4 jours plus tard
Les roues de l'appareil se rapprochent peu à peu de la piste goudronnée. Et les dernières recommandations de l'hôtesse de l'air, tirent Bill de sa somnolence : d'un œil fatigué, il fixe le soleil rougeâtre qui se dessine à l'horizon.
C'est la fin de l'après midi et il est de retour dans sa ville, Berlin.
A travers l'épais hublot à double vitrage, il peut voir le sol défiler à toute allure, les pneus crissant au contact de l'asphalte. Le jeune androgyne ne peut alors s'empêcher de serrer compulsivement les accoudoirs de son siège : les jointures de ses doigts blanchissent tandis qu'il enfonce ses longs ongles dans le tissu.
…
Après avoir attendu plus d'un quart d'heure l'arrivée de ses imposantes valises Lancel, Bill était finalement assis sur la banquette arrière d'un taxi. A ses côtes, Kate était suspendue à son cellulaire : elle était en plein conversation avec son manager, notant fébrilement les prochains rendez- vous du jeune homme sur un calepin de cuir noir.
En entendant le crissement de la mine de crayon sur les feuilles blanches, Bill prit conscience qu'il n'était pas revenu à Berlin pour se reposer. A son niveau, quitter volontairement la scène quelques semaines, c'était prendre le risque à son retour, de se voir imposer un repos…forcé cette fois-ci.
A cette pensée, le jeune brun esquissa une grimace. Non, il ne voulait pas que toute cette effervescence autour de lui, retombe. Enchaîner les photos, les déplacements et les rendez vous, voilà à quoi se résumait sa vie, à présent. Et pour l'instant, il ne souhaitait pas qu'il en soit autrement.
Toute en voyant défiler les abords de l'autoroute derrière les vitres teintées, ses pensées dévièrent vers la deuxième source de ses troubles. Elle tenait en quatre lettres. Enzo.
Bill s'enfonça plus profondément dans son siège et ferma les yeux. Ses paupières étaient lourdes : il ne dormait plus très bien, passant de longues heures allongé sur son lit, les yeux ouverts, laissant son esprit dériver jusqu'au petit matin.
La plupart du temps, ses réflexions étaient tournées vers le jeune japonais. Comme promis, celui-ci l'avait contacté lors de son arrivée à Londres. Au son de sa voix, Bill avait alors deviné qu'il était nerveux et agacé. Une impression qui s'était rapidement confirmée.
Contrairement à ce qu'il avait espéré, Enzo ne s'était pas excusé pour son départ précipité. Préférant se plaindre de la qualité de son vol 'Je n'ai rien pût avaler. Le plateau repas était immangeable. Le riz était froid, collant et sans aucun goût', ou encore du standing de son hôtel 'Même pas un balcon pour fumer une clope tranquille. Et je ne te parle même pas du room service '.
Excédé par son comportement, Bill avait préféré écourter la conversation. Quelques minutes de plus, et il n'aurait pas pût s'empêcher de lui raccrocher au nez.
En repensant à cette discussion, Bill se demanda avec une certaine amertume, ce qu'il restait de l'Enzo qu'il avait connu. A cette pensée, son cœur se serra et une pointe de nostalgie l'envahit.
Flash Back
Deux mois ont passés depuis le fameux after-show. Et Bill détient toujours la carte de visite d'Enzo.
Ce soir-là, en revenant dans sa chambre d'hôtel, et après s'être confortablement installé sur son lit king size, il avait longuement observé le petit bout de carton, jusqu'à mémoriser parfaitement le numéro du jeune japonais.
Quelque peu chamboulé par cette rencontre imprévu, Bill avait alors glissé la carte dans son portefeuille, se promettant de la ressortir lors de son prochain séjour dans la capitale.
Puis les jours passants, son quotidien chargé l'avait rattrapé, et le souvenir de cette rencontre s'était quelque peu atténué dans son esprit.
Mais ce soir, le jeune androgyne était de retour à Paris pour quelques jours. Quatre au maximum, et il était bien décidé à profiter de ce passage éclair.
Collant son front moite contre la baie vitrée de sa chambre d'hôtel, il observa les lumières de la ville, apercevant au loin, la Tour Eiffel scintiller dans l'obscurité.
La Tour Eiffel. Le symbole même de Paris. Il se voyait encore passer devant elle en taxi lors de son dernier séjour. Il devait être 3h du matin, et il revenait de l'after avec Enzo. Le Champs de Mars était encore désert, et l'eau de la fontaine prenait une légère couleur argentée, reflétant le halo de la lune.
D'autres souvenirs de cette soirée lui revinrent alors en mémoire. Il se revoyait sourire devant la glace du hall d'entrée, avant de partir le rejoindre. Dévaler les marches en marbre du perron, et chercher un taxi, les mains moites. Il repensait à leur conversation animée. A son sens de l'humour.
Oui, il devait l'avouer, il avait passé une excellente soirée.
…
Lentement il s'éloigna de la vitre, se rapprochant du couvre lit crème, sur lequel il avait jeté avec une certaine négligence, son sac en cuir Longchamp. Il en ressortit rapidement son portefeuille, et récupéra la carte de visite d'Enzo.
Tout en passant son doigt sur la surface cartonné, il saisit son I-phone avec hésitation. Bien sûr, il aurait aimé le revoir. Entendre de nouveau son rire résonner dans l'air. Revoir ses adorables fossettes se creuser, lorsqu'il souriait. Et surtout, sentir une nouvelle fois sur son corps, la délicieuse brûlure que lui infligeait son regard.
Mais malgré tout ces arguments, il ne pouvait se résoudre à appuyer sur la petite touche verte. Et si Enzo ne se souvenait pas de lui ? La soirée remontait déjà à quelques mois, et il ne devait pas être le premier qu'il séduisait de son sourire charmeur. De quoi aurait-t-il l'air, s'il était désormais le seul à vouloir le revoir ? 'Tu auras l'air d'un parfait idiot'. Son ongle s'éloignait déjà de la petite touche.
Le cœur battant un peu plus fort, il s'installa sur le confortable fauteuil qui se tenait à l'angle de la pièce. Ses doigts le démangeaient, passant et repassant sur le clavier de son portable. Après de longues minutes de réflexion, il en arriva à la conclusion qu'il n'avait rien à perdre en l'appelant.
'Et peut être tout à gagner'. Après tout, c'était Enzo qui avait insisté pour qu'ils se revoient. Il ne faisait donc que répondre positivement à sa demande.
Ragaillardit par ses affirmations silencieuses, il consentit enfin à appuyer sur la touche «Appel ».
La tonalité retentie alors dans son oreille. Une fois. Deux fois. Trois fois. Quatre fois … Et le répondeur s'enclencha. Le jeune androgyne ne pût retenir un soupir de déception. C'était une des rares fois où il prenait son courage à deux mains… A contre cœur, il raccrocha et enfouie sa tête entre ses mains, restant prostré dans cette position de longues minutes.
…
Deux heures avaient passés depuis l'appel raté. Passablement énervé par la situation, le jeune brun avait jugé préférable d'aller prendre l'air, et avait invité Kate à visiter « Paris by night ».
Il était maintenant 23H et ils se trouvaient dans un bar assez connu, en plein cœur de la ville, après avoir erré une petite demi-heure au bord des quais, observant les eaux calmes de la de Seine. Bill n'avait pas osé rappeler le jeune asiatique. Il ne voulait pas passer pour 'celui qui s'accroche'.
Il était à présent assis sur une banquette de cuir blanc, un verre de vodka orange à la main. Une douce musique d'ambiance était diffusée dans la salle, et tout en écoutant parler Kate, il se rendit compte que malgré un début assez chaotique, sa soirée ne s'était pas si mal finie.
Mais à l'instant même où il se faisait cette réflexion, il sentit son portable vibrer dans sa poche. Un appel. D'un numéro qui ne lui était pas inconnu… Dans un flash, Bill revit les 10 chiffres inscrits sur le petit carton. Les mêmes qui s'affichait à présent sur son écran. Il sentit un délicieux frisson parcourir sa colonne vertébrale.
Les mains légèrement tremblantes, il décrocha « Allô ? ». « Bill ? ». La première réaction de celui-ci fut de se sentir flatté. Enzo se souvenait de lui. Mais rapidement, il s'interrogea sur le fait que le jeune asiatique sache que ce numéro lui appartenait. Il ne tarda pas à lui poser la question, voulant résoudre ce mystère.
Enzo émit un petit rire. « Le monde de la mode est plutôt petit, tu sais. Et tu commence à être connu : beaucoup de personnes possèdent donc ton numéro et savent qui en est le propriétaire. Me renseigner n'a pas été très difficile. »
Evidemment. Bill regretta immédiatement sa question : Enzo l'appelait, et lui s'arrêtait sur des broutilles. C'était le stress, il le savait. Voulant mettre un terme à cette situation inconfortable, il reprit la parole. « Je suis heureux que tu m'ais rappelé ». « Je t'avais bien dit de me faire signe si jamais tu repassais par Paris ».
La conversation s'engagea très facilement : Bill était beaucoup plus à l'aise, et commençait à pouvoir contrôler l'accélération brutale de son rythme cardiaque.
Au bout d'une dizaine de minutes, Enzo lui proposa de sortir en boite avec lui. Il devait rejoindre quelques amis au Queen, dans une heure.
Après une rapide concertation avec Kate, Bill accepta, le sourire aux lèvres. Il allait le revoir.
…
Peu avant minuit, un taxi le déposa au niveau des champs Elysées. Et après quelques minutes de marche, il atteignit enfin la boite de nuit devant laquelle Enzo devait l'attendre.
Il ressentait le froid mordant des nuits parisiennes. Le souffle glacé du vent s'infiltrait sous sa veste en cuir, qu'il resserra instinctivement autour de lui. Il chercha ensuite parmi la petite foule qui se pressait devant la porte d'entrée, une silhouette familière.
Il le vit alors, fumant nonchalamment, appuyé contre le mur. Quatre autres personnes étaient autour de lui, la fumée de leurs cigarettes s'élevant à travers la nuit glaciale.
A petites foulées, Bill les rejoignit et vit le regard d'Enzo s'éclairer lorsqu'il l'aperçut. Un timide sourire naquit sur ses lèvres.
Enzo le présenta rapidement à ses connaissances : il s'agissait de personnes qui travaillait dans son agence. Puis il lui prit la main avant de l'entraîner à l'intérieur. Ils remontèrent la file d'attente et un simple signe de tête d'Enzo au videur suffit pour les faire entrer dans le saint de saint.
L'atmosphère étouffante et enfumée de la boite de nuit contrastait terriblement avec le froid de l'extérieur, et Bill abandonna rapidement sa veste sur une banquette.
Il arborait à présent une fine chemise noire, qui laissait apparaître au niveau de son aine, un tatouage étoilé. Il se l'était fait faire sur un coup de tête, pour fêter ses 17 ans. Son meilleur ami de l'époque l'avait accompagné, malgré ses protestations. Mais lorsqu'il avait senti l'aiguille s'enfoncer dans sa peau pour la première fois, il avait été soulagé de pouvoir serrer la main de quelqu'un. Pauvre Andy.
Cependant, il ne regrettait rien, même si cette étoile stratégiquement placée, posait quelques fois des problèmes aux photographes. C'est à ces moments-là qu'il bénissait l'existence des logiciels photos : un simple clic et son étoile disparaissait, pour le plus grand bonheur des magazines.
Mais ce soir, Bill avait voulu mettre son tatouage en valeur. Il voulait qu'Enzo le remarque. Bon nombre de ses ex trouvaient cette étoile terriblement sexy, et il n'hésitait jamais à en jouer.
La piste de danse était bondée, les corps se collant les uns aux autres. La lumière blanchâtre des spots se reflétait sur leurs vêtements, leurs peaux…et sur son visage. Enzo semblait attirer le moindre petit photon, et dans cette semi obscurité, Bill ne l'avait jamais trouvé aussi séduisant.
Sa chevelure habilement décoiffée encadrait ses trains fins, et un trait de khôl soulignait ses prunelles sombres. Et le jeune androgyne ne pouvait de détacher ses yeux de son T-shirt blanc, tout droit sorti de la dernière collection de John Galliano, qui soulignait suggestivement ses formes parfaites.
A peine Enzo avait t'il posé un pied sur la piste que déjà, de nombreux regards convergèrent vers sa silhouette. Des regards envieux, admiratifs, blasés…et jaloux aussi. Le jeune asiatique semblait à peine le remarquer, et Bill comprit qu'il devait avoir l'habitude de déclencher de telles réactions.
Après tout, son visage était associé à bon nombre de publicités, sans compter les innombrables défilés auxquels il participait tout au cours de l'année.
Envahi d'un sentiment de fierté à l'idée d'être aperçu en train de l'accompagner, le jeune androgyne se laissa rapidement envahir par la musique, ondulant lascivement des hanches devant un Enzo médusé.
…
Les minutes défilaient, son pantalon taille basse glissant suggestivement au rythme de ses mouvements. Bill remarqua très vite le regard envieux, que posait Enzo sur la courbe de ses fesses.
Retenant un sourire satisfait, il continua de danser, lorsqu'il sentit deux mains chaudes se poser sur son ventre. Enzo se tenait à présent collé contre son dos, bougeant son bassin au même rythme que le sien.
Bill fut prit d'un violent frisson. Enzo le rendait fou, et ses mains qui caressaient doucement sa peau sensible ne faisaient qu'accentuer son malaise. Il en voulait plus. Beaucoup plus.
Il continua alors à danser, se délectant en sentant la chaleur du corps d'Enzo contre ses reins.
Les vibrations de la musique se répercutaient dans tout son être, se mélangeant avec les battements affolés de son cœur. La chaleur due à la promiscuité de la pièce lui fit monter le rouge aux joues, et une fine goutte de sueur glissa sur sa nuque.
Il sentit alors des lèvres se poser contre son cou. Des lèvres humides. Celles d'Enzo. Son souffle s'accéléra tandis que le jeune asiatique accentuait ses baisers, mordillant par instant la peau rougie.
N'y tenant plus, Bill se retourna, et plaqua son corps contre celui de son futur amant. Sa bouche rouge cerise, se pressant contre celle du jeune homme.
Il sentit avec délectation Enzo répondre à son baiser, et poser précautionneusement ses mains contre son dos. Bill l'entoura alors de ses bras, lui caressant doucement la nuque, tout en gardant contact avec ses lèvres. Des lèvres chaudes et humides, dont Bill compris qu'il aurait beaucoup de mal à se passer, à présent…
Son ventre se tordit lorsqu'il réalisa que tout ceci était bien réel. Il avait rêvé de ce moment dès l'instant où il avait croisé le regard de braise d'Enzo, dans le couloir mal éclairé de ce défilé.
Et tandis qu'il continuait de mordiller avec douceur, la lèvre inférieur du jeune asiatique, un seul mot lui vint à l'esprit : 'Enfin'.
Fin du Flash Back
