Sans s'en rendre compte, Steve avait fini par adopter une sorte de routine nocturne. Peu d'heures de sommeil, entrecoupées par des cauchemars qui ne cessaient de revenir à l'assaut de sa mémoire, toujours les mêmes : la main de Bucky, la voix de Peggy, le sang du docteur Erskine... Lorsque cela devenait trop dur de rester allongé sur son lit, trop difficile de repousser les pensées et les souvenirs, il se levait et descendait jusqu'au gymnase situé à l'étage au-dessus de l'atelier de Tony.
Ses poings frappaient le sac de sable en cadence, droite, gauche, regard focalisé sur un point précis de la toile renforcée de kevlar ‒ cette précaution ne suffisait pas cependant, et les fibres finissaient toujours par rompre sous la puissance de ses coups. Parfois, il lui arrivait de souhaiter que le sérum ne fût pas aussi performant. Pour que la fatigue s'empare enfin de lui, et que son corps épuisé cède à un sommeil sans rêve.
La toile émit un bruit proche du gémissement lorsqu'il asséna un crochet particulièrement violent. Le sac se balança d'avant en arrière, butant contre sa hanche.
Il sentit derrière lui la présence de Tony. Ses yeux se fermèrent brièvement ; il n'osa pas se retourner.
Incapable sans doute de supporter plus longtemps le silence, le milliardaire prit la parole.
« Tu sais, ce n'est pas facile de me concentrer sur mon travail après avoir appris... que tu...
— C'est pour cela que je ne voulais rien dire, coupa Steve en reprenant son entraînement.
— Quoi, tu comptais garder le silence pour toujours ?
— Pourquoi pas.
— Mais parce que... et tu aurais fait semblant de ne rien ressentir devant moi ? Alors que nous vivons sous le même toit ?
— Je me suis très bien débrouillé jusqu'à présent.
— Oui, effectivement ! J'ignorais à quel point tu étais doué pour mentir aux autres et surtout à toi-même.
— Je ne vois pas en quoi c'est un problème. Tu n'as pas à te sentir concerné...
— Moi, pas concerné ? s'exclama Tony. Il me semble pourtant que je suis aux premières loges... Bon Dieu, Steve, arrête de taper sur ce fichu sac et regarde-moi ! »
Le capitaine se retourna vivement pour lui faire face. Son cœur se serra lorsque l'autre recula d'un pas, surpris.
« Tu devrais essayer d'oublier, dit-il. Ce n'est pas très important.
— Non, attends...
— Je suis sérieux, Tony. Ce sont mes affaires, et tu n'as pas besoin de t'en préoccuper. Continuons à faire comme si de rien n'était. Peut-être même que cela finira par me passer », ajouta-t-il sans aucune conviction.
Tony se passa une main sur son visage, comme s'il voulait en chasser l'expression fatiguée.
« Je ne te comprends pas.
— Mais il n'y a rien à comprendre pour toi », dit-il d'un ton impatient.
L'autre l'ignora, tourna les talons et se dirigea lentement vers la porte.
« J'ai besoin d'un café. Et de quelque chose à manger. Amène-toi, Cap', lança-t-il par-dessus son épaule. Tu es plus doué que moi pour manier les poêles et les casseroles.
— Maintenant ? fit Steve, sidéré. Mais c'est le milieu de la nuit.
— Je te rappelle que c'est toi qui as commencé. Souviens-toi des pancakes. »
Il hésita, ne voyant pas où l'autre voulait en venir, ni ce qu'il essayait de faire. Tony avait toujours le chic pour détourner les conversations lorsque celles-ci n'allaient pas dans un sens qui lui convenait. Il finit cependant par le suivre. Un peu par lassitude, beaucoup par résignation, et plus que tout parce qu'il ne voulait pas que Tony, fatigué de l'attendre, s'amuse au petit chimiste dans la cuisine.
Lorsqu'il parvint à destination, l'ingénieur était déjà en train d'ouvrir les placards les uns après les autres, puis de farfouiller à l'intérieur à la recherche de Dieu seul savait quoi.
« Bon sang JARVIS, où sont la farine ? les œufs ? le beurre ? le sucre ? gronda-t-il.
— Troisième placard au-dessus de l'étagère à épices, monsieur. Quant au beurre et aux œufs, ils se trouvent dans le réfrigérateur.
— Quel bazar, grommela Tony avant de mettre la main sur un paquet. Ah, voilà la farine... et zut, c'est de la polenta. JARVIS, pourquoi diable y a-t-il de la polenta dans ma cuisine ?
— Elle appartient au docteur Banner, dit Steve en lui ôtant le paquet des mains pour le ranger à sa place. Il en prépare parfois pour le dîner.
— Fichu végétarien... La polenta, c'est bien un truc de végétarien, non ?
— Je crois que tu confonds avec le tofu, rectifia-t-il en fronçant les sourcils.
— Peu importe, coupa l'autre en replongeant la tête dans un placard. Eurêka ! Nous avons même des pépites de chocolat. »
Les ingrédients furent alignés les uns à côté des autres sous le regard perplexe du capitaine.
« As-tu au moins une idée de ce que tu comptes faire ? demanda ce dernier.
— Nous allons faire des cookies, annonça fièrement le milliardaire en insistant sur le pluriel du pronom.
— D'abord les pancakes, ensuite les cookies...
— Mais c'est toi qui as commencé, Cap' ! répéta une nouvelle fois Tony. C'est toi qui as instauré ce rituel, et à présent mon corps et mon esprit réclament leur dose de pâtisserie nocturne !
— Tu racontes n'importe quoi.
— L'appétit a ses raisons que la raison ne connaît pas. »
Steve soupira, puis se mit en devoir de porter secours à Iron Man qui, bafouant les principes les plus élémentaires de l'art culinaire, s'apprêtait à jeter tous les ingrédients dans un récipient sans prendre la peine de mesurer leur quantité. Tandis qu'il mélangeait la pâte, Tony, privé d'occupation, se mit à faire les cent pas dans la cuisine. Il ralentissait en arrivant à la hauteur de Steve, se haussait sur la pointe des pieds pour observer d'un coup d'œil curieux le théâtre des opérations, n'osait toutefois pas s'attarder et continuait son chemin dans un sens puis dans l'autre. De temps en temps, il s'éclaircissait la gorge, comme s'il allait prendre la parole, mais les mots semblaient refuser de sortir.
Steve sentit la moutarde lui monter au nez.
« Voudrais-tu bien arrêter ce manège et te tenir tranquille le temps que je termine ? Tu me déconcentres.
— Moi, je te déconcentre ? C'est l'hôpital qui se moque de la charité ! s'écria Tony en agitant les bras. Qu'est-ce que je devrais dire, de mon côté ?
— Comment le saurais-je ? Passe-moi les pépites de chocolat, ordonna-t-il pendant qu'il disposait de petits tas de pâte sur la plaque du four.
— Tu ne sais pas ? » s'offusqua le milliardaire d'un ton agressif. Il obtempéra néanmoins et tendit le paquet de pépites à son leader. « Dans ce cas, laisse-moi éclairer ta lanterne !
— Mais je t'en prie, ne te gêne pas, répliqua Steve en enfournant la plaque.
— Ah ça non, je ne vais pas me gêner ! »
Tony s'avança vers lui d'un pas rageur. Steve se releva après avoir pris une profonde inspiration, prêt à encaisser les paroles de blâme, de reproche et de dégoût qui n'allaient pas manquer de sortir de sa bouche...
Il ne s'attendait pas à ce que celle-ci prenne possession de la sienne. Avide, presque désespérée. Pris par surprise, il ne songea pas à le repousser mais ferma les yeux, à peine conscient de ses mains se posant sur les épaules de l'ingénieur, et des doigts de ce dernier agrippant ses hanches.
« Je ne suis pas gay, souffla Tony en rompant brièvement leur étreinte.
— Je sais, murmura Steve, paupières toujours closes.
— Je ne suis pas sûr... de pouvoir te donner ce que tu désires », ajouta-t-il avant de l'attirer à nouveau vers lui, et le capitaine sut qu'il ne parlait pas de sexe, mais de quelque chose d'autre, d'intangible et de crucial tout à la fois.
Plus tard dans la nuit, ou peut-être très tôt le matin, Clint sortit de l'ascenseur en titubant, ivre de fatigue après une mission éreintante et un débriefing ennuyeux. Il avait fini par s'assoupir sur le canapé usé qui trônait au fond du bureau de l'agent Coulson, un stylo entre les doigts. Les feuilles qu'il était censé parapher avaient glissé de ses genoux pour se répandre à ses pieds. Il avait péniblement émergé lorsque Coulson avait posé une main sur son bras. D'un ton bienveillant, l'agent lui avait ordonné de rentrer à la tour.
Clint poussa un grognement désabusé. Il aurait voulu dire à son supérieur que cela ne le gênait pas de dormir sur son vieux canapé, qu'en réalité son sommeil y était plus paisible et plus réparateur que sur le lit luxueux qui l'attendait dans la tour de Stark (peut-être à cause de l'odeur de Coulson qui semblait s'accrocher à chaque fibre de la toile écossaise, si kitsch et mais aussi tellement réconfortante.) Il avait cependant acquiescé aux paroles de l'autre homme, se contentant d'un hochement de tête et de ses regrets. Si Natasha savait... Oh, Natasha était forcément au courant, et devait déjà le traiter d'imbécile dans toutes les langues qu'elle connaissait.
Une lumière émanait de la cuisine. Il se dit qu'il n'était pas trop tard – ou trop tôt – pour grappiller un petit quelque chose à manger. Nat' était sans doute déjà levée, et il ne put s'empêcher de sourire à la perspective de l'enquiquiner.
Il stoppa sur le seuil de la pièce, et très vite sa surprise se mua en amusement. Il y avait tant à dire, tant de vacheries à lancer, tant de piques à envoyer qu'il faillit presque s'étrangler.
Stark, le visage enfariné, et Rogers, les avant-bras et le t-shirt poisseux de beurre et de chocolat, le fusillèrent d'un même regard furieux. Sur la table, alignés et empilés avec une précision rien moins que militaire, se trouvaient des centaines et des centaines de cookies.
« Du balai, Robin des Bois ! s'écria le milliardaire lorsque Clint tendit la main vers une pile de biscuits.
— Attends au moins qu'ils aient refroidi ! » l'avertit le capitaine tandis qu'il les fourrait dans sa bouche.
Il s'enfuit en riant, toute fatigue oubliée, et manqua s'étouffer en avalant de travers. Les cookies étaient délicieux, croustillants à l'extérieur, divinement fondants à l'intérieur.
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Les bras croisés, Natasha contemplait le délire culinaire du capitaine et du milliardaire avec un haussement de sourcil incrédule. Les piles de cookies avaient diminué de moitié depuis que Clint s'était livré à une razzia aussi efficace que méthodique, tel un écureuil constituant ses réserves pour l'hiver à venir. Une fois que Thor aurait pris son petit-déjeuner, il n'en resterait plus une miette.
Bruce ôta le sachet de tisane de son mug avant d'en boire une gorgée. Ses paupières se fermèrent à demi et il laissa échapper un claquement de langue appréciateur.
« Camomille ? s'enquit Natasha d'un ton presque amusé.
— Pas seulement.
— Vraiment ?
— C'est un mélange maison », avoua Bruce en lui tendant la tasse.
Il y avait une insouciance, une décontraction si inhabituelles dans le sourire du docteur que la Veuve Noire sentit sa curiosité piquée au vif. Elle décroisa les bras et prit la tasse, qu'elle renifla avec précaution. Il s'échappait du breuvage un fumet pour le moins... incongru. Elle finit par y tremper les lèvres.
Un sourire flotta indéniablement sur son visage lorsqu'elle sentit les effets du chanvre se propager le long de ses muscles tendus.
« Voilà une infusion très intéressante, dit-elle en lui rendant la tisane.
— Et très relaxante.
— J'imagine que tu ne la fais pas pousser sur ton balcon.
— Tu fais bien, car je n'ai jamais eu la main verte. Sans jeu de mot, plaisanta-t-il avant d'ajouter, la voix vibrant d'une douceur nostalgique : Betty me la fait parvenir. C'est elle qui a mis la recette au point. »
Natasha acquiesça d'un hochement de tête. Bruce n'avait pas besoin d'en dire plus. Son histoire avec le docteur Elizabeth Ross avait été dûment consignée dans les dossiers du S.H.I.E.L.D., agrémentée de détails, d'anecdotes et d'analyses psychologiques que le scientifique aurait certainement préféré garder entre son ancienne compagne et lui. Mais voilà, lorsqu'on était sujet à des colères aussi titanesques que destructrices, il devenait difficile de conserver ses secrets par-devers soi. L'ex-espionne comprit soudain que Bruce venait de lui témoigner sa confiance, à sa manière subtile et détournée, en lui révélant l'ingrédient essentiel de sa tisane. Elle se promit de n'en rien révéler à quiconque, pas même à Clint.
« Je crois qu'une deuxième tasse ne sera pas de trop avec la soirée qui nous attend », soupira le docteur en se servant à nouveau.
Natasha, quant à elle, opta pour un café bien noir.
« Je suis sûre que Rogers comprendra si jamais tu décides de ne pas te montrer, ce soir.
— Oh non, je ne voulais pas dire... Je n'ai pas l'intention de me dérober, protesta-t-il. C'est une chose que nous devons faire tous ensemble, en équipe. J'espère simplement que l'autre type restera dans son coin et ne fera pas d'apparition surprise. Et puis, c'est pour la bonne cause.
— C'est vrai.
— Même si le concept est pour le moins... farfelu. Très honnêtement, jamais je n'aurais pensé qu'une telle idée puisse germer dans l'esprit de Steve.
— Il faut croire que notre capitaine n'est pas aussi innocent qu'il veut bien nous le laisser entendre.
— Voilà qui pourrait simplifier les choses entre Iron Man et lui.
— Ou bien donner du fil à retordre à notre play-boy philanthrope ? rétorqua Natasha. C'est à croire que son deuxième prénom n'est plus Edward mais Déni Total.
— Ah, la politique de l'autruche... un grand classique. »
Ils échangèrent un regard malicieux et complice, puis Natasha déposa sa tasse au fond de l'évier. Lorsqu'elle se tourna à nouveau vers Bruce, celui-ci était en train de l'observer d'un air prudent par-dessus le bord de son mug.
« Le gala se passera bien, crut-elle bon de dire, pour le rassurer. Thor est plus que capable de maîtriser le Hulk si celui-ci décide de montrer le bout de son nez.
— Je sais. Cependant, ce n'est pas la seule source de mon inquiétude. »
Natasha fronça les sourcils ; un encouragement à l'adresse du docteur, et un geste tout à fait délibéré, pour elle qui était si habituée à contrôler la moindre de ses émotions. Bruce posa son mug à présent vide et s'éclaircit la gorge.
« Nous sommes censés participer à une vente aux enchères, commença-t-il d'une voix lente. Chacun de nous va représenter une association caritative ou une œuvre de charité. Les personnes présentes, les plus riches comme les plus modestes, vont donc miser sur... comment dire... leur Avenger préféré.
— Ce n'est pas un concours de popularité, fit-elle remarquer, et toutefois elle savait où le brave docteur voulait en venir.
— Peut-être pas en ces termes, mais toujours est-il que certains d'entre nous ont plus d'atouts que d'autres pour gagner les faveurs du public.
— Thor ? devina-t-elle.
— Il faudrait posséder un cœur de pierre pour le détester... à part son frère, et encore, je ne suis pas sûr que ce soit véritablement le cas, ajouta-t-il en grimaçant. Tony, quant à lui, sait manipuler les foules sans doute depuis le berceau... Même sans cela, les gens semblent prêts à se jeter à ses pieds dès qu'il claque les doigts. Et je ne parle pas de Captain America.
— Ce qui laisse Clint, toi et moi sur la touche, conclut Natasha.
— Je ne veux pas dire que nous valons moins qu'eux.
— Non, bien sûr, acquiesça-t-elle, compréhensive.
— Je crains seulement que nous ne récoltions pas autant de dons que Steve l'espère. Je... ne voudrais pas le décevoir, finit-il par avouer, les épaules légèrement voûtées.
— Je ne crois pas que Steve serait déçu, dit-elle, mais l'autre éclata d'un rire nerveux.
— Franchement, qui serait assez fou pour miser sur un monstre ?
— Quelqu'un qui serait prêt à parier son argent sur un sniper à la personnalité instable et une experte en vol et assassinat », répliqua-t-elle avec un soupir, ce qui, effectivement, ne laissait pas beaucoup de candidat potentiels.
Bruce haussa les épaules. Il s'excusa, prétextant une quelconque expérience qui ne pouvait l'attendre plus longtemps dans le laboratoire que Stark avait mis à sa disposition. Le scientifique quitta la cuisine sans oser croiser son regard.
Natasha sortit son téléphone portable de la poche de son jogging et chercha le numéro de Pepper Potts dans son répertoire. Tout en conversant à mi-voix avec la présidente de Stark Industries, elle appela l'ascenseur et s'engouffra dans la cabine dès que les portes s'entrouvrirent. À l'heure qu'il était, le capitaine devait être rentré de sa course matinale et s'échauffait en attendant l'arrivée de sa partenaire d'entraînement. Un petit sourire amusé étira ses lèvres. Banner refusait obstinément de mettre les pieds dans la salle de gym, sous le fallacieux prétexte que sa présence pouvait se révéler dangereuse non seulement pour lui-même mais aussi et surtout pour les autres. Thor n'avait nul besoin de s'exercer, et d'ailleurs il préférait mettre son temps à profit pour découvrir les merveilles de la culture midgardienne sous la houlette pas toujours très éclairée de l'agent Lewis ‒ qui avait décrété d'emblée la supériorité artistique de Top Gun sur Citizen Kane, affirmation qui, selon Coulson, ne présageait rien de bon pour la suite (Clint, bien entendu, avait approuvé avec enthousiasme.)
Quoi qu'il en fût, il ne restait plus grand-monde pour divertir Black Widow sur le ring. Tony s'était retrouvé au tapis en moins d'une minute et n'avait même pas daigné lui demander une revanche. Avec Clint, c'était tout le contraire. Ils prenaient leurs joutes tellement au sérieux que celles-ci dégénéraient invariablement en combats ultimes. Leur dernière rixe en date s'était prolongée pendant près de seize heures, impliquant de coûteuses destructions de mobilier ainsi que toutes sortes d'armes, dont certaines n'étaient même pas homologuées par le S.H.I.E.L.D. Depuis, Stark et Coulson leur avaient formellement interdit de se retrouver sur le même tapis de combat.
Elle coupa sa communication avec Pepper au moment où l'ascenseur atteignait l'étage désiré.
Steve se trouvait à l'autre bout du gymnase, enchaînant les étirements avec une application studieuse. Lorsqu'il se redressa, il lui dédia l'un de ces sourires radieux dont lui seul semblait avoir le secret. Natasha le salua d'un petit signe de tête avant de le rejoindre. Elle se dit brusquement qu'elle pourrait fort bien tomber amoureuse d'un garçon aussi intègre et adorable. Diable, peut-être même l'était-elle déjà... Puis elle se rappela que l'amour était l'apanage des petites filles rêveuses, ce qu'elle n'était plus depuis très, très longtemps. Si elle l'avait jamais été.
oOoOo
Aucun des projets sur lesquels Tony travaillait ne semblait vouloir aboutir. Ses équations tombaient à plat. Ses programmes étaient en berne. Ses modélisations tournaient en eau de boudin. Ses schémas ressemblaient aux œuvres artistiques d'une classe de maternelle. L'accent so british de JARVIS lui paraissait soudain très fade. Ciel, même le bras robotisé de Dummy lui tendait un verre dont le contenu était sans doute hautement toxique avec ce qui semblait être de la pitié. Il approcha son nez des écrans déployés devant lui et se rendit compte qu'il était en train de chercher comment intégrer des mini-répulseurs dans un sèche-cheveux.
« JARVIS, efface-moi toutes ces bêtises », soupira-t-il.
Il se mit à tourner sur son tabouret, une fois, deux fois, avant de stopper d'une manière abrupte, le cerveau embrumé et l'estomac au bord des lèvres. Il se souvint d'avoir crapahuté dans son atelier juste après l'arrivée impromptue d'Hawkeye, alors que Steve et lui sortaient leur dernière fournée de cookies. La dernière d'une longue série, et très certainement l'expression la plus calorique et la plus stupide de leur frustration romantico-sexuelle. Le côté romantique de l'histoire était le fait tout à fait exclusif de Steve. Tony aimait à penser que ses intentions étaient purement charnelles et pragmatiques... du moins était-ce la version qu'il s'obligeait à croire, parce que toute implication sentimentale de sa part était bien trop terrifiante. Tony Stark ne faisait pas dans la romance et les promesses d'amour éternel, Tony Stark se spécialisait dans les relations sans lendemain et sans attache, parfois glauques, souvent abusives, toujours destructrices. Tony Stark refusait de penser à la dernière fois où il avait remis son cœur palpitant entre les mains de quelqu'un, pas n'importe qui, c'était Pepper, et même elle, si forte, plus forte qu'il ne l'avait jamais été, n'avait pas été capable de le garder plus de quelques secondes.
Tony Stark était un ingénieur. Le meilleur. Et il apprenait de ses erreurs. Toujours.
Enfin, pas toujours, songea-t-il en pensant au sèche-cheveux.
« Si je puis me permettre, monsieur devrait peut-être faire une pause et se rafraîchir les idées, suggéra la voix de JARVIS. Ou bien prendre une collation. Selon les horaires conformes à la physiologie humaine ordinaire, il est l'heure du brunch. »
Tony grimaça en constatant que sa propre intelligence artificielle se moquait à présent ouvertement de lui.
« Je n'ai pas faim, déclara-t-il d'un ton morne, et au même instant son estomac laissa échapper un gargouillement plaintif. De toute façon, je n'ai pas envie d'affronter les cookies...
— L'agent Barton et monsieur Odinson se sont chargés de les faire disparaître. »
Le milliardaire poussa un grognement avant de faire craquer ses cervicales. Il se sentait un peu courbaturé, à force d'être resté penché sur son ouvrage une bonne partie de la matinée. Depuis combien de temps n'était-il pas monté jusqu'à la salle de gym ? Peut-être était-ce le moment d'aller y faire un tour, et de voir si l'un ou l'autre des amateurs de combat ultime n'avait pas causé d"irrémédiable dégât dans la structure de l'étage. De voir Steve aussi, seul à seul, et de mettre enfin les choses au clair entre le capitaine et lui.
Bon. Ce fut un mauvais calcul, car en fin de compte Steve était loin d'être seul.
Natasha et lui étaient en train de se battre sur le ring ‒ et pas comme des chiffonniers, bien sûr que non, d'ailleurs il n'aurait pas fallu grand-chose pour que leurs étreintes prennent un tour moins martial et beaucoup plus... sensuel, voire carrément excitant. Clint était perché sur l'un des piliers retenant les cordes et hurlait des encouragements, alternant ses vivas entre les deux combattants.
« Saute-lui dessus, Cap', maîtrise-la, ne la laisse pas s'échapper ! Prends-le entre les cuisses, Nat', qu'est-ce que tu attends ? Fais-lui mordre la poussière ! »
La libido de Tony en prit un sacré coup. Son effroi augmenta en même temps que sa jalousie quand, le dernier round achevé, Steve se retrouva étalé sur le dos, chevauché par une Natasha triomphante. Il lui sembla que les deux Avengers demeuraient dans cette position équivoque une seconde de trop, puis Natasha se releva avec grâce, offrant une main au blond qui, bon perdant, accepta l'aide en éclatant de rire.
« C'est ta quatrième victoire successive, dit-il à la Veuve Noire.
— Tu te laisses aller, Cap', répliqua-t-elle avant de lancer un infime coup d'œil en direction de Tony. Tu devrais ralentir sur les cookies. »
Le capitaine perçut le regard de la jeune femme. Ses joues se colorèrent subitement, ses lèvres s'entrouvrirent... puis il détourna la tête, visiblement embarrassé.
Sans mot dire, Tony effectua une retraite stratégique en direction de la machine à café.
Bon, c'est promis, la vente aux enchères apparaîtra dans le prochain chapitre !
