Mayunaise le 21 août 2016
Bonsoir bonsoir ! Rien à dire, sinon que j'ai eu un peu de mal à écrire ce chapitre, ma vie ayant été un peu tumultueuse cette semaine.
En réponse à Muntittra : Hey ! Mon amour pour les descriptions un peu crades et les relations tordues me rattrape malgré moi, heureuse que tu y trouves ton compte :) Hum, tu as bien failli me faire hésiter, mais le toucher viendra avant le goût, comme prévu... car pour goûter, il faut d'abord toucher héhé. En tout cas, merci pour ton message !
DU SENS ET DU DÉTAIL
Chapitre 4 : Une zone lisse comme du verre
23 mars 1999, soir. Au pied de la Tombe Blanche.
Dans la Grande Salle éclairée par les sempiternels cierges flottants, élèves et professeurs festoyaient bruyamment, oublieux, ignorant le drame qui était en train de se dérouler de l'autre côté des murs du château.
Une main enroulée autour d'une fourchette en argent souillée d'empreintes digitales, l'autre agrippant un gobelet en or qui collait légèrement à la table, ils discutaient et riaient, se donnaient coups d'épaule et coups de coude. Certains s'autorisaient même des gestes relevant de la sphère privée – c'était frottements discrets de genoux, entrelacement intime de doigts ou brefs baisers déposés dans le cou et sur la commissure des lèvres.
L'attention de toute l'école était si bien accaparée par le maître-mot « festin ! », que personne ne leva la tête à aucun moment pour observer le plafond qui, tout là-haut, reflétait fidèlement l'humeur céleste...
Mais les êtres qui hantaient le Parc de Poudlard et la Forêt Interdite avaient, eux, entièrement conscience que, sous leurs yeux et devant leurs nez, le jour se mourait silencieusement, englouti peu à peu par la cape bleue de la nuit. Et c'était une tragédie ordinaire, une agonie qui recommençait encore et encore, et tous ceux qui y assistaient quotidiennement se reprochaient à chaque fois leur impuissance.
Les arbres pleuraient la disparition de l'astre solaire et bienfaiteur, les créatures diurnes se terraient dans leurs abris humides et tièdes. Seuls les rongeurs et les rapaces nocturnes se réjouissaient de la tombée de la nuit, car le temps que brillent les étoiles, le monde était à eux.
Ce soir-là, tandis que la lune s'élevait lentement dans le ciel, le vent belliqueux de Mars soufflait fort dans le Parc, annonçant la fin de l'Hiver et le début de la saison guerrière romaine. Sur la pelouse grise, de longues ombres indistinctes dansaient, projetées par les lumières tremblotantes des fenêtres du château. Et deux silhouettes encapuchonnées se dirigeaient vers le Lac Noir, accompagnées de la lueur bleutée de flammes en bocal.
Plus elles approchaient de la Tombe Blanche, plus elles pressaient le pas. Bientôt, elles aperçurent, planté entre l'orée de la Forêt et le bord du Lac, le grand bloc de marbre qui découpait un rectangle fantomatique dans l'obscurité.
Le soir du 23 mars 1999, Hermione Granger et Luna Lovegood allaient profaner la tombe d'Albus Dumbledore.
xXx
Les deux sorcières déposèrent leurs bocaux en verre remplis de flammes bleues au pied de la tombe, comme une offrande au défunt. Dans l'herbe anthracite, il y avait des fleurs fraîches aux pétales fragiles et des bougies éteintes dont la cire blanche avait coulé sur la terre. Il y avait de solennelles plaques gravées en italique et des mots griffonnés sur des morceaux de parchemin maladroitement découpés.
Devant tous ces hommages, Hermione se demanda une dernière fois si ce que Luna et elle s'apprêtaient à faire n'était pas profondément mal. La réponse fusa, si instantanée qu'elle était peut-être restée pelotonnée dans un recoin de son esprit toute la journée : ouvrir la seule tombe de Poudlard, déranger le repos du vénérable Albus Dumbledore, et tout cela pendant l'heure du dîner ! Évidemment que c'était mal !
Il n'y avait nul doute que ce délit pourrait les conduire à l'expulsion, certainement beaucoup plus loin encore... Un délit ? Un crime ! Un acte tellement effroyable, une violation que toute personne sensée condamnerait sans concession, quelque chose de si intuitivement mauvais que Rusard n'avait même pas pris la peine d'y faire référence dans le règlement de l'école !
Toutefois, malgré sa mauvaise conscience et son attachement à la légalité, Hermione avait, depuis ses onze ans, commis nombres de méfaits dont elle était peu fière – concocter une potion interdite dans les toilettes, pénétrer par infraction au Ministère, cambrioler une banque etc.
Tant que l'intention n'était pas perverse... tant qu'elle était en compagnie de Harry et Ron...
Et maintenant de Luna...
– Quand je dis « sésame », tu lances le sortilège, d'accord ? dit la Serdaigle, en posant sa main sur l'épaule de Hermione.
Au contact inattendu, la Gryffondor sursauta et trébucha sur un des bocaux à confiture posés par terre. Elle serait tombée en avant et se serait éraflé la joue et cassé les dents sur la tombe de marbre si Luna ne l'avait pas empoignée par la taille.
– Attention, Hermione, tu pourrais te faire mal, dit doucement la blonde, en s'assurant que l'autre sorcière était désormais bien campée sur ses deux jambes. Tu es prête ? Sésame !
– Heu... Wingardium Leviosa !
Sans un bruit, la dalle de marbre qui couvrait la tombe s'éleva dans les airs. Hermione tendit aussitôt l'oreille, redoutant d'entendre une sirène hurler à la profanation ou les pas lourds de Hagrid se précipiter vers elles, mais rien. La Tombe Blanche était aussi peu protégée qu'un an auparavant...
Comme c'était étrange que Hermione ait été celle qui, à ce moment-là, l'avait ouverte afin que Harry restitue la Baguette de Sureau à Albus Dumbledore et qu'elle soit, en ce soir de mars 1999, celle qui l'ouvre pour s'emparer illégitimement du Bâton de la Mort !
Allait-elle vraiment passer le bras dans la tombe pour récupérer la baguette ? Elle n'osait même pas se pencher par dessus, de peur d'apercevoir le cadavre. Luna, qui ne craignait pas la chair morte, se plaqua contre la tombe et y plongea résolument la main.
xXx
– Oups, gloussa soudain Luna. Excusez-moi, Professeur, je crois que je vous ai touché le... Ho. Je l'ai trouvée, Hermione !
– Enlève vite ton bras, alors, dit impatiemment la Gryffondor.
Plus vite la Tombe Blanche serait refermée, plus vite elle pourrait faire comme si tout cela n'était pas arrivé. Pourquoi donc avait-elle écouté Luna ? Comment avait-elle pu se convaincre une seule seconde que dérober la baguette qui avait appartenu à Grindelwald puis à Dumbledore était une bonne idée ?
– Mais sa peau est si froide ! protesta rêveusement Luna, comme si c'était là un argument plein de bon sens pour continuer son examen aveugle. Et ses vêtements sont si rigides... Il n'a pas l'air fait de chair et d'os, mais de marbre, comme la tombe. Même ses oreilles sont toute dures !
– Luna... l'implora Hermione. Luna, arrête de toucher le Professeur ! C'est mal, c'est sale !
Luna continua son inspection, avec la minutie et la concentration d'un chirurgien.
– Tu sais que les poils continuent à pousser, après la mort ? commenta-t-elle. Voilà qui prouve que l'âme est plus mortelle que le corps, au final... Tu veux toucher sa barbe ? Elle est plutôt bizarre, on dirait du thym séché !
– Luna, tu ne te rends pas compte ? C'est un...
Luna leva enfin la tête, un air de reproche sur le visage.
– Un cadavre, je sais, dit-elle lentement. Je ne suis pas idiote, Hermione. Figure-toi que ma mère aussi en est un, même si elle doit être moins bien conservée que le Directeur. Et toi et moi, nous sommes presque des cadavres, quand on y pense.
– Nous sommes vivantes ! protesta Hermione. Nous ne ressemblons en rien aux... morts, au contraire, nous sommes tout leur opposé !
– … pour l'instant, la corrigea Luna, avec une condescendance que l'on réservait normalement aux petits enfants. Je t'assure, il n'y a pas à avoir peur. Ne crois-tu pas que tu serais terriblement triste si, une fois morte, plus personne, soudain, ne voulait te caresser la joue ou entortiller tes cheveux ? La mort n'est pas une maladie et les cadavres ne sont pas des monstres ! Pourquoi les fuir, pourquoi les détester ?
– Je... c'est normal de craindre les cadavres, se défendit pitoyablement Hermione.
Elle se savait vaincue.
– Ce qui est dans la norme n'est pas souvent juste ni bon. Tu devrais essayer de laisser ton corps et ses désirs s'exprimer, plutôt que de tout décortiquer. J'avais envie de toucher la peau du Directeur et je l'ai fait. Ça fait de moins une personne anormale, mais certainement pas une personne méchante.
– Je n'ai jamais dit que tu étais... Oh, et puis, merde ! jura Hermione, qui se savait vaincue.
Abandonnant tout effort de raisonner Luna et de se raisonner elle-même, elle s'approcha de la tombe et y engagea le bras.
xXx
Elle se répéta que se plier au souhait fou de Luna était le seul moyen de faire avancer l'opération « Baguette de Sureau ». Elle n'avait qu'à faire semblant de palper le cadavre et retirer le bras quelques secondes plus tard. Luna n'y verrait que du feu. Non, rien ne l'obligeait à toucher pour de vrai, alors elle n'avait rien à craindre...
Mais de quoi avait-elle peur, au juste ? De tomber sur des insectes visqueux ? De mettre la main dans un tas d'os ou de viscères ?
Non, bien entendu. Elle n'était pas sans savoir que les tombes sorcières étaient conçues pour préserver le corps intact durant plusieurs décennies, sinon plus. Et en effet, tout en se traitant de folle et de perverse, elle constata que la peau du Directeur, bien que d'une froideur surnaturelle, recouvrait parfaitement ses os, comme une housse blanche épouse la forme d'un piano.
Cependant, le fait qu'elle soit glacée donnait l'impression qu'elle était plus épaisse et moins souple que celle d'un être vivant – c'était comme avait dit Luna, aussi lisse et lourd que du marbre.
Hermione se mit à palper le cadavre du bout de ses doigts, acceptant peu à peu sa malsaine curiosité. Elle se retint toutefois de jeter un coup d'œil dans la tombe. Tant qu'elle ne voyait pas le corps sans vie d'Albus Dumbledore, elle pouvait continuer à se mentir et mettre en doute les informations que lui transmettaient ses mains...
Après tout, qu'est-ce qui lui garantissait que la barbe qu'elle tripotait n'était pas une toile d'araignée ? Comment être certain que les longs sourcils n'étaient pas des chenilles et que les lèvres entrouvertes n'étaient pas les feuilles charnues d'une plante grasse ?
Sans image pour confirmer les sensations tactiles, tout restait délicieusement virtuel, sans conséquence.
Soudain, la Gryffondor frôla quelque chose de rugueux et accidenté, sur le point semblait-il de tomber en poussière. Ça ressemblait à un morceau de roche volcanique friable ou à un bout de charbon n'attendant qu'une étincelle pour se transformer en cendres. Quand la pulpe de ses doigts rencontra la surface intacte d'un ongle, Hermione comprit que cette chose quasiment minérale était en réalité la main calcinée, détruite par la bague des Gaunt, de feu Albus Dumbledore !
Et c'est seulement à ce moment-là qu'elle prit conscience de l'ampleur de la liberté que Luna et elle se permettaient. Du vivant du Directeur, avait-elle ne serait-ce qu'une seule fois été en contact physique direct avec lui ? Non, Dumbledore et elle s'étaient toujours tenus à une distance respectable l'un de l'autre. Et voilà qu'elle traçait le contour de sa main gangrenée avec l'audace – l'impertinence – d'un visiteur des musées du Capitole qui ose caresser les rondes testicules du Satyre au repos !
N'avait-elle pas honte ? N'était-elle pas quelqu'un d'ignoble ?
– Ho ! s'écria-t-elle, épouvantée, quand une main fine agrippa fermement son poignet.
Le mort revenait de l'autre rive, il se redressait lentement, furibond ! Il traversait le fleuve d'entre les mondes pour emporter avec lui celles qui avaient eu l'imprudence de perturber son repos éternel ! C'était la fin de Luna Lovegood et Hermione Granger !
Du moins, cette théorie eut l'air un instant plausible dans la pénombre du Parc, entre la Forêt Interdite qui frémissait de bruits et de mouvements inquiétants et le Lac Noir qui cachait dans ses eaux les yeux et les tentacules de la nuit.
– Luna, tu m'as fait peur ! souffla Hermione, quand la panique éphémère eut laissé place à la raison.
– A trop t'immerger dans les tombeaux, tu ne pourras plus retourner parmi les vivants, déclara la Serdaigle, en retirant le bras de son amie de la Tombe Blanche. Ce serait dommage, tu me manquerais ! Allez, avant que le ciel ne soit entièrement noir, enfermons-nous dans une petite bulle.
Hermione accueillit volontiers dans ses poumons l'air frais du mois de Mars, avant de refermer la sépulture d'un coup de baguette rapide, en évitant de penser qu'elle devrait la rouvrir plus tard dans la soirée pour restituer son bien à son habitant. Chaque chose en son temps, songea-t-elle. L'adage lui parut particulièrement pertinent.
xXx
– Je te laisse faire, dit Luna, d'un ton confiant.
Assise dans l'herbe, le dos appuyé contre la tombe et le menton posé sur ses genoux, elle regardait attentivement l'autre sorcière, comme un spectateur qui attend qu'on lance un film.
Hermione ignora le stress qui s'était subrepticement emparé de son cœur – c'était idiot, ce n'était que Luna Lovegood ! – et commença à jeter les sortilèges familiers. Dès qu'elle fut lancée, elle n'eut aucun problème à retrouver l'enchaînement qu'elle avait pratiqué presque tous les jours, l'année précédente.
Une minute plus tard, le côté Est de la Tombe Blanche était entouré d'un bouclier protecteur, qui empêchait froid et intrus de pénétrer en son sein. Hermione s'assit à côté de Luna et se permit enfin de lâcher un soupir.
Elles y étaient. Le temps d'une heure ou deux, la Baguette de Sureau leur appartenait. Et seules elles deux sur Terre le sauraient jamais – c'était un secret inavouable, que Harry et Ron ignoreraient pour toujours. Ils ne pourraient pas comprendre, ils l'accuseraient de folie... Pourquoi devrait-elle aller si loin, encourir de tels risques, dans le but de connaître l'histoire de Dumbledore et Grindelwald ?
Mais Luna Lovegood n'avait jamais remis en question le bien-fondé de cette morbide obsession. Car elle aussi était passionnée par tant de choses absurdes, du moins aux yeux des autres !
– Lumos ! chuchota la blonde.
Le bout de la Baguette de Sureau s'illumina faiblement, avant de s'éteindre.
– Visiblement, elle ne veut pas m'obéir, déduisit la jeune fille, d'un ton détaché.
– Laisse-moi essayer, demanda Hermione. Avis !
Deux petits oiseaux surgirent de nulle part, voletèrent trois secondes dans les airs, gazouillèrent une fois, puis disparurent sans un bruit.
– Nous ne pourrons pas la forcer, elle est fidèle à son Maître, expliqua Luna. Et Harry n'est pas là.
– Drôle de fidélité, quand on sait qu'un simple sortilège de désarmement est capable de lui faire changer d'allégeance ! lui fit remarquer Hermione.
– La fidélité s'évalue dans le présent, pas dans le temps, la contredit Luna. Par exemple, si tu tombes un jour amoureuse de quelqu'un d'autre que Ronald et que tu te mets en couple avec cette personne, ce que je te souhaite, tu n'en deviendras pas pour autant personne infidèle. Ton cœur aura changé et il appartiendra désormais à un autre. La Baguette de Sureau fonctionne de la même manière que le cœur humaine : une fois conquise, elle demeure fidèle. Tout ça pour dire que les certitudes, même éphémères, sont vraies le temps qu'elles durent. Et, actuellement, cette Baguette est entièrement sous le charme de Harry Potter. Quoi ?
Hermione regardait Luna avec la dévotion qu'elle réservait d'ordinaire aux éminents professeurs.
– Mais alors, comment lui faire dire... ? Comment pourrait-elle nous montrer... ? balbutia-t-elle, embarrassée, comme une première année qui, intimidée, est incapable de s'exprimer devant toute la classe.
– Oh, il y a d'autres moyens, ne t'inquiète pas ! dit joyeusement Luna. Avant d'être une baguette magique, c'est d'abord un morceau de bois.
– Je ne te suis plus, soupira Hermione.
– Avant d'être un artefact de magie, c'est d'abord une chose, un objet, qui occupe de l'espace, continua Luna.
xXx
– Et... ?
– Et si elle ne t'autorise pas à lancer de bons sortilèges, tu peux encore la toucher. Quand elle ne produit pas d'étincelle, elle n'en reste pas moins là, dans ta main. Il suffit de bien vouloir t'en apercevoir... En fait, c'est comme l'Énormus à Babilles. Tu sais, quand il ne mange pas, ses babilles ne lui sont pas utiles, n'est-ce pas ? Alors elles rétrécissent, elles deviennent vraiment mi-nus-cules. Mais elles continuent quand même d'exister.
Comme d'habitude, Luna Lovegood parlait par énigme et, comme d'habitude, Hermione attendit que le déclic se fasse dans sa tête. Cela faisait maintenant plusieurs mois que son esprit synthétique traduisait naturellement les étranges comparaisons employées par Luna Lovegood.
– Tu veux dire que cette baguette n'a pas seulement obéi à Grindelwald et à Dumbledore, elle leur a appartenu ! s'écria-t-elle, surexcitée. Elle a été dans leurs mains de sorciers, certes, mais aussi dans leurs mains d'hommes ! En tant que baguette magique, elle ne nous servirait à rien, mais nous pouvons encore la saisir, la sentir, comme un objet, un souvenir...
Hermione entrouvrit la paume de sa main et observa la baguette d'un œil nouveau.
Tout-à-l'heure, elle avait à peine pris le temps de la regarder. Focalisée sur sa nature de baguette, elle avait essayé en vain d'y faire passer sa magie de force, en lui communiquant ses ordres sous la forme d'une immense vague écumante. Car c'était ce qu'elle faisait normalement avec sa propre baguette.
Elle imaginait des flux translucides partir de son cœur, remonter ses veines, se précipiter dans son épaule, dans son coude, dans son poignet, filer dans le creux de sa main, se propulser dans sa baguette comme dans une rigole et, finalement, exploser au dehors en un bouquet d'étoiles et de paillettes.
Mais la Baguette de Sureau bloquait l'accès à son cœur à quiconque n'était pas son maître. Elle dressait en amont un barrage difficilement franchissable, qui réduisait le débit de magie à quelque chose approchant le néant. Personne, hormis Harry, ne saurait la faire obéir.
En revanche, elle ne rechignait aucunement à être prise en main. Elle semblait même apprécier le contact et elle vibrait doucement, comme un animal de compagnie caressé par un ami de son maître.
Son bois était rigide et noueux, très différent du bois de vigne, tendre et chaud, auquel Hermione était habituée. Les deux petites sphères qui ornaient son manche s'enfonçaient légèrement dans le poignet de la sorcière, lui rappelant constamment que cette baguette n'était pas la sienne et qu'elle ne lui était pas familière.
En passant son index tout du long, Hermione découvrit que ce qu'elle avait tout d'abord pris pour des aspérités était en réalité de délicates gravures représentant des grappes de baies, probablement de sureau. C'était un magnifique objet. Mais comment donc est-ce que c'était, à l'intérieur ?
xXx
Le crin de queue de Sombral – cœur rare et jugé maudit par la majorité des fabricants de baguette – demeurait-il invisible pour ceux qui avaient eu la chance de n'avoir jamais vu la mort ? Ou bien est-ce qu'une fois séparé de la créature chevaline, le crin perdait cette propriété ?
La Gryffondor n'en savait rien. Toutefois, l'élément mystérieux qui avait été prélevé sur une créature accusée de tous les maux et qui se nichait désormais sous le bois, à l'abri des regards, renforçait son intérêt pour la baguette. Elle tenait dans les mains un artefact plusieurs fois centenaire, qui avait tué tant d'hommes et pour lequel tant d'hommes avaient tué...
Une baguette qui avait traversé l'histoire en passant indifféremment entre les mains de sorciers admirables comme entre celles de Mages Noirs ; une baguette qui avait appartenu à Gregorovitch, à Grindelwald, à Dumbledore, à Harry et même à Malfoy ! La baguette qui avait obsédé Voldemort, la baguette avec laquelle il avait tenté de tuer Harry, dans la Forêt Interdite !
Cela lui parut soudain très mal de poser les doigts sur un objet aussi terrible. N'était-ce pas un sacrilège, que de caresser la baguette qui avait été le compagnon de Grindelwald puis de Dumbledore ? N'était-ce pas un geste déplacé et vulgaire ?
Hermione avait l'impression d'être une allumeuse qui courtisait une personne déjà prise. Il y avait en effet une convention proche du tabou dans le monde des sorciers : la baguette magique était un objet privé. Peu étaient les sorciers qui prêtaient leurs baguettes avec insouciance. Et bien que la baguette appartenait officiellement à Harry, Hermione ne se sentait pas tranquille vis-à-vis de Dumbledore qui était, selon elle, son légitime propriétaire.
Merde, toucher sa baguette sans son autorisation, n'était-ce pas comme tripoter son sexe ?
– Laisse-moi toucher, dit Luna, en s'emparant d'une extrémité de la baguette.
Hermione geignit mentalement. A deux, l'acte semblait encore plus vil et avait un air désagréablement pornographique.
– Touche ça, Hermione, murmura la Serdaigle, en frottant l'index de son amie sur une zone lisse comme du verre.
C'était là que, au cours des siècles, les propriétaires de la Baguette de Sureau avaient tous placé leur index. Avec le temps, le bois s'était poli, de la même façon qu'une marche d'escalier s'affaisse naturellement, à force d'être piétinée.
– Mon index ne s'y pose pas spontanément, je dois avoir une trop petite main, soupira Luna, déçue. Et toi ?
– Moi non plus, ça ne marche pas bien... Grindelwald et Dumbledore avaient vraisemblablement des doigts beaucoup plus longs que nous, dit Hermione, tout en se rendant compte de l'étrangeté de sa réflexion.
Malgré son obsession pour Gellert et Albus, elle n'avait jusque-là jamais songé à la taille de leurs mains. Mais placer son doigt là où Dumbledore et Grindelwald avaient eux aussi, en leur temps, appuyé leurs index... c'était marcher dans leurs pas et se glisser un instant à leur place.
Et, après avoir été frottée ainsi quelques temps, la cale d'usure, comme une lampe à huile merveilleuse, consentit à révéler certains de ses secrets.
xXxxXxxXx
C'était une soirée fraîche pour le mois d'Août et Albus remerciait le ciel pour sa clémence. Il n'aurait pu supporter d'étouffer de chaleur : cela lui aurait trop rappelé le temps où Gellert et lui se plaisaient à suffoquer ensemble, dans la petite chambre à l'étage de la maison de Bathilda Bagshot. Cela lui aurait fait du mal mais, surtout, cela l'aurait empêché de se concentrer. Et il ne pouvait se le permettre, pas ce soir.
Car ce soir, l'orage allait éclater entre eux et les débarrasser enfin des nuages noirs et funestes qui s'étaient patiemment accumulés au dessus de leurs têtes, depuis deux semaines. En tout cas, c'était ce qu'Albus espérait. Qu'ils en arrivent à un accord. Qu'ils repartent sur de meilleures bases.
Il lui faudrait toute son énergie et tout son discernement. Oh, il n'aurait pu s'offrir le luxe d'être distrait par la sueur qui aurait immanquablement coulé sur le front de Gellert ; il n'aurait pu souffrir la vision de celui qu'il aimait, pantelant, le regard hagard, assommé par l'air lourd et par les vêtements moites. Il se répétait que le vent frais l'aiderait à garder son sang froid. Il se répétait aussi qu'il n'avait aucune raison de craindre de perdre son sang froid.
Gellert et lui allaient simplement discuter. Et c'était pour cela qu'Albus avait choisi son jardin comme point de rendez-vous. Entre les rangées de tomates et les bêlements des chèvres, la conversation ne pouvait que rester correcte, n'est-ce pas ?
Quand neuf heures du soir sonna, Gellert transplana devant Albus, avec son élégance coutumière.
– Salut, Albus, dit-il nonchalamment. Ton frère et ta sœur sont là ?
– Ils lisent un livre, je crois, répondit Albus, en faisant un signe de tête vers la fenêtre allumée du salon.
– Comme c'est touchant, commenta Gellert, avec la sincérité d'un enfant qui fait une promesse en croisant les doigts. Et bien, maintenant que les banalités ont été échangées, de quoi voulais-tu parler ?
Albus, cherchant ses mots, se mit à arpenter le jardin en long et en large. Alors qu'il songeait à la manière de tourner sa phrase, il buta sur un caillou et se rattrapa de justesse à une haie. Gellert, adossé à la cabane à outils, n'esquissa même pas un geste pour l'aider. Au contraire, son sourire se fit plus large. Depuis quelques jours, l'ancien Gryffondor refusait de le distraire avec son corps certes, mais au moins son petit côté pathétique continuait à l'amuser.
– Tu sais ce qui me ronge. Je... je ne suis plus aussi certain qu'auparavant... Ton plan–
– Notre plan, le corrigea Gellert.
– Notre plan, reprit Albus, est risqué. Tout ne se passera peut-être pas comme tu l'as prévu, il est poss–
– Tu t'es dégonflé, c'est ça ? C'est à cause de ton frère, hein ? Lui et ta pauvre petite sœur t'ont retourné le cerveau, l'interrompit Gellert, sans cesser de sourire.
Son sourire était aussi joyeux que le concept de lundi matin.
– Avant, tu n'aurais jamais dit ça, Albus. Avant, nous nous comprenions. J'ai dû me tromper sur ton compte.
– Non ! protesta Albus, en attrapant sa baguette, comme pour montrer qu'il n'était pas un lâche. Ça n'a rien à voir avec eux... J'ai réfléchi, c'est tout. Je suis toujours partant, Gellert, je t'assure ! Mais je veux que tu saches qu'avant que tu n'arrives à Godric's Hollow...
– Ho, c'est de ma faute, maintenant ! ricana l'autre sorcier. Moi, Gellert Grindelwald, seize ans, je l'avoue. J'ai corrompu l'âme pure d'Albus Dumbledore, le parfait petit Gryffondor. Allez, dis-le que c'est ton frère qui t'a mis ces idées dans la tête et que, secrètement, tu as peur de l'abandonner, lui et la gamine. Tu te débines, malgré tout ce que tu veux me faire croire. Dis-le, Albus ! Je ne t'en voudrais pas !
– Pour la dernière fois, Abelforth ne m'a pas retourné contre toi... Ho, Gellert, si tu savais combien je...
xXx
Albus ne put se résoudre à prononcer les mots d'amour que Gellert n'aurait pas manqué de trouver, de toute manière, grotesques et ridicules. Si ces mots avaient été prononcés ce soir-là, peut-être que la fin malheureuse de leur histoire aurait pu être évitée, peut-être que Grindelwald, en 1945, s'en serait soudain rappelés, de ces mots qu'il aurait jadis moqués et alors, il se serait rendu compte qu'ils avaient été vrais et qu'ils l'étaient toujours.
Si Albus avait confessé son amour évident, il aurait probablement pu éviter bien des drames. Mais le sorcier ravala ses sentiments. Malgré sa clairvoyance, il n'imaginait pas que son Gellert puisse un jour devenir un Mage Noir.
– J'ai besoin d'un soutien ! s'écria-t-il à la place. On me croit solitaire, mais il me faut un cadre. Ma famille, Poudlard, mon voyage initiatique avec Elphias, tout cela allait bien, tout cela était bien défini. Mais toi...
– Je ne suis pas assez bien pour toi ? ironisa Gellert, en dégainant à son tour sa baguette.
Il était toujours adossé contre la petite cabane et faisait tourner sa baguette dans ses doigts avec une paresse feinte. Tout dans son attitude exprimait la nervosité et il semblait prêt à attaquer à tout instant.
– Tu as peur que, dans notre quête, je te trahisse finalement, pour devenir l'unique Maître de la Mort ? Tu me crois égoïste, tu me crois sans cœur ! continua-t-il.
– Non, non !
– Alors, c'est ton frère et tu t'es fait manipuler. Abelforth !
Gellert se jeta sur la fenêtre du salon et plaqua ses mains contre le verre chaud. Il regarda à l'intérieur de la maison. La sœur et le frère d'Albus étaient assis sur le canapé, penchés sur un gros livre. Quelle charmante petite scène ! Mais Abelforth avait entendu son cri et, quand il leva la tête et vit Gellert dans le jardin, son expression changea aussitôt. Il lâcha le livre et se précipita au dehors, sans prendre le temps de claquer la porte. Ariana, la petite sœur folle, le suivit, pour le plus grand ravissement de Gellert.
– Albus ! Qu'est-ce que Grindelwald fait là ? gronda Abelforth, la baguette pointée sur Gellert.
Albus ne lui prêta pas attention, car il venait d'apercevoir Ariana, qui avait l'air terrorisé. Sa robe de chambre et ses longs cheveux blonds flottant au vent, elle se dirigeait maladroitement vers Abelforth. Elle était pieds nus.
– Rentre immédiatement ! lui ordonna Albus, d'un ton angoissé. Rentre, je te dis !
La jeune fille ne l'écouta pas. Elle s'accrocha à la chemise d'Abelforth, comme un poussin se blottit contre sa mère, comme un naufragé s'agrippe à une planche de bois. Elle regardait successivement Albus et Gellert, de ses grands yeux paniqués.
– Ne lui donne pas d'ordre, se révolta Abelforth, en passant un bras protecteur autour de sa sœur. Répond-moi plutôt. Que fout Grindelwald dans notre jardin ?
– Tu ne m'aimes pas beaucoup, Abelforth. Ça me blesse, dit Gellert, faussement larmoyant. Dis-moi, t'opposes-tu à ce qu'Albus et moi nous partions en voyage tous les deux ? Est-ce que tu veux bien signer son autorisation de sortie ou bien faut-il que je t'apporte des preuves de ma bonne foi ? Des lettres de recommandation, ça te conviendrait ?
– Tu es dingue, Grindelwald ! Et tu entraînes clairement mon frère dans ton délire ! Depuis le début de l'été, ouais, je m'en suis aperçu, que vous vous enfermiez tous les deux dans votre folie. Pour toi, il est déjà trop tard, tu ne veux pas changer, tu te plais ainsi, hein ? Mais Albus... Albus, tu dois entendre raison. Ariana a besoin de toi, de nous deux. Est-ce qu'un étranger est vraiment plus important que ta famille ? Est-ce que votre projet absurde de dominer le monde, de vaincre même la mort, vaut la peine de nous abandonner, Ariana et moi ?
Gellert leva les yeux au ciel, devant tant de mélo. Il jeta le premier sort :
– Et bien, Abelforth, je crois que nous allons devoir régler ça en duel, en espérant que tu sois plus doué en magie que l'hystérique qui te sert de sœur ! Confringo !
Abelforth, ayant senti le coup venir, se jeta à terre avec Ariana et le Maléfice Cuisant leur passa au dessus de la tête.
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Le duel qui s'ensuivit fut assez surréaliste, car aucune des quatre personnes – mis-à-part peut-être Gellert – n'arrivait à croire que ce qui était en train de se passer était réellement en train de se passer. Comment une discussion à tête reposée avait-elle pu dégénérer à ce point ?
Albus jetait des sortilèges défensifs dans tous les sens et, incapable de choisir son camp, il protégeait alternativement Gellert et Abelforth.
Il faisait moins confiance à ses yeux qu'à ses terminaisons nerveuses. En fait, il faisait tout pour ne pas voir que l'homme qui cherchait à détruire ses charmes du Bouclier était Gellert Grindelwald. La main serrée sur la forme familière de sa baguette, il se contentait de détecter les auras presque matérielles des maléfices qui lui étaient lancés et il ripostait, voilà tout.
A un moment donné, un fil de sa robe s'était pris dans un clou, déchirant sa manche gauche. Dès qu'il bougeait, le courant d'air ainsi que le léger tapotement du tissu lâche le gênaient.
Son visage était couvert de terre et ça formait une croûte mouillée et répugnante. Le ruban qui retenait ses cheveux s'était dénoué et, désormais, des mèches lui chatouillaient le cou et lui collaient au front.
Parfois, il était frappé par un sort échappé à sa vigilance et il n'était plus que douleur pendant quelques secondes. Chaque fois qu'il poussait un cri, son frère gueulait en écho, redoublant de fureur, plus sérieux que jamais. Le manque de technique d'Abelforth était largement compensé par son enthousiasme démoniaque. Le combat n'était pas un jeu pour lui, du moins, plus maintenant. Il se battait pour détruire Grindelwald, oiseau de malheur qui avait refourgué la peste à son frère aîné et qui l'avait embarqué dans sa démence.
Mais ce ne fut pas lui qui en vint aux mains le premier. Ce fut Gellert.
Contrairement au sombre psychopathe qui se ferait appeler Lord Voldemort, Grindelwald n'avait pas pour but d'anéantir purement et simplement les Moldus. Bien que dans les faits son projet comportait de nombreuses similitudes avec celui de Tom Riddle, le principe qui le guidait était tout à fait différent.
Grindelwald ne souhaitait que rétablir une hiérarchie qu'il considérait naturelle, quand Voldemort chercherait à annihiler les races qu'il croyait inférieures. Grindelwald voulait soumettre ; Voldemort voudrait écraser. Grindelwald méprisait les Moldus, Voldemort les haïssait.
Pour faire court, Gellert n'avait rien contre le combat à la Moldu, sans baguette. Au contraire : il appréciait sa brutalité et sa ressemblance avec le coït. On pourrait même aller jusqu'à dire que le sexe lui plaisait parce qu'il avait des airs de corps à corps. N'était-ce pas fascinant que l'acte d'amour ne puisse aller sans une certaine violence ? C'était comme si, même dans les moments les plus tendres, elle était toujours là, essentielle, fondamentale, n'attendant qu'à être libérée.
Sans prévenir, Gellert se jeta sur Albus et se mit à le rouer de coups. Il était plus petit, mais plus fort – Durmstrang, en ce temps-là, entraînait ses élèves comme des soldats – et il n'eut aucun mal à le dominer.
Albus se débattait, mais ses jambes et ses bras étaient bloqués. Les ongles mal coupés de Gellert s'enfonçaient dans ses poignets, ses genoux lui faisaient mal aux côtes et le bout de ses bottes semblait prêt à transpercer la chair de ses cuisses.
Leur respiration lourde, entre leurs deux visages rapprochés, leur position intime et leurs regards fous les ramenaient tous deux au temps où ils étaient les meilleurs amis du monde, où ils couchaient ensemble quand cela leur chantait. Tout était si simple, une semaine auparavant...
Quand, comment, pourquoi est-ce que leur relation avait si drastiquement changé ? Ne pouvaient-ils pas tout oublier et recommencer à s'envoyer en l'air et à faire des plans sur la comète ?
Du dos de la main, Gellert essuya la boue qui maculait la joue de son adversaire et Albus se laissa faire, misérable, projetant dans ce geste machinal un reste d'affection. Tout n'était pas perdu...
Mais au moment où il allait tenter de convaincre Gellert qu'un espoir de dénouement heureux existait encore, Abelforth intervint.
xXx
– Pousse-toi, Grindelwald ! Laisse mon frère tranquille, merde ! Tu veux pas retourner d'où tu viens ? Tu veux pas partir sur le champ à la recherche de tes vieilleries ?
Gellert ne se retourna pas. Les yeux résolument plantés dans ceux d'Albus, il pointa sa baguette en arrière et cria :
– Avada Kedavra !
– Protego ! contra Albus sur le champ.
Il ne prit pas la peine de constater de ses propres yeux que le bouclier qu'il avait créé sans baguette avait bien fonctionné. Il était trop énervé contre Gellert.
– Espèce de petit con, tu es fou ! Tu aurais pu... Tu allais...
Il renversa le sorcier sur le dos et plaqua sa main sur sa bouche, pour l'empêcher de répondre ou de lancer un nouveau sort. Gellert fit mine de le mordre.
– Tout ça a assez duré ! Plus jamais, Gellert, plus jamais, tu ne–
– Arianaaaaa ! hurla sinistrement Abelforth, coupant Albus dans sa tirade.
Sans se concerter, Gellert et Albus lâchèrent prise. Ils se levèrent, titubèrent en direction d'Abelforth et découvrirent le corps d'Ariana Dumbledore, sans vie, effondré sur le sol.
– Que s'est-il passé ? demanda calmement Albus, alors qu'il mourait de l'intérieur.
Ce n'était pas possible...
– L'un de vous deux... l'un de vous deux...
– Mais c'est impossible ! Le bouclier... Et même, le sortilège de mort n'aurait pas pu tuer, Gellert ne voulait pas... J'ai vu ses yeux, il n'aurait pas...
– Le bouclier m'a protégé, moi ! Il a dévié le sortilège de sa trajectoire, ou bien le bouclier a frappé Ariana de plein fouet, ou bien... J'en sais rien, mais Albus, tu l'as tuée ! ALBUS ! beugla Abelforth, en assenant son frère de coups de poings enragés et désespérés.
– C'est Gellert qui... bafouilla Albus, incapable de détourner le regard du corps fracassé de sa petite sœur. Le sortilège de mort... Gellert doit savoir... Ge–Gellert ?
Gellert avait transplané, abandonnant les deux frères avec le cadavre.
xXxxXx
Bien des années plus tard, cette nuit-là continuait à hanter l'esprit d'Albus Dumbledore avec la même force destructrice. Malgré ce qu'Abelforth avait prétendu pendant l'enterrement, Albus ne pouvait être tenu responsable de la mort d'Ariana – ça avait été un accident, un malheureux accident. Mais Gellert non plus n'était pas coupable : son sortilège de mort avait été jeté avec si peu de conviction...
Alors pourquoi est-ce qu'à l'âge respectable de soixante-quatre ans, Albus Dumbledore avait mis des mois avant de se résoudre à affronter son ancien ami, s'il était si convaincu de sa propre innocence ? Un nombre incalculable de gens étaient morts, des villages avaient été rayés de la carte, mais il n'avait cessé, chaque matin, de repousser le duel à plus tard.
Il s'était trouvé des excuses, oh, d'ingénieuses excuses ! La vérité était pourtant bien moins noble que ce que ses collègues à Poudlard voulaient bien imaginer. Il avait peur. Comme il avait peur de revoir le sorcier qui, le temps d'un été, avait bouleversé son monde ! Et il ignorait ce qu'il craignait le plus : de le haîr ou de l'aimer encore ?
C'était lamentable ! C'était si peu digne de l'homme bon et généreux qu'Albus s'était efforcé de devenir, que personne ne le soupçonnait d'une telle couardise. Mais lui le savait : ses tripes se tordaient, ses aisselles se couvraient de transpiration, sa gorge formait un nœud. Et il n'avait pas peur de perdre, d'être blessé ou même de mourir. Il avait peur de recroiser le regard de Gellert. Cette idée le terrifiait.
Verrait-il en Grindelwald un ennemi, un étranger ? Ou allait-il retrouver, conservé au fond de lui, l'adolescent rieur et enchanteur qu'il n'avait jamais oublié ?
Rien ne servait de spéculer, il allait vite être fixé.
Quelques instants plus tard, Gellert Grindelwald apparut dans la prairie, accompagné d'autres silhouettes drapées de robes noires, qui se choisirent des emplacements stratégiques pour observer le combat.
– Et bien, nous nous retrouvons enfin, Albus, dit doucement le Mage Noir.
Son visage avait changé. Sa voix avait changé. Son regard avait changé. Mais Albus le reconnut au premier coup d'œil.
– Gellert, ne put-il s'empêcher de souffler, juste avant que le duel ne commence, s'attirant un reniflement condescendant de la part du Mage Noir.
xXx
L'affrontement qui avait suivi avait duré trois heures et tous ceux qui y avaient assisté s'accordèrent pour le qualifier de plus grand duel de tous les temps. Nul, pourtant, ne réussit à expliquer ce qui les avait tous tenus en haleine. Nul ne sut dire ce qui, au-delà des prouesses magiques exécutées par les deux combattants, avait fait de ce duel un spectacle hypnotisant.
Car bien que Dumbledore et Grindelwald soient d'immenses sorciers, la tension qui les avait entourés durant tout leur duel ne relevait pas de la magie. Elle en avait la même puissance et la même attractivité, mais elle était plus simple, plus primaire.
C'était une tension émotionnelle.
Chaque maléfice qui frappait juste avait causé moins de dégâts au corps des adversaires qu'à leurs cœurs.
Par exemple, quand un sortilège de feu avait violemment lacéré la robe noire de Gellert Grindelwald et que des lambeaux de tissu et de peau s'étaient éparpillés dans les airs, il aurait été impossible de déterminer qui du Mage Noir ou du Professeur de Métamorphose avait été le plus choqué.
Le dos de Gellert était rouge et noir, comme s'il venait d'échapper au bûcher. Le visage d'Albus était défiguré par la peine, comme s'il venait d'écraser accidentellement un animal sauvage. Qui des deux souffrait le plus, en réalité ?
Même les sorts qui se perdaient dans la plaine étaient aussi éprouvants que des coups. Les sortilèges doloris qui tranchaient l'herbe, les maléfices cuisants qui craquelaient la terre, ainsi que les tornades, les raz-de-marée et les éclairs surnaturels, tout cela épargnait le corps d'Albus mais l'atteignait virtuellement.
Pas besoin de blessure et de sang, pas besoin de chair ouverte et d'os brisés pour que ses viscères s'emmêlent et fassent remonter la bile le long de sa gorge. Dès que Gellert pointait sa baguette vers lui, avant même que le sortilège soit lancé, il était meurtri.
Et ça a été ainsi durant trois longues heures et ça aurait pu durer éternellement, si un sortilège n'avait pas projeté les deux sorciers l'un vers l'autre, précipitant la fin du duel.
Déséquilibrés, les deux adversaires étaient tombés à terre, en un tas de membres poussiéreux et de robes déchirées. Les témoins avaient hurlé, encourageant un parti ou l'autre, les incitant en tout cas à se relever le plus vite possible, pour que reprenne le combat. Mais Gellert et Albus étaient restés immobiles pendant deux secondes.
Deux secondes, tout au plus, pendant lesquels les deux hommes s'étaient trouvés en contact physique direct. Quelque part, le fait d'être écrabouillé par le poids de l'autre avait rendu leur duel plus intense encore – et pourtant, durant les deux secondes où ils étaient restés à terre, ils n'avaient échangé aucun coup.
Car, pendant ces deux secondes, ce n'était pas leurs baguettes qui s'étaient affronté mais leurs émotions contradictoires. Dans la discrétion et l'intimité de leurs regards, elles s'étaient livré un combat acharné.
Dans le regard de l'un et de l'autre, il y avait des supplications, des regrets, de la nostalgie. Il y avait aussi de la haine, de l'incompréhension et des accusations. Et toutes ces émotions s'étaient entrechoquées, et leurs yeux avaient fait comme des miroirs et, pendant deux secondes, ils n'avaient plus été que deux âmes longtemps séparées qui venaient de se retrouver.
L'instant avait été bref : Grindelwald avait rompu le contact le premier et il s'était relevé.
Un quart d'heure plus tard, Albus Dumbledore tenait dans sa main la Baguette de Sureau. Gellert Grindelwald était allongé dans l'herbe, jambes et bras liés, vaincu. Tous les témoins étaient si occupés à fuir ou à crier victoire que personne ne remarqua le visage dévasté du sorcier qui se tenait seul debout dans la plaine ravagé.
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La Baguette de Sureau échappa des mains de Hermione. Avait-elle eu une hallucination ? D'où lui étaient venues toutes ces images, toutes ces sensations ? Son dos lui brûlait, son coude lui faisait mal et sa joue semblait couverte de terre. Et son cœur était serré et elle avait envie de pleurer.
– La baguette t'a montré quelque chose, n'est-ce pas ? Elle devait en avoir gros sur la patate, pour te mettre dans cet état-là... dit gentiment Luna.
– Qui voudrait écouter ses histoires, si elles sont aussi dures que celle-là ? Si j'avais su, je n'aurais peut-être pas–
– Une baguette se charge, au fil du temps, des émotions, des joies et des peines de son propriétaire, l'interrompit Luna. Elle est un concentré de frustration et de douleur. Tu n'aurais jamais pu comprendre le Directeur et Grindelwald si tu n'avais pas accepté de souffrir avec eux.
– Tu as sûrement raison, souffla Hermione, en essayant de se calmer. Cette histoire est si vieille, mais elle me fait mal comme si tout venait d'arriver... Tu crois que je fais bien de m'y intéresser ?
– Les belles histoires sont éternelles, commenta Luna. Il est toujours bon de connaître des histoires, même si elles sont tristes.
Après avoir rendu sa baguette à Albus Dumbledore, les deux sorcières se rassirent dans l'herbe. Hermione ne se sentait pas de rentrer au château tout de suite. Il lui faudrait un moment pour retrouver ses esprits et, depuis quelques temps, la présence de Luna était capable d'apaiser ses nerfs plus efficacement qu'une infusion de verveine.
La Serdaigle savait se faire douce et aimante quand il le fallait. Elle était incroyablement rassurante, comme une mère ou un ours en peluche.
Il lui suffisait d'être là, de coller son épaule tiède et couverte d'un invisible duvet pour que Hermione respire plus facilement. Cette soirée-là, la Gryffondor ne se demanda pas quelles particularités tactiles faisaient de l'autre sorcière un individu unique. Elle ne s'attarda ni sur le grain de sa peau, ni sur la texture de ses poils, ni sur la tendresse de sa chair.
Elle se glissa simplement dans les bras de Luna, se reposant dans sa tiédeur qui la protégeait du monde et du passé. Les deux jeunes filles étaient si inextricablement liées que leur silhouette ressemblait à celle d'un poussin sorti de l'œuf qui s'obstine à rester blotti dans sa coquille.
A Suivre...
Dernier chapitre en ligne le 2 septembre
Cette histoire touche déjà à sa fin ! N'hésitez pas à laisser un mot pour encourager la personne avide de reviews que je suis. Amour.
