La princesse Dis soulevait sa robe à deux mains pour escalader les escaliers menant aux remparts d'Erebor et sa progression évoquait assez un guerrier en train de charger. Dis était très énervée, sinon fâchée. Elle atteignait les dernières marches quand dans sa précipitation elle faillit heurter un grand gaillard, qui s'inclina poliment en la reconnaissant.

- Bien le bonjour, Dis.

- Oh, bonjour Dwalin. Dites-moi, par hasard auriez-vous aperçu mes enfants, ce matin ?

- Non, je regrette.

Il regrettait vraiment. Rien n'aurait pu faire davantage plaisir à Dwalin que pouvoir rendre service à la princesse. Il la laissa passer et, machinalement, la regarda gagner les remparts pour inspecter les alentours, le vent froid, chargé de neige, faisant claquer ses jupes.

Dis eut beau regarder un peu partout, se pencher par-dessus la rambarde de pierre, ses lourdes tresses imprimant un sillon dans le manteau blanc qui s'y était déposé, elle avait beau bénéficier d'un point de vue élevé et étendu, elle ne vit nulle part les silhouettes familières.

- Ils exagèrent ! fit-elle à mi-voix, se parlant à elle-même. Je leur avais recommandé de ne pas s'éloigner et de revenir à l'heure. Il est midi passé et ils ne sont pas rentrés. Qu'ont-ils encore inventé ?

Exaspérée, la naine s'apprêtait à rebrousser chemin en méditant sur la manière dont elle signifierait son mécontentement à ses fils dès qu'elle aurait remis la main sur eux quand elle s'avisa que Dwalin était toujours là.

- Vous cherchez Fili et Kili ? Voulez-vous que je me renseigne ?

Quelques gardes qui étaient assez proches pour avoir entendu lui jetèrent des regards surpris : il était rare d'entendre Dwalin parler sur un ton aussi aimable. Plus rare encore de l'entendre proposer ses services. Dis savait depuis longtemps que le bras droit de son frère avait un penchant pour elle, bien qu'il ne s'en soit jamais ouvert à personne (surtout pas à elle) et bien que Thorin fasse celui qui ne s'aperçoit de rien afin de ménager la susceptibilité de son ami. Elle lui adressa un sourire, bien que son visage demeure préoccupé :

- Vous seriez très gentil, répondit-elle. Et si vous les trouvez, dites-leur bien de rentrer im-mé-dia-te-ment ! Vous pouvez ajouter que je compte leur tirer les oreilles !

Dwalin acquiesça tout en souriant dans sa barbe. Fili et Kili étaient turbulents et imaginatifs, personne ne pouvait dire le contraire. Mais après tout ne faut-il pas que jeunesse se passe ?

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- Oncle Bilbon ?

- Hum ?

Bilbon avait gardé le silence pendant plusieurs instants. Bien calé au fond de son fauteuil, il souriait dans le vague. Oh évidemment, il n'avait pas connu Fili et Kili enfants. En revanche il avait eu quelques échos de ce qu'avait été leurs jeunes années, certaines anecdotes lui ayant été comptées par les intéressés eux-mêmes. Ils étaient si jeunes… leur enfance après tout n'était pas bien loin derrière eux. Il se demanda s'ils auraient aimé cette aventure inventée de toutes pièces.

Il était plus facile d'imaginer Fili et Kili enfants que Legolas adolescent, se dit-il, mais cela convenait au récit qu'il était en train de tisser pour son neveu.

- Et la suite, oncle Bilbon ? Qu'est-ce qui se passe après ? Et pourquoi le prince Legolas a crié ? Qu'est-ce qui lui est arrivé ? Et les nains ?

- Ah, après ! fit le hobbit, revenant à la réalité. Il se passe des choses qui font un peu peur. Tu es sûr de vouloir le savoir ?

Il avait pris un ton volontairement solennel.

- Oui ! assura Frodon.

Ses yeux bleus exprimaient l'attente, pleine d'une délicieuse angoisse.

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Ils avaient eu le tort de vouloir repartir au jugé, dans la direction dont ils venaient. Ils auraient dû suivre à l'envers leurs propres traces dans la neige mais ils n'y avaient pas pensé. Un peu plus tôt, dans la panique, ils avaient foncé tête baissée à travers les taillis. Ils commirent l'erreur de vouloir chercher un passage plus facile. Lorsqu'ils s'étaient rendu compte de leur erreur, il était trop tard. Ils avaient voulu faire demi-tour et n'avaient réussi qu'à entrecroiser et piétiner leurs traces jusqu'à rendre la piste illisible. Tout se ressemblait avec cette neige qui recouvrait chaque brindille de son épais manteau. En outre, aucun d'eux n'était jamais entré dans une forêt auparavant. On ne pouvait pas comparer VertBois aux bosquets qui poussaient à proximité d'Erebor. Ils ne savaient pas se repérer. Cela faisait bien une heure maintenant qu'ils marchaient, oppressés par le silence, et ils n'avaient pas retrouvé la route. La route suivie par le traîneau, celle qui aurait pu les ramener à l'orée de la forêt.

Ils avaient bien compris qu'ils ne la retrouveraient plus. Ils étaient perdus et erraient dans cette immense forêt, silencieuse et immobile. On n'entendait absolument rien, que le crissement de la neige sous leurs pieds. Rien ne remuait qu'eux-mêmes et il n'y avait alentours que des arbres, des arbres, encore des arbres. Aucun chemin, pas l'ombre d'un sentier. Ils avançaient au hasard, droit devant eux, se frayant un chemin à travers la broussaille dans l'espoir d'arriver un jour quelque part. Ils commençaient à avoir faim mais surtout, la peur leur nouait les entrailles.

Un peu tard ils se souvenaient des histoires qu'ils avaient entendues. On racontait que dans cette forêt pleine de maléfices, celui qui quittait le chemin ne le retrouvait jamais et se voyait condamné ensuite à errer sous le couvert jusqu'à tomber mort d'inanition. Fili, Kili et Ori conservaient encore un peu d'espoir mais ils avaient la gorge serrée et le cœur battant. Il y avait quelque chose d'étrange en ces lieux, ils le sentaient tous les trois. La peur s'insinuait en eux, glissant ses tentacules le long de leurs nerfs, et elle était presque étrangère à la situation elle-même. Ils avaient peur de ce qui allait leur arriver s'ils ne pouvaient sortir du couvert, bien entendu, mais il y avait autre chose. Ils ne s'en rendaient pas très bien compte et pourtant c'était là, autour d'eux. Ils ne savaient plus très bien ce qui les effrayait vraiment et pourquoi leur sang pulsait avec tant de forces dans leurs veines mais cela n'empêchait pas leur malaise d'augmenter.

- La forêt de Grand'Peur, chuchota seulement Kili.

Ils comprenaient à présent pourquoi on lui donnait ce nom. Sa voix parut étouffée par la brume glacée qui stagnait entre les troncs. Les autres ne répondirent pas. Ils continuèrent à marcher, transis et de plus en plus effrayés.

- Qu'est-ce qui sent comme ça ? demanda soudain Ori.

Au même instant, Kili poussa un cri :

- Regardez !

Les deux autres suivirent son doigt tendu et eurent aussitôt un mouvement de recul. Le cadavre d'un cerf gisait sur la neige. Partiellement dévoré. La neige avait bu son sang et était tachée de rouge. Une neige piétinée tout alentours, si bien tassée qu'aucune empreinte n'y était plus visible. Les garçons sentirent le froid glacé de la peur s'insinuer cette fois jusque dans leurs os.

- Fili, il y a des bêtes féroces dans cette forêt, murmura Kili, la voix étranglée.

- Il vaut mieux pas rester là, répondit l'aîné, guère plus assuré que lui. Au cas où la bête qui l'a tué reviendrait.

- Mais qu'est-ce qu'on va faire ? On est perdus, Fili !

- On va continuer à marcher. On finira bien par sortir de la forêt.

C'était là une affirmation très optimiste, car VertBois était terriblement étendu. Mais il n'y avait rien d'autre à faire.

- Je veux rentrer à la maison, balbutia Ori. Je veux pas rester ici.

- On veut tous rentrer à la maison, répondit Fili d'une voix éteinte.

Il se fichait bien désormais de se faire gronder ! Aucune punition ne serait aussi terrible et angoissante que ce qu'ils vivaient à présent. Oh oui, si seulement ils avaient pu retrouver le chemin d'Erebor ! C'était ce à quoi ils aspiraient tous les trois de toutes leurs forces.

Ils ne savaient pas qu'à moins de deux kilomètres de là un jeune elfe toujours à demi affalé dans la neige ouvrait de grands yeux et balbutiait des « non… non… » terrifiés, le cœur au bord des lèvres et cependant incapable de détourner les yeux des cadavres décharnés qu'il venait de découvrir autour de lui. Des cadavres d'animaux divers, plutôt petits pour la plupart. Des oiseaux, des écureuils… un jeune daim… mais leurs cadavres présentaient le même aspect ratatiné que les arbres ou les buissons. Legolas n'aurait su dire ce qui avait provoqué la mort de ces créatures mais les voir lui donnait la nausée. Il avait déjà vu des animaux morts, il lui arrivait de chasser lui-même, à cette différence près que même si sa vie en avait dépendu il aurait été incapable de dire ce qui avait bien pu tuer ceux qu'il avait sous les yeux. Ces cadavres avaient un aspect anormal que l'adolescent ne s'expliquait pas mais qui le terrifiait.

- Je dois partir d'ici, murmura-t-il.

Il lui fallut pourtant faire un gros effort pour se redresser. Ses mains tremblaient. Il avait peur, sans savoir exactement de quoi. Il se sentit soudain très mal.

- Je dois rentrer tout de suite. Je dois avertir mon père. Il se passe des choses anormales dans la forêt.

Thranduil ne le féliciterait pas de s'être ainsi fourvoyé seul au milieu de ces phénomènes étranges, mais tant pis. Il devait absolument être mis au courant. Le plus vite serait le mieux.

Legolas allait remonter la pente peu escarpée du fossé quand il entendit le bruit. Un son guttural qu'il ne put identifier. En levant les yeux, il aperçut dans la brume quelque chose de gigantesque qui remuait. En temps normal le garçon se serait prudemment approché pour essayer de déterminer de quoi il s'agissait mais la frayeur inexplicable qu'il ressentait depuis qu'il avait découvert cette partie de forêt morte et putréfiée, son malaise devant les animaux morts aux corps curieusement desséchés, tout cela enfla soudainement en lui jusqu'à provo-quer une vague de panique. Legolas perdit brusquement son sang-froid. Ça commençait à faire beaucoup ! Il tourna les talons pour fuir par le côté opposé à celui dont il était tombé. Opposé à ces phénomènes inexplicables et à ce qui se mouvait dans le brouillard, quoi que ce puisse être. Or les broussailles étaient épaisses de ce côté et constituées de tiges épineuses. Legolas n'y prit pas garde. Tenaillé par la peur, il s'y jeta à corps perdu, sans se soucier de s'y déchirer les mains, sans même sentir les quelques coupures qu'il récolta au visage. Fuir ! C'était sa seule pensée. Il força le passage et atteignait le haut du fossé quand son pied dérapa dans la neige. Legolas tomba à nouveau, à plat ventre cette fois. La précipitation aidant il tomba assez rudement et éprouva soudain l'impression qu'on lui enfonçait une épée dans le ventre : il était tombé sur une branche morte qui dressait un ergot crochu vers le ciel. Le choc fut violent et coupa le souffle du garçon. A quatre pattes, il tenta de reprendre sa respiration tandis que la douleur irradiait. Il avait reçu le coup juste sous les basses côtes et il se demanda un instant si elles n'étaient pas cassées.

Ce fut courbé en deux qu'il finit de s'extraire du fossé et courbé en deux qu'il s'en éloigna, les bras serrés contre son côté douloureux. Par moment il jetait un coup d'œil rapide derrière lui. Il ne voyait plus rien. La douleur enflait constamment. Finalement, il s'était peut-être cassé quelque chose.

Legolas marcha ainsi pendant dix minutes et finit par apercevoir une sorte de monticule rocheux sur lequel poussaient des pins, isolés au milieu des feuillus. De loin, on aurait dit une tête sur laquelle le vent agitait les branches des pins comme une couronne de plumes. Au pied du monticule s'ouvrait une ouverture noire triangulaire.

Le garçon s'y traîna. Une pause ne lui ferait pas de mal. Au moins, dans la grotte (en espérant qu'elle ne serve pas de repaire à un animal sauvage), il pourrait s'asseoir un moment sans être trempé par la neige. Neige qui recommençait d'ailleurs à tomber. Sans compter que la bise était glaciale. Souffler un peu, dans un abri même précaire, avant de regagner le palais. Si toutefois il parvenait à rentrer chez lui dans son état.

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Tandis que le ciel gris lâchait à nouveau des flocons serrés, les portes du royaume des forêts s'ouvrirent en grand pour laisser sortir une dizaine de cavaliers. Thranduil était à leur tête. L'heure qu'il s'était donnée comme délais était écoulée et il se sentait inexplicablement inquiet. Il aurait pu envoyer quelques elfes dans la forêt pour ramener son fils, bien entendu, mais il préférait s'en charger lui-même. Sa nervosité n'avait fait que croître durant les soixante dernières minutes écoulées et il ne pouvait pas rester là à attendre. Il avait le pressentiment du danger.

Il ignorait bien sûr qu'au même moment un groupe de nains quittait Erebor au grand galop. Eux n'avaient pas pris de chevaux mais des béliers, plus agiles, plus rapides sur un terrain enneigé. Thorin chevauchait en tête, suivi de près par Dori et Nori. Lèvres serrées, le roi des nains se demandait ce que ses chenapans de neveux avaient pu encore inventer et surtout, où ils pouvaient se trouver à cette heure.

Comme il l'avait proposé à Dis, Dwalin s'était mis en quête des deux petits princes un peu plus tôt dans l'après-midi. Il avait trouvé du monde pour le renseigner : oui, on avait vu les deux enfants jouer avec Ori, ils s'amusaient et chahutaient entre eux. Dwalin n'avait pas eu de mal à retrouver les traces des trois enfants dans la neige et les avaient suivies, jusqu'à ce qu'elles disparaissent brusquement à côté de celles qu'avait laissé les patins d'un traîneau. Venu de Dale, sans doute. Mais qui semblait bien s'être ensuite éloigné dans la direction opposée. Des enfants, plus aucun signe à partir de là. Qu'est-ce que cela signifiait ? Dwalin n'avait pas perdu son temps à chercher des explications. Il avait prévenu Dis et Thorin, ainsi que Dori et Nori.

Aucun d'eux ne s'expliquait ce que ce traîneau des hommes venait faire dans l'histoire mais ils n'avaient pas l'intention d'attendre sans rien faire une explication qui ne viendrait peut-être jamais. Il fallait retrouver les enfants. Et vite, avant que cette maudite neige n'efface les traces. Les nains talonnèrent leurs montures.