Trois semaines avaient passé. Le soleil s'était transformé en un vrai cagnard insupportable qui rendait toute tentative d'attaque impossible. Souvent, des incendies survenaient à cause d'une braise mal éteinte qui avait mis le feu aux herbes sèches du sol. On avait ainsi doublé les veilleurs de nuit. De cette façon, en cas de problème, des soldats seraient déjà prêts à intervenir.

Ce fut lors d'une de ces nuits que le caporal Blutch et le sergent Chesterfield se retrouvèrent à faire la ronde ensemble dans une fraîcheur toute relative que leur apportait la nuit sous une lune bien pleine et bien ronde, accompagnée de milliers d'étoiles.

Leur surveillance se résumait surtout à rester assis près du puits du camp. Ils discutaient tranquillement des poèmes que le caporal recevait jour après jour sans trouver qui pouvait bien les écrire. Justement, il était en train de réciter le dernier, faisant ainsi rougir son supérieur à chacun de ses mots.

-« Soleil de mes jours,
Celui de mon amour,
Et lune de mes nuits,
Qui m'accompagne dans mon lit,

Tout devient de plus en plus compliqué,
A mesure que je tente de vous expliquer,
Ce sentiment qui m'anime,
Celui qui créé ces rimes,

Je ne cesse de penser à vous,
Comme un monde qui tourne autour de nous
Et avec ceci je crains,
Que vous trouviez cela malsain,

Car je ne sais ce que vous pensez,
Si vous me croyez vous offenser,
Je suis terrifié,
Par une telle idée,

Car je vous aime,
Cela ressemble à une bohème,
De chaque jour être près de vous,
Sans que vous sachiez que je suis à vous,

Ces mots sont réels,
Bien matériels,
Ils témoignent pour moi,
De ce que vous ne croiriez pas,

Et le temps passe,
Et l'amour s'amasse,
Celui qui me fait mal au coeur,
Celui qui ferait mon bonheur,

Je demande un amour tranquille,
Ou une attention docile,
Quelque chose que vous aimeriez,
Et à laquelle je me soumettrais. »

-Je n'arrive toujours pas à croire que vous la connaissiez par coeur.

-A vrai dire moi non plus.

-Et vous n'avez toujours aucune idée de votre admirateur secret ?

Blutch regarda un instant son supérieur, manifestement en train de réfléchir à toute vitesse. Sur son visage se lisait un peu l'appréhension, la curiosité et le dégout mélangés. Il tourna ensuite la tête, croisa les bras sur son torse et dit simplement:

-La personne en question sait que je reçois ses lettres et tente à chaque fois de m'expliquer son amour sans pour autant me révéler son identité.

-Exact.

-Nous pouvons donc en conclure qu'elle nous observe lors de discussions semblables à celle que nous avons en ce moment.

-Je suis votre raisonnement.

-Justement: vous voyez quelqu'un dans les parages ?

Chesterfield tourna la tête à gauche puis à droite. Son coeur battait à cent à l'heure car il jouait tellement la comédie que cela le faisait se sentir comme un voleur. Après une grande déglutition — qu'il mettrait sur le compte de la chaleur si son subalterne le remarquait — il répondit:

-Il n'a pas besoin de nous observer tout du long, si ? Il lui suffirait de passer devant nous durant une discussion, de nous entendre parler de ça, et de s'en contenter…

-Là n'est pas la question: vous voyez quelqu'un en ce moment même ?

-Non, c'est vrai.

-Ah !

Ce faisant, Blutch rumina un peu ses pensées pour se rappeler du poème. Lentement, il déclara:

-On doit se voir souvent tous les deux, ou tout du moins se croiser parce qu'il dit « chaque jour être près de vous » et ensuite « sans savoir que je suis à vous ». Donc, j'en conclus que cela ne peut être que le docteur Noakes, Frank des cuisines ou Thomas le palefrenier. Et l'un d'entre eux doit vachement bien jouer la comédie puisqu'apparemment il me ment…

Le sergent sentit sa gorge se dessécher d'un coup et ses cordes vocales s'immobiliser, comme pétrifiées par ce qu'il venait d'entendre. Bien sûr, le caporal en était arrivé à une conclusion tout à fait légitime et parfaitement logique mais maintenant il se trouvait en position précaire. Il n'était pas soupçonné, c'était vrai, mais pour combien de temps encore ?

L'idée d'arrêter de rédiger ces poèmes d'amour dangereux lui traversa l'esprit. Ce serait sûrement le plus intelligent à faire s'il voulait rester en contact avec Blutch — au moins en tant qu'ami car s'il découvrait la vérité…! — mais était-ce la solution ? Ces lettres lui permettaient de partager avec l'homme qu'il aimait des moments intimes et complices. C'était tellement rare et cela ne se reproduirait plus avant un long bout de temps… Non: il fallait qu'il continue.

-Vous en pensez quoi sergent ?

Le concerné sursauta dans le noir et se tourna avec un sourire nerveux sur le visage, heureusement caché par la nuit.

-Vous ne m'écoutiez pas, c'est ça ?

-Je… Je dois avouer que j'avais un peu perdu le fil… Quel était le propos ?

Blutch étendit ses jambes maigres mais délicieuses devant lui et posa ses mains sur ses genoux. Il commença à les frotter sans trop y faire attention et répéta:

-Entre Noakes, Frank et Thomas, qui serait l'auteur de ces poèmes ?

Chesterfield pensa qu'il pourrait brouiller les pistes en choisissant un gars parmi eux mais son coeur l'en retint pour une raison inconnue. Lunatique, il fit lentement:

-Je ne sais pas… Docteur Noakes est marié et père de trois enfants et Frank ne fait que de parler de sa fiancée chaque jour donc il y a peu de chances que ce soit l'un d'entre eux.

-Thomas alors ?

-Non.

-Pourquoi ?

-Il est illettré si je me rappelle bien.

Blutch rumina en s'exclamant que c'était vrai. Il croisa ses doigts entre ses cuisses fuselées que Chesterfield évita rigoureusement du regard puis demanda:

-Vous croyez qu'il dicte ses lettres à quelqu'un ?

Le roux haussa les épaules.

-Peut-être. Mais ça m'étonnerait qu'il s'exprime aussi bien.

Le plus petit des deux étouffa un râlement rageur et gratta son crâne chauve. Il se balança en arrière sur son siège et soupira de lassitude. Sans s'en rendre compte, il énuméra à voix haute ce qu'il croyait être pour lui seulement:

-Un homme proche de moi, susceptible d'être amoureux de moi, qui sait s'exprimer et écrire… Et s'il ne sait pas écrire, il doit dicter ses poèmes à quelqu'un… Ah la la… Si ce n'est pas déjà perdu d'avance…

Chesterfield hocha doucement de la tête, toujours plongé dans son personnage non amoureux. Tout ce jeu était allé si loin… Serait-il capable de l'arrêter si le besoin venait à venir ?