CHAPITRE 4.
Pris dans la tempête, l'édifice était encore plus sinistre qu'avant. Les éclairs qui zébraient le ciel, mêlés au grondement du tonnerre, ravivèrent la douleur de ses vieilles blessures, comme un souvenir de ce qu'il avait vécu dans cette église, il y a quelques années.
Mais ce n'était pas par nostalgie qu'il était revenu.
Avec prudence, Dazai clopina jusqu'aux barreaux noirs et glacials qui composaient la grille cerclant le cimetière, autour de l'église. Fourré dans la poche de son manteau, son poing serra très fort la vieille clé qu'il avait reçue avec la lettre.
Encore une fois, comme il l'avait fait une semaine plus tôt, il tourna la clé dans la serrure tachée de rouille qui fermait l'entrée du cimetière. L'ouverture du cadenas relâcha les lourdes chaînes qui maintenaient ensemble les deux pans de la porte, et qui tombèrent alors lourdement au sol.
Dazai jura tout bas lorsqu'il se découvrit incapable de les rattraper. L'effort était déjà trop intense pour son dos, il devrait maintenant se baisser pour les ramasser quand il partirait. S'il partait.
Bref. Ce n'était pas le moment de s'en soucier.
Il referma la porte derrière lui aussi bien que ses capacités le lui permettaient, assez bien pour ne pas éveiller les soupçons des quelques rares individus qui pourraient se promener dans le coin par une nuit pareille. Des crétins dans son genre en somme.
Les quelques marches qui menaient à l'entrée furent un véritable calvaire pour son corps blessé, mais avec un peu de patience (qualité dont il se serait bien passée sur le moment), Dazai parvint à les gravir, pour ne trouver face à lui qu'une porte lourdement fermée.
« Pourquoi est-ce qu'il l'a cadenassée comme ça ? » souffla-t-il tandis que la colère montante rendait sa vision plus floue. En dépit de son état, il tenta de frapper.
« Eh ! » appela-t-il en frappant plus fort. « Eh ! Sors d'ici, espèce de… merde ! » Sa voix se brisa alors que ses coups se transformaient en frappements désespérés. D'abord avec une main, ensuite avec les deux. « Tu n'es qu'un putain de lâche ! » hurla-t-il en même temps que ses béquilles tombaient au sol dans un claquement sourd. D'instinct, Dazai souleva sa jambe cassée, dont les os étaient toujours maintenus par des vis, pour retrouver son équilibre.
La vague de douleur qui s'insinua depuis sa jambe jusqu'à l'ensemble de son corps fut tout bonnement inhumaine. Au moment où sa jambe toucha le sol, il s'effondra, incapable de retenir son cri de souffrance. Ses membres furent alors parcourus de violents spasmes, tandis qu'il gisait au sol et se laissait dévoré par la colère et la douleur.
Après quelques instants, il fut capable de se calmer, mais réalisa que malgré ses efforts, il n'arrivait pas à se relever.
La pluie battait furieusement, si bien qu'en un rien de temps, Dazai se retrouva complètement trempé. Si la chute ne l'avait pas tué, la pneumonie serait sans doute une bonne candidate… Il devait se sortir de ce bordel.
Une chose était certaine : il n'arriverait pas à se relever seul. La douleur dans son dos bloquait toutes ses tentatives de mouvement, sa jambe s'était quant à elle coincée dans une fissure au sol, et gisait lamentablement sous lui.
Il devait le faire… Il n'en avait pas envie… mais ce n'était pas le moment d'y passer. Ce serait franchement gênant… mais merde !
Non sans mal, il fourra la main dans sa poche et parvint à en extraire son portable pour chercher machinalement parmi ses numéros, jusqu'à arriver à la lettre « L ».
Pour Limace.
En plein milieu de la nuit, une sonnerie stridente tira Chuuya d'un profond sommeil. Vaseux, il porta les yeux sur son écran et grimaça lorsqu'il vit le nom qui y était affiché. Maquereau.
Non.
Avec un soupir d'agacement, il enfonça la tête dans son oreiller pour se rendormir, quand une sonnerie retentit de nouveau. C'était cette fois un sms.
« Enfoiré de merde », grogna-t-il en attrapant son portable pour voir ce qui pouvait bien être si important pour que son ennemi juré le texte au beau milieu de la nuit. S'il s'agissait encore d'un putain de chat en train de jouer du piano (et même si, au fond, il devait l'avouer, ça le faisait rire), il lâcherait toute la puissance de son pouvoir sur la gueule de cet abruti de rouleau de papier toilette ambulant, et tant pis s'il y passait cette fois…
« J'ai besoin de ton aide. »
Chuuya pressa brutalement son visage contre son oreiller, avant d'écrire sa réponse et de l'envoyer.
« Vas te faire foutre. »
Puis il se mit sur le dos, le regard perdu sur le plafond de sa chambre, dans l'attente qu'une réponse stupide ou pleurnicharde lui renvoie la pareille.
Quelques minutes s'écoulèrent. Dix minutes. Puis quinze.
Chuuya leva les yeux au ciel et finit par lâcher un long soupir. Super, voilà que maintenant il s'inquiétait !
Alors, et malgré ses réticences, il alluma de nouveau son portable.
« Où ? »
Quelques instants s'écoulèrent encore avant que son téléphone ne se mette à sonner. Chuuya décrocha si vite qu'il se trouva quelques secondes embarrassé, avant de finalement porter le téléphone à son oreille.
« Quoi ?! On peut savoir pourquoi est-ce que tu m'appelles comme ça, en pleine nuit espèce de gros taré ? Je te jures que si t'es pas déjà en train de crever, je m'assurerais personnellement que tu… »
« Je suis en train de mourir », le coupa la voix étrangement rauque de Dazai.
Chuuya demeura silencieux, pris de court par ses paroles. Une toux gutturale se fit soudain entendre à l'autre bout du fil.
« Où est-ce que t'es, crétin ? » soupira le mafieux.
« L'église », eut seulement le temps de dire la voix avant que l'appel ne soit coupé.
« L'église ?! Non. Non, non, non, Dazai ! Dazai ? » Comme il n'entendait pas de réponse, Chuuya ralluma l'écran et tenta de recomposer le numéro, sans résultat.
« Putain, Dazai, espèce de… crétin… » marmonna-t-il en sautant du lit et en enfilant les premiers vêtements qui lui tombèrent sous la main avant de se précipiter dehors.
L'énorme Landrover noir marquait un contraste presque comique avec la petite personne aux cheveux roux qui le conduisait. Pourtant, il n'y avait rien de comique dans l'expression d'absolue terreur de ce dernier, qui brava sans vergogne toutes les règles de conduite jusqu'au parvis de la vieille église.
Une fois arrivé, il freina si brutalement que la voiture stoppa net, provoquant une secousse qui lui fit éprouver la résistance de sa ceinture de sécurité. Un rideau de pluie masquait la nuit et l'empêchait de distinguer quoi que ce soit par la fenêtre. Chuuya finit donc par ouvrir la portière pour se risquer à l'extérieur.
C'est alors qu'il le vit. Dazai gisait par terre, aux pieds de la grande porte de l'édifice.
« Bon sang qu'est-ce qu'il fout là ?! »
Comme la porte était légèrement ouverte, il n'eut aucune difficulté à passer la grille. Vérifiant qu'il était bien seul, Chuuya traversa le cimetière en suivant les traces de Dazai dans la boue.
« Qu'est-ce que tu fiches ici, espèce de momie ambulante ? » lança-t-il en espérant obtenir une réponse.
Mais rien ne vint perturber le silence de la nuit et la musique monotone de la pluie.
Merde.
S'agenouillant auprès de la silhouette inerte de son ancien partenaire, il entreprit de lui tapoter les joues. « Eh, Dazai, allez ! » Sa peau était glacée. En jetant un œil au reste de son corps, Chuuya nota la structure métallique qui maintenait sa jambe droite.
« Jésus, tu es vraiment un idiot », murmura-t-il.
Il remarqua soudain que Dazai tenait toujours son portable entre ses doigts, et le lui prit pour s'assurer que la pluie n'en était pas venue à bout. À son contact, l'écran s'alluma pour lui dévoiler un message qui lui était adressé, et que Dazai n'avait pas eu le temps d'envoyer avant de sombrer dans l'inconscience.
Pas l'hôpital.
Tête à chapeaux :-)
« T'aurais mieux fait de… sombre crétin. »
Malgré sa petite taille, Chuuya était bien assez fort pour porter Dazai depuis la voiture jusqu'à sa chambre. Pas question, bien sûr, de l'emmener chez lui.
L'anticipation était l'un des maîtres mots de Chuuya. Il avait déjà retrouvé les clés de Dazai en fouillant dans ses poches et parvint, sans trop de mal, à trouver celle qui rentrait dans la serrure de sa porte. Sans parler du fait qu'il avait déjà mené sa petite enquête pour savoir où il habitait.
Sans avoir la courtoisie de laisser ses chaussures aux côtés des vieilles pantoufles rangées devant la porte, il balaya la pièce des yeux.
Dazai n'avait qu'un modeste appartement, avec une petite cuisine, flanquée d'un îlot pour manger, une bibliothèque, un vieux canapé en cuir et un kotatsu. Une porte coulissante menait à ce que Chuuya devina être la chambre, et où il porta Dazai. Celle-ci, où il n'y avait qu'un futon et une petite armoire, était encore plus modeste que le reste de l'appartement.
Traversant la pièce, le mafieux étendit délicatement son ancien partenaire, toujours inconscient, sur son futon, et remonta la couverture jusqu'à son menton.
Comme il n'avait rien d'autre à faire, il demeura immobile et regarda autour de lui. Il n'y avait pas grand chose à observer. L'armoire contenait des piles et des piles de boites et de rouleaux de bandages qui s'empilaient jusqu'en son sommet, ainsi qu'une paire de lunettes. Chuuya gloussa à leur vue et les prit pour les essayer.
« Putain Dazai, depuis quand t'es devenu aveugle ?! » Il plissa les yeux et réalisa qu'il n'y avait aucun miroir pour se regarder. Bien sûr qu'il n'y en avait pas…
Il replaça les lunettes dans l'armoire avant d'entendre un bruit derrière lui. Dazai le regardait d'un œil vaseux, les paupières à demi-ouvertes.
« Regardez-moi qui a décidé de se réveiller après s'être fait porter jusque chez lui ! »
« Je rêvais de franchir le seuil dans tes bras, minus », rétorqua-t-il d'une voix faible avant de laisser échapper un soupir douloureux. « Chuuya, tu ne voudrais pas me chercher des vêtements dans l'armoire ? N'importe lesquels. »
« Heureux que tu daignes enfin écouter mes conseils vestimentaires. »
« Le jour où je voudrais rejoindre un cirque, peut-être. »
Chuuya ouvrit le premier tiroir et n'y trouva qu'un pull de coton gris et un jogging noir.
« Tu n'as littéralement qu'un seul pull et qu'un seul froc ! »
Pour toute réponse, Dazai haussa les épaules et serra les dents tandis qu'il s'employait à se redresser. Après une courte pause qui lui permit de reprendre son souffle, il commença à retirer son manteau trempé.
Chuuya lui tendit les vêtement tout en notant que Dazai portait une tunique d'hôpital. L'humidité avait également défait ses bandages qui commençaient à glisser le long de ses membres.
« Tu t'es… échappé d'un hôpital ou un truc du genre ? »
« Ouais », marmonna Dazai en retirant sa tunique. Les bandes qui entouraient d'ordinaire son dos s'étaient tout à fait défaites, et Chuuya reconnut les profondes cicatrices qui parcouraient sa peau. Ces mêmes cicatrices qui recouvraient chaque parcelle du corps de son ancien coéquipier.
Malgré sa nudité qui lui était difficilement supportable, Dazai ne parvint pas à se tourner pour remettre ses bandages en place. La fracture de sa colonne vertébrale rendait ses mouvements très limités, et il réalisa avec dépit que tout seul, il n'arriverait à rien.
Chuuya nota par ailleurs la cicatrice toute fraiche qui courait au milieu de son dos.
« Je n'arrive pas à me tourner », souffla Dazai, d'une voix très basse, avant de lui adresser un petit sourire. « Juste pour une fois, tu peux m'aider ? »
Tout en grognant Chuuya retira ses chaussures et se dirigea de nouveau vers l'armoire pour prendre quelques rouleaux de bandages avant de s'accroupir face à l'ancien mafieux pour lui donner une légère tape sur la tête.
L'un des rouleaux en main, il retira le plastique de protection et plaça la bande le long de la colonne vertébrale de Dazai.
« Est-ce que je peux te demander ce qu'il s'est passé ? » murmura-t-il en attrapant des rouleaux supplémentaires.
« Je n'ai pas essayé de me tuer », répondit simplement Dazai.
« Vraiment ? Tu veux dire que t'as enfin gagné un peu de maturité ? »
« Tch. Jamais. »
En silence, Chuuya continua d'enrouler les bandes autour du dos de Dazai, jusqu'à couvrir chaque parcelle de sa peau, selon ses habitudes, ses besoins même…
« Tu as mal ? » demanda-t-il finalement.
« Je vais bien. »
« Donc ça va mal, pas vrai ? »
Un sourire mélancolique se dessina sur les lèvres de Dazai. Chuuya avait toujours été capable de lire en lui comme dans un livre ouvert. Il le connaissant sans doute même mieux qu'il ne se comprenait lui-même.
« C'est bon comme ça ? » s'enquit-il en nouant les derniers bandages.
« Yup. Merci Chuuya. » Dazai hésita avant de se tourner de nouveau vers lui. « Pour ce qu'il s'est passé ce soir… »
« Ouais, j'aimerais bien savoir ce qu'il t'ait arrivé. Allez crache le morceau. »
« Il est revenu. »
« Ah merde… je… j'avais compris… J'imagine que ça a quelque chose à voir avec ta tronche de déterré ? »
Dazai ne répondit pas.
« J'ai besoin d'alcool », finit par soupirer Chuuya. « T'as pas du vin quelque part ? »
« Tu ne conduis pas ? »
Pour toute réponse, il lui lança un regard mauvais lui signifiant de ne pas s'aventurer sur ce terrain là.
« Dans le placard de la cuisine. Tu m'apportes du sake ? »
« T'es pas sous anti-douleurs ? »
Ne t'aventures pas sur ce terrain-là, lui dit seulement le sourire de l'ancien mafieux.
