle faisait naître en lui, ce qu'elle transformait en lui, et ce, par sa simple présence. Il voulait prendre soin d'elle, il voulait être meilleur pour elle, voir le monde d'un œil neuf comme le sien et montrer de la compassion et de la tendresse comme elle savait si bien le faire.
