Coucou tout le monde. Avec beaucoup de retard, et surtout grâce aux demandes de certaines lectrices, voici le 4ème chapitre de STOM. J'espère qu'il vous plaira.

C'est moi: Merci beaucoup pour tes deux messages tout choupinous. Ce que tu m'as écrit me flatte réellement et me fait bien bien plaisir. J'espère que la suite de cette fic ne te décevra pas. La suite de Spinner's End arrive très vite.

Rien ne m'appartient.

Elle resta figée bien après qu'il se soit rassis. N'osant se retourner pour lui faire face, elle finit pourtant par prendre place sur son siège quand une secousse la fit basculer le nez dans le dossier. Sans lever les yeux vers l'homme qui l'avait aidée, elle tenta de calmer les soudains tremblements de ses mains et de ses genoux. Même sa respiration n'était pas sereine. Cette voix… pas d'erreur possible, le souvenir était encore trop frais dans son esprit pour qu'elle puisse se tromper. C'était lui. Elle ne pouvait confondre ce timbre unique avec aucun autre.

Allez, regarde-le ! Tu l'as vu en entrant dans le compartiment de toute façon, se morigéna-t-elle.

Elle exhala l'air de ses poumons et leva enfin les yeux sur l'homme assis à côté de la fenêtre, dans une totale abstraction de l'individu qui venait de s'installer contre la porte coulissante. Vêtu d'une longue veste d'été d'un gris délavé, l'homme dont le crâne était un peu dégarni observait les paysages qui défilaient devant ses yeux d'un air pensif. Le menton enfoncé dans sa main, il ne lui prêtait pas la moindre attention…

Ne l'avait-il pas reconnue?

Les prunelles indiscrètes de la jeune femme l'examinèrent durant plusieurs minutes. Une barbe argentée soigneusement taillée cachait la quasi-totalité de sa lèvre supérieure qu'un index épais caressait machinalement… ses doigts lui avaient parus bien plus fins, bien plus blancs lorsqu'il avait rattrapé son bagage avant qu'il ne lui tombe sur la tête.

Elle fut tirée de ses réflexions par le regard acier qui s'accrocha durement au sien. Elle réalisa alors qu'elle l'observait depuis un certain temps maintenant, il en était certainement agacé. Un peu gênée, elle lui adressa un sourire qu'il ne lui rendit pas. Malgré son embarras croissant, elle ne pouvait se résoudre à perdre de nouveau le contact alors que son sauveur, celui dont elle n'avait pu détacher ses pensées depuis des jours, se tenait là, devant elle… le contact ? Quel contact ? Qu'importe ! Elle chercha un moyen d'entamer la conversation, mais ne laissa échapper qu'un maladroit :

- Euh…

- Son vis-à-vis la jaugea avec mépris et prit la parole :

- Je n'ai aucune envie d'échanger de courtoises banalités, marmonna la voix aigrelette.

La jeune femme le regarda fixement, les yeux ronds et la bouche bêtement entrouverte. La tessiture contrastait bizarrement avec la corpulence du personnage et surtout… ce n'était pas du tout celle qu'elle avait cru entendre un peu plus tôt…

- D'être poli serait plus juste, rectifia une autre voix à sa droite.

Son cœur manqua un battement et sans réfléchir, elle tourna instinctivement la tête vers le nouvel arrivé. C'était lui… c'était lui qui l'avait aidée, lui qui était venu à son secours la semaine précédente. Tout se bouscula soudain avec frénésie dans sa tête.

Elle risqua un regard vers les mains de l'individu à l'air austère, assourdie par les rapides pulsations qui battaient à ses oreilles. Elles étaient pâles, si pâles que l'on pouvait deviner tout le réseau veineux sous la peau fine, ses doigts, repliés sur la couverture d'un livre aux allures d'ouvrage ancien étaient longs et fins. Elle reconnut instantanément les mains qui l'avaient délestée de son lourd bagage. Le visage caché derrière la couverture en cuir, il ne pouvait se rendre compte de l'examen minutieux dont il était l'objet.

- Je vous demande pardon ? s'ulcéra le grossier personnage assis à l'opposé de la banquette.

- J'accepte vos excuses.

Plus elle écoutait cette voix douceâtre aux intonations ironiques, plus son estomac se contractait douloureusement. Elle ne put s'empêcher de trouver sa superbe irrésistible. Si elle n'avait pas été aussi troublée par cet homme-mystère, elle se serait autorisée un sourire en coin en entendant la réplique piquante. Les bajoues frémissantes et les pommettes écarlates, l'outragé fit face à son voisin avec la ferme intention de ne pas se laisser humilier.

- Sachez que vous ne vous adressez pas à n'importe qui, fulminait-il, je suis…

- Dispensé de faire montre des règles les plus élémentaires de savoir vivre ? hasarda l'autre en abaissant son livre pour la première fois.

Un sourcil haussé, le visage légèrement incliné dans la direction de son vis-à-vis et emprunt d'une innocence feinte, il attendait le retour… retour qui tardait.

- Eh bien ? le pressa-t-il. Ne vous apprêtiez-vous pas à m'expliquer quel grand homme vous êtes ?

Elle ne pouvait détacher ses yeux de ce visage… atypique. Aucun autre mot ne lui venait pour le qualifier. Son teint cireux et maladif lui donnait des airs de cadavre, ses cheveux noués sur sa nuque étaient d'un noir de jais et paraissaient négligés. Sa bouche, mince, se tordait en un rictus moqueur qu'elle trouva dérangeant, son nez était grand et une légère bosse sur l'arrête le rendait particulièrement disgracieux. Ses yeux sombres et glacés ne reflétaient pas la moindre lumière. Un long frisson la fit tressaillir alors qu'elle se perdait dans sa contemplation. « Il est franchement laid, tu peux le dire ! », ricana la mauvaise voix. Non… l'ensemble était plutôt harmonieux et… imposant, réalisa-t-elle en étudiant son allure générale. Il devait être à peine plus jeune que son congénère, à moins que ce ne soient les cernes creusés sous ses yeux… Cette suffisance qui semblait irradier de tout son être, à défaut de le rendre charmant, lui conférait un certain charisme. A présent, le métronome dans sa poitrine pulsait si fort qu'il ne lui semblait pas improbable que ses deux compagnons de voyage aient pu l'entendre. Elle sentit le rouge lui monter aux joues. « C'est vrai que tu as toujours eu un faible pour les vieux, moches et détestables ! » reprit de plus belle l'écho désagréable dans sa tête.

- Je suis le plus grand avocat de Plymouth, éructa enfin celui dont elle avait fini par oublier la présence.

- Où ça ? siffla son partenaire de joute avec une mauvaise foi évidente.

- … Et vous ? continua-t-il de façon condescendante sans relever l'interruption de l'homme en noir. Qui êtes-vous donc pour vous permettre de me reprendre de manière si… arrogante ?

La façon ridiculement surjouée dont il secoua nerveusement la tête en prononçant ses derniers mots le firent ressembler encore davantage à un bull dog furieux.

- Quelqu'un qui ne vit pas des mensonges et des envolées lyriques qu'il peut servir devant une cour, cingla sournoisement le sombre personnage. Mais si vous voulez tout savoir, je suis enseignant. C'est mon travail de corriger les énormités et…

Il le détailla quelques secondes d'une manière explicitement méprisante, ne put-elle s'empêcher de noter.

- … Je crois que tout est dit, termina-t-il sobrement en se replongeant dans sa lecture.

Les oreilles de l'éminent avocat avaient viré au rouge brique si rapidement qu'elle s'attendait à voir sa tête exploser à tout moment. Les tressaillements incontrôlés de son flasque faciès et la rougeur qui avait envahi la moindre parcelle de peau, faisaient penser à une locomotive en surchauffe. Elle n'aurait pas été étonnée de voir de la fumée s'échapper de ses oreilles. Il ouvrit la bouche et la referma plusieurs fois. Elle sentait qu'il aurait voulu contrattaquer, mais visiblement, les mots ne lui venaient pas et c'est dans un élan de frustration et de sourde colère qu'il s'empara de sa valise dans le filet au-dessus de son siège. Elle le vit se diriger à pas pressés vers la sortie et trébucher dans un raccord de la moquette, sans leur accorder un seul regard. Alors qu'il ouvrait la porte coulissante du compartiment en essayant délibérément de faire rouler sa valise sur le pied de l'homme distrait – infructueuse entreprise puisque ce dernier ayant manifestement pressenti les intentions de son coreligionnaire, avait replié ses jambes sous son fauteuil – elle l'entendit pester de vagues « incroyable cette insolence ! » ou encore « petit prof de province, tu vas voir ! »…

La porte se referma dans un claquement qui lui arracha un tressautement et ils furent seuls dans le compartiment.

Son attention se concentra automatiquement de nouveau sur l'homme à la langue acérée qui était apparemment perdu dans sa lecture. Elle le détailla quelques minutes en se remémorant la joute dont il était incontestablement et avec une facilité déconcertante, sorti vainqueur. Elle força sur ses yeux pour essayer de distinguer afin de les imprimer dans ses rétines, chacun des traits, chaque ride du visage masculin. Le wagon était baigné de lumière, pourtant, il s'était recroquevillé le plus possible dans la pénombre, comme s'il avait eu peur du soleil, songea-t-elle. Après tout, il était tellement pâle… il aurait fait un parfait vampire. Elle étouffa un petit rire, abasourdie par sa propre bêtise.

Rire qui s'évapora aussitôt quand elle réalisa que les deux billes noires s'étaient posées sur elle. Instantanément, elle s'enfonça dans son fauteuil et sentit la chaleur lui monter au visage. Alors qu'elle l'avait tellement observé un peu plus tôt, il lui était à présent impossible de soutenir ce regard… si froid, si… vide. Elle détourna la tête un peu trop brusquement pour avoir l'air naturel mais sentait qu'il la fixait toujours par-dessus son ouvrage. Les obsidiennes brûlaient sa peau… à moins que ce ne soit la gêne.

Impossible de faire abstraction. Peu importe l'angle sous lequel elle se présentait, elle ne se sentait pas à l'aise quand cet homme la regardait. Et il la regardait ! Les rares coups d'œil qu'elle s'était autorisée en sa direction l'avaient rapidement confortée dans cette idée. Dès qu'elle croisait les obsidiennes luisantes, elle baissait les yeux avec la vivacité de l'enfant pris en flagrant délit de chapardage de cookie avant le dîner. Lui ne cillait pas. Il ne s'était même pas replongé dans sa lecture, avait-elle noté. Pourquoi ne reprenait-il pas son bouquin, histoire qu'elle puisse l'observer de nouveau à son aise ? Et puis pourquoi la fixait-il comme ça ? L'avait-il trouvée stupide ? La trouvait-il d'une laideur comique ? Ou bien peut-être comme ce fameux soir, attendait-il qu'elle le remercie de son intervention… Cette pensée la mit terriblement mal à l'aise. L'avait-il seulement reconnue ? Devait-elle lui dire merci ? Elle ne parvenait pas à se décider malgré son envie de lui exprimer sa gratitude, sa bouche restait obstinément fermée. Elle avait cette désagréable impression qu'il la trouverait ridicule et avant qu'elle ne puisse agir, elle s'était mise en place… Elle était revenue cette horrible pression qui lui avait interdit de lever les yeux vers son sauveur et lui avait enserré les cordes vocales si fort, qu'elle l'avait réduite à une godiche ingrate et idiote aux fesses aussi immergées que le cerveau.

Et puis après tout, quoi ? Qu'avait-elle à perdre ? Elle ne le connaissait pas ! Si quelqu'un devait se sentir un peu bête à l'idée de s'être fait surprendre à observer une jeune personne de sexe féminin de surcroit, avec insistance, c'était bien lui… Alors pourquoi baissait-elle honteusement la tête chaque fois que ses paupières se levaient assez haut pour percevoir les deux onyx ? Rien à faire ! Elle ne parviendrait pas à soutenir ce regard.

Peut-être lui adresser la parole était-il envisageable si le contact visuel restait limité ?

- M… Mersdi, articula-t-elle avec difficulté.

Aussitôt, elle détourna sa tête vers la fenêtre et cacha son front dans sa main. Bravo ! Elle n'avait jamais entendu autant de variations de tessitures sur un seul mot, pas même à l'opéra. Du reste, avec de tels tremblements dans sa voix, elle n'aurait eu aucun mal à se faire engager comme doubleuse de chèvres dans « Okie, les aventuriers de la ferme ». S'il avait compris sa tentative effrayante de communication, cela tenait du miracle !

- Vous dites ? l'entendit-elle murmurer d'une voix soyeuse qui la fit frissonner de la tête aux pieds.

Elle leva timidement la tête vers son interlocuteur et se sentit virer pivoine lorsque le regard moqueur accrocha le sien. Un sourcil méprisamment haussé, une moue suffisante étirant les commissures de sa bouche, il donnait l'impression de vouloir la transpercer des yeux… Le faciès fermé n'avait rien de rieur, pourtant elle lisait très nettement dans les obsidiennes la remarque narquoise dont elle était certaine qu'elle lui brûlait les lèvres.

Elle n'aurait su décrire l'étrange malaise qui s'était emparé d'elle lorsqu'elle avait sombré dans les deux abysses les plus sombres qu'elle ait jamais vus. De mémoire, jamais encore elle ne s'était perdue aussi loin dans le regard de quelqu'un… surtout de quelqu'un qui la mettait si peu à l'aise.

Curieuse sensation que de se sentir happée de façon si inextricable, par les yeux d'un homme duquel à ce moment précis, elle aurait tout donné pour disparaitre du champ de vision…

Alors que c'était elle qui sombrait dans un état quasi hypnotique, elle ne parvenait pas à refouler l'impression dérangeante qu'il s'enfonçait insidieusement en elle… Comme si les onyx inquisiteurs, animés par le désir d'apporter eux-mêmes une réponse à la question de leur propriétaire, cherchaient à fouiller ses pensées… doucement, minutieusement…

Sans qu'elle comprenne vraiment pourquoi, cette simple pensée suffit à renforcer sa gêne et elle mit fin à l'intense contact visuel qui s'était instauré entre eux. Il lui semblait que tout son corps, et surtout son visage, avait pris feu. Elle détourna le regard et fixa résolument le dossier du siège désormais vide, qui lui faisait face. Manifestement, il n'était pas dans ses intentions de la laisser reprendre contenance elle savait que si elle posait de nouveau ses yeux sur lui, elle rencontrerait inévitablement les deux pupilles insondables et … dangereuses.

« Tu m'en diras tant ! Je n'ai pas le souvenir que tu te sois montrée aussi farouche avec Liam… » susurra sa mauvaise voix, sarcastique. Cela n'avait rien à voir, songea-t-elle en chassant prestement sa culpabilité, Liam c'était une autre histoire…

« Pour sûr, même la première fois qu'il t'a déshabillée tu n'as pas rougi autant ! » Cette fois, la remarque cynique de sa conscience l'ébranla quelque peu…

Et puis pourquoi après tout ? Elle n'envisageait tout de même pas que cet inconnu la déshabille ! Elle ne faisait que souligner la difficulté que représentait pour elle le simple fait de soutenir son regard. Et puis…

De nouveau, ses entrailles prirent feu et elle cligna plusieurs fois des paupières, en priant pour que l'esprit masculin soit moins sagace qu'il n'en avait l'air… Pourquoi fallait-il toujours qu'elle pense aux choses embarrassantes quand il s'agissait, justement, de ne pas les envisager ? « Parce que tu es étonnement perverse ? » hasarda la voix moqueuse.

Non. Il l'avait sauvée et ses propos l'avaient troublée. Et là encore, alors qu'elle pensait ne jamais plus avoir affaire à lui, non seulement le sort l'avait de nouveau mis sur son chemin, mais en plus il l'avait encore tirée d'un mauvais pas. Et puis, il était tellement … singulier ! Il était parfaitement naturel que la situation la travaille, d'autant qu'il semblait au mieux : ne pas réaliser que son comportement l'embarrassait, au pire : s'en amuser. Sans compter qu'elle n'était toujours pas fixée sur le point de savoir s'il l'avait reconnue ou non. Il ne pouvait quand même pas avoir si vite oublié le visage d'une personne qu'il avait sauvée d'une triste fortune, à n'en pas douter, il y avait de ça à peine quelques jours.

« Impressionnant cette promptitude à te retrancher derrière des justifications fallacieuses et à chercher des échappatoires à tes contrariétés ! » Et impressionnant également d'être touchée au point de s'offrir des séances de joutes cérébrales avec le petit diable perché sur son épaule ! Où donc était ce foutu petit ange censé lui donner la réplique afin que sa conscience lui fiche la paix ?

S'il avait la moindre idée de la confusion qui régnait sous l'épaisse chevelure broussailleuse, il se serait surement précipité hors du wagon lui aussi.

Elle exhala l'air de ses poumons pour se donner du courage et braqua résolument ses yeux sur le visage au teint cireux.

- Je vous remerciais simplement de ce que vous avez fait pour moi, articula-t-elle d'une voix calme et posée en prenant garde de détacher chaque syllabe pour éviter les accidents de prononciation.

Il la fixa un instant en silence, imperturbable. La tension en elle devenait insoutenable quand il détourna le regard et replongea le nez dans son livre.

- Je ne supporte pas la bêtise quand elle est doublée d'arrogance, lâcha-t-il indifférent. Ne me remerciez pas, je n'ai pas fait ça pour vous !

Un brin vexée par la réflexion, elle préféra botter en touche.

- Peu importent les raisons, répondit-elle avec un peu plus d'assurance maintenant qu'il avait commis l'erreur de la piquer au vif. J'étais en difficulté, admit-elle piteusement, et par votre intervention qui n'était pas destinée à me venir en aide, précisa-t-elle bien qu'elle fut persuadée du contraire, vous m'avez tirée d'un mauvais pas.

Impassible, il ne sembla plus lui accorder le moindre intérêt. Ses yeux oscillaient de gauche à droite au rythme de sa lecture. Faisait-il semblant de ne pas remarquer qu'elle le fixait avec acharnement ou bien l'indifférait-elle complètement ? Si elle était intimidée au début, elle sentit l'irritation gangréner son estomac devant ce manque total de réaction.

- D'autant que ce n'est pas la première fois, risqua-t-elle en se disant qu'elle n'avait rien à perdre.

Les prunelles noires restèrent figées sur une ligne et ne bougèrent plus. Rien d'autre dans le faciès pâle ne révélait que la remarque était bien arrivée jusqu'à ses tympans, pas le moindre changement d'expression. Aucun signe d'étonnement, pas une trace d'interrogation dans le regard… Mais il l'avait entendue, elle le savait.

Dès lors, elle s'attendit à toute sorte de réaction : peut-être n'avait-il jamais croisé sa route et avait-elle fantasmée la ressemblance entre la voix de cet homme et celle de son sauveur… Pourtant, le ressenti qu'elle avait en sa présence était tellement identique… même l'intonation dure et sarcastique de sa voix était la même. D'un coup, elle se sentit beaucoup moins confiante. Elle essaya tant bien que mal de ne pas détourner les yeux lorsqu'il leva les siens de son ouvrage. Totalement déconcertée par l'absence d'indication dans les obsidiennes, elle se mit à envisager tous les scénarios possibles. Tantôt, il se moquait d'elle avec cynisme, tantôt, il refermait son livre pour quitter le wagon à son tour. Il lui crachait une remarque bien acerbe à la figure en se questionnant sur sa possible contamination par le vieux fou qui s'était acharné sur elle, ou encore abandonnait son air grave pour lui rire ouvertement au nez… « Raye cette option ma fille ! »… A la réflexion, il n'avait pas l'air de quelqu'un qui devait rire souvent.

En bref, elle s'attendait à ce qui lui dise beaucoup de choses, mais pas celle-là.

- Vous manquez d'assurance Miss ! marmonna-t-il d'un ton neutre en dardant ses pupilles au fond des siennes.

Elle ne se souvenait pas s'être sentie aussi mal à l'aise de toute sa vie, pas même lors de son entretien d'embauche au ministère.

- Je… je…

Froissée par la remarque qu'il avait laissé échapper si naturellement, elle ne parvenait même pas à trouver quelque chose de percutant à lui rétorquer. Elle ne manquait pourtant pas de répondant d'habitude. Cet homme avait le don de lui faire perdre tous ses moyens. Plus elle cherchait, plus le brouillard dans son cerveau s'épaississait, plus son embarras se renforçait.

- Vous devriez essayer les phrases complètes, suggéra-t-il sans la quitter des yeux.

« Vous devriez essayer le shampooing ! » intervint sa petite voix. Elle ne put réprimer un sourire carnassier. Il ne fallait quand même pas trop la prendre pour une imbécile non plus. La timidité ne durait pas au-delà du respect qu'on lui portait, passé ce cap, l'agressivité prenait le relai.

L'homme haussa un sourcil interrogateur.

- Je vous trouve bien mal avisé de donner des leçons de politesse alors qu'il y aurait fort à dire sur vos manières Monsieur, siffla-t-elle en réponse à la question muette.

Avec une stupéfaction dont elle ne laissa pas ses traits s'altérer, elle vit un rictus – amusé ? – déformer les lèvres de son vis-à-vis.

- Au contraire, voyez le fait que je prodigue gratuitement mes conseils de pédagogue comme un acte de charité, susurra-t-il.

- Je n'ose pas imaginer quel genre d'enseignant vous devez être, releva-t-elle. Sans doute de ceux que les élèves adorent détester !

- Hm…

Le rictus s'accentua.

- En voilà un argument de poids, la railla-t-il. Les attaques personnelles ne sont que le reflet d'une faiblesse argumentative.

Le sourire de la jeune femme s'estompa sensiblement.

- Vous vous essoufflez Miss !

"Cet homme est le diable en personne !" Elle sentait ses mains trembler de colère.

- Vous ne me connaissez pas, le reprit-elle. Je doute que vous puissiez présumer de mon souffle argumentatif.

- Puis-je vous rappeler que vous non plus ? Aussi, je ne vois pas comment vous pensez pouvoir vous permettre de porter un jugement sur la qualité de mon enseignement.

- Vous faites erreur, rectifia-t-elle assassine, ce n'est pas votre méthode d'enseignement que je remets en cause, c'est votre personne !

Loin de s'offusquer, l'homme lui lança un regard hypocritement indulgent et se replongea dans l'énorme pavé.

- Vous perdez vite le contrôle de vos nerfs, nota-t-il distraitement.

- Ca suffit ! A qui pensait-il s'adresser ? A une enfant ? Dire qu'elle cherchait simplement à le remercier et cet immonde individu avait réussi à la mettre hors d'elle. Il était également parvenu à botter en touche afin que l'allusion à son aide quelques jours auparavant, passe à la trappe. De toute façon, ça ne pouvait pas être lui, songea-t-elle. Un type pareil, voler au secours de quelqu'un… impossible !

Les attaques personnelles ne faisaient peut-être pas avancer le débat, mais elles soulageaient. Elle se leva d'un bon et se dirigea vers la porte coulissante. Au moment d'en franchir le seuil, elle lui adressa un regard venimeux.

- Vous ne devez pas compter beaucoup de monde parmi vos amis si vous moulinez l'ego des gens qui essayent de poliment vous approcher ! Je sors un moment mais ne pensez pas vous être débarrassé de moi, je suis plus tenace que l'autre tordu ! J'ai seulement besoin de me laver la tête, profitez-en pour en faire de même ! termina-t-elle méchamment.

Fière de son laïus, elle aurait réussi une de ses plus belles sorties si le train ne s'était pas ébranlé au moment où elle posait un pied dans le couloir. Tout se passa alors en une seconde. Elle trébucha, sa cheville se tordit dans un claquement douloureux et elle perdit l'équilibre pour s'effondrer sur un pic osseux.

Mortifiée, les pommettes plus écarlates que jamais, elle n'osa pas lever les yeux sur le propriétaire du genou sur lequel elle venait de s'empaler. Une nouvelle secousse la fit basculer en arrière et elle allait taper avec la tête sur le rebord du siège derrière elle quand deux mains pâles se refermèrent sur ses avant-bras, et l'attirèrent à lui.

- Je ne suis peut-être pas très entouré, murmura-t-il à son oreille d'une voix veloutée qui n'arrangeait rien à son état, mais… ma confiance ne sera jamais trahie par la personne qui aurait dû me venir en aide mais a préféré passer son tour par souci de ménager sa propre sécurité.

J'espère que ce chapitre vous a plu. La suite de Spinner's End arrive très vite. Je dois juste relire le chapitre avant de le poster. Des bisous.