[CHAPITRE 3] – L'ORAGE AVANT LE NAUFRAGE
Tout avait commencé il y a six mois. Lorsqu'Elias Tewlis avait rejoint les enfants Rickman au bar où ils aimaient passer du temps. Il leur avait parlé d'un projet de voyage auquel il aimerait qu'ils prennent part, à savoir, remonter jusqu'aux origines de l'ElDorado, trouver la source du mythe. Ce devait être son dernier voyage en tant qu'archéologue, sa dernière chance pour trouver la vérité sur cette légende qui les avaient obsédés, Alan et lui. Et il voulait que les enfants du médecin soient avec lui pour découvrir cette vérité, et reprendre le flambeau familial.
Car Alan avait été archéologue avant de se porter sur la médecine, et l'idée que ses enfants puissent reprendre ses recherches là où il les avait laissées avant d'arrêter le rendait fier, même si rien n'était encore joué. Ils reposaient leurs espoirs sur Yaël, bien entendu. Le fils d'Alan était brillant, vif d'esprit et pouvait résoudre les pires casse-têtes en un rien de temps. Mais sa santé était trop fragile pour le laisser partir seul avec Elias. Et puis... Yaël n'accepterait jamais de partir sans sa sœur en sachant tout le potentiel que ses facultés pouvaient apporter à l'expédition. Sans compter son Alter qui serait redoutable, si par malheur les choses dérapaient.
Nora ne fut pas facile à convaincre, son manque de confiance en elle l'empêchant de voir tout le potentiel caché en elle. Mais poussée par Elias, Yaël, et Shen, le petit ami de ce dernier, elle accepta, plus pour pouvoir être proche de son frère et l'aider en cas de problème que pour partir en quête de gloire.
Elias se proposa de financer l'expédition, mais fut vite dépassé lorsqu'il comprit que ce qui devait être une conversation familiale fut captée par un certain Edwin Leclerc. Un éminent archéologue français qui était venu s'installer à la Métropole en pensant se faire un nom. Mais le nom dominant dans le domaine était celui d'Alan Rickman, et Edwin en vint à le haïr. Il s'auto-proclama rival, comme si son côté misogyne et son obsession à être sous le feu de la rampe à chaque fois qu'une caméra se profilait devant lui ne suffisait pas à le rendre désagréable pour beaucoup.
Mais Edwin proposa de financer l'autre moitié du voyage, et amena avec lui de jeunes gens qui semblaient savoir ce qu'ils faisaient. Bon gré mal gré, Elias accepta. S'il n'aimait pas Edwin, peut-être que les quatre personnes qu'il présenta se montreraient plus efficace que lui. Ce qui ne semblait pas trop difficile. Lorsqu'il apprit que les enfants d'Alan allaient participer à l'expédition, Edwin manqua de s'étrangler de rage, mais la décision d'Elias était sans appel.
Ainsi donc, le vingt-huit septembre, ce petit groupe quitta la Métropole pour partir à Tokyo, où ils prirent l'avion pour aller au Mexique. Non sans avoir salué leurs proches et fait la promesse de revenir. Nora et Yaël eurent beaucoup de mal à dire au revoir à Shen, un lien puissant s'était noué entre les trois au fil du temps. Parce que Yaël et Shen sortaient ensemble, et parce qu'ils ne laissaient jamais Nora de côté, peu importe ce qu'ils faisaient.
Mais ils étaient à présent en route. Après six jours passés au Mexique, où ils manquèrent de se perdre dans la jungle par la faute de Leclerc, l'équipe parvint à rallier le Guatemala, où ils rencontrèrent le dernier membre de l'équipage.
Un homme nommé Marvin Galahad, timonier d'un yacht d'exploration appelé Annoit, à bord duquel ils embarquèrent pour partir en direction de l'Archipel de Sussuro Rojà, dont Nora avait trouvé les coordonnées en analysant des documents trouvés dans les ruines d'un village qui fut jadis ravagé par les Conquistadores dans leur quête de l'or. Il avait été question de la tribu de Munyal, une Reine qui, selon la fresque, aurait emporter avec elle des monceaux d'or sur une île au loin, pour préserver la richesse de son peuple. Il y avait la mention d'une richesse énorme, que peu seraient capable de supporter tant le poids était lourd. Edwin y avait vu une métaphore pour de l'or, bien entendu, mais il avait très vite déchanté une fois sur les flots... Le bougre souffrait d'un mal de mer abominable, qui le clouait au lit ou au bastingage par-dessus lequel il rendait ses tripes à chaque repas. Marvin fit rire une partie de l'équipage en lui donnant un seau et une raclette pour qu'il nettoie le sol, disant que nettoyer le pont était le meilleur moyen pour s'adapter à la houle.
Parce qu'il voulait garder le plus de souvenirs possible de cette première expédition, Yaël filmait beaucoup de la vie à bord, comme un petit reporter cherchant les meilleures images à montrer à sa famille et à Shen quand ils seraient de retour.
Comme toujours, il commençait avec un rappel de la date et de l'heure, et enfin, commençait à filmer.
Comme en ce jour... Ce vingt-cinq octobre. La date indiquée sur la vidéo que Nora regardait depuis son campement de fortune.
Yaël ouvrit la porte de ce qui était la pièce à vivre du yacht. Une pièce qui servait à la fois de cuisine, salle à manger et salle de travail, lorsqu'il fallait mettre les idées et les découvertes en commun.
«L'équipage au complet est là, aujourd'hui. C'est une première.» La voix de Yaël dit sur la vidéo. «Alors, qui est-là ~»
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Il y avait Raphaël Ilyrio, un jeune mexicain qui les avait accueillis à leur arriver à l'aéroport de Mexico. Portant des vêtements dans les tons verts et noirs, Raphaël avait des yeux bruns clairs et des cheveux coiffés en dreadlocks sombres, qu'il gardait en un chignon pendant qu'il cuisinait.
Assise au comptoir de la cuisinière se trouvait Alexielle Reales. Petite de taille mais d'une grande aide lors des fouilles, elle était en train de lire en buvant une bière.
De l'autre côté du comptoir se trouvaient Marvin et Elias.
Soixante ans au compteur, et trente dans la tête, l'Ecossais qu'était Marvin était de ceux qui aimaient rire de tout, boire et manger, se battre comme un adolescent et raconter des blagues et des anecdotes de sa vie aussi sales qu'hilarantes. Avec son nez Rubicon, ses yeux injectés de sang et sa peau abîmée par l'iode marin, aussi bourru qu'avenant, il était un élément clé de l'expédition grâce à ses connaissances maritimes qui dépassaient l'entendement. Sa spécialité? Le coup de boule. Sa seconde spécialité, après les concours de beuverie? Le pilotage de bateau dans les eaux tumultueuses. Et à ça, personne à bord ne pourrait le battre.
Elias, quant à lui, profitait de ses quarante-cinq ans pour vivre pleinement sa vie. Cheveux bruns clairs parsemés de poivre et sel, il les tenait courts et en pagaille avec un peu de gel. Ses yeux gris perçants ne manquaient aucun détail, voyaient parfois ce qui ne sautait pas aux yeux des autres, et pouvaient rassurer ou menacer d'un simple regard. Ex Navy de carrière, il en avait fait des vertes et des pas mures avec Marvin et Alan du temps de leur jeunesse, et semblait avoir un instinct inébranlable. Il était de ceux sur qui on pouvait compter, mais impitoyable lorsqu'on attaquait sa famille.
La caméra se tourna pour montrer Edwin Leclerc. Le Français aux cheveux ocre chipotait dans sa barbe naissante, ses yeux gris scrutant tout par-dessus la monture de ses lunettes. La diva qu'il était semblait offusqué par ce qu'il voyait, alors qu'à côté de lui, deux jeunes hommes solidement bâtis semblaient se retenir de rire.
Matthew O'Connor, l'Américain, portait ses cheveux noirs en une queue basse et ses yeux brun sombre avaient l'air vicieux, moqueurs. Ceux de Sergeï Miyaznikov n'étaient pas mieux. Bleus comme la glace, contrastant avec ses cheveux auburn, et sa tenue impeccable. Il portait tout le temps des gants, et mettait un point d'honneur à ce que sa tenue soit toujours irréprochable.
Et au centre, enfin, se trouvait la tignasse écarlate de Nora, dont les cheveux avaient été relevés en un chignon paresseux tenant par une baguette chinoise.
Elle était penchée sur une carte et un parchemin ancien chargé de glyphes étranges, et ses propres notes rédigées depuis le Guatemala. Elle se redressa alors et se craqua la nuque, avant de regarder les autres.
«C'est pas bon. On ne va pas dans la bonne direction.» Nora dit.
«Comment ça, on ne va pas dans la bonne direction?» Sergeï dit d'un accent russe prononcé. «On suit cette carte depuis qu'on l'a trouvée.»
«Le problème ne vient pas de la carte, mais d'un glyphe. Regardez.»
Elle prit le stylo coincé sur son oreille pour pointer le glyphe dont elle parlait, et le comparer avec ses propres notes.
«C'est un glyphe miroir. La tribu de Munyal utilisait souvent se procéder pour empêcher les voyageurs de trouver l'emplacement de l'île où elle s'est installée avec son peuple. De façon à pouvoir se protéger des invasions. Ce glyphe signifie Est. Pas Ouest. On va à l'opposé de notre destination. » Nora expliqua.
«Et tu as deviné ça en touchant quelque chose, peut-être?» Matthew dit en ricanant.
«Non, parce que je sais lire, et que j'utilise mon cerveau pour autre chose que des injures et des réflexions sexuelles.» La rouquine répondit avec un léger rictus. «Ce sont des choses qui arrivent lorsqu'on prend la situation au sérieux.»
Matthew voulu répliquer quelque chose, mais il fut interrompu par le grognement d'Edwin qui semblait outragé.
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«Mais comment osez-vous déclarer que je ne prends pas l'expédition au sérieux, Nora?!» Leclerc s'offusqua. «Il n'y a pas qu'Elias qui a financé cette expédition, j'y ai mis bien plus que la moitié pour m'investir dans ce projet.»
«Je dirais plutôt pour pouvoir vous incruster.» La voix rocailleuse de Marvin dit depuis le comptoir. «En attendant, je me demande si les gamins que vous avez amenés valent vraiment quelque chose, s'ils ne sont pas capable de lire correctement.»
«Rien ne laisse croire que l'Archipel soit autant à l'Est. Tous les ouvrages de référence disent le contraire.» Leclerc dit.
«Ceci dit, les auteurs de ces ouvrages n'ont jamais entendu parler de Munyal et de l'Archipel.» La voix de Yaël dit derrière la caméra.
«ça ne sert à rien de suivre le même chemin que les autres, ça fait des siècles qu'ils échouent parce qu'ils font comme les autres. Si vous voulez trouver l'Archipel, il faut aller à l'Est.» Nora dit en croisant les bras.
«Ne comptez pas sur moi pour... Jouer ma réputation sur une de vos lubies! C'est moi seul qui dirige cette expédition.»
«On voit où ça nous a mené... On s'est perdu dans la jungle, on a tourné en rond pendant des jours.» Élias ricana.
«Et puis ça fait combien de temps que vous n'êtes pas allé sur le terrain sans avoir une équipe de tournage derrière vous?» Marvin demanda en tournant la tête pour regarder le français du coin de l'œil.
«J'ai trente ans d'expérience, deux doctorats dont un en histoire des tribus hispaniques. Alors occupez-vous plutôt de votre bateau, Galahad.» Leclerc dit d'une voix cinglante.
«Navire, docteur. C'est un navire. Pas besoin d'un doctorat pour être capable de faire la différence.» L'Ecossais répliqua avec sarcasme.
«De toute façon, on s'en moque.» Sergeï soupira en agitant la main de façon dédaigneuse. «Si au moins l'information venait du VRAI héritier Rickman, et non pas d'un petit rat d'orphelinat...»
«Ce n'est pas comme si ton avis était important, petite chose. Ne commence pas à croire que tu es une grande fille parce que tu as réussi à te rendre utile pendant le voyage.» Matthew dit. «Les rebus de la société doivent apprendre à rester à leur place, et ne pas oublier d'où ils viennent, même s'ils vivent en profitant de la richesse d'un vieux gâteux.»
«Tu dois en savoir quelque chose, alors, Matthew.» Nora rétorqua.
L'américain frappa la table du plat de la main et serra le poing sur les documents que Nora avait apporté, les chiffonnant au point de les rendre presque illisibles.
Il se pencha alors pour coincer Nora contre la table en utilisant son torse et son bassin, penchant la tête pour avoir les lèvres près des oreilles elfiques de la rouquine.
«N'as-tu donc aucun respect pour le travail des autres?» Nora dit en le toisant du regard.
«Je n'aurai de respect pour toi que le jour où tu me suceras les boules.» Matthew répondit en continuant à se serrer contre elle.
«Lâche-moi!» Nora s'exclama en se tortillant.
«Ecoute-moi bien, petit rat. Si tu penses que je vais laisser une raclure d'orphelinat me dicter ma conduite parce qu'elle prend confiance après avoir été adoptée par un vieil imbécile, tu te trompes.» L'Américain marmonna près de son oreille. «Tu n'es rien, ici. Rien du tout. Juste une petite chose inutile qui devrait apprendre à se taire.»
La réaction fut aussi violente qu'imprévu. Nora donna un violent coup de poing dans la mâchoire de Matthew qui se recula en jurant comme un païen avant de lui asséner le même coup, mais avec plus de violence. Profitant du recul occasionné par le choc, Sergeï attrapa la jeune femme par les bras et lui plaqua le visage contre le mur dans un léger ricanement, son visage tordu par un rictus malsain. Lorsque Nora tourna le regard vers le Russe, elle remarqua quelque chose... Le bandage que Sergeï portait toujours à la main s'était en partie détaché, lui permettant de voir le début d'un tatouage. Des formes... Quelque chose de vaguement familier.
«Lâche-moi!» Nora répéta.
«Sergeï. Lâche-la, tout de suite!» Elias dit en se levant de son siège.
«J'ai autant le droit d'être à bord de ce navire que vous! Je viens du même pays que vous! Si vous n'aviez pas insulté Alan ou Yaël je n'aurai pas frappé, bande d'imbéciles!» Nora dit en grimaçant.
«Le savais-tu...? Emyael est au bord de la guerre. L'ombre qui a ravagé le Japon tout entier s'approche du Pays Hors du Monde, et le réduira en cendres. Jusqu'à ce vieux cinglé d'Alan Rickman...» Sergeï susurra.
Nora cessa de remuer en entendant Sergeï prononcer son sinistre discours. Toujours en train de filmer, Yaël manqua de lâcher la caméra, avant de la poser sur un meuble en hauteur.
Par la force de ses bras et grognant violemment, Nora se dégagea de la prise de Sergeï et tenta de le frapper en retour, mais le Russe était plus grand, plus rapide, et le coup de poing qu'il lui décocha la fit tomber au sol en renversant les chaises, le pendentif or et rubis qu'elle gardait autour du cou se détachant pour rouler un peu plus loin.
Dans un petit cri de panique, Yaël se précipita vers sa sœur pour l'aider à se relever et la garda contre lui, cherchant à retenir sa furie. Matthew semblait déjà prêt à revenir à la charge, mais fut vite taclé par Elias qui l'envoya au sol à son tour et l'y garda dans une clé de bras, les yeux du Québécois étant à présent froids et remplis de colère, comme ceux de Nora.
«CA SUFFIT!» Elias tonna de sa voix puissante. «Continuez à foutre le bordel comme vous le faites et vous finirez le voyage à fond de cale avec de vrais rats!»
«La petite chose a frappé en premier. Il est bien normal qu'on se défende, lorsqu'on est agressé.» Sergeï répondit dans un ronronnement.
«Vous l'avez poussé à frapper en premier. Ne prenez pas le rôle de la victime alors que c'est votre faute.» Elias rétorqua.
Elias lâcha Matthew qui se redressa en se frottant le bras. Il toisa l'ancien soldat un instant, mais n'en rajouta pas plus, se contentant de prendre deux bouteilles d'alcool dans le bar et de s'en aller en emportant Sergeï avec lui.
«Tu ne seras pas toujours là pour protéger le petit phénomène de foire, Tewlis.» Matthew grogna en sortant.
«Compte sur moi pour veiller à ce que ça ne se reproduise plus.» Elias gronda en retour.
Yaël garda sa sœur dans ses bras en lui caressant les cheveux, jusqu'à ce que Marvin ne revienne avec une poche de glace qu'il mit sur sa mâchoire. Leclerc était parti en clamant qu'ils n'étaient qu'une bande de sauvages sans respect. Elias fulminait et s'alluma une cigarette dont il souffla la fumée. Impassibles, Raphaël et Alexielle avaient regardé la scène sans chercher à intervenir pour calmer leurs amis. Il n'y avait que Marvin qui restait calme, aidant la rouquine à qui il regarda le nez.
«T'as de la chance, il te l'a pas cassé. J'y aurai mis un coup de boule, sinon.» Il dit. «Penche la tête en arrière. Là, comme ça. Pas trop non plus, tu vas te faire mal à la nuque. Maintenant, tu appliques un glaçon sur l'arrête de ton nez et tu attends quelques minutes que ça se calme.»
Nora grinça des dents avant de se reculer et quitter la salle à manger en claquant la porte. Suite à ça, Yaël retourna à la caméra qu'il éteignit, non sans un soupir triste, et non sans avoir ramassé le collier tombé du cou de la rouquine.
Nora arrêta la diffusion lorsqu'elle réalisa à quel point ses larmes coulaient. L'appareil rangé dans le sac, elle s'essuya péniblement les yeux avant de se recroqueviller entre le mur et le feu.
Une île où se déroulaient des sacrifices à la gloire du Shaman Noir Nuuktak ne pouvait qu'avoir un lien avec l'ElDorado. Les glyphes sur l'autel et rien que le nom étaient des preuves suffisantes pour déceler un lien. En tout cas, quand on prenait bien attention à ce genre de détails. Mais autant Nora se sentait fière et soulagée d'avoir trouvé cette île et d'avoir, sans doute, la chance de l'explorer, autant elle était dévorée par la peur et la culpabilité. Ils avaient fait naufrage sur cette île au milieu de nulle-part, s'étaient séparés après l'accident et n'avaient aucun moyen de se contacter les uns les autres.
«Dans quel genre de bourbier est-on allé se fourrer... Yaël... J'espère que tu vas bien. »
