Chapitre 4

Spencer, le nez à la fenêtre, guettait l'arrivée de Glen.

20h55.

Il n'allait plus tarder à présent.

Reid avait du subir les livraisons de Mike la semaine précédente. Glen avait pris une semaine de vacances avec sa gosse. Ah ! Les joies du droit de garde alternée… Reid avait l'impression que cette semaine sans lui avait duré une éternité.

Toutefois, cette atroce semaine où il avait été privé de Glen l'avait forcé à regarder en face la situation. Reid avait réfléchi. Beaucoup réfléchi.

Il fallait qu'il lui parle.

Ce soir, il se jetterait à l'eau.

Reid vit enfin la moto se garer au bas de l'immeuble. Il sentit la même émotion intense le saisir, comme à chaque fois qu'il voyait Glen arriver.

L'interphone sonna : « C'est Glen… »

Reid appuya de son doigt fin sur le bouton qui ouvrait la porte du Hall d'entrée. Puis, il compta les minutes, les secondes, une par une, calculant le déplacement de son dealer jusqu'à la porte de son appartement. Il ouvrit la porte avant même que Glen ait eu le temps de frapper.

Cela fit sourire Glen.

« T'as avalé une horloge quand t'es né, toi… » fit-il en refermant la porte derrière lui. Reid lui décocha le plus désarmant des sourires.

Le jeune agent avait ouvert une bouteille de Vodka et sirotait nerveusement ce liquide incolore qui lui râpait la langue et lui brûlait la gorge.

« C'est la première fois que je te vois picoler, toi. Pas ton genre d'habitude… Tiens, sers-m'en un ».

Reid remplit un verre et le lui tendit. Ses mains tremblaient.

Glen saisit le verre d'une main, et de l'autre, il retint un instant le poignet fin de son client : « Il était temps que j'arrive, hein ? T'es en manque… »

Glen vida le verre d'un trait et respira bruyamment par la bouche : « Rhhhaaa… Il est raide… » Il regarda Spencer qui jouait nerveusement avec son verre plein. « Tu bois pas ? »

Reid grimaça : « C'est vraiment trop mauvais… »

Glen éclata de rire. « Pourquoi tu t'en es servi un ? »

« Je me le demande encore » soupira Reid, avec un petit sourire. Il ne put lui dire qu'il avait essayé vainement de trouver du courage dans l'alcool, du courage pour lui parler. Mais la vodka était une idée stupide. C'était trop fort. Reid se dit qu'il aurait dû acheter une bouteille de vin.

« Allez, viens… » murmura Glen en lui prenant la main. Il l'entraîna vers le canapé, là où il procédait, à chaque livraison, à cet étrange rituel.

Reid s'assit docilement et Glen s'agenouilla devant lui. Il installa son matériel sur la table basse.

Reid le regarda faire avec nervosité. « Toi, tu n'y as jamais touché ? »

« A quoi ? Au Dilaudid ? » questionna distraitement Glen en préparant la seringue.

« Oui… Non… Enfin, je veux dire, aux drogues dites dures… »

Glen remonta la manche de la chemise de Reid et murmura : « Non… La came, c'est pas mon truc. J'ai essayé pour voir, une fois… C'était de l'héroïne. Mais après la défonce, y'a la descente et j'ai flippé comme un malade. Depuis, j'y ai jamais plus touché. Je fume de l'herbe de temps en temps… ça me détend… Et quand j'ai envie de me faire exploser la tête, je préfère me saouler… C'est davantage dans mon tempérament… »

Et puis Glen se tût. Il frotta doucement la saignée du bras de Reid avec un coton imbibé de désinfectant, puis enfonça l'aiguille dans la chair tendre, perçant la veine, enfouissant le fil de métal au cœur de l'organisme de son client.

Cette fois-ci, Spencer ne ferma pas les yeux. Il observa Glen dans chacun de ses gestes. Ce n'est plus Tobias qu'il recherchait en lui. Il voulait Glen. Simplement Glen.

Le dealer trouva étrange que Spencer fixe sur lui ses grands yeux clairs et innocents. D'habitude, il ne le faisait jamais. Ce soir, il avait l'air étrange. Différent.

Glen, de ses gestes habiles, pressa le piston de la seringue et envoya le shoot de Dilaudid ravager le corps et l'esprit de Reid. Mais au moment où il voulut retirer sa main, il sentit Reid la retenir.

« J'ai… un service à te demander… »

« Attends… » Glen retira la seringue et la posa sur la table basse. « De quoi t'as besoin ? »

« Je te paierais… » commença Reid, évasif.

« Je n'en doute pas, mec. Mais ça ne réponds toujours pas à ma question : quel service veux-tu que je te rende ? »

« Je voudrais que tu… heu… » Reid était en train de rougir comme une jeune fille : « …que tu m'accompagnes… quelque part… »

Glen, accroupi, se releva et vint s'asseoir à côté de Reid sur le canapé. « Que je t'accompagnes , exactement ? » demanda-t-il d'un air suspect. Du fait de ses activités délinquantes, il était en alerte permanente, inquiet à la moindre suspicion de risque ou de danger.

« Chez une amie… Elle s'appelle JJ », précisa Reid, en tortillant nerveusement ses doigts. « Elle vient d'acheter un appartement et elle pend sa crémaillère ».

« Je vois… » fit Glen qui, au contraire, ne voyait rien du tout. « Et tu veux que je t'accompagne chez cette fille ? Mais pourquoi ? » demanda-t-il, éberlué.

Reid baissa les yeux et se mit à contempler la moquette : « Je ne veux pas y aller seul… »

Glen était de plus en plus perplexe : « Pourquoi moi ? » Avant même que Reid puisse ébaucher une réponse, il ajouta, un brin de panique dans la voix : « Attends ! Cette fille, elle est aussi du FBI ? Et il y aura d'autres agents fédéraux ? »

Reid battit des cils, l'air innocent : « Oui ».

Glen se leva d'un bond du canapé : « Mais t'es un grand malade, toi ! Tu veux me jeter dans la gueule du loup ?! J'ai déjà été arrêté deux fois et j'ai fait six mois de taule ! J'ai un casier, putain, Reid ! Depuis ma sortie de prison, il y a sept ans, je suis la prudence même ! Et toi, tu veux me foutre dans les pattes des fédéraux ? »

« Mais j'appartiens bien au FBI et tu… »

Glen le coupa net : « Mais toi, tu es mon client ». Il avait insisté sur ce dernier mot. « Je deale pour des cadres sup', des avocats, les traders de la finance, j'ai même deux ou trois flics dans mon carnet. Il y a que les médecins qui échappent au business : ils dealent seuls avec leur propre pharmacie » ricana-t-il d'un ton acide. « Que toi, tu sois agent fédéral, c'est pas un problème, parce que tu es mon client. Tu me paies… »

« … et tu me tiens, c'est ça ? » ajouta Reid, d'une voix un peu rauque. « Je suis à ta merci… ». Ce n'était pas une question, mais un constat, une évidence.

Glen observa un instant son client en silence, puis, enfin calmé, il se rassit près de Reid. « Au fond de toi, je sais que ça ne te déplait pas : ce danger, ce lien interdit entre nous, ce que je sais sur toi, ce que tu risques à me fréquenter… »

« Un agent fédéral qui se défonce… » soupira Reid. « Je mets ma carrière en péril, je le sais… » Mais même ce danger-là ne l'effrayait pas assez pour arrêter le Dilaudid.

Glen passa son bras autour des épaules de Reid d'un air réconfortant : « Mais je ne dirais rien, rassures-toi. Ce n'est pas dans mon intérêt de perdre mes clients… et surtout pas un régulier comme toi. Et puis, c'est toujours un 'plus' d'avoir un agent fédéral dans mon carnet d'adresse, non ? C'est comme les flics, c'est utile… »

La conversation avait dévié dans une direction qui ne satisfaisait pas Reid. Il insista : « Et pour la crémaillère… ? »

Glen râla en se laissant couler sur le canapé : « Mais tu m'emmerdes avec ça ! Qu'est-ce qu'un dealer comme moi va aller foutre au milieu d'agents fédéraux ? A part me faire repérer et profiler par tes putains de collègues, qu'est-ce que je vais y gagner ? Que des emmerdes, oui ! »

« Je te paierais… »

« Putain, arrête avec ça ! Tout ne s'achète pas… »

« S'il te plait… »

« Merde, Reid ! Tu fais chier ! » s'énerva Glen. Il se leva et alla se verser un autre verre de Vodka. « Et puis, pourquoi c'est si important que je vienne avec toi ? Je ne comprends pas ! »

Reid haussa les épaules : « J'ai juste envie que ce soit toi… »

Bien qu'il ne fût pas profiler, Glen comprit qu'il y avait des raisons profondes à cette demande, des raisons qui semblaient essentielles pour Reid… des raisons inavouables et cachées… Enfin, peut-être pas si cachées que ça…

Glen vida son verre de vodka tout en regardant Reid. Ce jeune homme de 24 ans, à qui on n'en aurait même pas donné 20, était un brillant agent fédéral surdiplômé, un génie au QI de 187, mais émotionnellement, sentimentalement, il n'était qu'un adolescent perdu.

Un adolescent, oui… L'explication semblait être là.

Glen s'installa dans le fauteuil en face de Reid et il se mit à fixer son client d'un regard inquisiteur. « Tu fais quoi, là ? Une crise d'adolescence ? »

« Je ne comprends pas… » murmura Reid.

« Attends, mec, que je te mette les points sur les 'i'. T'es peut-être un génie, mais du point de vue du relationnel, t'es à côté de tes pompes. Tu veux te ramener avec un type, en l'occurrence moi, à une fête donnée par une de tes collègues…? ».

« …oui… et alors ? »

« Alors ? » s'exclama Glen. « Alors quand un mec se ramène à une soirée avec un autre mec, on se dit qu'ils sont gays… des homos, quoi. Et je suis en train de me dire que c'est ce que tu veux. Consciemment… ou inconsciemment… Je ne sais pas… Mais en tout cas, tu veux choquer ton petit monde… »

Reid se troubla. Ses joues devinrent roses et il croisa nerveusement ses bras sur sa poitrine, dans cette position de défense qu'il adoptait régulièrement, dès qu'il était mal à l'aise. Et là, il était très mal à l'aise…

Glen, voyant la réaction de Reid, se dit qu'il avait touché le point sensible. « T'en as marre d'être le petit garçon surdoué qu'on traite comme un enfant… un enfant docile et obéissant… n'est-ce pas ? » Il ajouta : « Je ne sais pas exactement ce qu'il t'a fait, ce Tobias, mais il t'a fait grandir d'un coup, mec. Violemment, comme ça ! » Et Glen fit claquer ses doigts dans l'air. « Et depuis, le petit Reid, le gentil garçon bien sage, se fissure de partout… »

« Tu ne comprends pas… » murmura Reid, vexé. Malgré les effets du Dilaudid, il pouvait sentir cette douleur-là. « Je voulais juste… juste que tu m'accompagnes… »

Glen, toujours installé dans le fauteuil, fixa Reid droit dans les yeux, d'un air assuré et dominateur : « Tu veux vraiment aller chez cette collègue du FBI avec moi ? Tu veux vraiment te ramener avec un dealer au bras…? »

Reid baissa les yeux : « Tu sais parfaitement que tu es plus que ça pour moi… »

Glen se sentait quelque part touché par la détresse du jeune homme… mais aussi flatté. Avec toute sa maladresse, Reid ne lui demandait-il pas tout simplement de 'sortir avec lui' ? L'idée fit sourire Glen. Dans une certaine mesure, le challenge l'excitait. Reid peut-être aussi commençait à l'exciter, avec son corps de jeune adolescente, son visage androgyne et toute sa candeur.

Glen décida de céder. Il était tenté par ce défi, tenté par l'incongruité de la demande… et un peu par Reid, aussi. Quelque part, l'idée de pervertir l'innocence et d'être le mouton noir au milieu du troupeau excitait ses instincts naturellement sadiques.

« Alors, quand est-ce qu'elle a lieu, cette putain de soirée ? »

Reid lui jeta un regard incrédule et plein d'espoir, comme s'il recevait le plus beau cadeau du monde et qu'il craignait qu'on lui retire avant même d'avoir pu y toucher : « Samedi prochain… »

« Je passe te prendre à quelle heure ? »

Cette seconde question confirmait la première impression. Glen acceptait ! Reid sentit une bouffée de joie l'envahir. Et son sourire angélique aurait fait fondre n'importe qui…

A suivre…