Bonsoir =)
Chose promise, chose due : voici le quatrième chapitre de Rétention. Pour être franche, je pensais être contente de ce chapitre mais au final, j'ai l'impression qu'il manque quelque chose, quoique je suis assez satisfaite de la scène que je m'étais imaginée depuis quelques temps. Ce chapitre est plus long que le précédent, et j'espère qu'il vous plaira autant que les autres.
Outre cela, j'ai malheureusement une mauvaise nouvelle : partant la semaine prochaine, je ne pourrais pas poster le prochain chapitre à l'échéance prévue. Je suis vraiment désolée =/
Disclaimer : Rien ne m'appartient, encore et toujours : rendons les personnages à leurs auteurs et les acteurs à eux-mêmes.
Note : J'ai souligné mes point-virgules, ils vont enfin apparaître ! Ou pas. Attendons la publication. J'aurais tout essayé pour vaincre la réticence du site en tout cas.
Merci du fond du coeur pour les reviews que vous m'avez laissées, tous les favoris et toutes les alertes, et merci également aux anonymes qui traîneraient dans le coin =) Vous me donnez du courage pour affronter les deux têtes de mule jusqu'à leur achèvement ^^
Bonne lecture =)
Adamantys.
Erik suffoquait. Sans réfléchir, il se précipita vers la porte d'entrée qu'il ouvrit à la volée, aspirant alors une goulée d'air glacée qui lui arracha la gorge mais lui fila le meilleur bien-être qu'il puisse espérer à ce moment. Lorsqu'il entendit des pas précipités dans son dos puis la voix de Raven l'interpeller, il usa de toute l'intensité de son pouvoir pour fermer la porte, laquelle résista étonnamment bien par rapport à la force qu'il avait mise pour la claquer, et la verrouilla de sorte qu'il soit le seul capable désormais de l'ouvrir. Il en profita pour faire de même avec tous les loquets de toutes les fenêtres, enfermant volontairement tous les mutants à l'intérieur du Manoir. Tous les mutants, même Charles.
Par réflexe, il leva les yeux vers la fenêtre illuminée de son ami. Il était là, l'observant du haut de son étage, et son regard transperçait Erik. Celui-ci n'avait jamais envisagé la fuite comme étant une option tout au long de sa vie, mais cette fois, elle revêtait pour lui l'apparence d'un salut. Il s'enfuit dans les ténèbres du parc sans un regard en arrière, et courut jusqu'à ne plus avoir suffisamment de souffle pour parvenir à continuer. Il s'effondra au pied de la tour satellite qu'il avait détournée par le seul effet de son pouvoir, et trouva ironique que ses forces soient incapables de le soutenir davantage à ce niveau ; quand, pour la deuxième fois, et tout en douceur, Charles avait pénétré dans son esprit ; quand Charles avait partagé avec lui l'un de ses souvenirs les plus profonds et les plus intimes.
Tout le ramenait immanquablement à Charles. Il n'avait même pas la force d'en ricaner.
Il se traîna contre l'acier du pied de la tour et s'y adossa, le souffle saccadé, la chaleur de son corps alternant avec la fraîcheur de la nuit ; il prenait le risque d'être malade le lendemain, mais c'était le cadet de ses soucis. Le sommet du crâne posé contre la carlingue, il observa le ciel dégagé où scintillait une ribambelle d'étoiles, plus éclatantes les unes que les autres. Il envia la nuit. Il aurait aimé être aussi serein qu'elle ne l'était à cet endroit.
Erik avait l'impression que son esprit allait exploser. Comment… comment avait-il pu baisser sa garde ? Pourquoi avait-il laissé cet homme l'approcher ? Il aurait dû… il aurait dû partir ce fameux soir, après avoir récupéré le dossier de Shaw dans les bureaux de la CIA, il aurait dû s'en aller sans se retourner, sans se laisser convaincre par les arguments de Charles. Il avait toujours fait cavalier seul et, outre ce malheureux incident qui lui avait valu d'être humilié devant Shaw lui-même alors qu'il venait de le retrouver, il s'en était toujours très bien sorti. Chacune de ses exécutions avait toujours été rondement menée, et il n'avait jamais eu besoin de personne. A quoi bon s'encombrer des autres, quand on avait les ressources nécessaires pour s'en sortir seul ? Les autres étaient un frein, un fardeau ; pour preuve, ils étaient ici depuis plusieurs jours et n'avaient mené aucune action contre Shaw parce qu'il fallait entraîner les nouveaux mutants. Alors pourquoi avait-il baissé sa garde ?
Sans doute parce qu'il n'avait jamais rencontré quelqu'un qui vaille la peine que l'on s'arrête. Qui l'ait traité avec respect, sans se focaliser sur son pouvoir ; qui lui avait, pour la seule fois de sa vie, laissé le choix de mettre son pouvoir au service d'un autre plutôt que de l'obliger à se soumettre.
Mais il n'oubliait pas son objectif, et si l'amitié laissait tout de même une marge d'erreur dans le cas où il devrait se séparer ou blesser son ami… ce n'était pas le même constat qui s'imposait en matière d'un sentiment plus avancé, plus profond. Deux problèmes en un… comme si une enfance brisée ne suffisait pas.
Il n'avait rien contre les homosexuels, bien au contraire. Ils avaient été du même camp que lui, ils avaient été eux aussi persécutés sous le seul prétexte de leur différence. Ils n'avaient rien fait de mal, rien qui justifiait un tel châtiment dans les camps de concentration : ils n'avaient pas pris les armes, n'avaient haï personne et s'étaient retrouvés punis d'un crime qu'ils n'avaient pas eu le choix de commettre mais qui n'avait jamais fait de mal à personne. Même si c'était su. Erik ne les détestait pas.
Il n'avait rien contre les homosexuels, bien au contraire. En vérité, ils l'indifférenciaient. Tout ce qu'il voulait, c'était la mort de Shaw, le reste n'avait aucune importance.
Du moins, c'était le cas jusqu'à cette rencontre avec Charles.
Erik se prit la tête entre les mains dans l'espoir de pouvoir chasser toutes ces pensées qui tournoyaient inlassablement, se faisant écho les unes aux autres. Il avait mal, si mal ici, et mal là, aussi. Quelque part au niveau de sa poitrine. Il se recroquevilla, remontant ses genoux contre son torse et passa ses bras autour – réaction d'enfant, sa réaction d'enfant perdu. Il avait froid. Tellement froid.
Lorsqu'il regagna le Manoir, en plein cœur de la nuit, toutes les fenêtres étaient éteintes. Celle de Charles comme les autres. Veillant à ne faire aucun bruit, Erik déverrouilla la porte d'entrée, fit de même avec toutes les fenêtres et fila sans demander son reste, suivant son instinct pour retrouver son chemin dans l'obscurité des couloirs, jusqu'à sa chambre. Il attendit de la verrouiller de la même manière qu'il avait enfermé tout le monde quelques heures auparavant avant d'allumer la lumière.
Il aurait presque espéré que Charles l'attende sur son lit.
« Quel imbécile tu fais », murmura-t-il pour lui-même.
Il devait mettre un terme à cette situation avant qu'elle ne devienne réellement irréversible, pour l'un comme pour l'autre. Incapable de se laisser aller à dormir, trop effrayé à l'idée que ces dernières heures reviennent le hanter, il attrapa le dossier de Shaw que personne n'arrivait à retrouver et s'y plongea jusqu'à ce qu'il s'endorme dessus, sa haine pour l'ancien médecin revenue circuler dans ses veines, l'aube pointant à l'horizon.
Il tenta de quitter le Manoir le lendemain, mais comme la première fois, Charles l'attendait. Et cette fois, ce n'était pas dans l'ombre, mais bien devant la porte d'entrée elle-même, lui barrant le passage. Erik redressa la nuque ; Shaw. Il devait penser à Shaw, aux atrocités qu'il lui avait subir dans son enfance, aux blessures qui continuaient de strier son corps, là où quelques cicatrices luisaient. Et si ça ne marchait pas… au moins à tout le mal que Shaw était capable de faire à Charles, s'il apprenait de quelque manière que ce soit l'attachement qu'Erik avait développé à l'égard du télépathe. Shaw avait toujours su à qui s'en prendre pour le faire hurler, l'emprisonner davantage dans la douleur et alimenter la colère qu'il nourrissait à son égard. La colère et la haine. Charles ne pourrait pas faire exception à cette règle.
« Tu as donc décidé de partir en guerre tout seul ? », finit par dire Charles, alors que le silence s'étendait entre eux.
« On n'a pas besoin de moi, ici. »
Le sourire qui étira les lèvres de Charles lui fit froid dans le dos.
« Etrange que tu en sois convaincu alors qu'ils te font confiance et qu'ils peuvent avancer en sachant qu'ils sont soutenus… Je n'ai aucune légitimité à te retenir ici. Mais si tu es motivé à disparaître de notre vie à cause de ce qu'il s'est passé hier… Tu me connais pourtant, Erik. Jamais je n'utiliserais ce que je sais de quelqu'un contre lui, ou de quelque manière que ce soit. »
Il marqua une pause, regarda distraitement un bibelot posé dans le coin, et lorsqu'il fit rencontrer son regard avec celui d'Erik une nouvelle fois, ce dernier se sentit tressaillir. Il était d'une profondeur qu'il ne lui avait jamais connue, mais assombri par la douleur que sa décision causait chez son ami. Il le lisait dans ces yeux clairs qui le fascinaient.
« Je ne te retiendrais pas. Je le pourrais, mais je ne le ferais pas. »
Charles le dépassa sans qu'Erik n'esquisse le moindre mouvement et disparut à l'angle du couloir, laissant son aîné pétrifié. Cette phrase, c'était celle en tout mot identique qu'il avait prononcé la première fois qu'il avait essayé de les quitter. Ce qui se cachait dans cette phrase, cependant, était différent. La première fois, c'était juste de la déception. Une déception presque polie, parce qu'il avait pensé avoir trouvé un nouvel élément dans la résolution du conflit, pour finalement constater qu'Erik ne l'avait suivi que dans son seul et unique intérêt.
Cette fois-ci, c'était de la rancœur, la colère blessée d'un homme qui voyait la personne en laquelle il avait placé toute sa confiance la trahir. Qu'importe la raison qui pourrait motiver le départ d'Erik, s'il franchissait le pas de cette porte, Charles ne le lui pardonnerait jamais.
Et Erik se fit la réflexion que lui non plus.
Alors, quand Charles et Hank décidèrent d'emmener Sean en haut de la tour satellite afin de lui faire prendre son baptême de l'air, Erik les suivit, et s'amusa de ce que Charles tenta de dissimuler le sourire qui fleurit sur ses lèvres en se détournant pour se concentrer sur le Hurleur.
« Tout va bien se passer », tenta-t-il de le rassurer en lui flanquant une frappe amicale sur l'épaule.
« J'ai confiance en vous », répondit Sean sans quitter le vide des yeux, tendu comme une corde d'arc.
« Je suis touché. »
« Lui j'ai pas confiance, par contre », rajouta le jeune homme en levant brièvement les yeux vers Hank.
« Ne dis rien », compléta Charles en coupant l'herbe sous le pied du concerné.
Erik sourit devant l'échange naturel des trois mutants et attendit patiemment que Sean se décide à faire le premier pas vers l'amélioration de sa mutation. Enfin, tenta d'attendre patiemment. L'hésitation constante du jeune homme et les paroles se voulant rassurantes de Charles commençaient un peu à lui porter sur le système, surtout qu'il avait appris que c'était en situation de crise que l'on révélait son potentiel. Ni une, ni deux, il l'enseigna à sa manière à Sean : il le poussa dans le vide.
Quitte ou double. Il aurait probablement tué de ses mains le jeune homme s'il n'avait pas réussi enfin l'exploit de se laisser porter par les ondes sonores que provoquaient sa mutation alors qu'il chutait dans l'arrondi du satellite. Toujours profondément émerveillé par toutes les mutations qu'il pouvait rencontrer au cours de sa vie, Erik contempla Sean virevolter dans les airs à grands renforts de cris, mêlant ivresse et sons ajustés pour se propulser, pendant quelques minutes, avant de retourner sur terre – du moins, sur la plateforme métallique de la tour satellite où Charles le contemplait d'un air indéchiffrable, partagé entre le reproche et l'amusement. Légèrement enivré par la démonstration de force de Sean, Erik était un peu loin de la morosité et de la culpabilité des derniers sentiments en date. Il sourit.
« Quoi ? Arrête, toi aussi tu y as pensé. »
Et rien ne sut le rendre plus heureux qu'il ne l'était déjà que de voir Charles sourire à son tour.
Faire redescendre sur terre le Hurleur fut une autre paire de manche, trop enivré par sa toute nouvelle expérience. Lorsqu'enfin, ils parvinrent à le convaincre de revenir parmi eux, usant sans vergogne de mensonges que Sean n'aurait pu démentir compte tenu de son incompétence en matière scientifique – « Sean, nous ne sommes pas conçus pour voler très longtemps, tu devrais descendre avant que tes tympans ne supportent plus la pression » « Professeur, si vous permettez, ce n'est pas assez parlant… Je crois qu'il vaudrait mieux lui préciser qu'il risquait de finir impuissant à force » - ils rentrèrent au Manoir, discutant avidement des améliorations qui pourraient être apportées – tout du moins, Hank partait dans de longs monologues excités tempérés par Charles et ponctués de questions plus ou moins affolées de Sean, qui n'avait toujours pas confiance en les prochaines inventions du jeune scientifique, quand bien même il ait réussi à lui confectionner une combinaison qui lui permettait de voler.
Derrière eux suivait Erik, légèrement en retrait, les mains dans les poches et le regard vague, ne se rendant pas compte que ce dernier était fixé sur le dos de son ami.
« Eh ! Le président va commencer son discours ! »
La voix qu'Erik jugeait criarde de Moira le fit brusquement remettre les pieds dans la réalité déjà Charles se précipitait vers les portes du Manoir, Hank et Sean sur les talons. Secouant sa tête pour rassembler ses esprits, Erik leur emboîta le pas. Il n'avait pas grande foi en ce qu'allait annoncer leur dirigeant : qu'allait-il déclarer, si ce n'était qu'ils attendaient avec impatience le franchissement des limites que leur arrogance avait instaurée pour avoir un motif de déclarer la guerre ? Les deux blocs n'attendaient que cela depuis des années, dévorés par l'ambition d'être déclaré Etat le plus puissant du monde. Charles était bien naïf de continuer de croire en la bonté de la nature humaine, et Erik bien trop attendri par ces derniers jours pour tenter de lui démontrer le contraire.
Encore une preuve que Charles était sa faiblesse.
A peine avait-il franchit le pas de la porte du salon que le discours officiel du président des Etats-Unis commençait. Et ce qu'il annonça n'avait rien d'étonnant.
« La politique de la nation sera de considérer tout missile nucléaire lancé depuis Cuba vers tout Etat occidental comme une agression de l'URSS contre les Etats-Unis. La liberté a un prix, un prix que nul ne saurait précisément chiffrer. La voie que nous ne suivrons jamais est celle de la capitulation. »
Mais il y a aussi la voie de la diplomatie, n'est-ce pas, Charles ?
Charles baissait les yeux, serrant les poings sur le canapé. A côté de lui, Moira arborait une mine peinée, compatissante ; un visage qui irrita Erik. Il n'avait jamais beaucoup aimé l'agent de la CIA, quand bien même elle les avait acceptés avec leurs mutations ; c'était physique, et depuis le début, et certainement pas seulement parce qu'elle n'était qu'humaine et que sa fascination des mutations l'irritait. Certainement aussi que ces regards qu'elle lançait à Charles, qui hurlaient l'admiration et la loyauté infaillible qu'elle nourrissait à son égard, entraient en compte dans l'équation.
Erik retourna son attention sur la télévision, où le président terminait sa déclaration en invitant tous les citoyens à se préparer à un éventuel affrontement militaire, cette fois-ci nucléaire. Il secoua la tête la perspective de la confrontation du lendemain, alors même qu'il l'avait attendue durant de longues années, ne parvenait pas à réanimer la même impatience et la même soif de vengeance qu'auparavant. Au contraire : un étau enserrait son cœur alors qu'il sentait dans son dos la présence d'adolescents qui venaient de passer une semaine à s'entraîner pour se battre au péril de leurs vies. Sauf qu'ils ignoraient parfaitement ce que signifiait risquer sa vie.
« Je vous conseille de bien dormir cette nuit », fit-il sans quitter l'écran des yeux.
Et il préféra ne plus penser au dénouement éventuel de cet affrontement, autant parce que remarquer qu'il s'était réellement attaché à tous ces gosses, pour lesquels il n'était pas tranquille désormais, le terrifiait, que parce que dans les blessés pouvait éventuellement figurer Charles ; voire même parmi les morts. Alors, sur ces paroles, il quitta le salon sous les regards stupéfaits, inquiets ou pensifs des jeunes mutants, et celui indéchiffrable de son ami.
Il devait admettre sa défaite : l'angoisse qui lui rongeait les entrailles était trop douloureuse, trop réelle, pour qu'il continue de l'ignorer. Il aimait la compagnie de ces gosses, il aimait leur insouciance et leur envie d'avancer dans le contrôle de leurs mutations ; il avait trouvé un foyer chez eux, parmi eux, de même qu'enfin ils avaient pu trouver avec qui être eux-mêmes. Et il y avait Charles. Et c'était déraisonnable, il le savait. C'était mettre la vie de Charles en danger plus qu'elle ne l'était déjà par sa décision de s'impliquer quand cette affaire d'ampleur mondiale. C'était admettre une faiblesse en plus, parce que s'il arrivait malheur à Charles, alors Shaw aurait l'avantage, et serait en mesure de remporter la victoire sur eux comme sur le reste du monde. Erik n'y pouvait cependant rien. Charles lui était cher.
Un silence de cathédrale s'étalait dans tous les couloirs de la résidence. Reclus dans sa chambre à l'instar de tous les autres mutants, Erik jouait distraitement avec la pièce d'argent gravée aux emblèmes du Troisième Reich qui lui avait tenu compagnie tout ce temps, relique matérielle de sa vengeance mûrement menée depuis des années, le regard dans le vague, l'esprit tournant à vide. Le dîner s'était tenu à la même heure qu'habituellement, et tous y avait répondu présent ; Charles avait recouvré une mine plus prometteuse en dépit des cernes mauves continuant de creuser son regard où n'avait jamais cessé de luire l'inquiétude et l'appréhension de toute la soirée. Erik avait deviné que son cerveau turbinait à plein régime, et qu'il en était encore à chercher des moyens quelconques et efficaces pour minimiser au mieux l'implication des jeunes dans cet affrontement. Il avait cependant donné brillamment le change en entretenant la conversation avec Raven mais également Alex, certainement les moins angoissés pas la perspective du lendemain ou le moins en proie à d'autres préoccupations, l'une par insouciance, l'autre par esprit de combativité.
Erik n'avait que peu parlé pendant le dîner, à l'instar de Sean qui s'était replié sur lui-même et avait été le premier à quitter la table en leur souhaitant une bonne nuit. Hank n'avait pas été très long à le suivre.
Depuis lors, il s'était enfermé dans sa propre chambre, avait pris place sur son lit et faisait slalomer sa pièce autour de ses doigts en observant droit devant lui. Pour une raison obscure, son esprit s'était comme désactivé, si bien qu'il ne pensait à rien d'autre qu'au craquement du bois qu'il pouvait percevoir, au craquement du feu de sa cheminée ou encore au lourd balancement du pendule de l'horloge du hall. Il n'avait pas sommeil.
Et n'était pas le seul, en tout état de cause. Deux coups brefs frappés à sa porte le sortirent de sa transe, et quelques secondes supplémentaires lui furent nécessaires pour qu'ils reviennent complètement à lui. Deux fois dans la journée, ça commençait à devenir inquiétant, lui qui n'avait jamais eu d'absences telles qu'il ne pensait plus. Encore un peu dans le vague et légèrement déboussolé, il se rendit à sa porte et l'ouvrit.
Charles était appuyé contre le mur, juste à côté de l'encadrement, et semblait aussi perdu dans le vague que ne l'avait été Erik quelques minutes auparavant, fixant sans vraiment le voir le vase posé sur le guéridon de l'autre côté du couloir.
« Je me suis dit qu'un dernier verre autour d'une partie d'échecs feraient paraître notre insomnie moins longue », lança cependant le télépathe sans détourner le regard de la décoration, visiblement pas suffisamment enfoncé dans sa rêverie pour ne pas s'être rendu compte de ce qu'Erik avait ouvert la porte.
« Ce château n'est donc pas assez grand pour être hors de portée ? », répondit Erik en s'appuyant à son tour sur l'autre côté du cadre de la porte de sa chambre.
Le sourire que Charles tourna vers le déstabilisa : s'il témoignait de la fatigue de ces derniers jours qu'il avait dissimulée dans la journée pour permettre un nouveau regain d'énergie parmi les troupes mutantes, il était également amusé – un sourire tout en douceur, un sourire tel qu'il en avait eu à l'égard de Raven. Un sourire tendre et amusé.
« Je n'ai pas besoin de toucher ton esprit pour savoir que tu ne dormais pas, et que tu n'étais pas en voie de tomber dans les bras de Morphée. Allons, viens, ça ne nous apportera pas grand-chose de rester chacun dans nos chambres. »
Il était impressionnant de constater à quel point Charles avait un contrôle de lui-même à toute épreuve, alors qu'il agissait à l'égard d'Erik comme il l'avait toujours fait jusqu'ici : avec chaleur et amitié. Comme s'il ne savait rien de ce qui se tramait dans l'esprit de son ami, comme s'il ignorait parfaitement tout de ses sentiments. Erik doutait d'avoir eu, à sa place, la même force de caractère. Sans un mot, il le suivit jusqu'au salon, où Charles sortit le jeu pendant qu'Erik leur servait de quoi essayer de s'assommer un minimum et dénouer, le cas échéant, leurs nerfs emmêlés.
C'était peut-être la dernière fois qu'ils se retrouvaient de chaque côté du plateau d'échecs. C'était peut-être la dernière fois que Charles prenait les blancs et débutait la partie, tandis qu'Erik s'emparait des noirs. C'était peut-être la dernière fois qu'ils s'échangeaient les premiers coups sans dire un mot, sirotant leur alcool dans un silence religieux, seulement brisé par le confortable crépitement du feu ronflant dans la cheminée. Et c'était peut-être la dernière fois qu'Erik aurait l'occasion d'observer à la dérobée le visage concentré de son ami tandis qu'il imaginait sa future stratégie, et c'était peut-être la dernière fois qu'il admirait l'intelligence de cet homme chaleureux et réfléchi. Du repère stable de son existence, autour duquel il savait qu'il ne cesserait jamais de graviter.
Quoiqu'il advienne, c'était une certitude viscérale.
Erik devait profiter de ce dernier instant de paix inespérée qui lui était offert, et que ce soit juste entre amis lui suffisait, parce qu'instinctivement, il savait qu'il n'en vivrait pas d'autres avant de nombreux mois… si ce n'était des années. Mais il préféra se nourrir des peut-être plutôt que d'écouter son instinct tout le temps que dura leur partie de silence.
« Cuba… », souffla finalement Charles alors qu'il contemplait le plateau de jeu. « Russie, Amérique, cela ne fait aucune différence. Shaw est en guerre contre l'humanité, contre nous tous. Nous devons l'arrêter. »
« Je ne vais pas arrêter Shaw. Je vais le tuer. »
Il l'avait à peine pensé que c'était formulé. Charles leva enfin son regard sur lui et l'ancra dans le sien ; Erik y lut la profonde réprobation que son ami nourrissait à l'égard de ce morbide projet, mais toute la déception qu'il aurait pu ressentir n'aurait pu le détourner de l'objectif de toute sa vie. De toutes ses souffrances. D'une enfance volée, détruite, d'une vie réduite à peu de choses, jusqu'à aujourd'hui. Erik ne pouvait renoncer à ce projet, le meurtre de Shaw était inscrit dans sa chair, et ce en dépit de tous ces changements qui s'étaient opérés en l'espace de quelques mois à peine dans sa vie, dans son cœur. Ce n'était pas suffisant, pas pour le détourner de cette idée fixe à tout le moins.
« Crois-tu pouvoir accepter ça ? », reprit-il après avoir chassé du plateau l'un des pions blancs. « Tu as toujours su pourquoi j'étais ici, mais la donne vient de changer. Les opérations secrètes, c'est terminé. Demain, l'humanité découvrira que les mutants existent ; entre Shaw et nous, on ne fera aucune distinction. Les gens auront peur, et cette peur deviendra de la haine. »
« Pas si nous empêchons leur guerre. Pas si nous parvenons à neutraliser Shaw, pas si nous risquons nos vies pour eux. »
« En feraient-ils autant pour nous ? »
« Nous devrions être capables d'être meilleurs qu'eux. »
« Nous le sommes déjà. Le prochain stade de l'évolution humaine enfin c'est toi qui l'as dit ! »
« Non, non. »
« Es-tu donc à ce point naïf pour croire qu'ils ne vont pas lutter contre leur propre extinction ? Ou alors est-ce de l'arrogance ? »
« Pardon ? »
« Demain, ils se retourneront contre nous, mais si tu te mets des œillères, parce que tu préfères tous les voir comme Moira… »
« Et toi, tu préfères les voir comme Shaw. »
La tension était palpable alors qu'ils s'affrontaient du regard ; le cœur d'Erik commençait à approfondir douloureusement ses battements, cognant contre sa poitrine, sa respiration se faisant un peu plus rapide. Erik chercha à ne trahir aucun signe, et parvint assez habilement à masquer la difficulté qu'il éprouvait à subir cette situation. Charles et lui avaient toujours eu des idées opposées, Erik cherchant davantage la résolution du conflit par la force, alors que Charles prônait le pacifisme. Il avait toujours eu foi en un avenir meilleur, parce qu'il l'espérait du plus profond de son être, parce que lui aussi connaissait la douleur du rejet de la différence et qu'il aimerait pourtant tant que l'on arrête de juger les autres pour ce qu'ils paraissent. Et personne ne pouvait lui dire qu'il ne savait pas ce qu'il disait, qu'il ne comprenait rien, parce qu'il avait vécu lui aussi ses propres expériences à cause d'une différence d'orientation sexuelle qu'il avait pourtant assumée. Parce qu'il avait aussi assisté à l'autodestruction de sa sœur, qui se voyait à travers des yeux des autres. Alors oui, Charles savait ce qu'il disait.
Seulement, il était optimiste, et d'un fond trop bon, trop généreux, pour sa propre sécurité. Pas Erik. On ne lui avait pas appris à avoir foi en l'homme, parce que l'homme lui avait arraché sa famille sous ses yeux.
Leurs expériences n'étaient pas comparables, et s'ils aspiraient tous deux à un monde où ils vivraient libres, ils n'avaient pas la même conception des moyens pour y parvenir.
Cette conversation avait un goût de final, d'achevé qui ne convenait pas à Erik.
« Ecoute-moi très attentivement, mon ami : tuer Shaw ne t'apportera pas la paix. »
« La paix n'a jamais été une option. »
La réponse fut tranchante et claire. Erik ne l'avait jamais caché, mais ne l'avait jamais dit ; néanmoins, Charles le savait – il l'avait toujours su. Il lui suffisait de conserver le silence sans paraître le moins du monde étonné, sans chercher à argumenter pour le faire démordre de cette idée pour le prouver, la douloureuse résignation brillant dans son regard. Lui aussi l'avait senti, lui aussi l'avait compris : c'était la dernière fois qu'ils partageaient une partie d'échecs et un verre près du feu de la cheminée, et les peut-être étaient désormais de foutus mensonges. Soutenant le regard de l'autre, ils s'affrontèrent silencieusement pendant quelques secondes, un temps indéterminé pour Erik, avant que Charles ne brise l'immobilisme qui les figeait : il se leva, s'approcha du fauteuil où Erik s'était installé au début de leur partie et, appuyant son genou sur le siège du fauteuil, tout juste entre les jambes d'Erik, et ses mains de part et d'autre de ses épaules sur le dossier, il se pencha et l'embrassa. Sans jamais marquer une seule pause, une seule brève hésitation, sûr de ce qu'il voulait et de ce qu'il voulait faire ; il posa ses lèvres sur celles d'Erik, ne demanda pas plus et n'attendit pas plus. Un baiser volé, consciencieusement volé, à la fois avec délicatesse et fermeté. Son visage à quelques centimètres de celui de son ami, Charles ancra son regard clair dans celui sombre qui lui faisait face.
« Tu m'avais dit que tu n'utiliserais jamais ce que tu savais contre moi. »
« C'est de l'égoïsme, Erik. Rien que de l'égoïsme. »
A son tour, il aurait pu être égoïste. Ne penser qu'à ce qu'il avait envie, immédiatement : ne penser qu'à se retrouver dans les bras de cet homme si proche, trop proche de lui, qui l'avait fait se découvrir une humanité, un cœur. Embrassant cet homme qui lui donnait l'impression d'être complet, et surtout, à sa place. A ses côtés, pour le protéger jalousement du reste du monde, de la haine des hommes qui ne comprendront jamais leurs mutations et les haïront, parce que c'est toujours ainsi que fonctionne un être humain. Erik aurait dû être égoïste à son tour et l'attacher davantage, sans se préoccuper de ce qui pourrait advenir le lendemain, de la douleur que causait une telle évolution de leur relation… sans se préoccuper des conséquences du meurtre qu'il projetait de commettre. Il aurait dû se montrer égoïste, parce que ce baiser avait ce pouvoir convaincant, qui, lui, aurait pu être parfaitement suffisant.
Etait-ce la sagesse de Charles qui avait fini par le gagner, ou seulement de la lâcheté ?
Charles ne l'invita pas non plus à se montrer aussi égoïste qu'il venait de l'être ; au contraire, il sembla regretter son geste. Avec un soupir, il posa son front contre celui de son ami, et respira l'espace de quelques secondes, yeux fermés, le même air qu'Erik. Lorsqu'il se redressa, il annonça descendre dans la cuisine.
Et Erik ne le retint pas.
