Disclaimer : L'univers de HP et ses personnages sont la propriété de JK Rowling, je ne touche aucun argent en publiant ce texte.
Avertissement : PG (quelques jurons et mots relevant d'un registre familier).
Casting du chapitre
- Jonas Winston : patron du Saloon, sorcier. Britannique. Veuf.
- Terry Chimes : Sirius Black
- Juliet Fairwoord : moldue, veuve, propriétaire de la Thunor's Station.
- Jim Cushing : moldu, aide à la Thunor's Station, a conduit Sirius jusqu'au Saloon dans le prologue.
Remerciements : aux lecteurs qui ont eu la curiosité de cliquer sur le lien, aux reviewers qui m'ont laissé une trace de leur passage.
1ère publication sur LJ : 12/10/10
MAJ :
- 16/02/13 : publication sur ffnet, correction d'erreurs, modification de certains passages.
- 20/02/13 : rectification d'une erreur nominative : Nils a été appelé Jim par erreur. Merci à Fenice de me l'avoir signalé.
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Résilience
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Chapitre 3 : un étranger à la Thunor's station
(« Train in vain »)
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Juliet raccrocha le téléphone. Ses mains tremblaient et sa respiration était erratique. La conversation avait mis ses nerfs à rude épreuve, mais elle n'en avait rien laissé paraître. Sa voix était restée claire, son ton posé, calme, confiant. Elle avait écouté jusqu'au bout, n'avait jamais interrompu, s'était appuyée sur des faits. Elle avait ensoleillé l'avenir de projets abordables et avantageux. A l'autre bout du fil, la voix avait été sèche, sans sourire, sans mots, pleine de chiffres. De chiffres accablants et désespérants. Le marché, la crise, le manque de confiance… Colère et frustration s'étaient nouées serré au creux de l'estomac de Juliet et avaient tenté de remonter se loger dans sa gorge. Mais Juliet avait tenu bon. Sa voix était restée claire, son ton posé, calme, confiant.
Mais maintenant que la conversation était finie, que la bataille avait été remportée (une bataille pas la guerre !), la boule de colère et de frustration menaçaient d'exploser. Ses mains tremblaient, sa respiration était erratique.
La porte du bureau s'ouvrit brusquement, Juliet ravala en un instant tout son désarroi, les banques qui menaçaient de saisie, les clients qui annulaient leurs commandes et accueillit sa fille avec un grand sourire.
— Maman, il y a Aragorn, à la porte, s'écria Amy.
Les joues de la petite fille étaient rouges d'avoir couru et ses yeux brillaient d'excitation. Un grand sourire plissait ses taches de rousseur.
— Y a Aragorn dans la station, Maman ! répéta-t-elle.
Juliet avait bien entendu la première fois, mais elle ne comprenait toujours pas le sens de la phrase prononcée par sa fille. Parce qu'à moins que la Terre ait changé le sens de sa rotation, Aragorn était…
— Y a un keum qui veut te voir, traduisit Nils.
— Un keum ? répéta Juliet, de plus en plus perdue.
— Un mec, soupira Nils.
— Un homme, corrigea Juliet.
Nils haussa les épaules et acheva :
— Et de loin, le type, il ressemble vaguement à Aragorn. Mais surtout parce qu'il est dégueu.
— Surveille ton langage ! gronda Juliet.
Nils haussa un peu plus haut les épaules.
Nils se tenait dans l'embrasure de la porte, épaule contre le chambranle de la porte et mains dans les poches. Ses lacets étaient défaits, le bas de son pantalon traînait exagérément par terre et ses cheveux lui masquaient le regard. Dernièrement, Nils laissait les choses vivre leur propre existence, sans interférer sur leur évolution, sans même s'y intéresser.
— Il dit qu'il a rendez-vous pour un job.
Juliet se souvint du coup de fil de Jonas. Un certain Terry Machin qui avait besoin de faire quelque chose de ses dix doigts.
— C'est notre nouvel aide.
— Aragorn va nous aider à la station ! s'exclama Amy.
— Gaffe aux ultrasons ! se plaignit Nils en aplatissant les mains sur ses oreilles. Et ce n'est pas Aragorn, Débila !
— Nils ! Ne parle pas ainsi à ta sœur !
— Elle n'a qu'à pas dire des choses débiles, répondit Nils.
— Nils ne parle pas…
Nils claqua la porte sur les remontrances de sa mère. Juliet se prit la tête entre les mains.
Juliet ne reconnaissait plus le jeune garçon plein de fougue et d'humour qu'était encore son fils il y a quelques mois. « C'est l'adolescence », disait Dahlia. « C'est le décès de son père », disait Charles. Juliet ne disait rien mais assistait, impuissante, à la transformation (mue ? mutation ?) de son fils.
— Maman ?
Juliet tressaillit : elle avait oublié la présence d'Amy.
— Aragorn attend toujours, rappela la fillette.
La joie avait quitté le regard d'Amy, ses taches de rousseurs s'étaient éteintes. Elle penchait la tête, l'air inquiet. Juliet remarqua que les deux couettes de sa fille n'étaient pas à la même hauteur : Amy les avait probablement faites toute seule.
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Des yeux clairs qu'une masse anarchique de cheveux noirs faisait paraître luminescents. Une ossature proéminente qu'un peu de barbe tentait d'adoucir. Un pas sûr qui faisait claquer ses talons sur le parquet craquant. Juliet pouvait comprendre pourquoi sa fille avait pris l'étranger pour Aragorn. L'homme ressemblait en effet beaucoup à une illustration du personnage qu'il y avait dans leur exemplaire du Seigneur des Anneaux. Il ne manquait que la cape et Andúril pour compléter le portrait.
— Terry Chimes, se présenta l'étranger, main tendue et sourire charmant-charmeur sur les lèvres. Jonas m'envoie.
Juliet sourit, serra la main tendue et fit signe au nouvel arrivant de s'asseoir. Amy, qui suivait du regard l'étranger avec la dévotion d'un tournesol, vint se placer tout contre le fauteuil de Juliet. Probablement pour mieux observer simili-Aragorn. Juliet se mordit les lèvres et affecta de chercher dans un tiroir quelque papier très important pour mieux cacher le sourire qui étirait malgré elle ses lèvres. Quand elle eut retrouvé son sérieux, l'entretien put commencer.
S'était-il déjà occupé de chevaux ? Question, somme toute, banale et attendue pour ce genre d'embauche. La réponse, cependant, surprit Juliet.
— De chevaux, non. D'un autre type d'équidé, oui.
Juliet posa son stylo, releva la tête et observa simili-Aragorn qui souriait poliment.
— Un autre type d'équidé ? répéta-t-elle.
Il hocha la tête.
— Des poneys ?
— Non.
— Des ânes ?
— Non.
— Des zèbres ? tenta-t-elle sans y croire.
— Pas vraiment.
— Des licornes ! s'exclama Amy.
Simili-Aragorn sourit.
— Maman, maman, on peut le garder. Il s'est occupé de licornes ! Et on dirait vraiment Aragorn.
— Aragorn ? Qui est-ce ? demanda l'étranger, un peu hésitant.
Amy écarquilla les yeux, ouvrit grand la bouche. Simili-Aragorn s'agita sur sa chaise, persuadé d'avoir commis un impair qui lui coûterait sa place à la station. Simili-Aragorn avait en réalité commis un accroc dans le tissu de réalité qu'Amy avait tissé.
Amy s'était endormie bien des soirs au rythme des aventures de la Communauté de l'Anneau, elle avait participé à des réinterprétations de passages clés de la trilogie, elle connaissait par cœur (ou presque) les chansons de Tom Bombadil, elle savait demander son petit déjeuner en bas elfique. Alors, pour elle, ne pas connaître Aragorn relevait de l'irréel.
— C'est un personnage de roman, répondit Juliet.
— C'est un roi sans royaume, dit Amy avec chaleur. Il est fort et courageux.
— Tout à fait moi ! sourit simili-Aragorn.
Amy battit des mains.
— Tu voudras bien jouer avec moi à la Bataille des Champs du Pelennor ? Moi, je serai Éowyn et toi…
Simili-Aragorn observait la petite fille s'enthousiasmer sans comprendre un mot de ce qu'elle disait. Juliet eut pitié de lui.
— Amy, l'interrompit-elle. Va voir si Pierce n'a pas besoin d'aide en cuisines. Je dois parler à Mr Chimes.
Amy voulut négocier un peu plus de temps en présence de sa Majesté le Roi Aragorn, mais Juliet réitéra son ordre. Amy soupira et partit en faisant traîner ses chaussures sur le plancher.
— Si tu aides bien Pierce, je suis sûre qu'il te donnera un morceau de brioche.
— Tu crois ? s'écria la petite fille, la joie de vivre à nouveau retrouvée.
Elle se haussa sur la pointe des pieds pour ouvrir la porte, fit un petit signe de la main en direction de l'étranger et disparut en courant dans les couloirs.
— Elle a quel âge ? demanda simili-Aragorn.
— Cinq ans. Presque six.
Un ange survola quelques secondes la pièce et s'éloigna d'un ou deux battements d'ailes.
—Vous ne vous êtes jamais occupé de chevaux, reprit Juliet, savez-vous au moins monter ?
Terry secoua la tête.
— Qu'est-ce que vous savez faire au juste ?
— Apprendre très vite.
— Et à part ça ?
— Je sais bricoler. Je n'ai pas peur de me salir les mains. Les animaux m'aiment bien. Surtout les chiens ! Et comme je vous disais, j'apprends vite.
— Je n'offre pas beaucoup.
— Je demande peu.
Juliet observa l'étranger, essayant de voir au-delà de simili-Aragorn et de son sourire charmant-charmeur. Et puis Juliet songea à Max et Ab' qui étaient partis. A Dana qui ne venait plus que par sens du devoir et respect envers Daniel. Elle songea aux banques qui la pressaient de rembourser les différents emprunts. Elle songea à la saison des ventes qui allait débuter et qui peut-être, peut-être, leur permettrait de respirer. Elle songea à Nils qui se débattait contre tout, à Amy qui embellissait la réalité. Et elle songea à Daniel.
— Je n'ai pas besoin d'une réponse tout de suite, dit l'étranger. Si vous…
— Vous êtes engagé, coupa Juliet.
Elle avait besoin de bras qui ne coûtaient pas cher. Elle avait besoin qu'Amy continue de sourire, puisque plus personne, à part la fillette, ne savait comment le faire à la station.
— Vous déjeunerez ici. Le nombre d'heures par jour est flexible, mais vous commencerez à six heures tous les matins. Votre journée est finie quand vous avez achevé les tâches qui vous ont été assignées. Vous avez le jeudi de libre. Seulement, nous arrivons à la saison des ventes, ces heures ne sont donc pas fixées dans le marbre. Le salaire est de treize dollars cinquante de l'heure. C'est un peu moins que ce qui est fixé mais vous avez un repas de compté. Est-ce que ça vous va ?
— Ça me va.
— Dernière chose. Si jamais j'ai à me plaindre de votre travail…
— Ça n'arrivera pas !
— Si jamais ! répéta Juliet plus fermement. J'en réfèrerai à Jonas. J'ai cru comprendre qu'il était un de vos amis, alors essayez de ne pas l'embarrasser.
Simili-Aragorn sourit.
— Vous êtes douée !
Juliet hocha la tête et sourit à son tour. Un sourire charmant-charmeur. Un sourire menteur.
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— Il paraît qu'il y a un nouveau, dit Dahlia.
Jim lança à travers la grange un ballot de foin qui tomba pile dans le creux que le jeune homme avait visé. Cela méritait un petit geste de victoire. Dahlia leva les yeux au ciel, secoua la tête et tacla, au passage, la bonne humeur de Jim.
— Yep, marmonna-t-il. C'est même moi qui l'ai déposé au Saloon.
— Et ? demanda Dahlia, avide d'informations et de commérages.
— Et il a une super moto, marmonna Jim, saisissant un nouveau ballot.
Il l'envoya vers la grange avec un peu trop de force. La pile s'effondra. Jim jura.
— Raté ! se moqua Dahlia.
— Ça va, merci ! J'ai vu !
— Ohla ! Tu t'es levé du pied gauche ou quoi ce matin ?
Jim, mutique, haussa les épaules.
— Un motard ? soupira Dahlia, un peu songeuse, surtout rêveuse. Et il ressemble à quoi ?
Cette fois-ci le ballot alla bien trop loin.
Jim sauta du tracteur, traversa la grange et ramassa le ballot.
— A un gars normal, marmonna-t-il.
Jim remit d'aplomb la pile qui s'était écroulée et remonta dans le véhicule.
— A un gars normal bien, ou normal pas bien ?
— Mais comment veux-tu que je te le dise ? s'emporta Jim. Je suis un mec, moi ! Je regarde pas les autres mecs ! Et puis au lieu de bavasser, tu pourrais pas m'aider ?
—Des fois, t'es vraiment naze, grommela Dahlia.
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Nils paressait dans le grenier de la grange sur un lit de foin. Du bord de l'oreille, il avait suivi l'échange entre Dahlia et Jim, puis avait noyé les mots sous le son de sa cassette audio préférée du moment. S'il se redressait un peu, Nils pouvait voir par la fenêtre le nouveau – Aragorn – occupé à réparer la clôture des hongres. Assise sur une branche de cerisier, Amy pépiait.
— Nils ! appela-t-on.
Nils émit un petit grognement et monta le son de son baladeur.
— NILS !
C'était vraiment trop demander d'avoir une seconde de tranquillité ?
— QUOI ? cria-t-il par la fenêtre.
— Tu dois t'occuper de nettoyer les stalles, cria Dahlia.
— T'es pas ma mère ! T'as pas à me dire ce que je dois faire !
— Ce sont les ordres de ta mère, je ne fais que passer le message !
— T'as qu'à demander au nouveau !
— C'est à toi que ta mère demande.
— Elle a qu'à venir me le demander en personne.
— Elle a mieux à faire ! répliqua Dahlia.
Aucune remarque cinglante, aucun propos acrimonieux, aucune épithète méprisante ne passa les mâchoires serrées de Nils. Il les serrait de toutes ses forces, comme les poings sur le bord de la fenêtre. Entièrement se contracter pour ne plus sentir les coups, pour ne plus trembler.
Pendant quelques secondes, Nils ne dit pas un mot. Il observait Dahlia qui le dévisageait. Elle était pleine de colère et ne mesurait pas encore la portée de ses propos. Peut-être qu'elle avait juste voulu être blessante comme Nils savait si bien l'être ces derniers temps. Nils lui n'avait entendu qu'une chose : sa mère avait mieux à faire que s'occuper de lui. Il inspira profondément et libéra le bord de la fenêtre, desserra ses mâchoires. Sans hésitation, Nils sauta du grenier et atterrit dans la pile de foin que Jim avait assemblée. Elle s'effondra. Jim cria, Nils l'ignora. Dahlia cria, il haussa les épaules.
— Je vais aux stalles.
Nils n'avait pas du tout l'intention de s'occuper de la tâche qui lui avait été assignée. Du tout. Mais ça, Dahlia l'ignorait.
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Nils s'arrêta devant la stalle d'Arod. L'étalon gris redressa la tête à l'approche de garçon. Nils monta sur une planche de la porte et tendit la main dans laquelle il y avait un sucre. L'étalon vint flairer les doigts et attrapa délicatement la friandise. Nils flatta l'encolure du cheval, attrapa la jolie tête grise de l'étalon, la caressa, l'embrassa. L'étalon donna un coup de tête affectueux au garçon qui sourit entre ses larmes. « Moi aussi », murmura-t-il. Il s'essuya les yeux du revers de la manche. La prochaine fois, promit-il, il lui apporterait une carotte.
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— Hello, Artax ! Prêt pour une promenade ?
L'étalon hennit, agita sa grande crinière dorée et piaffa.
— Oh oui ! Tu m'as l'air prêt.
Nils ouvrit la porte de la stalle et fit prudemment sortir l'étalon. Il fallait prendre garde à bien tenir le licol, car Artax, toujours impatient de retrouver les grands espaces, pouvait filer comme une flèche.
Artax était un petit étalon alezan, vif, parfois buté et très souvent espiègle. Mais c'était le petit étalon buté de Nils. « C'est un joueur ! » avait dit Papa quand il l'avait offert à Nils pour son onzième anniversaire.
Nils posa une couverture, la selle, harnacha les mords, sangla le tout et d'un saut, il fut sur le dos d'Artax. Il pressa ses genoux contre les flancs de l'animal et émit un court sifflement. Le cheval bondit hors de l'écurie.
Nils riait quand il dépassa Dahlia qui lui hurlait de revenir, de faire ce qui était attendu de lui et lui assurant que sa mère serait mise au courant. Nils répondit en agitant la main.
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— Ce soir, Nils n'aura pas de dessert, déclara Amy.
— Pourquoi n'aurait-il pas de dessert ? demanda Terry avec plus ou moins de clarté. Il avait coincé des clous entre ses lèvres. Amy était très impressionnée. Elle avait tenté de faire de même, mais Terry les lui avait immédiatement retirés et l'avait disputée en prime. Pas vraiment disputée, pas comme Maman et Dahlia le font. Mais il avait élevé la voix et ça lui avait fait peur. Elle en avait eu la gorge qui gratte et les yeux qui piquent. Mais elle n'avait pas pleuré. Nils disait qu'il n'y a que les bébés qui pleurent et Amy n'était plus un bébé. Terry lui avait rendu les clous mais lui avait fait promettre de ne pas les mettre dans la bouche ou près de son visage. Amy avait promis, juré, craché. Terry lui avait donné alors une petite fleur rouge et violette qu'il avait glissée derrière son oreille. Amy ne savait pas où Terry l'avait cueillie, elle n'en avait jamais vu d'aussi jolies. Terry avait répondu que si elle était très sage et lorsqu'ils seraient très amis, il lui montrerait le jardin des Fleurs Oubliées.
— Nils n'aura pas de dessert parce qu'il vient de partir avec Artax et il n'a pas fait ses corvées, expliqua Amy. Maman va beaucoup le disputer.
Encore une fois.
Terry releva la tête et regarda Nils traverser en flèche la prairie et disparaître derrière une colline.
— C'est un beau cheval qu'il a ton frère.
— C'est Papa qui l'a dressé. Et ça n'a pas été facile parce qu'Artax a eu des premiers maîtres méchants. Ils voulaient le tuer parce qu'Artax se défendait. Mais Papa l'a racheté et l'a dressé. Et Nils s'est occupé de lui tous les jours et même les nuits. Il n'y a que Nils qui peut le monter. Papa pouvait, mais il ne le faisait pas, parce que c'est le cheval de Nils.
— Ton Papa a l'air d'avoir été un très bon dresseur.
— Le meilleur ! s'enthousiasma Amy.
— Toi aussi tu as un cheval ?
— Une ponette. Flicka, elle s'appelle. C'est une Shetland. J'aurais bien aimé avoir un Welsh, mais Maman n'a pas voulu. Je suis trop petite. Mais Flicka est super ! Papa devait m'apprendre à monter sur un cheval… Nils a dit qu'il le ferait, qu'il m'apprendrait.
— S'il a dit qu'il le ferait, il le fera, assura Terry.
Amy se mit debout sur la branche et les bras ouverts, comme une équilibriste, elle avança, à petits pas. Papa disait qu'elle avait un très bon sens de l'équilibre, qu'elle ferait une cavalière hors pair.
— Il a aussi dit à Maman qu'il rangerait sa chambre, qu'il nettoierait les stalles, qu'il cirerait les selles. Nils dit beaucoup, mais il ne fait jamais.
Terry regarda Amy comme quelqu'un qui songe à dire quelque chose, mais pas envie de prononcer les mots. Maman avait souvent ce regard.
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Artax galopait à travers la plaine, Nils, debout sur ses étriers, hurlait.
— Plus vite !
Artax ramassa son corps et bondit par-dessus le tronc d'un arbre mort. Nils sentit son estomac remonter, son cœur exploser. Il éclata de rire. Les sabots de l'étalon touchèrent terre et aussitôt la course reprit. Nils se pencha en avant jusqu'à avoir la joue pressée contre l'encolure d'Artax. La crinière dorée lui enflammait le visage.
— Plus vite, murmura-t-il.
Le cheval hennit. Quelque part, dans la prairie, un étalon répondit.
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Amy classait les clous par taille, alignait les outils, imaginait des histoires. Papa Marteau et Maman Pince et leurs enfants, les Petits Clous.
Papa Marteau était à l'hôpital parce qu'il avait des trous dans le manche et la peinture qui s'écaillait. Maman Pince s'occupait, avec les Petits Clous, de construire la maison. Il y avait un Petit Clou qui ne voulait jamais rien faire. Il n'était jamais heureux, criait tout le temps, après Maman Pince, Bébé Petit Clou, les Amies les Vis, les Voisins Écrous. Terry posait des questions parce qu'il ne comprenait pas toujours tout bien. Il s'embrouillait un peu sur les noms.
— Non, c'est Mary et Judy qui sont parties chasser les papillons avec Travis et Davis.
— Travis et Davis, ce sont des vis.
— Bah oui !
— Et Drew et Andrew sont deux écrous différents ?
— Bien sûr !
Terry hocha la tête et reprit son travail.
— Terry, c'est ton vrai nom ? demanda Amy.
Terry arrêta de taper sur les clous un instant, puis reprit jusqu'à ce que le clou soit bien enfoncé dans le bois. Amy lui en tendit un nouveau. La famille rétrécissait tristement. Amy espérait que Maman Pince ne se retrouverait pas toute seule à la fin de la journée.
— Pourquoi me poses-tu cette question ? demanda Terry après avoir bu une gorgée d'eau à la bouteille.
— Amy, c'est mon vrai nom, expliqua Amy. Ce n'est pas un raccourci pour Amelia. Et toi Terry, c'est un raccourci ? Parce que je veux t'appeler par ton nom entier. Mon Papa, il s'appelle Daniel, ça peut se raccourcir en Dan, mais il dit que les noms ne doivent pas se raccourcir.
Terry garda un instant le silence, comme s'il réfléchissait à la question.
— Non, ce n'est pas un raccourci.
Amy sourit.
— Tu veux savoir qui le Méchant Petit Clou a embêté ensuite ?
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Le yearling tournait farouchement dans son enclot. A en donner le tournis. Parfois, il s'arrêtait, s'appuyait sur une barrière pour en tester la solidité et repartait. Il hennissait souvent, se dressait sur ses jambes arrières, cabriolait.
Un brin d'herbe entre les dents, Juliet observait l'animal évoluer. Elle était une ancienne fumeuse. Cela faisait un peu plus de cinq ans qu'elle avait arrêté, mais régulièrement l'envie la taraudait. Ces derniers mois, plus que jamais.
— Il va falloir s'occuper de lui, m'dame.
— Je sais, Charles.
— On ne peut le laisser sans le faire travailler. C'est du gâchis !
— Je sais, Charles.
— Je peux m'en occuper, m'dame.
— Je sais, Charles.
— M'dame, vous savez bien des choses, le problème c'es que vous…
Juliet regarda fixement Charles, le mettant au défi de finir sa phrase.
Charles Stern était un grand homme sec, aux yeux étrécis et à la moustache large. Il parlait peu, agissait quand c'était nécessaire, aimait plus que tout la tranquillité. Il avait rencontré Daniel il y a vingt-cinq ans dans une station de l'Est. Ils avaient commencé comme palefreniers, ils étaient partis dresseurs accomplis. Daniel voulait ouvrir sa propre affaire, Charles voulait essayer les ranchs américains. Quelques années plus tard, Charles était revenu et Daniel l'avait embauché à la Thunor's Station.
Juliet côtoyait Charles depuis vingt ans, elle avait pourtant l'impression de ne toujours pas bien le connaître. Leurs rapports manquaient de chaleur. Il l'appelait « M'dame », elle lui signait ses chèques. Leurs conversations étaient souvent tendues. Ils communiquaient mal, ne se comprenaient pas souvent. Autrefois, Daniel jouait le rôle des médiateurs.
— Mon défunt mari a acheté ce cheval, parce qu'il savait qu'il serait difficile, et qu'il aime dresser les chevaux difficiles... Qu'il aimait, se reprit-elle. Mon mari pensait qu'il pourrait faire quelque chose de ce magnifique cheval et il est mort et il me reste ce cheval sur les bras. Ce cheval que mon mari a cherché pendant des mois. Ce cheval qui lui promettrait un peu de défi. Daniel l'a trouvé, il l'a ramené, il est tombé malade et il est mort. Et me voilà avec ce foutu canasson qui n'accepte pas d'entrer dans une stalle, qui se bat et se débat.
— M'dame…
— Mon mari est mort, Charles.
Charles hocha la tête.
— J'essaie de mon mieux.
Charles hocha une nouvelle fois la tête.
— On dirigeait la station à deux et je suis toute seule et les gens semblent penser que Daniel s'occupait de tout tout seul.
— M'dame, je suis désolé. Je n'aurais pas dû entamer cette conversation. Je pensais que vous ne vouliez pas me confier Sheitan parce que vous n'aviez pas confiance dans mes compétences.
Ils ne se comprenaient vraiment pas.
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— Vous voulez que je vous sorte sa selle ? demanda une voix.
Juliet sursauta.
— Terry ? Je ne vous avais pas vu.
— Je ne voulais pas vous faire peur.
Terry montra Arod.
— Je crois qu'il aimerait qu'on le monte.
Juliet caressa les naseaux de l'étalon gris.
— Comment le savez-vous ?
— Il me l'a dit.
— Les chevaux vous murmurent à l'oreille ? s'étonna-t-elle.
— Quelque chose comme ça, sourit-il.
Toujours ce sourire charmant-charmeur. Juliet caressa l'encolure du cheval.
— Il ne veut pas qu'on le monte, rectifia-t-elle. Il veut que son cavalier le monte.
Terry s'approcha de la porte de la stalle. Il avait les deux mains bien enfoncées dans les poches.
— Arod était le cheval de mon mari, dit Juliet.
Terry hocha la tête.
— J'avais compris.
— Ils étaient tous ses chevaux, continua-t-elle. Mais Arod l'était un peu plus.
Quand il est né, le petit poulain n'était pas très vaillant. On avait cru qu'il ne passerait pas la nuit. Mais Daniel s'était occupé de lui avec acharnement. Avec ferveur. Il l'avait veillé, soigné, nourri. Et le poulain avait survécu. Mais le poulain était faible, on avait cru qu'il ne passerait pas l'hiver. On avait encore eu une fois tort.
— Il vient de quelle histoire ce nom-là ? demanda Terry. Amy m'a expliqué que les chevaux de la Thunor's Station recevaient des noms de chevaux de fiction.
— Une des tocades de Daniel, sourit Juliet. Arod est un cheval dans Le Seigneur des Anneaux.
Terry sortit de la poche arrière de son jeans un exemplaire du roman.
— Amy vous a confié son exemplaire. Elle doit vraiment bien vous aimer. C'était le roman préféré de mon mari. Il lui vouait un véritable culte ! Quand des gamins ont les aventures de Jeannot Lapin ou de Winny l'Ourson pour s'endormir, Amy et Nils avaient des passages du Seigneur des Anneaux.
Juliet avait eu beau dire à Daniel que les enfants étaient trop petits pour comprendre, que l'histoire pouvait les effrayer, Daniel avait persisté. Il arguait que ce qui importait, c'était le rituel, c'était sa voix, ce monde qu'ils partageaient et dont ils se souviendraient toujours. Juliet ne disait alors plus rien. Que pouvait-elle seulement répondre à cela ?
— Vous avez un peu de temps, Terry ? demanda Juliet.
— J'ai fini de réparer la barrière et de nettoyer les stalles.
— Vous avez nettoyé… ? commença-t-elle, mais elle s'interrompit.
Juliet jeta un coup d'œil vers la stalle d'Artax et constata qu'elle était vide. Elle ravala son mécontentement envers son fils : cela ne concernait pas son nouvel employé.
— Puisque vous avez fini, vous allez en balade avec moi, décréta-t-elle. Vous ne pouvez pas travailler dans une station et ne pas savoir monter ! Sortez la selle de Satan et celle de Black.
— Black ? répéta Terry, décontenancé.
— C'est le premier cheval que Daniel a entraîné pour notre station. C'est un vieux cheval maintenant. Tranquille et philosophe.
Juliet guida Terry jusqu'à une stalle au fond de l'écurie. L'espace était large et tapissé d'une paille fraîche. Black était le préféré de toute la station. Il avait droit à tous les honneurs, tous les privilèges. Il était le cheval sur lequel Nils avait appris à monter. Daniel allait apprendre à Amy d'ici un ou deux ans…
Black s'approcha de la main tendue de Juliet et chercha le traditionnel sucre.
— Désolé, mon vieux. Mes poches sont vides aujourd'hui.
Terry lui tendit un sucre.
— Votre fille m'a dit qu'il était d'une première nécessité d'avoir toujours du sucre dans les poches.
— Vous apprenez vite, convint Juliet.
Pour toute réponse, elle eut le droit à un sourire charmant-charmeur : ne lui avait-il pas assuré qu'il apprenait vite ?
— Allez chercher les selles, je m'occupe de sortir Satan pendant ce temps. Il peut se montrer un peu grincheux.
— Ôtez-moi d'un doute : je prends le vieux pépère philosophique et vous prenez celui au nom un peu flippant.
— Vous prenez Black, je prends Satan, confirma Juliet.
Terry rit en secouant la tête.
— Qu'est-ce qui vous fait rire ?
— Le nom du cheval. Le fait que ce soit moi qui le monte.
— Désolée, on a vendu Hasufel le trimestre dernier.
— Hasufel ?
— Le cheval d'Aragorn, sourit Juliet.
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Fin du chapitre
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note de fin de chapitre
Le décor est planté : Le Saloon d'un côté, la Station de l'autre et Sirius au milieu qui attend un chasseur de primes.
Je n'ai jamais été une petite fille très portée sur les chevaux. Je les aimais bien comme le premier gamin venu car ils véhiculaient tout un imaginaire, à la fois libertaire et féérique. Mais ils n'ont jamais été une passion de mon enfance. Excepté un. Ou deux. Black, l'étalon noir de la série de Walter Farley et son fils Satan. De neuf à onze ans, j'ai dévoré cette série de la bibliothèque verte. Quand je ne m'embarquais pas à bord du cabriolet bleu d'Alice Roy pour éclaircir quelque mystère, vous pouviez être sûrs que j'étais sur le dos de Black et qu'Alec Ramsay nous talonnait.
Ca m'a toujours amusée de voir que Rowling avait utilisé les noms de deux de mes héros d'enfance pour ses Maraudeurs. Comment ne pouvais-je pas tomber totalement amoureuse d'eux ?
La Thunor's Station est un hommage au Ranch de l'Espoir et aux quelques autres chevaux qui ont galopé dans mon enfance (et un peu mon adolescence, j'ai découvert bien tard Le Seigneur des anneaux).
