Hello le monde, j'espère qu'il tourne rond. Voici la 4ème étape de cette fic Caprices. Je vous remercie tous et toutes pour vos encouragements et de prendre le temps de me lire.

Bonne lecture et à bientôt.

New York, 31 mars

Il détestait cette ville mais les légendes ont la vie dure. Celle qui prétend que la première vision que l'on a de l'Amérique est la statue de la Liberté est présente à l'esprit de tous les touristes en route vers le Nouveau Monde. Vives déception quand on se pose sur le sol américain sans avoir vu la Dame de New York, ni distingué clairement le célèbre profil des gratte-ciel de Manhattan à travers l'épais brouillard d'air pollué qui obscurcit les hublots de l'avion dès que s'amorce l'ample courbe de descente vers les pistes d'atterrissage. On la rêve séduisante, merveilleuse. Pourtant il n'y a que crasse, turbulence, et le dégoût qu'elle lui inspire en se faufilant dans les quartiers du borough de Queens au sein d'un taxi à la suspension éprouvante qui croisent le fer avec mille autres véhicules, énormes, mais plus souvent cabossés que rutilants, vers un Manhattan saturé de bruit et de saleté. Il détestait se trouver ici mais le travail était le travail. Il aurait préféré rester à Rome mais voilà il avait un contrat et des photos à faire ainsi qu'un défilé. Il n'aurait qu'un ou deux jours pour lui. Mais pour quoi faire ? Il n'avait aucun ami à rendre visite, avec qui sortir un soir. Pourtant il avait évoqué ces excuses bidon pour éviter de devoir se rendre à ces soirées mondaines qu'il avait en horreur.

Arrivant dans son somptueux appartement par l'ascenseur privé, dont les portes s'ouvraient en son cœur, il laissait tomber sans ménagement ses sacs en cuir souple. Il se dirigeait droit vers le bar et pris une rasade de whisky à même le goulot. La chaleur du liquide brun-doré, lui fit un bien fou. Il en repris une seconde gorgée et se délecta de la laisser dans sa cavité buccale avant de se décider à l'avaler. Il retrouva ainsi son calme, sa superbe, le feu aux joues par l'effet de l'alcool, en se regardant dans le gigantesque miroir qui trônait dans le salon il se trouva particulièrement sexy. Il composa un numéro sur son portable « code 6743 » et raccrocha direct sans attendre de réponse.

Quelques heures plus tard, il avait mis un pantalon sportwear et était resté torse nu face à la vitre qui longeait la longueur de son salon. L'ascenseur s'ouvrit et une très belle femme, rousse aux yeux bleus fit son apparition. Elle portait un tailleur et des talons de 12 cm. Ses cheveux descendaient jusqu'au creux de ses reins soulignant une taille particulièrement fine. Il regardait ses lèvres soulignées de rouge baiser. Il y tenait particulièrement et à chaque fois « la fille » dont il payait les services arrivait avec ce rouge accroché aux lèvres. Elle était différente à chaque fois qu'il contactait le dit service. Ça aussi il y tenait. Il ne voulait pas prendre le risque qu'elle s'accroche à lui. Qu'elle tombe amoureuse, qu'elle s'imagine des choses. Elle savait pourquoi elle était là et se dirigeait vers la salle de bain, tandis qu'il s'installait sur le canapé un verre de whisky à la main.

En bas de l'immeuble, un taxi restait immobile sans client. Le chauffeur regardait vers les fenêtres allumées du dernier étage. Il avait vu deux silhouettes dont l'une était celle de sa cliente. Il avait le sentiment d'être comme un loup qui hurle à la lune et qui la regarde amoureusement. Cela compensait la garde à vue d'il y avait deux semaines. L'inspecteur l'avait relâché devant le constat qu'il ne pouvait pas être dans une geôle du commissariat et dans une chambre de l'Olympus en train de désosser un type. Le quatrième. Il avait vu l'inspecteur Prentiss gronder sa rage et s'était dit qu'il était bien content de ne pas être sa cible. Il avait la certitude que quand Prentiss lui mettrait la main dessus à l'autre désosseur en herbe, il lui ferait sa fête. Mais pour l'heure, il ne voulait plus y penser. Il voulait juste savourer chaque instant. Il avait accepté la course alors qu'il était déjà au fond de son lit, juste pour pouvoir venir ici en bas de cet immeuble, juste où il vivait, juste pour s'en approcher un peu. Il n'avait jamais osé l'aborder et pourtant par trois fois il en avait eu l'occasion. Même qu'une fois il était monté dans son taxi pour le conduire à l'aéroport. Il n'avait pas osé lui parler, il l'avait seulement regardé dans le rétroviseur central. Il avait eu cependant l'audace de le suivre de loin pour connaître sa destination. Athènes. Il en rêva durant plusieurs nuits, s'imaginant être dans le même avion, placé à côté de lui, dans le même hôtel somptueux dans le rôle d'un milliardaire. Déambulant tous les deux dans les ruelles de cette ville dont il ne connaissait rien. Oh oui il avait rêvé. En voyant les lumières s'éteindre, il démarra le moteur afin de rejoindre son lit tout en se disant qu'une fois de plus il aurait de quoi rêver durant quelques nuits.

En rentrant chez lui, il laissa s'échouer sur le sol ses vêtements trop lourds en cet instant et se dirigea droit vers sa chambre. Il y avait des photos de magasines accrochées au miroir de devant son lit, et un poster grandeur nature fixé au plafond. Il s'en était donné du mal à le mettre là en prenant soin de vérifier qu'il n'allait pas tomber au moindre coup de vent. Allongé sur le lit, il le regardait à souhait, souriant, confiant en se disant qu'il avait trouvé un lien pour le guider dans cette vie. Ce n'est pas qu'il détestait sa vie d'avant de venir dans cette pomme pourrie mais ses journées s'effilochaient sans but au cœur d'Enna. Et puis, il y a quatre ans, il était tombé dessus en feuilletant un magasine acheté par Nathalia. Beau comme un dieu, comme un Apollon, sorti tout droit d'un mirage plus qu'irréel. En le voyant, son cœur se mit à bondir hors de sa poitrine. Fort, rapide. Pour la première fois de sa vie, face à cette photo, il s'était sentit vivre. Il avait volé la page du magazine et s'était mis en devoir d'en savoir un maximum sur cet être. Andréas Hadley. Même son prénom était beau. C'était doux. Il avait lu un article qui le comparait à la déesse Aphrodite tellement il était la magnificence de la beauté et de l'amour qu'il engendrait à chaque battement de ses cils. Il trouvait les journalistes toujours trop pompeux dans leurs articles. Mais grâce à eux, il avait appris que cet Aphrodite avait plusieurs appartements à travers le monde, était célibataire avec quelques conquêtes à son actif. Cela lui fit grincer les dents sur le moment quand il apprit que par « conquêtes » il devait entendre « femmes ». Puis il retrouva le moral quand il lut dans un article que son bellâtre était bi. Tout comme lui. Il regardait son idylle silencieuse plantée au plafond de sa chambre et ses pensées prirent une tournure qui lui plaisait fort et d'un battement de paupière à un autre battement, elles devinrent de plus en plus lourdes jusqu'à se fermer sur un rêve inavouable.

Il était devant la baie vitrée sirotant un autre verre de whisky tandis que « la fille » finissait de s'habiller. En passant dans le salon, elle prit l'enveloppe posée sur la table basse. Elle n'avait pas besoin de compter. Ce client-là était sûr. Sans un mot, tel qu'il était prévu dans le contrat, elle prit place dans l'ascenseur privé et le regarda une dernière fois avant que les portes ne se ferment.

Il avait déjà vu ce taxi mais ne savait où. Il le connaissait, il en était sûr. Il avait pensé que peut-être il attendait « la fille » mais s'aperçut après leurs ébats qu'il n'était plus là. Pourtant, la tête de mort sur la porte du conducteur lui était familière.

Leh, 9 avril

Le soleil se levait à peine tandis qu'il finissait sereinement son thé au beurre. Une journée de labeur l'attendait mais il n'aurait échangé sa place pour rien au monde. Pourtant, si on lui avait dit, i ans, qu'il serait ici à Lhe, dans cette modeste maison avec en son centre l'hôtel aux divinités, avec ces deux étages partagés entre l'étable pour les dzos au rez-de-chaussé et au premier le salon et les deux petites chambres, il aurait ri. Lui il rêvait d'espace infini, de liberté. Il avait toujours dit à qui voulait l'entendre que jamais au non jamais il ne prendrait femme, n'aurait de famille, qu'il vivrait seul, en ermite, au milieu de nul part. Le destin lui a joué un bien étrange sort quand il mit sur son chemin Maïya avec ses yeux rieurs et ses deux longues nattes soyeuses. Et son rire... ah oui c'était son rire qui l'avait en premier séduit. Elle avait ri quand son frère Tzengi les avait présentés l'un à l'autre. Elle lui avoua un an plus tard, quand il lui avait demandé de vivre avec lui, qu'elle avait rêvé de lui avant leur rencontre et c'était par surprise qu'elle s'était mise à rire car elle savait ce que cela signifiait avant lui. Elle l'aimait avant de le connaître. Elle croyait qu'il s'agissait d'un fiancé de rêve, un secret profond. Elle ne se voyait pas épouse. Elle ne se trouvait pas belle. Pas laide non plus mais elle n'était pas de ses beautés ayant des dotes à la hauteur de leur éclat. Depuis leur rencontre, il n'avait de cesse de lui dire qu'elle était belle comme un soleil d'été, comme la neige qui tombe silencieusement sur son visage, comme ses fleurs qui fleurissent aux premières lumières du printemps, comme ses feuilles orangées qui volent à l'automne. Il se découvrit romantique, paisible, amoureux. Elle se découvrit moins timide, curieuse, coquette.

En finissant son thé il regardait cette lettre posée depuis la veille sur la table basse. Il ne l'avait pas ouverte sachant ce que cela signifiait. Il avait été à une réunion d'il y a deux mois de cela. Une réunion pour apporter une lettre au Dalaï Lama ou à ses conseillers. Une lettre pour informer que les conditions deviennent de plus en plus dures, et que les enfants qui sont envoyés à l'école sont obligés d'oublier leurs dieux, le respect des cérémonies, leurs ancêtres. Cela lui faisait grincer des dents mais pour l'instant son fils n'allait pas encore à l'école. Mais l'an prochain il devrait y aller. Il sera loin de lui durant toute une année scolaire. Il devait bien se l'avouer cela ne lui plaisait guère et il aurait préféré le garder près de lui. Il pourrait devenir comme lui éleveur mais sa mère voyait en Rakuen un avenir prometteur. Bien meilleur que le leur. Ils en avaient longuement parlés. Elle l'avait convaincu.

Il décacheta l'enveloppe et lu attentivement, longuement, cette missive. Elle lui demandait de venir à Bodhgaya. Bodhgaya ? C'était urgent. Il devait partir dès qu'il aurait pris connaissance de cette lettre. Il fronçait les sourcils d'incompréhension. Cela ferait un long voyage.

Il sentit une main, et une effluve qu'il connaissait bien. Cette douceur le chavirait à chaque fois. Pourquoi partir loin de ses mains qui le serraient ? Pourquoi partir loin de ce baiser sur sa joue ? Non il ne partirait pas. De cette dernière pensée il déposa un tendre baiser sur le front de sa bien-aimée.

Prenant une bonne bouffée d'air frais sur le pas de sa porte, il salua le soleil et parti en direction de ses dkos. Une journée paisible, comme toutes celles qui s'étaient écoulées jusqu'à lors, s'annonçait.

Tandis qu'il s'éloignait d'un pas sûr, il ne pouvait voir le visage perlé de larmes de celle qui le rejoignait chaque jour à mi-journée pour lui amener les boulettes de stampa et une flasque de chang. Elle s'écroula sur le sol, saignant entre ses jambes qu'elle tenait pliée contre son ventre, serrant les dents pour ne pas crier. Elle ne lui avait pas encore dit. Elle lui avait parlé d'un deuxième enfant. Il n'en voulait pas car elle avait failli mourir lors de la naissance de Rakuen. Que serait-il devenu si elle l'avait abandonné ? Lui avait-il dit en la serrant si fort dans ses bras qu'elle avait cru en cet instant que jamais il ne la lâcherait. Elle sentit deux petites mains sur son visage. Rakuen. « Cours Rakuen va chercher le médecin. Vite. »

Athènes, 9 avril

Allongé sur son canapé il dormait profondément entouré d'une multitude de photos en noir et blanc et en couleurs posées sur lui au milieu du journal international où on pouvait voir une moitié de photo encadré d'un homme avec une moitié de mot en en-tête « meur », posées sur la table basse en se mêlant aux biscuits apéritifs et aux bouteilles de 30cl de bière, posées sur le sol éparses telles des tableaux fous de Dali. Il avait regardé tardivement ses photos prises tout au long de ces 3 années. Il devait en choisir 50 parmi des milliers de clichés en tout genre. Le jour était levé depuis plusieurs heures et il commençait à se réveiller.

Il avait encore fait ce rêve étrange d'une fille aux longs cheveux et aux yeux pers emplis de larmes. Il avait rêvé d'un temple antique s'écroulant. Ce rêve ne le quittait pas depuis plusieurs nuits. Il avait déjà fait un rêve bien étrange après être allé en ... il ne se souvenait plus tellement son esprit était encore embrouillé par le sommeil perturbé ou par l'alcool ingurgité sans soif. Il ne connaissait pas cet homme qui avait hurlé son nom mais depuis il n'arrivait pas à oublier sa voix. Il avait les cheveux courts et châtain clair, l'allure fière presque guerrière. Ses yeux perdus encore dans le vague se posèrent sans le vouloir sur les photos qu'il avait prises justement lors de ce séjour. Il retrouvait le sourire de ce soldat avec qui il était resté 3 jours au milieu du désert. Son visage l'avait immédiatement interpelé. Son sourire, ses yeux fiers et tristes à la fois, ses traits coupés à la serpe. En retournant la photo il retrouva son nom : Milo O'Brian, vient de Londres, 4 février. Il prit son portable et composa le numéro de téléphone du secrétariat de la défense. Après quelques palabres et présentations, il finit par savoir que Milo avait été blessé lors de sa dernière mission et devait retourner dans les prochains jours dans son pays. Blessé de guerre, il aurait droit à une pension militaire. Blessé de guerre... il savait ce que cela signifiait. Il se promit de lui rendre visite à Londres après son exposition. Pour l'heure, il devait se remettre au travail. Il posa la photo de Milo souriant, casque sur la tête et visage bariolé de couleur de camouflage. Comment pouvait-on avoir un tel sourire au beau milieu d'une guerre ?

Il prit celle montrant des moines bouddhistes priant devant l'ambassade de Chine à Paris. Choisi celle représentant des manifestations fleurs à la main contre fusils. Un Yogi en prière. Des enfants jouant au milieu des ruines de Fukushima. En écartant certaines d'entre elles, il tomba sur celle de son ami. Ils avaient tout de suite sympathisés dans ce sous-marin perdu au milieu d'un Océan. Enfermés les uns sur les autres, entouré de 600 marins, cela fut l'expérience la plus extraordinaire de sa vie. Comment faire quand on veut prendre l'air ? Pour éviter de se foutre sur la gueule ? Il y eut l'histoire de ce type qui s'était fait largué par sa copine par webcam. Il s'était bourré la gueule et voulait en découdre avec tout le monde. Il avait pensé que cela devait être étouffant d'être dans un sous-marin, enfermé perpétuellement. Il avait comparé cela à un utérus et cela lui avait valus son premier accrochage avec Mick K. Taylor. Puis ils avaient ri autour d'une bonne bouteille. En fouillant dans son tas posé au sol il retrouva la lettre qu'il avait reçu il y avait de cela déjà une semaine. Un beau papier noir et rouge. Très élégant. En voyant l'enveloppe, il avait compris qu'il s'agissait d'un faire-part. Il eut un hoquet d'étonnement quand il lit le contenu annonçant le mariage de Mick Kanon et de Lana Lockwood de la Maison L&L. Hier, il avait reçu une lettre de son ami qui l'avait laissé songeur. Il avait lu sa dernière « croisière » comme il aimait dire, ses quelques jours passés en famille, que son père se faisait vieux et que sa mère désespérait d'être de nouveau grand-mère, que son neveu Pierre grandissait à vue d'oeil, que sa nièce Bella avait un petit ami qui ne lui plaisait guère. Il avait lu ses doutes de son avenir, de ses cauchemars qui ne le quittaient plus depuis plusieurs mois, de tous ses cris qui le réveillaient en sueur. Il n'avait rien lu du mariage, rien lu concernant Lana. C'est arrivant à cette conclusion qu'il prit la décision d'accepter, contrairement à ses habitudes, l'invitation au mariage du siècle. Il prit donc le feuillet, presque transparent, et cocha « oui » et mis son nom « Ayoros Ifanos ».

New York, 9 décembre Avril

Malgré l'inconfort du trajet et le peu de temps qu'ils avaient pour se dégourdir les jambes et faire d'autres choses toutes aussi humaines, il avait pris le temps de découvrir les différents paysages qui composaient ce pays si différent du sien. Quoiqu'à bien y regarder il trouvait que les grands immeubles ressemblaient beaucoup à ceux de Beijing ou Shanghai. Lee le rassurait beaucoup et lui permettait de mieux appréhender ce monde qui avait pris des tournures bien vastes. Ils avaient rencontrés des hommes et femmes sur motos, tatoués de partout à ce qu'il avait pu en juger, des hommes avec de très longues barbes et fumant un étrange tabac qui lui donna mal au crâne quand il voulut essayer, des femmes courts vêtues d'un short si mini que cela ressemblait à une culotte et puis des personnes venues d'un autre temps. Ils étaient de noirs, ne parlant pas ou très peu, circulant sur des chariots au lieu de voiture. Il les trouvait beaux, paisibles, irréels. Il y avait autant de diversités ici que chez lui. Quelque part cela le mettait à l'aise. Il se disait qu'ainsi il pourrait se fondre dans toute cette diversité, paraître moins étrange. Il faut dire qu'un occidental dans son pays ne passait pas inaperçu. Lee, lui avait dit que son oncle les attendait à New York. Ils travailleraient tous les deux dans le restaurant et seraient logés en prime. D'accord il faudrait qu'ils s'acquittent de leurs dettes en premier lieu avant qu'il puisse envoyer de l'argent à Umé mais il allait de mieux en mieux. Il avait l'intuition que tout irait bien. Même plus que ne lui disait à longueur de journée Lee. Il pris le livre que lui avait offert cet homme à San Francisco. Il apprenait à lire cette étrange langue. Il reconnaissait les lettres maintenant et savait les recopier. Il savait écrire « merci », « restaurant », « ami » et d'autres mots. Il avait regretté de ne pas avoir demandé l'adresse de Ka... il ne se souvenait plus trop bien de son nom. Il ne savait comment le dire. S'il avait l'occasion de revenir sur San Francisco il ferait tout pour le retrouver. Peut-être pourrait-il le retrouver devant le vendeur de hotdog ? Il écrivait une longue lettre à Umé, lui racontant tout. Lee lui avait montré comment on demande un timbre et reconnaître une boîte aux lettres. Lee était débrouillard de naissance. Il se souvenait que déjà petit Lee pouvait se sortir de situation inextricable et faire les choses tout seul alors que les autres du même âge attendaient là en pleurnichant que les parents s'occupent d'eux. Lee perdit ses parents très tôt mais au lieu de se morfondre, il apprit par lui-même à cultiver, retourner la terre, guider le buffle, pêcher...

Enfin ils arrivaient à bon port. New York les entourait. Cela ne sentait pas bon et il y avait beaucoup de bruits. Il se mettait à tousser. Cela durait encore deux bonnes heures quand le camion s'arrêtait. Le chauffeur leur demandait de descendre. Il suivait Lee tandis que trois autres de leurs compagnons partirent dans une autre direction. Le camion redémarrait avec quatre autres personnes. Deux étaient descendus à l'escale d'avant et six au milieu de champs de blé.

Ce qu'il voyait le scotchait littéralement. Il se serait cru à Beijing. Tout était écrit en chinois, et tout le monde parlait chinois. Lee le tirait par la manche alors qu'il restait planté là. Lui aurait-on fait une farce ? Serait-il de retour en Chine ? Mais non c'était impossible. Il aurait fallu reprendre la mer. Lee voyant son ami rester au milieu de l'avenue le tirait plus fort par le bras pour le forcer à avancer. En quelques minutes ils arrivèrent devant un restaurant à l'enseigne rouge, avec deux lions d'or sur le pas de la porte. Un homme âgé leur fit signe de passer par l'arrière. Ils longèrent une ruelle puante de poubelles où un chat miteux trônait là sur l'une d'entre elles comme s'il était le roi du monde. Lee continuait à le tirer par la manche. Ils entrèrent directement dans la cuisine située à l'arrière du restaurant. Ils se prosternèrent devant le vieil homme. Très rapidement, il leur expliquait qu'ils feraient la plonge ici tous les jours, sans jour de congés, et leur argent sur les six premiers mois servirait à payer les frais de leurs venues ici. S'ils voulaient gagner plus d'argent, ils devraient trouver un autre emploi en plus de celui-ci. Ils seraient logés et nourrit. Il était heureux après tout ce périple de se trouver un territoire connu. Le seul problème était qu'il ne pouvait pas envoyer de l'argent avant six mois à Umé. Il devait trouver une solution le plus rapidement possible. Il se sentait confiant en regardant le Dragon d'or qui ornait la salle du restaurant et encore plus quand il vit un tableau représentant les montagnes entourant son village dans le couloir qui menait à leur chambre. Le vieil homme leur expliquait qu'ils devaient apprendre les rudiments de l'anglais afin de pouvoir à minima se débrouiller en dehors de China Town. Il leur expliquait qu'il les aiderait dans cet apprentissage et leur montrait le Times en leur disant qu'il était nécessaire qu'ils arrivent à déchiffrer les lettres et donc en lisant le journal ils finiraient par s'habituer aux lettres si différentes du chinois. Dokho décryptait non sans difficulté les mots « New York», « informations ». Son regard se figeait devant une photo d'un homme aux cheveux courts, au regard dur avec une légende composée de mots trop difficiles pour lui mais il comprit que l'un d'entre eux était un nom « Aiolia ».

Lhe, le 9 avril

Il courait à s'en faire exploser les poumons. Il avait vu Rakuen dévaler la colline vers lui en hurlant « pa ». Mais pourquoi ne lui avait-elle rien dit? Il aurait dû s'en douter quand elle lui avait parlé d'avoir un second enfant. Il aurait dû comprendre. Quel idiot faisait-il ? Pourquoi ne pouvait-il pas courir plus vite ? Pourquoi était-ce si loin ? Il entrait en trombe dans leur maison, montait quatre à quatre les escaliers et se retrouvait nez à nez avec un homme assis sur le bord de leur lit où était allongée Maiya. Mais qui était cet homme qui caressait les cheveux soyeux de Maiya ? Il se jetait aux bords du lit et pris Maiya dans ses bras tandis que cet étranger se redressait et se mettait à ranger ses affaires posées sur la table de devant la fenêtre.

_ Maiya... pourquoi ne m'as tu rien dis ?

_ ...

_ Maiya ...

_ Vous n'êtes pas Serais faire la fête avec vous Avai ...

_ Je ne serais pas parti même s'il n'y avait pas d'enfant à venir.

_ Tu dois y aller et tu le sais.

_ Needs a context ...

Il sentait une main sur son épaule droite et en levant les yeux il tombait sur ces yeux énigmatiques, hypnotisant.

_ Voici la décoction que vous devrez lui donner tous les matins à jeun avant son repas. C'est très important.

_ Merci... mais qui êtes-vous ?

_ Voyons Mü c'est le nouveau médecin... il a pris à suite de Limpo qui est décédé le mois dernier. Je t'en avais parlé...

_ ...

Il s'en voulait de se rendre compte qu'elle lui parlait et que lui ne se souvenait de rien.

_ Prenez soin d'elle. Elle a besoin de repos.

_ Oui...

Il regardait Maiya qui lui paraissait si menue en cet instant avec ses yeux mi-clos et ses cheveux collés sur son front trempé de sueur. Rakuen s'était allongé contre sa mère, le visage contre son dos à écouter son cœur battre.

_ Tu dois partir d'ici et lui peut t'aider...

_ Que dis-tu Maiya ? Tu dois rester calme et préserver tes forces.

_ Tu sais que j'ai raison...

Il était resté assis en tailleur aux bords du lit caressant sans cesse les cheveux de Maiya. Le soleil couchant donnait des reflets dorés dans la chambre et caressait le visage de cette femme qui le comblait plus que ne l'aurait imaginé même dans ses rêves les plus fous. Il ne s'était jamais vu avec épouse et famille mais elle avait changé son destin. Tout était différent de ce qu'il avait imaginé de son avenir. Pourtant il avait repéré cet endroit au fin fond de Jammu, loin de tout où il aurait vécu en ermite. Il avait construit sur plusieurs mois une demeure en prenant pour base les ruines d'une tour octogonale. Il entendait Rakuen ronfler légèrement tout en suçant son pouce. Souvent il regardait l'horizon quand il était avec ses dzos et rêvait d'aller au-delà des montagnes. Comment pouvait-elle savoir ? Comment faisait-elle pour le connaître mieux que lui-même ? Il devait partir. Aller à Bodh Gaya. Ce nouveau médecin pouvait-il l'aider ? Peut-être. Il se redressait en donnant un baiser sur le front de sa femme et s'en allait en direction de la demeure du nouveau médecin.

En arrivant devant l'ancienne maison de Limpo, il prit une longue respiration et frappa sur la porte en bois sculpté de deux cerfs. Le ciel grondait en cet instant où il posait sa main sur la poignée de la porte. Tandis qu'elle s'ouvrait il vit cet homme au regard étrange et au sourire énigmatique droit comme un « i » au milieu de la salle principale comme s'il l'attendait. Ils parlèrent comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Pourtant ils ne s'étaient rencontrés pour la première fois qu'il y avait quelques heures. Il donnait des nouvelles de Maiya et de Rakuen. Il lui racontait sa vie. Ils se rendirent compte qu'ils faisaient les mêmes rêves ; une horloge où brulait des flammes, des ruines d'un site qu'ils ne connaissaient pas, une femme aux longs cheveux, un homme gigantesque à la musculature impressionnante, un autre aux cheveux et aux yeux d'ébènes, et cet homme aux yeux fermés en posture bouddhique. Mü lui parlait de cette lettre lui demandant de se rendre à Bodh Gaya. Son interlocuteur l'écoutait attentivement et après un temps de réflexion lui proposait de l'accompagner. Le ciel grondait de plus belle et l'orage éclatait au loin.

_ Les dieux ne semblent pas approuver notre choix.

_ Ce ne serait pas la première fois... soufflait Mü avant de rougir de plus belle en se rendant compte de se qu'il venait de dire. Je ne sais pas pourquoi...

_ Je pense de même. Quelque chose ne va pas...

_ Comment ça ?

_ Nous nous connaissons... bien avant cette vie...

_ Dans une vie antérieure ?

_ Peut-être mais j'ai un doute... nous devons nous rendre à Bodhgaya. J'ai l'intuition que nous aurons des réponses là-bas.

« Un, deux, trois, je mange du gâteau … »

« Joue fillette, continue à jouer si cela t'amuses mais j'aurai le dernier mot. Mes serviteurs œuvrent et leur feront prendre d'autres chemins. »

« Tu as oublié une chose Temps. Tu n'as pas l'emprise sur tout… » dit-elle en tressant de longues nattes de ses cheveux ébènes tandis que lentement l'ombre de sa silhouette s'allongeait sur le sol de marbre blanc sous les yeux effrayés de Rêve qui tenait contre lui le corps cadavérique de Mort.

New York, 12 Avril

Cette soirée de défilé avait été éprouvante pour lui et il n'avait pas encore récupéré de la journée d'hier au cours de laquelle il avait passé plusieurs heures à une séance de photos pour magasine. Il était éreinté depuis le réveil n'ayant pas réussi à dormir encore une fois. Ses pensées étaient trop étranges par moment et ses cauchemars l'amenaient toujours à tomber au fond d'un gouffre. Toutefois, il gardait comme à son accoutumé le sourire aux lèvres et n'hésitait pas à faire des clins d'œil aux spectatrices venues pour dépenser leurs argents dans des robes qu'elles ne mettraient certainement jamais et que leurs maris achetaient pensant « investissement ».

Il dévalait les marches du Monaco sous les cris des « je t'aime », « tu es mon idole » et sous les flashes des appareils de paparazzi et de fans hystériques. C'est en se retournant qu'il le vit au loin. Il ne voyait plus que lui, n'entendant plus les cris, se moquant des flashes qui lui donnaient mal à la tête. Il se frayait un chemin au milieu de la foule, se moquait de cette main qui agrippait son foulard glissant de son épaule et se retrouvait sur la route courant laissant tomber son chapeau. Il entrait brutalement dans le véhicule sans oublier de sourire devant le regard éberlué du chauffeur.

_ Vite ! Démarre !

Le chauffeur parti en trombe et zigzaguait entre les voitures circulant encore à une heure aussi tardive. New York ne dormait jamais disait-on. Il l'entendait rire à gorge déployée affalé à l'arrière. Il ne savait quoi penser. Mais bon sang qu'est-ce qui se passait ?

_ Amènes-moi où tu veux ?

_ Quoi?

_ Où tu veux même en Enfer.

_ D'accord.

Il accélérait encore plus, mis de la musique à fond et un large sourire se peignait sur ses lèvres. Il se sentait ivre, bourré d'adrénaline.

_ Discoooo Infernoooo

_ Tu chantes faux l'ami.

_ C'est quoi ton nom ?

_ Angi... tout le monde m'appelle Angi.

_ Pourquoi avoir mis un crâne sur la portière ?

_ Je l'ai acheté comme cela et je le trouve séduisant avec son cigare entre les dents.

Il riait de plus belle, la tête posée en arrière sur le dossier il pouvait ainsi voir les étoiles. Plus rien n'existait. Enfin il était libre. Enfin c'était fini. Le taxi s'arrêtait à un feu et il vit Angi allumer une cigarette. Il avait les cheveux courts lissés en arrière mais avec quelques mèches un peu folles qui lui donnaient un air rebelle. Des yeux bleus marines rieurs et un sourire carnassier. Il s'accrochait au dossier du siège avant sur la droite du chauffeur et l'observait de plus prêt tandis que le taxi reprenait sa course folle.

_ Où m'amènes-tu ?

_ Tu m'as demandé de t'amener en Enfer.

_ C'est vrai... et c'est loin ?

_ Ouaip ! Cela te gène ? Tu préfères t'arrêter en chemin ?

_ Non... C'est toi les fleurs ?

_ Si tu parles des roses rouges... ouaih c'est moi.

_ Pourquoi ?

_ Il n'y a pas de raisons.

_ Menteur...

_ Traites moi encore de menteur et je te plante là.

_ Menteur...

Il se réveillait à l'arrière du taxi, le jour était haut. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas aussi bien dormit. Il avait eu peur d'avoir fait un rêve et de se réveiller dans son lit encore une fois. Il était bien là entouré de l'odeur du cuir et du tabac. Il trouvait que cela sentait bon. En sortant du taxi il s'étirait tel un chat et le vit assis en tailleur sur le capot buvant un café.

_ Bonjour...

_ Bonjour beau gosse ... bien dormi?

_ Comme jamais.

_ Faim ?

_ Très.

Il l'amenait dans un Breakfast et se rendit compte qu'il y avait quelque chose de changé dans l'environnement et dans le ton des voix. Ils étaient au Canada. Après avoir commandés ils s'installèrent à une table au fond afin d'être tranquilles. Il craignait par-dessus tout qu'on le reconnaisse.

_ Je me suis dit que peut-être ici isl ne te connaissent pas aussi bien qu'à New York.

_ Je me souviens de toi...

Il faillit s'étrangler avec le beagle et le regardait avec des yeux aussi ronds que des billes.

_ Tu m'avais suivi à l'aéroport. Sur le moment je l'avais mal pris et m'étais promis de te remettre à ta place le jour où je t'aurai mis la main dessus.

_ C'est pas vrai je t'ai pas suivi... j'attendais un autre client et je le cherchais.

_ Arrêtes de mentir...

Il souriait en le voyant avaler entier son second beagles d'un air renfrogné. Il prit sa serviette et avança sa main vers la commissure gauche des lèvres d'Angi afin d'essuyer la confiture qui gouttait. Angi le regardait faire hypnotiser par ses yeux bleus ciel qui ne le quittait pas.