Salut à tous !

Comme prévu, je vous retrouve après une semaine pour ce nouveau chapitre ! Je suis très heureuse de vous le présenter. Il comporte, en effet, beaucoup d'éléments qui vont servir pour les intrigues dans la suite de la fiction ! Et bien que Drago Malfoy n'apparaisse pas encore en chair et en os (ne vous inquiétez pas, je ne l'ai pas oublié ! Loin de là) on commence à le mentionner ! Il faudra être patient pour le voir dans un chapitre, mais je peux vous promettre que cela vaudra le détour et qu'ensuite on ne le quittera plus d'une semelle ! Alors soyez patients !

Veuillez également m'excuser pour toute erreur / faute de frappe / faute d'ortographe qui se serait nichée dans le texte. Je fais énormément de relectures mais une erreur est si facilement manquable !

Je vous souhaite une bonne lecture !


Chapitre IV : Le paradigme de la nuit blanche

- Et voilà !

Une soucoupe en faïence, alourdie par le contenu de la tasse qu'elle soutenait – un liquide d'un noir profond, tinta contre la table imitant le bois lissé. Des nervures brunes imprégnées de café fossilisé s'étendaient sur sa surface usée à l'image d'une arborescence exotique d'où émanait probablement la puissante odeur de poudre concentrée. Tandis qu'une main fine aux ongles brillants approchait délicatement le service près de son client, un son aigu tremblota dans la salle. Les vibrations de la faïence blanche, accrochant la table de son culot moite, étaient probablement coutumières pour tout habitué de ces établissements, mais résonnaient comme une mélodie extraordinairement originale pour les êtres se cherchant encore une place sur les banquettes de cuir élimé, ou plutôt, cherchant encore une étiquette à revêtir : du nouveau poivrot à l'errant de passage.

Un peu à l'image du brun ténébreux, assis au milieu d'une banquette, seul à une large table de quatre couverts. Le cliquetis de la cuillère métallique contre le corps en faïence blanche de la tasse l'avait ramené à la réalité. Ses paupières clignèrent plusieurs fois derrière ses lunettes rondes, chaque battement lui détaillant un peu plus son environnement effectif ainsi que la présence d'une serveuse tout à côté. On aurait dit qu'il avait subi une sorte de black out de quelques heures et s'était, entre temps, retrouvé ici.

Bien qu'il détacha tant bien que mal le menton de sa paume, Harry fut incapable de se départir de son expression profondément ennuyée. Cela n'était pas faute de motivation pourtant. La dernière fois qu'il s'était trouvé dans un café comme celui-ci, à Treats, dans une station de métro, sa gueule de beau gosse lui avait récolté un rendez-vous galant prometteur avec une belle fille. Une gazelle exotique qui se croyait « barge » après avoir vu une photo bouger sur la Gazette qu'il était en train de lire... Et, apparemment, celle qui venait de lui servir son grand noir semblait tout aussi intéressée. À croire que l'aura de héros ne se limitait pas qu'à la gent sorcière... Il ne comprenait tout simplement pas cet intérêt. Mais enfin, si le genre gars névrosé déglingué leur plaisait, à eux de juger après tout...

Cette fois-ci aurait été l'occasion de finalement aboutir à ce rendez-vous utopique : Dumbledore ne risquait plus de l'interrompre à l'improviste et aucun mage noir, ou sbire de ce dernier, ne semblait encore nourrir une once d'agressivité à son égard. Pourtant, au risque de passer pour un crétin fini ou un égocentrique désagréable au possible, Harry laissa la demoiselle poireauter près de sa table pendant une longue minute de solitude qui ne tarda pas à effleurer l'humiliation. Sitôt que les prémices de la honte pointèrent le bout de leur nez, elle se découragea et retourna à ses autres tables, pratiquement toutes vides.

Ce rejet n'avait rien à voir avec le fait qu'elle n'était pas à son cou, ou bien qu'il ne tournait pas rond : il le savait depuis longtemps. La possibilité que sa folie influe sur ses décisions n'était pas exclue d'ailleurs. Non, en fait, Harry l'avait tellement assimilée qu'il ne la comptait plus comme une probabilité dans ses équations mais comme part entière du problème de base. Aujourd'hui, cependant, le survivant était trop fatigué pour faire le calcul. Sortir ne serait-ce qu'une fois avec cette fille avait beau être plus simple maintenant sans Dumbledore ni Voldemort et toute la clique pour l'en empêcher, mais voilà, entre temps, il y avait eu Ginny. Ginny et son baiser volé dans la Salle sur Demande, ses regards entendus, les nouvelles qu'elle demandait à son sujet dans ses lettres à Ron, son joli teint, le fait qu'il n'ait plus besoin d'exorciser la mort de Sirius par tous les moyens...

L'amour était une chose étrange. La façon dont ces sentiments le parasitaient si irrégulièrement sans aucune emprise de sa part... Grisant et effrayant tout à la fois. Un jour, Ginny était la huitième merveille du monde dont on ne pouvait se rassasier, à deux doigts de vendre son âme pour effleurer l'espoir de la posséder dans le futur, elle, la plus belle femme qui l'ait jamais regardé. Le lendemain, pourtant, la benjamine des Weasley redevenait une rousse parmi les autres, parfois irritante rien qu'à la façon dont son nez de porcelaine se retroussait pour lui conférer un air trop intelligent, détestable même quand tout cela combiné lui donnait l'impression qu'elle jouait avec lui. Il ne savait que ressentir à son sujet. N'était-on pas supposé le savoir avec certitude quand Amour vous envahissait ? Pourquoi une telle hésitation ?

Les poumons du survivant s'emplirent d'air en prévision d'un immense soupir de résignation. Il ne daigna jamais évacuer sa tranchée, bloqué entre sa pomme d'Adam et sa glotte en un nœud désagréable. Le sorcier n'avait plus aucune force. Le tonus de ses muscles s'était liquéfié et, pourtant, son corps entier approchait facilement la tonne cinq contre cette banquette molle. Le moindre geste lui demandait un effort considérable dont il mettait plusieurs minutes à se remettre puis encore quelques autres pour entamer le suivant. Pour un peu, Harry aurait cru à une gueule de bois aussi serrée que son café. On en était loin... Très loin.

Six heures trente du matin dans un établissement moldu, le froid mordant de la gelée qui terminait de dessiner des motifs complexes de givre sur les vitres, une nuit blanche supplémentaire au compteur et une immense tasse de jus tord-tripes sur laquelle placer ses espoirs d'éveil. Voilà qui résumait parfaitement sa situation.

Le monde moldu aux premières heures du jour différait tellement de l'atmosphère de la Chaumière aux Coquillages, renfermée où rien ne se passait jamais, que le survivant avait l'impression que son départ remontait à bien plus qu'à peine dix heures, plutôt à une éternité. Ceci expliquait probablement pourquoi sa fatigue semblait décuplée. Son corps lui lançait des appels impérieux sans relâche pour un matelas, même miteux. Quand, de l'autre côté, la dernière part de lucidité de son esprit se consumait à lui indiquer des moyens possibles pour repousser l'échéance inévitable.

Dans un élan brusque, le jeune sorcier attrapa la tasse d'une main tremblante, la porta à ses lèvres et la vida d'une traite dans son gosier. La faïence blanche rejoignit un peu durement la table. Une des mains parcourues de spasmes se replia en un poing d'acier. Malgré la brûlure qui grignotait son œsophage, aucune goutte n'aurait eu intérêt à s'échapper. Chacune d'elles était nécessaire pour apaiser la crise de manque qui le terrassait soudainement. La caféine avait remplacé l'eau dans sa vie, devenant, dès lors, sa plus grande ressource tout autant que sa pire addiction. Harry ne comptait plus les tasses. Peut-être une autre raison à ses insomnies maintenant qu'il y pensait.

Le brun s'ébroua presque. Les paroles de Bill commençaient à faire leur sinueux chemin jusqu'à lui, à tel point que les questions sur son manque de sommeil naissaient à l'horizon de sa conscience. Mais le garçon se connaissait par cœur après dix-sept ans de vie commune. Un caractère s'était même forgé à la longue. Tant que ce qui le tracassait ne serait pas réglé, rien au monde ne pourrait lui permettre d'obtenir une bonne heure de repos, le coup de grimoire assommant exclu. Aussi, Harry tentait de garder le moteur en marche aussi longtemps qu'il le pouvait, physiquement comme psychiquement. Bien sûr, tout ne se réglerait pas en un jour. C'était pourquoi il devait sélectionner ses priorités avec une seule question : qu'est-ce qui, au final, le dérangeait le plus ?

Gringotts. La réponse fusa, évidente. Voldemort aussi, évidemment, mais au point où ils se trouvaient, l'un n'allait pas sans l'autre. Un peu comme l'amour qu'il ressentait ou non pour Ginny selon les jours, l'opinion d'Harry sur le gobelin balançait d'une extrémité à l'autre en fonction de ses humeurs. Tandis qu'il négociait avec lui, prudent et certain de sa manœuvre, le survivant se vantait de la fiabilité de Gripsec quand les autres l'avertissaient du contraire. Maintenant que la justesse de son argument avait été prouvée, le survivant basculait de l'autre côté de la barrière, et pourquoi ? Parce que les autres se satisfaisaient de l'explication justement. Ou comment maîtriser l'esprit de contradiction...

Le gobelin était-il réellement honnête ? La définition même de la créature indiquait sur tous les manuels existants à son sujet : grande intelligence, connaissance quasi parfaite des chiffres, de l'économie et des mathématiques, difficile en affaires, fiabilité très incertaine. Et lui, pauvre abruti, avait osé placer une confiance aveugle en l'un d'eux, prêt à tout, même à mentir ou à exterminer son prochain pour récupérer une épée qu'il considérait comme sa propriété. Harry le sentait au plus profond de lui dans ses intestins distendus il s'était bien fait enfiler !

Son poing désormais blanchi, se détendit un peu. Les doigts se mouvèrent comme des pinces pour aider le flux de sang à réapprovisionner les tissus du membre anesthésié. Le tremblement avait disparu, tout comme la sensation de fatigue le ferait dès qu'il se lèverait de la banquette.

Il n'aurait pas dû se lever pourtant, bien au contraire. L'éreintement avait fini d'annihiler sa raison. Autrement, celle-ci lui aurait déconseillé de franchir les portes de cet établissement dans son état. Elle l'aurait dirigé vers le comptoir, l'aurait forcé à réclamer une chambre et à s'y évanouir pour les douze prochaines heures.

Mais voilà, l'excitante caféine droguait son système et donnait à ses nerfs l'illusion que la machinerie était prête à l'emploi comme au saut du lit. Harry aurait dû le savoir grâce à son vécu avec cette addiction : quelques tasses d'énergie immédiate n'effaçaient pas soixante-douze heures sans sommeil. En revanche, pour ce qui était de la lucidité, couplées à l'épuisement, ces gobelets faisaient un meilleur travail d'exécution que personne d'autre.

Aussi, en plaquant deux billets verts sur la table tandis qu'il se levait, le survivant fut loin de se rendre compte que sa décision manquait cruellement de jugeote et le conduisait, à coup sûr, vers le pays des bêtises, bordé par l'océan de la damnation et les montagnes de la perdition.


Cou-cou ! Cou-cou ! Cou-cou ! Cou !

Appuyé contre l'encadrement de la porte extérieure de la Chaumière aux Coquillages, Bill, bras croisés sur la poitrine, jeta un œil distrait dans le salon, par-dessus son épaule, avant s'intéresser à l'ascension du soleil, droit devant lui.

Un minuscule point vert sauta par-dessus son épaule puis s'élança vers la plage de Tinworth en gazouillant joyeusement. Les premiers rayons orangés se reflétèrent sur son corps de métal troué de rouages : un oiseau mécanique enchanté. Il provenait de l'antique horloge à balancer qui sonnait à sept heures du matin.

Habituellement, après clamé l'heure de son unique « cou » répété, l'oiseau mécanique entonnait un chant grésillant remis en boucle par le cliquetis de son papier à musique interne. De temps à autre, cependant, le sort le dotant de capacités minimes de perception, le coucou écrasait l'air des planches lui servant d'air et prenait plaisir à visiter les lieux en cliquetant claquetant çà et là, spécialement lorsque la nuit avait été agitée et qu'une drôle d'atmosphère en restait jusqu'au petit matin.

Le moins que l'on puisse constater était que celle qui prenait tout juste fin n'avait rien d'une reposante. Une aubaine que le jour ne revienne cycliquement ! Le temps ne s'arrêtait pas pour autant et les tuiles continueraient de pleuvoir sur eux. Seulement, maintenant, Bill pouvait enfin déclarer cette nuit de cauchemar achevée et prendre un moment de solitude pour se préparer à affronter la journée. Car, il n'avait aucun doute là-dessus, elle ne manquerait pas de leur fournir un sacré lot de problèmes !

Le retour d'Harry commençait à se faire un peu trop attendre au goût de l'aîné des Weasley. Si une partie de la maisonnée avait réussi à rejoindre son lit, Bill, lui, n'avait plus fermé l'œil depuis que le survivant avait claqué la porte. Il n'aurait pas été jusqu'à dire que sa responsabilité était le garder auprès d'eux, mais presque. Car, héros ou non, le talent du jeune homme pour s'attirer des ennuis lui était tout aussi inné que son nom.

Les événements se rejouaient sans cesse dans son crâne et l'envers des paupières faisait office de toile sur laquelle les projeter. Une seule chose sortait de sa réflexion. Clairement, Bill n'avait pas assuré.

En tant que membre de l'Ordre du Phénix et qu'adulte, il était censé avoir un peu plus de recul que des gamins de dix-sept ans. Au lieu de quoi, l'homme avait été infoutu de flairer le complot « Gringotts » imaginé par le fabuleux trio. L'épée de Gryffondor contre l'entrée dans la banque sorcière la plus protégée au monde ? Rien que songer à l'ineptie d'offrir cette relique en récompense lui hérissait le poil ! Et pourtant, lui-même, n'avait pas pu faire autrement que de la donner à Gripsec...

Ces gamins avaient-ils seulement conscience de ce qu'ils risquaient à entrer par effraction dans Gringotts ? La guerre avait beau toucher à sa fin, la justice sorcière n'épargnerait personne ! Ils étaient encore en période d'épuration, au bas mot. Une lourde peine pendait au nez des plus méritants, alors eux.

Si encore il s'agissait du seul point sur lequel Bill avait merdé, le pardon aurait été envisageable. Seulement, ce n'était pas le cas. Tout avait été tellement soudain. Sa surprise avait été telle que même le seul rôle qu'il connaissait mieux que personne en avait souffert : celui du grand frère. Ne pas savoir gérer Harry était une chose, personne ne le pouvait, mais ne plus savoir se débrouiller avec Ron en était une autre...

Après le départ furibond du survivant, Bill l'avait pris à part pour essayer de comprendre les choses. Pourtant, tout ce qu'il avait accompli se résumait à un remontage de bretelles en règle. Son cadet l'avait mis en défaut. Il fallait dire que Ron gagnait en assurance depuis quelques temps. Son tempérament naturel n'avait pas supporté que son aîné rejette la faute sur lui. Se rendre à Gringotts grâce à Gripsec était bien leur plan à tous les trois, pourquoi lui faire un sermon à lui seul ? Ce qui s'était déroulé n'était que le fait du survivant, pourquoi s'en prendre à lui pour quelque chose dont il n'était même pas responsable ? Lui voulait juste en finir avec ces conneries d'épée, d'Horcruxe, de Sauveur et de guerre et retourner dans son lit pour pioncer un peu.

« Tu te rends bien compte que je t'ai défendu face à mon meilleur ami, n'est-ce-pas ? », s'était assuré son frère. « Et heureusement ! Parce que, que vaut un Sauveur face à ta propre famille ?! », avait été la réponse la plus stupide de toute sa vie. Comme si Harry n'avait jamais fait partie de la famille. Et ce sous-entendu n'avait pas échappé à Ron. À partir de là, les choses étaient devenues moches. Très moches. En y repensant, Bill s'en serait encastré la tête dans les murs.

La rage était tellement montée en lui qu'une réaction exceptionnelle avait fait son chemin, depuis les limbes ténébreuses de son inconscient, jusqu'à la plus vive conscience qui soit. Devant son frère qui osait le confronter sans crainte, Bill, excédé, avait grogné. Tel un vulgaire animal retroussant les babines pour dévoiler ses crocs, l'homme avait grogné. Cela n'avait duré qu'un instant, le temps pour lui d'apercevoir les pupilles interloquées de Ron et de se reprendre. La dispute s'était achevée sans un mot supplémentaire. Son cadet s'était calmement retiré, le laissant seul dans un coin, fixant la place vide.

Depuis, il s'était un peu calmé. Mais l'aîné des Weasley aurait juré qu'une colère profonde restait là, lourde dans son estomac, dure dans son crâne, grouillante sous sa peau comme un essaim de fourmis urticantes. On aurait dit une démangeaison impossible à atteindre qui lui donnait envie de s'arracher la peau avec les ongles à la première occasion.

Le fait de ressasser sans relâche le combat de la veille – parce que oui, ce qui s'était passé avec Harry ne pouvait pas être qualifié autrement – n'arrangeait probablement pas son cas. Chaque millième de seconde repassé au peigne fin ne lui fournissait que de la frustration et aucune clé sur la façon dont il aurait dû agir. En fait, Bill cherchait un moyen de se blâmer légitimement. Au lieu de quoi, rien ne le faisait démordre de la certitude qu'il n'avait pas eu le choix. Harry était incontrôlable cette nuit et cette dernière évidence le faisait un peu paniquer en son for intérieur.

Chaque minute où le sorcier légendaire ne reparaissait pas à la Chaumière était une source d'inquiétude supplémentaire. Dans son état, le survivant pouvait se fourrer dans n'importe quelle situation délicate. À comparaison ridicule, on aurait représenté une pauvre femme éplorée attendant le retour de son mari violent et casse-cou avec un coup dans le nez : pathétique. Malheureusement, Bill ne pouvait pas s'en empêcher. Il restait là, coincé avec le vain espoir qu'une action divine ne le sorte de ce blocage infernal. Si possible le survivant lui-même. Mais il semblait que le ciel daigne de moins en moins se pencher sur son cas depuis quelques temps...

L'échelle de meunier grinça à l'intérieur de la maison du rivage anglais. Quelqu'un descendait, alerté par les sept coups de l'antique horloge ou alléché par l'odeur un peu graisseuse des crêpes françaises que Fleur préférait aux pancakes américains et aux petits-déjeuners britanniques qu'ils se devaient de lui réclamer régulièrement. Le pas était reconnaissable entre milles : Bill l'avait entendu passer de l'autre côté de sa chambre au Terrier pendant près d'une dizaine d'années.

L'homme se retourna à moitié pour scruter la pièce à vivre. Ron venait effectivement d'apparaître, décrassé et entièrement vêtu, les pointes de ses mèches rousses gouttant encore de l'eau de la douche. En remarquant sa présence sur le seuil, le jeune sorcier s'immobilisa. Ses yeux sombres le détaillèrent un moment. La pâleur sévère de son visage ne laissait filtrer aucune émotion. Seule sa mâchoire mastiqua une fois ou deux dans le vide. C'était un des tics nerveux de Ron quand il appréhendait quelque chose. En l'occurrence, lui, son propre frère.

Pour essayer de le détendre, Bill le salua d'un hochement de la tête et d'un sourire qui lui laissa, même à lui, un drôle d'effet. Ron ne releva pas. Avant de détourner le regard, il l'inspecta de la tête aux pieds d'un air méprisant.

Sur ses talons, Hermione se révéla à son tour. Elle considéra rapidement les deux hommes, embêtée. La scène à laquelle la sorcière venait d'assister ne devait pas la rassurer. À la façon dont elle imita son cadet, sans le saluer, Bill sut que celui-ci avait vidé son sac à son sujet.

Soudainement furieux, l'aîné des Weasley se détourna précipitamment et se força à inspirer une grande goulée d'air congestionnant. Le froid de l'extérieur aurait peut-être le temps de calmer la brûlure de rage à l'intérieur de son corps avant de se mettre à température ambiante. En temps normal, lorsqu'une contrariété si importante perturbait sa vie, malgré cette sensation sous-jacente de tension, l'homme était capable de fonctionner en occupant son esprit à autre chose. Aujourd'hui, il n'y parvenait tout simplement pas. Tous ses sens semblaient douloureusement décuplés et annihilés en même temps par cette rage froide.

Ceci expliqua probablement pourquoi il fut à même de sentir un parfum puissant se loger dans ses narines sans pour autant détecter la présence toute proche de Fleur dans son dos. Sa main posée sur son épaule le fit désagréablement sursauter.

- Pardon, je ne voulais pas te surprendre, s'excusa-t-elle.

Il secoua la tête. En chaussons et pyjama blanc sous sa veste en laine, la française franchit le seuil et enserra les pans autour de sa taille, minuscule à côté de la stature de son époux. Ses cheveux blonds couleur des blés noués en une queue de cheval désordonnée de la nuit formaient encore des bosses sur son crâne blanc.

- Tu ne viens pas déjeuner avec nous ? J'ai fait des crêpes.

- Je n'ai pas faim.

- Tu n'as rien mangé depuis hier.

- Je vais bien.

- Non, tu ne vas pas bien.

- Fleur, ce n'est rien, d'accord ?! haussa-t-il un peu le ton.

Le couple échangea un long regard. Bill plia le premier. Ne sachant que faire d'autre, il s'abîma dans la contemplation du paysage. Au moins, la luminosité changeante confortait son impression ne pas toujours faire face au même satané tableau problématique, contrairement au bourbier qui les cernait actuellement. Fleur n'était cependant pas décidée à lâcher l'affaire. Comme toujours, son tempérament obstiné la força à creuser un peu plus sous les apparences. Elle l'avait eu de cette manière et ce serait également de cette manière qu'elle finirait par le faire parler, tôt ou tard.

- Bill, je suis ta femme, tu peux tout me dire.

Sa fine main se posa contre son torse. Mais l'aîné des Weasley ne savait plus ce qu'il voulait lui dire. Son parfum lui brûlait trop bien les sinus pour le laisser se concentrer sur autre chose. La douleur devint rapidement intolérable. Sentant sa patience fléchir, l'homme se recula un peu.

- Bill ?

- Qu'est-ce que tu as mis comme parfum, par Merlin ?

- Je n'ai rien mis, Bill. Je ne suis même pas encore habillée.

Le visage délicat de Fleur témoignait sa surprise plutôt désagréable. Son mari venait basiquement de lui dire qu'il n'aimait pas son parfum naturel... Elle ne savait que penser. L'homme face à elle grimaçait inhabituellement, et, pour être honnête, c'était plutôt vexant. Ses mimiques semblaient plutôt être un réflexe qu'autre chose. Ses yeux bleus n'étaient même plus avec elle, sur ce ponton, ils étaient loin, très loin dans ses songes. La française se plaça sur le chemin de son regard.

- Bill ?

L'aîné des Weasley ne réagit pas immédiatement. La flagrance qui se dégageait de Fleur s'intensifiait et il était à deux doigts de réussir à mettre un nom sur les souvenirs que cela éveillait en lui. Un peu amère, fleurie, exaltante surtout. Ses tripes en étaient prises.

Sans s'en rendre compte sur l'instant, Bill se surprit à déshabiller sa propre femme des yeux de manière peu convenable. Son corps s'était fait plus pressant contre la main de Fleur. Une envie animale lui donnait le besoin de soulever ce morceau de femme et de la plaquer contre la première surface verticale venue, de la faire s'accrocher à ses hanches à la force de ses jambes, de rendre sa coiffure encore plus brouillonne que sur l'instant, bref, de la malmener un peu.

Fleur dut sentir sa nouvelle excitation car elle sourit d'amusement et osa un regard furtif dans la maison. Elle l'interrogea :

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Je ne sais pas pourquoi ton parfum est si fort aujourd'hui, mais ça me rend fou.

- Je devrais être flattée, ou ?

L'aîné des Weasley sentit une autre vague florale l'envahir, puissante. Rien de tout cela ne semblait naturel. Ou, en fait, si... Un peu trop même. La Nature prenait les rênes de son subconscient. Son sang bouillonnait pour une toute autre raison désormais. Il ressentait le besoin d'immobiliser Fleur sous lui, et de mordre son cou blanc, comme une urgence. Et rien de tout cela n'était normal pour eux.

Aussi, avec le peu de lucidité qui semblait demeurer en lui. Bill eut le réflexe de se détourner lorsque sa femme tenta de l'embrasser. Le mouvement de ses bras, qui allaient l'enlacer, s'avorta de lui-même. Elle ne comprenait clairement pas où il voulait en venir. Lui non plus d'ailleurs. On aurait dit que la colère en lui contrôlait tout pour l'heure. Elle cherchait probablement la sortie par tous les moyens. Cela devait en être un...

Un irritant gazouillis malvenu vint lui distraire subitement les tympans. Il se redressa de toute sa hauteur. L'oiseau mécanique était revenu. Il flirtait désormais autour du couple pour tenter d'évacuer le début de tension qu'il y percevait. Oubliant un peu l'attitude étrange de son mari, Fleur le suivit des yeux. Un de ses sourires discrets et candides arrondit son visage.

À nouveau victime de l'ascenseur émotionnel qui sévissait en lui, Bill se sentit anormalement blessé d'être ignoré si soudainement. Le tout mélangé au chant grésillant et contre-nature lui tapait sur les nerfs. Du revers de la main, il tenta de chasser l'oiseau enchanté, sans succès. À chaque tentative, le coucou piquait un sprint entre lui et sa femme, passant en tous sens au-dessus de son épaule. Une fois, deux fois, trois fois...

Excédé, l'aîné des Weasley n'y alla pas par quatre chemins. D'un geste furtif et presque invisible en raison de sa rapidité fulgurante, sa main se saisit du faux-animal et l'écrasa dans sa paume. Un bruit métallique hérissa Fleur de la tête aux pieds et ses pupilles claires suivirent la retombée des cendres dorées sur les planches du ponton avec une peine très claire. Elle se détacha de la poitrine de son mari et recula de quelques pas, méfiante. Son attention se fixa très rapidement à l'intérieur de la maison.

- Sérieux, c'est quoi ton problème ? retentit une voix dans le dos de Bill.

L'homme n'eut pas besoin de bouger pour reconnaître son petit frère. Il ne s'embarrassa pas d'une réponse : Ron avait déjà disparu.

- Bill, qu'est-ce qui se passe ? insista la française.

- J'ai un mauvais pressentiment.

- À propos d'Harry ?

- Oui. À propos d'Harry, répondit l'aîné des Weasley peu convaincu.


Un grincement sinistre, encore plus efficace qu'une clochette de porte, surplomba le brouhaha de fond régnant dans la salle principale du Chaudron Baveur, à Londres. Une rumeur de moteur se joignit à cet ensemble pendant quelques secondes, le temps pour la lumière entrée avec le client de révéler l'atmosphère poussiéreuse des lieux puis de replonger les consommateurs dans l'obscurité tout autant que dans l'ignorance concernant la qualité de l'air de leur lieu de restauration.

Le silence se fit petit à petit tandis que les têtes se levaient des écuelles sans plus jamais y replonger. Derrière son antique comptoir de bois, qui semblait avoir été bouffé à mites tant l'usure l'attaquait de toutes parts, Tom, le propriétaire bossu des lieux, se figea. Ses grosses paluches, enfoncées dans son torchon un peu sale, cessèrent subitement de s'essuyer.

- Monsieur Potter ! s'exclama-t-il, agréablement surpris.

Les doigts fermement accrochés à l'une des bretelles de son sac à dos noir juché sur son épaule, le Sauveur du monde sorcier était bizarrement campé sur ses jambes près de l'entrée. Ces dernières étaient tendues à leur maximum, comme si, en dehors de cette configuration, les muscles du garçon auraient refusé de le porter plus loin. Il regardait droit devant lui d'un œil sombre. La force de sa présence était telle que l'attention des sorciers attablés s'aimantaient, sans même le vouloir, à cette silhouette toute vêtue de noir. Un murmure ne tarda pas à s'élever de la masse en un chuchotis indistinct. L'étonnement de se retrouver face au héros national à cet endroit se propageait comme une traînée de poudre.

Trop impatient pour supporter cette immobilité frustrante, le survivant tourna brusquement la tête vers le premier importun qui osa le fixer un peu trop longtemps. Il ne prononça pas le mot. Pourtant, l'homme plongea précipitamment vers son assiette sous l'effet de l'intimidation. La douzaine de têtes restantes l'imitèrent rapidement et tentèrent de retourner à leurs discussions. Seul Tom put poursuivre sa contemplation interloquée sans risquer la moindre réprimande.

Lorsque le comportement des clients dans la salle lui plut davantage, Harry s'avança d'un pas décidé. Il prit d'abord le chemin menant à la cour arrière, là où se trouvait le passage vers le Chemin de Traverse. Cependant, le garçon se ravisa pour se diriger vers le comptoir et son barman. Son bras se posa sur la surface partiellement couverte de miettes de pain.

- Café ? demanda-t-il.

Tom frémit, incrédule. Malgré les années et le nombre de fois où il l'avait vu défiler dans son établissement, le patron du Chaudron Baveur ne pouvait toujours pas croire que le sorcier le plus célèbre de son monde daigne adresser la parole à un bossu à la patte traînante comme lui.

- Je peux en trouver, donnez-moi cinq petites minutes, et je...

- Thé ? l'interrompit Harry.

Le barman acquiesça vivement, faisant se refléter les chandelles sur son crâne luisant. Le survivant balança son sac sur le tabouret juste à côté de celui dans lequel il s'installa.

- Le plus fort que vous ayez, alors.

Un large sourire édenté apparut sur le visage du bossu et il se mit rapidement à l'ouvrage. La patience ne semblait pas être le maître-mot de son client si spécial aujourd'hui. Et puis, jamais ne lui serait-il venu à l'esprit de faire attendre Harry Potter.

En deux temps trois mouvements, le breuvage fut versé dans un gobelet en fer qui se retrouva sur le comptoir, fumant et fleurant d'arômes incroyablement forts qui auraient fait reculer une personne totalement consciente.

À peine dérangé, le sorcier légendaire testa timidement la température du verre moyenâgeux sous le regard fébrile et un peu asymétrique de Tom. Ne déplorant aucune brûlure sévère après ce contact avec la matière chaude, le survivant posa le sachet de thé sur le comptoir, ajoutant au désordre de miettes une flaque à éponger jusqu'à saturation et qui collerait probablement les manches des robes des sorciers jusqu'au grand nettoyage du soir. Finalement, il se saisit du gobelet en fer et le vida en deux traits copieux qui firent, chacun, s'incliner un peu plus bas le barman.

Le liquide eut à peine le temps de descendre le long de sa gorge que le jeune homme s'extirpait du tabouret et jetait son paquetage sur son épaule à peine refroidie. Les pièces de monnaie plurent en tintements précieux sur le bois, face au gérant qui le considérait toujours avec le même effarement tandis qu'il s'éloignait rapidement vers la porte du fond. À quelques pas de celle-ci, Harry hésita une seconde fois. Durant une courte minute, il demeura immobile, la tête baissée vers le sol, plongé dans une intense réflexion. Il finit par faire demi-tour.

- Vous faites des consignes ?

- Occasionnellement, acquiesça Tom.

- Je vous paierai le double. Jusque ce soir. Demain matin au plus tard, déclara Harry en se défaisant de son sac par-dessus le comptoir.

- Entendu, monsieur Potter.

Après avoir réceptionné le paquetage en osant à peine le toucher, le patron tendit au survivant un ticket similaire à celui qu'Hagrid lui avait donné lors de son premier embarquement sur le quai 9 ¾. L'enseigne du Chaudron Baveur, en arrière-plan, observait un mouvement infatigable. La louche tenue par la sorcière noire remuait le quelconque breuvage qui s'évadait en fumée, jeu d'ombres vaporeuses, du chaudron. Par-dessus, un compte-à-rebours indiquait le solde restant avant la fin de la consigne. Le jeune homme fronça les sourcils en le voyant demeurer à son délai de base.

- Le compte-à-rebours commencera dès que vous poserez le pied hors d'ici, sourit Tom.

Harry jeta un dernier coup d'œil sur le bout de papier avant de le fourrer dans une de ses poches. Cette fois, et pour de bon, il rejoignit la cour arrière du Chaudron Baveur. L'image de la salle désordonnée et bondée disparut de son esprit sitôt que la porte se fut refermée derrière lui, comme s'il n'y avait plus assez d'espace dans sa tête pour conserver ces informations.

Sa main se glissa près de sa ceinture et en tira une baguette. De la pointe de celle-ci, le sorcier tapota les trois briques à actionner pour déclencher l'ouverture magique. De la poussière rougeâtre coula du mur à la façon d'une cascade d'eau suintante des jointures et, bientôt, la plus célèbre avenue sorcière s'offrit au sorcier légendaire. Il s'y engouffra sans prêter attention aux personnes qui se retournaient sur son passage. On voyait bien que le monde avait acquis la fin de la guerre comme une réalité : les rues étaient bondées.

D'un pas décidé, Harry remonta le Chemin à grande vitesse : le magasin d'accessoires de Quidditch, Fleury et Bott, le magasin de couture de Madame Guipure... Les échoppes défilaient avec leur lot de badauds agglutinés aux vitrines probablement très distrayantes mais auxquelles le survivant ne s'intéressait pas. Toute son attention n'était concentrée que sur un unique point : la coupole de la banque sorcière de Gringotts. La flèche à son sommet se détachait vertigineusement de la ligne des toits biscornus. Tout à propos de cette architecture semblait briser la « banalité » du Chemin, tout, jusqu'aux colonnes blanches toutes de travers. Dans le fond, bien sûr, le placard orange de la boutique de Farces et Attrapes des Weasley faisait office de phare immanquable. En conséquence, il fut impossible pour le sorcier de Gryffondor de ne pas distinguer la silhouette familière qui prenait une pause hors de l'agitation constante de sa boutique : l'un des jumeaux. Lequel, Harry ne prit pas la peine de s'en inquiéter : il feignit de ne pas l'avoir vu et se plaça de telle sorte à ce que l'un des piliers de la banque le cache de sa vue.

La haute mais étroite double-porte d'entrée s'offrait désormais à lui, sans aucun détours supplémentaire. Dans le fond de son crâne, le garçon se demandait sincèrement comment un demi-géant comme Hagrid avait pu franchir ce passage sans encombre. Ou peut-être cela n'avait-il pas été sans difficultés, il ne s'en souvenait plus très bien... Les lettres d'or indiquant « Gringotts Bank » le forçaient à oublier toute autre information. Ou presque...

Devant les marches, un employé du Ministère qu'on aurait facilement pu prendre pour un policier moldu, à cause de l'uniforme, montait une garde ennuyeuse et sans relief. Il demeurait interdit face à la vision du survivant, à quelques pas de lui, le saluant brièvement avant d'entrer dans la banque.

L'immensité des lieux, en comparaison de l'étroitesse extérieure du bâtiment, eut l'effet d'un trou noir sur le garçon : attirant, fascinant mais vertigineux. L'espace d'un instant, Harry se vit redevenir gamin innocent, impressionné par les immenses pupitres en bois luxueux brillants de cire où les gobelins surélevés travaillaient au milieu des monts de pièces aussi hautes que leurs têtes, et des balances antiques, elles-mêmes fondues dans les métaux les plus raffinés sur terre. Pourtant, aussi grisant que cela fusse, l'illusion ne l'accapara qu'une seconde. Croiser le visage d'une seule de ces créatures lui rappelait la raison pour laquelle il se tenait là.

Tout en progressant dans l'immense hall au sol de marbre, véritable œuvre d'art en soi, le sorcier légendaire força le calme en lui. Pour la millième fois, il ferma son esprit aux intrusions extérieures, étape par étape. Bien que l'enseignement de Rogue eut été coupé court sitôt que l'élève avait pénétré ses propres souvenirs, il en restait quelques bribes suffisantes au survivant.

Chaque pas fait résonnait en milles échos dans l'immense lieu. À ce bruit régulier, les gobelins relevaient leurs têtes les uns après les autres. Une certaine stupeur s'emparait d'une poignée d'entre eux tandis que d'autres jetaient un œil à leur voisin avant de se remettre au travail, tout sérieux oublié en raison de la présence du héros national à deux pas d'eux.

Malgré le dérangement qu'il leur occasionnait sans nul doute, personne ne stoppa la progression du sorcier de Gryffondor jusqu'au pupitre exagérément élevé de l'accueil. De là-haut, les gobelins pouvaient toiser les hommes comme des moins que rien. Un habile retournement des faveurs que la majorité de la race humaine portait à l'égard de ces créatures.

Celle en charge de l'accueil l'avait vu venir de loin. Il l'attendait d'une fausse patiente de son petit air rabougri et plissé. Deux ans plus tôt, ce gobelin n'aurait pas eu le temps de s'ennuyer ainsi : il aurait fallu cinq heures de queue pour espérer accéder à ce guichet, raison pour laquelle Bill lui avait alors ramené une bourse de gallions de sa chambre forte. En tant que nouvel employé de l'institution, il avait quelques avantages...

Le jeune sorcier sortit une clé dorée de sa poche et la posa sur le plateau glacé du bureau. Là, une vague contrariété traversa le visage de son interlocuteur.

- Combien Monsieur Potter veut-il retirer ?

- Mille gallions.

Le scribe mettant des comptes au propre sur le bureau voisin tint sa plume suspendue à quelques millimètres de son rouleau de parchemin. Ses minuscules mirettes sans pupilles distinctes s'écarquillèrent. Probablement n'en croyait-il pas ses oreilles pointues, un peu comme le guichetier.

- Il s'agit d'une grosse somme, Monsieur Potter.

- Une dette dont je dois m'affranchir, expliqua laconiquement le survivant.

Cette raison sembla convenir à la créature. Mentionner une dette aux gobelins équivalait à leur présenter un argument imparable. Normal pour quiconque entretenait une telle relation à l'argent...

- Si c'est une dette.

De sa main grossière, le gobelin se saisit de la clé pour la transmettre à un assistant qui attendait ses instructions. Le survivant suivit la petite barre dorée de son regard émeraude profond, une grimace sombre difficilement masquée sous une lassitude feinte. Tout ce protocole était épuisant.

- Monsieur Potter souhaite descendre dans sa chambre pour effectuer un retrait. Veuillez l'y accompagner.

- Suivez-moi. S'il-vous-plaît.

Encore une chose qui n'avait pas manqué au jeune sorcier : cette voix criarde, à mi-chemin entre l'automatisme et l'ajout après coup sous l'effet que la demande ne sonnait pas juste sans. Mais elle ne le faisait pas non plus avec. L'hypocrisie en grouillait par tous les pores.

Le survivant décocha son sourire le plus faux en réponse à celui qui lui ouvrit le cordon de sécurité en velours rouge torsadé. Son guide l'enfonça rapidement dans la zone sécurisée. Ils durent parcourir une vingtaine de mètres le long desquels la luminosité alla décroissant et la fraîcheur de l'air crescendo. L'entrée des galeries souterraines approchait.

Effectivement, après un tournant, le gobelin les fit grimper dans un wagonnet aux phares jaunes tirant sur le vert olive, premier d'une file dans une sorte de gare à deux voies. Dès que les roues grippées se mirent à claquer furieusement sur les rails allant dans le sens des profondeurs, Harry dut s'accrocher de toutes ses forces à sa structure pour ne pas chuter dans les ravins vertigineux qui apparurent bientôt sous la piste, et d'où provenaient de drôles de grondements. Merlin seul imaginait ce qui se trouvait dans ces chambres... Une communauté entière aurait probablement pu être détruire avec le cumul des mauvais sorts entassés dans ces chambres fortes sous le scellé du secret.

Les vibrations mordirent rudement l'échine du survivant. On aurait dit que son corps tentait de le ramener à la réalité par n'importe quelle sensation, douleur comprise. Cela fonctionna presque. Une panoplie d'interrogations parcoururent sa tête. Que faisait-il au juste ? De quel droit se lançait-il dans une telle aventure ? Qu'espérait-il en retirer au juste ? Il pouvait encore renoncer, se ranger, se contenter de retirer ces milles gallions « prétexte », les prendre et repartir d'où il était venu, comme un bon samaritain... Et ne rien obtenir en retour...

Rien qu'à cette pensée, la lèvre supérieure du garçon se retroussa de contrariété. Cela n'était pas comme si demander gentiment d'accéder à la chambre de Madame Lestrange pour récupérer l'Horcruxe qui s'y trouvait restait une possibilité...

Un reflet venu de nulle-part aveugla subitement le sorcier légendaire qui scella ses paupières. Le vent le gifla rudement une ou deux fois dans la face. Son état d'éreintement était si avancé que même ce coup de fouet ne suffisait même pas à lui redonner la vue de la raison. Il ne pouvait plus reculer. Entrer ici et ne pas finir le job revenait à abandonner. Pire, à admettre que Gripsec avait raison... Le laisser gagner... Avouer qu'il avait perdu... Harry se connaissait suffisamment pour dire que perdre n'était pas une option supportable pour lui, surtout dans les conditions actuelles. Sa détermination prit un tout nouveau visage que plus aucune minute passée sur ces montagnes russes sorcières ne pourrait révulser une seconde fois.

Le sorcier rouvrit les yeux pour découvrir qu'ils atteignaient enfin le quartier de sa chambre forte. Ses tympans s'emplirent du crissement des freins du wagonnet. Des étincelles voletèrent depuis les rails rouges incandescents. Son corps voyagea dans son siège inconfortable, l'amena près de la chute libre. Il se retint à la première barre de métal qu'il trouva. Avec la force déployée par cet arrêt brutal, son bras sembla s'étendre jusqu'à la limite de la rupture. L'os du coude craqua comme s'il était à deux doigts de se désolidariser du reste de l'armature de son bras, tant et si bien que lorsque l'ensemble du convoi infernal parvint à s'immobiliser, sa chair donnait l'impression de pouvoir se replier en un ventre d'accordéon. En relâchant son accroche, le survivant grimaça sous la courbature.

Le gobelin, pas déstabilisé pour un sou, mit pied à terre. À l'exception du bruit de ses minuscules semelles dures claquant sur le sol de manière répétée, le silence les entourait d'une étrange manière. On aurait dit que quelque chose de lourd grondait furieusement non loin d'eux. Harry jeta un regard en arrière.

- Suivez-moi. S'il-vous-plaît.

Le garçon se décida à son tour à descendre du wagonnet. L'entrée de sa chambre forte, à quelques pas, les attendait. Le gobelin enfonça la clé dorée dans la serrure et après quelques cliquetis en provenance du mécanisme de la porte, celle-ci s'ouvrit de son propre chef, lentement, sans aucun grincement. La créature se posta juste à côté, le temps que le sorcier se serve.

Ce dernier ne bougea cependant pas, tout accaparé par sa réflexion. Que faisait-il maintenant ? À supposer que tout se passait comme sur des roulettes, avec un grand « si », il aurait toujours besoin des milles gallions, histoire que sa couverture ne tombe pas à l'eau une fois les galeries derrière lui. Et après ? Un gobelin n'était pas facile à tromper. Quelles solutions avait-il ?

Sentant le regard de son guide se faire insistant sur lui, Harry fit mine de secouer la tête comme s'il revenait subitement à lui et pénétra dans sa chambre forte. D'une de ses poches, il sortit une bourse en tissu et commença à y amasser les gallions. Alors que le compte défilait lentement sous ses yeux perdus, le survivant récapitula sa liste de possibilités. Il pourrait convier le gobelin à l'intérieur de la chambre sous le prétexte de vérifier le total des gallions et profiter de cette occasion pour l'y enfermer. Stupide ! Premièrement car la créature saurait immédiatement comment sortir et donner l'alerte. Et deuxième parce qu'il avait besoin de sa connaissances des tunnels pour se rendre jusqu'à la chambre de Bellatrix Lestrange. Alors quoi ? Faire semblant de se renseigner sur ses possibilités d'acquérir une chambre de haute sécurité à Gringotts ? Demander à ce qu'on l'y emmène pour juger par lui-même et à partir de là... Pourquoi n'avait-il pas pensé à cela à l'accueil, par Merlin ?!

Soudain, Harry eut envie de se frapper la tête avec le plat de la main. Un peu à l'image du tournoi des trois sorciers en quatrième année, une petite voix prenant étonnamment les intonations d'Hermione lui souffla : « Ta baguette, Harry ! ».

Une lueur indescriptible illumina les pupilles vertes du jeune homme. Il le tenait depuis le début de son plan. La façon d'atteindre son but le plus rapidement était de ne pas hésiter, d'y aller sans détours. Et c'était exactement ce qu'il allait faire.

Le survivant se releva, son sac rempli à ras-bord fourré dans sa poche de veste moldue, et sortit. Il laissa le gobelin replacer la sécurité derrière lui, mais certainement pas le temps de se retourner.

- Impero, incanta-t-il.

Aussitôt, la créature prit une grande inspiration et se retourna calmement peu après. Fébrile, Harry attendit. Un impardonnable ne se jetait pas aussi simplement. Cela ne marchait pas à tous les coups, spécialement quand on n'avait jamais pratiqué.

- Que puis-je faire d'autre pour vous, Monsieur Potter ?

Un sourire mauvais souleva un coin des lèvres de celui-ci. Il considéra fièrement sa baguette et la fit tourner entre ses doigts tel un numéro de majorette. Encore baigné de méfiance, le survivant hocha doucement la tête avant d'oser faire sa demande.

- Conduis-moi à la chambre de Madame Lestrange.

- Un temps.

- Suivez-moi. S'il-vous-plaît.

En y croyant à peine et s'en délectant tout à la fois, le sorcier de Gryffondor admira la façon sereine dont son guide s'installa aux commandes du wagonnet. De peur que la machinerie ne démarre sans lui, Harry sauta prestement sur la plateforme et s'assit alors que le convoi reprenait rapidement de la vitesse en s'enfonçant dans les profondeurs de Gringotts. Le plaisir du voyage fut de courte durée.

Dans son champ de vision apparut bientôt une gigantesque cascade d'eau claire se déversant sur une portion de rails que leur convoi allait bientôt emprunter à toute vitesse. Le grondement émanait d'elle. Gripsec leur avait vaguement mentionné la présence d'un piège sur le chemin menant aux quartiers de haute sécurité de la banque. Et ce flot, naturel ou non, là n'était pas la question, ne devait pas se limiter à donner une douche glacée à ceux qui le traversaient, ni à les émerveiller en les laissant parfaitement secs grâce à la magie.

Bravant l'équilibre, le survivant enlaça fermement la structure métallique du wagonnet et se dressa sur ses jambes, arqué au possible vers le vide. De sa main libre, et tout en priant pour qu'aucune bosse ne soulève une des roues de sa locomotive folle, il visa le haut de la chute d'eau de la pointe de sa baguette.

- Arresto Momentum !

Le flot s'amincit à quelques gouttes de pluie qui cessèrent bientôt de mouiller les rails rouillés. Le convoi du sorcier légendaire franchit l'obstacle sans embûches. En passant son autre bras autour de la structure métallique du wagonnet, le sorcier changea de position sur le rebord de la plateforme continuant toujours à folle allure. D'un mouvement de poignet, ressemblant à celui d'un fouet, il lança un nouveau sortilège.

- Finite !

Un instant, le garçon crut qu'il n'avait pas attendu assez longtemps pour dissiper les effets de l'Arresto. La chute immense qui s'abattit à quelques mètres d'eux fut comme un coup de tonnerre lâché dans les galeries. Le wagonnet sembla bondir des rails sous l'impulsion du choc, puis reprit sa progression. Le survivant soupira presque de soulagement. Il continua cependant de scruter chaque élément suspicieux sur leur chemin. Mais il n'y avait plus rien à signaler et le convoi faillit l'éjecter en s'arrêtant plus abruptement que la première fois.

Son guide quitta son siège et répéta le même protocole, à un détail prêt. Devant la porte où il les arrêta, le gobelin resta parfaitement immobile. Le survivant inspecta rapidement les alentours avant de se pencher à l'oreille pointue de la créature.

- Et bien ? Qu'attends-tu ? Ouvre-la.

- Reculez. S'il-vous-plaît.

Harry fit un pas en arrière. Le guide en minuscule costume noir traça un trait invisible au milieu de la porte, du plus haut que sa taille pouvait atteindre jusqu'au seuil de rocaille au niveau de ses pieds. Le souffle du survivant se bloqua dans sa trachée alors que la porte de la chambre de Bellatrix Lestrange s'ouvrait enfin. La vérité avec elle. Le cœur battant, il franchit le seuil en compagnie de son guide sous influence impardonnable.


Un éclat de rire pourfendit le silence de la Chaumière aux Coquillages. Du canapé d'où elles dépassaient, faute de place, les jambes de Bill se contractèrent violemment. En une fraction de seconde, toute la conscience que celui-ci s'épuisait à perdre grâce à son état léthargique lui était revenue. Le sommeil était latent, presque là, pas encore tout à fait...

Ce spasme était un réflexe automatique : son cerveau croyait que, parce qu'il s'endormait d'une drôle de façon, son corps mourrait. Une impulsion électrique transmise par les nerfs se chargeait alors de le réveiller. Ça, ou le rire d'Hermione l'avait réveillé en sursaut depuis l'étage. Dans les deux cas, l'aîné des Weasley voyait ses espoirs de repos repoussés au soir.

Ses chevilles roulèrent dans le vide. Sa taille était si imposante que le simple canapé ne suffisait pas à contenir son corps entier. Les jambes n'avaient donc pas d'autre choix que de se contenter de l'accoudoir et du vide qui lui succédait. De sa large main, l'homme roux frotta ses yeux fatigués. Sous ceux-ci, la peau semblait plus flasque. Il devait arborer une tronche de zombie avec des cernes monstrueuses, pour sûr. Mais cela ne le remua pas plus que cela. Au moins, à défaut d'avoir pu dormir convenablement, son calme olympien lui était revenu à force de patience et de relaxation.

- Tu te sens mieux ? murmura une voix.

Penchée par-dessus le dossier, Fleur venait d'apparaître au-dessus de lui. Ses longs cheveux blonds, attirés par la gravité, glissèrent de ses épaules frêles et tombèrent en une vague précieuse tout autour de son beau visage blanc. L'un des responsables de cette prestance de vélane se détacha de la masse dorée et plana lentement jusqu'à venir se poser sur la poitrine de son mari. Bill s'en saisit et admira les teintures fauves qui apparurent à la lumière du jour tandis qu'il le lâchait dans le vide à côté de lui. La française eut un souffle amusé qui agita ses narines.

- Pardon.

L'aîné des Weasley secoua la tête. Cela ne représentait aucune sorte de gravité pour lui. Il leva le bras et ses doigts s'enlacèrent autour de ceux sa femme. Leurs alliances s'entrechoquèrent. Ramenant les phalanges allongées vers sa bouche, il les embrassa tendrement. Le couple partagea un sourire complice avant que la jeune femme ne se recule lentement. Bill fit une moue exagérément triste qui la fit pouffer de rire. Elle continua à s'éloigner. Le bras de son homme s'étira au maximum de ses possibilités. Là, il finit par la relâcher.

Lorsque le parfum dans son sillage disparut totalement du salon, le bras de l'homme retomba contre lui. Un soupir franchit ses lèvres. Il ne parvenait toujours pas à se défaire de son mauvais pressentiment, tenace depuis le milieu de la nuit. Bon sang qu'il la sentait venir cette nuit blanche ! Et tout ça à cause de l'impertinence d'un gamin de dix-sept ans !

Le roux se força à respirer profondément. Inutile de s'énerver en vain ! Cela n'accélérerait pas le retour d'Harry au bercail. Certainement pas. L'adulte ici, c'était lui. La lourde tâche de prendre les bonnes décisions, raisonnables de surcroît, lui revenait. Et l'aîné des Weasley avait décrété une chose : si le survivant ne daignait pas revenir avant la tombée de la nuit, il irait le chercher, demain, dès la première heure. Bill le trouverait, où qu'il soit. Enfin... Il espérait. Sinon, ils devraient songer à un autre plan. Mais lequel ? Et comment même savoir si le suivant fonctionnerait ?

Tout cela était si nouveau pour lui. De toute sa vie, Bill n'avait jamais vu quelqu'un demeurer si fidèle à sa colère, en être amené à bouder dans son coin pendant des heures, jamais. Harry battait même Ron sur ce terrain ! Ron, le gars qui avait réussi à passer plusieurs semaines loin de ses amis après une dispute. C'était dire ! Lui, au moins, avait regretté sa décision sur le champ. Il n'avait juste pas su comment revenir auprès d'eux. Le roux ne pouvait pas en dire autant pour le Sauveur. Harry savait parfaitement où les trouver. Rien ne l'empêchait de transplaner. Rien ne le gardait à l'extérieur, pas même les barrières magiques. En somme, le sorcier de Gryffondor se fichait de leur tronche, éhontément et totalement. À moins que...

Bill croisa une jambe au-dessus de l'autre. Un de ses bras se logea derrière sa nuque. Ses sourcils se froncèrent. Quel casse-tête chinois ! Qu'une histoire aussi stupide puisse prendre de telles proportions le dépassait totalement. Harry était le seul à dramatiser. Cela venait probablement du fait qu'il était le seul à croire que la guerre avait juste changé de terrain, de style à la limite, plutôt que de connaître une fin prématurée et salvatrice. Mais est-ce que cette croyance pardonnait son comportement pour autant ? Non. Rien ne pouvait pardonner cela.

Épuisé d'avance par cette réflexion trop ardue pour son être manquant de sommeil, le roux croisa les bras sur sa poitrine. Son crâne se réinstalla sur les coussins et une expression quasi détendue relaxa les traits de son visage. S'inquiéter ne changerait rien au fait que le survivant ne reviendrait que lorsqu'il aurait drainé tout son saoul de rage et de rancœur hors de lui. Réfléchir comme Harry le faisait serait bien trop laborieux pour être productif. Sa mentalité de personne pratiquement convaincue de la fin du conflit ne lui permettait pas de comprendre la sienne. Alors, autant se reposer et y revenir une fois en bonne disposition pour le faire.

Les yeux de Bill se rouvrirent en une fente contrariée. Le plafond gris de la Chaumière attirait toute son attention. Pour un peu, un étranger aurait pu croire que la réponse y était inscrite depuis le début, quelque part dans la peinture. Rien de tel. Pourtant, le roux commençait à saisir la teneur du problème.

Harry ne pensait pas comme eux. Sa façon de voir les choses différait de la leur. Clairement, le garçon se sentait seul au monde. La guerre n'était pas terminée pour lui seul. Son acharnement à croire que Voldemort préparait un sale coup en feignant la fin du conflit pour l'écarter de tout le monde en anticipant ses réactions. Le reste, le survivant ne le devait qu'à sa paranoïa et sa façon de se comporter.

Bill balaya cette dernière réflexion de son analyse. Un gamin de dix-sept ans ne pensait probablement pas à cela. Ce qui l'inquiétait, lui, c'étaient les Horcruxes et la chambre vide de Bellatrix Lestrange. Jusque là, tout se tenait. Cela commençait à coincer avec le cas Gripsec. Il comprenait la tension qui résultait de toute cette situation. Qui n'en serait pas victime ? Mais pas au point de s'acharner sur un gobelin innocent qui, en plus, lui avait rendu service. Rien n'obligeait Gripsec à se rendre à Gringotts pour inspecter la chambre de Bellatrix Lestrange et lui faire un rapport complet ensuite. Rien ne l'obligeait à lui dire la vérité.

En s'appuyant sur les coudes, Bill se redressa et s'assit prestement sur le rebord du canapé. Il joignit ses mains devant lui et fit craquer son cou endolori. Puis, il se figea dans une intense concentration. La vérité. Harry voulait l'obtenir. Gripsec était censé la lui apporter. Mais voilà, le sorcier de Gryffondor n'avait pas pu croire le gobelin. Parce qu'il n'avait pas pu constater de ses propres yeux ce que le gobelin lui avançait. Mais cela ne s'arrêtait pas là.

Les yeux bleu nuit de l'aîné des Weasley balayèrent rapidement la pièce sans réellement la voir, droite gauche, droite gauche. Il se redressa encore davantage. Un sentiment d'urgence s'emparait de lui. Comment savoir si Gripsec avait dit la vérité, au fait ? Comment savoir, sans l'avoir constaté de ses propres yeux, qu'il était bien allé jusque dans la chambre forte de Bellatrix Lestrange ? Pour tout ce qu'ils en savaient, l'Horcruxe pouvait bien encore se trouver à Gringotts. Et s'il leur restait une chance de détruire cette chose, histoire d'être sûr ?

Une des jambes de Bill se mit à sautiller sur place. Il devait aller à Gringotts, vérifier par lui-même. Son emploi lui permettait d'accéder à n'importe quel quartier de la banque. Pourquoi ne pas utiliser cela à son avantage ? Pourquoi pas sous le prétexte de vérifier les sorts de protection des coffres ?

L'homme se leva rapidement. Tant que ses genoux ne se tendirent pas entièrement dès les premiers pas, comme s'il marchait plié en deux, penché vers l'avant. Il se précipita vers le porte-manteau pour récupérer le sien d'un large mouvement, ébranlant l'ensemble de l'objet qui valsa sur son pied. Bill jeta le pardessus sur ses épaules.

- Fleur ! Je vais à Gringotts !

- Quoi ? Pourquoi ? lui cria une voix de l'étage.

La française descendit les escaliers rapidement, sa main élégante planant presque autant qu'elle caressait la rambarde de l'escalier. Un air de pure surprise fronçait les narines de son nez tandis qu'elle cherchait son mari du regard.

- Bill ?

La porte menant au ponton extérieur claqua violemment. Le bruit attira la jeune femme dans le salon. Elle scruta la pièce de tous les côtés.

- Bill ?

Un énorme coup de tonnerre déchira la quiétude de la plage de Tinworth. Si fort, qu'on eut plutôt cru à un rugissement de rage qui résonna sur tout le rivage. Le mari de Fleur venait de transplaner. La jeune femme resta interdite dans le silence qui suivit, uniquement perturbé par le grésillement des braises dans l'âtre de la cheminée non loin.

- Il part toujours comme ça ? demanda une voix.

La française se retourna. Ses sourcils plissés formaient une ride de contrariété au milieu de son front. Dans l'âtre, un visage familier se détachait des cendres, ces dernières formant un visage noir aux orifices incandescents et à la chevelure, littéralement, de feu.

- Fred ?

- Où est-ce qu'il va comme ça ?

- Gringotts. Une urgence, j'imagine.

- Il y a un événement à la banque dont Georges et moi ne sommes pas avertis ?

- Pourquoi ça, Fred ?

- Il n'y a pas une heure de ça, Harry aussi est entré à Gringotts. Enfin, je pense que c'était lui. Sinon ça expliquerait pourquoi il m'a ignoré comme un vulgaire Cracmol !

- Harry ?

- Oui. Et à moins que je ne me trompe, il n'est pas encore ressorti.


La porte blindée s'était refermée derrière eux, les plongeant sensiblement dans le noir, lui et son guide sous influence impardonnable. Harry fit alors appel à sa baguette. Il incanta un simple Lumos. Une minuscule boule bleu pâle illumina alors la chambre, relativement petite pour une famille censée être aussi riche qu'un état. Il balada la lumière sur tous les recoins de la pièce. Mais rien de ce qu'il y vit ne parvint à le satisfaire.

Ses dents grincèrent les unes contre les autres tandis que sa lèvre inférieure se mit à trembler. La baguette fut à deux doigts de plier sous la pression qui comprima soudainement le poing du garçon. Un cri résonna dans le huit-clos de la chambre.

- Lumos Maxima !

Un éclat aveuglant rebondit contre le plafond et projeta une blancheur spectrale sur les murs. Leurs ombres s'étirèrent comme deux calques opaques et difformes sur le sol impeccable. Après une minute, le sortilège s'estompa. En diminuant en intensité, l'orbe bleue descendit doucement vers le sol pour y mourir. Seule la baguette fournissait encore une minuscule source de clarté, bien insuffisante maintenant que leurs pupilles s'étaient habituées à bien mieux.

Mais Harry n'avait pas besoin d'y voir plus clair. Tout était bien placé dans son crâne. Dans le noir, à peine conscient qu'un gobelin se trouvait encore près de lui, oubliant que chaque seconde passée ici ne servait que de preuve pour ceux qui l'attendaient là-haut, le survivant se sentit trembler de toutes parts.

Gripsec aurait fait n'importe quoi pour obtenir sa part du marché, y compris respecter les termes de ce-dit marché. Et cela, le Sauveur venait de l'apprendre à la dure. La chambre de Bellatrix Lestrange était belle et bien vide. Or, gallions, reliques, objets précieux, Horcruxes... Tout avait disparu.

Une larme indisciplinée échappa au contrôle imparfait du survivant. Elle roula sur sa joue et un revers de manche furieux l'essuya précipitamment. Harry renifla et agita inutilement sa baguette. Plus rien. Malgré tout ce à quoi il s'était attendu. Malgré tous les avertissements de ses amis. Malgré tout cela, Harry était resté sourd, sceptique, à l'image de tous ces gens dehors qui croyaient bêtement que la guerre était terminée. La preuve était sous ses yeux. Juste là. Et pourtant, il ne pourrait jamais s'en servir sans se trahir et donc la décrédibiliser en même temps que lui. Voilà, c'était fait : retour à la case départ. Le seul Horcruxe dont ils aient jamais été sûrs de la localisation s'était volatilisé dans la nature, Merlin savait où. Et même un sortilège impardonnable ne pouvait pas changer cela.

Le jeune sorcier ne sut combien de temps il demeure là, face au vide, incapable d'encaisser l'immensité du néant. Pourtant, il se souvint exactement du moment où la réaction se produisit. Le gobelin commença à jeter des regards inquiétants vers la porte blindée, comme si le sortilège diminuait d'intensité au fil du temps. Oui, ils traînaient depuis trop longtemps dans les parades. Quelqu'un allait finir par remarquer quelque chose. Et là, les choses tourneraient au vinaigre sur tous les points. Car, aussi difficile que cela paraissait à croire, on pouvait encore faire pire. La vie était une chienne qui en gardait toujours sous le coude.

Refoulant ses sentiments au plus profond de son être, Harry laissa sa fausse lucidité reprendre le dessus. Sans prononcer le moindre mot, il incita le gobelin à rouvrir la porte. Les galeries, étonnamment plus lumineuses que la chambre forte, furent rapidement en vue, mais pas que...

Une ombre noire gigantesque se tenait devant la porte, la baguette dressée. Aussitôt, le survivant dégaina sa propre baguette et se mit en position défensive. À son plus grand effarement, son adversaire relâcha sa posture et sembla presque se détendre. Il abaissa sa baguette.

- Et bah voyons, soupira-t-il en faisant un pas en avant.

Harry eut un souffle abusé et baissa, à son tour, sa baguette. Hormis la rage qui déformait ses traits, Bill Weasley n'avait rien d'une menace.

- Harry ! ironisa celui-ci. J'ignorais que tu avais le droit de te balader dans Gringotts comme bon te semblait.

- Je retire de l'argent, comme tout le monde.

- Ça ne ressemble pas vraiment à ta chambre, si ? Ou bien tu es complètement ruiné, auquel cas je ne peux que compatir à ton problème.

- Je repasserai sur les trucs et astuces pour les pauvres.

- Sérieusement, Harry, on va faire ça encore longtemps ? se lassa l'aîné des Weasley.

- C'est toi qui a commencé.

- Je n'aurais pas eu à le faire si tu étais resté à ta place, à savoir, en haut, au guichet, sur le chemin du retour, avec tes gallions dans ta poche !

- Ils sont dans ma poche, regarde, le nargua le survivant en sortant la bourse pleine.

Excédé, l'homme attrapa le poignet du garçon et ramena celui-ci à lui. Il le sonda de son regard dilaté de rage. Un grognement roula dans le fond de sa gorge. Harry fronça les sourcils.

- Est-ce que. Tu te rends. Seulement compte. De la situation. Dans laquelle. Tu. T'es. Fourré ?! Je... Je ne sais même pas comment tu es arrivé ici !

- Un bon prétexte et un gobelin dévoué à sa tâche.

- Un gobelin dévoué à...

Les yeux de Bill voyagèrent dans la chambre vide jusqu'à tomber sur la minuscule créature qui patientait calmement en dodelinant presque de sa tête massive et carrée. Il fit tout son possible pour garder son niveau de colère stable. Mais sa main fit craquer un peu plus le poignet du survivant malgré tout. C'était la compensation nécessaire pour l'empêcher de crier dans cette cave résonnante.

- Un impardonnable ? Dans Gringotts ? Tu es devenu cinglé ?! Et comment espérais-tu sortir, hein ? À dos de dragon, peut-être ?!

- De la même façon que je suis entré, un bon impardonnable, un sort d'oubliettes avec mille gallions en plus dans la poche. Un problème de calcul du compte final comme excuse pour le temps passé en trop sous terre.

- Je vais mettre de côté que c'est la chose la plus stupide que j'ai entendue de toute ma vie et me contenter de passer au point suivant. Et ta baguette ? On va te tracer, Harry !

Harry sourit narquoisement. Sa tête se secoua.

- Après tout ce temps, comment se fait-il qu'aucun de vous ne veuille admettre que je ne suis pas seulement un casse-cou décérébré qui fonce tête la première ? Je réfléchis, Bill.

- Et comment, hein, dis-moi ? le défia le roux.

- Officiellement, le seul sort qu'Harry Potter aura lancé aujourd'hui aura servi à réchauffer son café moldu froid aux alentours de cinq heures du matin. Dans la salle vide d'un 24/7, les moldus en arrière-boutique. Par contre, Drago Malfoy, lui, s'est vu ajouter un impardonnable de plus à sa liste, longue comme le bras, j'imagine.

Le Sauveur leva la baguette dans sa main à hauteur de vue de l'aîné des frères Weasley. Elle était noire et droite, clairement en bois d'aubépine, bien loin des trente-et-un centimètres de la plume de Phénix du survivant.

- Comment as-tu... Comment ?

- Le manoir Malfoy. On a ramassé des baguettes par terre sans se soucier de qui en était le propriétaire. Celle de Drago faisait partie du lot. Il l'a lâchée dans l'agitation.

- Et si jamais on avait placé une Trace sur elle ? Si jamais quelqu'un découvrait que tu t'en sers ? Tu te rends compte qu'on pourrait te traquer de cette manière ?

- Tant mieux, répondit Harry. Ça prouverait enfin à tout le monde que j'ai raison et que cette guerre n'est pas terminée ! Au contraire, elle vient juste de commencer.

Bill en avait le bec cloué. Il était même incapable de secouer la tête, figé dans la stupeur. Ce garçon n'avait même pas dix-sept ans mais il planifiait ses coups comme un sorcier qui avait déjà vécu la guerre. Même Dumbledore aurait trouvé cela fascinant. Mais ce n'était pas tellement au grand sage à barbe qu'Harry lui faisait penser à cet instant. Non, cette audace, sa façon d'envoyer les codes au diable, de reprendre à son compte des techniques de magie noire, et même, d'aller par les sentiers non-conventionnels... Tout cela lui faisait penser à Maugrey. Fol'Œil aussi avait cette fâcheuse habitude de se trouver au tournant où on l'attendait le moins. Il n'aimait pas ce caractère chez l'Auror. C'était encore moins de son goût avec Harry.

Mais cela ne changeait pas la situation. Le mal était fait et ils devaient trouver un moyen de sortir de ces galeries sans tarder.

- On discutera de tout ça à la maison. Maintenant, suis-moi, je te ramène, ordonna Bill.

- Et lui ? demanda Harry en désignant le gobelin du doigt. Qu'est-ce que tu en fais ?

L'aîné des Weasley soupira. Ses narines battirent impétueusement de chaque côté de son nez. Avec une grimace douloureuse, il se saisit de sa propre baguette.

- Oubliettes.

Pendant toute la durée du sortilège, le roux tenta de toutes ses forces de ne pas prêter attention au sourire suffisant qui étira les lèvres d'Harry. Il se rendait compte que, malgré toutes les critiques, son plan était repris par les meilleurs.

Pour être honnête, Bill ne sut même pas comment ils parvinrent à sortir libres de Gringotts, sans qu'aucune excuse n'ait dû être formulée, ni qu'aucun soupçon ne soit levé à leur sujet. En même temps, l'aîné des Weasley avait fait tout son possible pour que cela soit le cas et était désormais complice d'une effraction dans la banque sorcière la plus protégée au monde, son propre lieu de travail.

La main fermement encastrée sur l'épaule du fuyard insolent, ils les avaient fait transplaner à Tinworth. Personne ne les attendait, hormis Fleur qui se leva immédiatement de sa chaise.

- Où est-ce que vous étiez ?

- Qu'est-ce qui s'est passé ? l'imita Hermione en restant assise.

Aucun d'eux ne prit la peine de répondre. Le roux se contenta d'un vague geste de la main.

Harry rejoignit son lit tandis que son masque impassible s'écroulait en morceaux plus vite que la lumière. Bill, quant à lui, actionna sa cheminée pour missionner ses frères jumeaux, au Chemin de Traverse : récupérer le sac d'Harry au Chaudron Baveur, aucune trace derrière. Évidemment, lorsqu'il eut fini de leur mentir sur les véritables raisons de cette demande, Bill se traîna lamentablement en haut de l'échelle de meunier de la Chaumière, en plein jour, avec la ferme intention de demeurer dans le coma jusqu'au lendemain.


Comme vous l'aurez sûrement remarqué (bien que j'ai oublié de le préciser dans le résumé ou au premier chapitre), je ne prends en compte qu'une partie du tome 7 en essayant, tout de même, de rester fidèle à certains passages incontournables. Gringotts en était un. Bien entendu, je m'inspire à la fois des films et des livres ! =)

En espérant que ce chapitre vous ai plu, et (peut-être) paru un peu moins long que les autres. Il m'est important de bien mettre en place le cadre de l'histoire pour que la suite, à savoir le Drarry, soit cohérent dans l'ensemble. Sachez que je prends en compte chacune de vos reviews constructives et m'applique à la tâche à chaque chapitre !

J'espère vous retrouver très bientôt ! Comptez entre 1 et 2 semaines (plutôt 2) pour la parution du prochain chapitre ! D'ici là, portez-vous bien ! A la prochaine, et merci d'avance pour les encouragements que vous laisserez dans les reviews ! ;)