Coucou tout le monde ! Et voici le chapitre 4 de l'histoire de Cesare et Lucrezia :D Je m'excuse pour les longues périodes entre chaque chapitre, c'est que chaque chapitre est long et dur à écrire même si l'histoire est bien dans ma tête et que c'est un plaisir sans fin ! :D Je tiens aussi une autre fic sur Assassin's Creed (sur le volet "Black Flag" et sur le personnage de Julien Du Casse si cela vous intéresse) et j'ai de nombreux autres écrits en cours, ce qui me prend du temps également.

Mais n'ayez aucune peur, mon histoire ne s'arrêtera qu'au chapitre où Lucrezia décédera, à la fin de sa vie courte mais bien remplie ! J'espère que ce nouveau chapitre vous plaira, il y a peu de Cesare/Lucrezia dedans et je m'en excuse mais il y en à un peu quand même et ce chapitre est nécessaire pour l'avancée de l'histoire et je peux vous promettre que le couple aura bien plus de scènes dans tout les autres chapitres :D

J'espère aussi que vous aimerez l'image que j'ai donnée de Perotto Calderon et de Giulia, enfin j'espère que ce quatrième chapitre vous plaira et si vous l'aimez... petite review ? Cela donne envie d'écrire, vous pouvez me croire ! :D

Sur ce je vous laisse et vous souhaite bonne lecture ! :D

Roza-Maria.

REPONSES AUX REVIEWS :

Jessica ~ Merci infiniment pour ta review et tes encouragements, je suis heureuse que mon histoire vous plaise ! :D J'ai souri avec votre gentille review me demandant de continuer mon histoire, arrivant le jour où un chapitre allait être postée ;D ne vous inquiétez pas je mets du temps à écrire mais je n'abandonnerais jamais cette histoire :D Je suis toujours heureuse de rencontrer une autre amoureuse de la famille Borgia, de leur version d'AC et de The Borgias ! Je suis aussi contente que mes OS sur The Borgias vous plaise et je vous en promets d'autres dès que je pourrais :D et si vous aimez l'autre série, "Borgia" de Tom Fontana, une fois que j'aurais terminé cette histoire et quelques autres écrits, j'écrirais également dessus ! Car on à jamais assez des Borgia, quelque soit leur adaptation, n'est-ce pas ? :D Il est vrai qu'il est peu de choses écrit en français sur la famille Borgia et je suis heureuse de remplir un peu le forum ;D j'espère que ce chapitre 4 vous plaira et vous remercie encore de votre review et j'espère à bientôt :D


Décembre 1497.

Dieu du ciel, qu'avait-elle fait ?

Cette question revenait sans cesse dans son esprit maintenant plusieurs semaines. La torturait. Depuis qu'elle avait pris conscience de l'ampleur que la situation prenait. Depuis qu'elle avait compris ce qui était en train de lui arriver. Quand est-ce que cela avait dérivé, exactement ? Etait-ce la nuit sous le pommier à quelques kilomètres du couvent, cette nuit ou il l'avait regardé avec tellement d'amour dans les yeux ? Ou bien était-ce tout simplement le premier baiser qu'elle avait échangé avec lui, la première lettre qu'elle lui avait écrite ? Quand, exactement, avait-elle perdu le contrôle ?

Il y a moins de quatre mois à peine, elle était remplie de certitudes, d'excitation et d'euphorie. Euphorique à l'idée de défier Cesare, autant que terrifiée. Excitée de ce jeu nouveau qui avait débuté avec Pedro Calderon, jeu qu'elle goûtait pour la première, le jeu de la séduction. Et au début, elle y avait excellée tel une reine. Quelques lettres romantiques, quelques baises chastes, quelques regards furtifs lancés, pleins de promesse et toujours elle se dérobait à ses yeux, faisant traîner les choses, le tenant dans sa coupe, s'amusant comme jamais elle ne s'était amusée. Elle se sentait femme, plus femme qu'a aucun autre moment de sa vie. Une femme qui savait parfaitement ce qu'elle faisait.

Alors, comment avait-elle fini par se perdre ?

Si Cesare le découvre, il le tuera. Il te tuera. Il vous tuera tous…

Sa vie, à cet instant, ne lui importait pas le moins du monde. Et il y a quatre mois, elle ne serait pas non plus souciée de celle de Pedro, bien qu'elle n'aurait pas aimée le voir mourir, la privant de son amusement. Aujourd'hui, l'idée que Perotto puisse perdre la vie par sa faute lui étouffait la poitrine et lui serrait violemment le cœur. Mais même cela, ce n'était rien comparée à la peur immense qui la paralysait quand elle pensait à ce que pourrait faire Cesare à une tout autre personne. Une personne qu'elle n'était pas encore certaine de vouloir rencontrer, autant qu'elle le désirait ardemment.

Elle n'aurait jamais du laisser Pedro devenir son amant. Jamais. La première fois, elle avait grandement hésitée, malgré ses grandes résolutions. Quand Perotto lui avait proposé, un soir, de l'emmener loin du couvent, de se sauver le temps d'une nuit, elle savait bien ce qu'il en résulterait au final. Il devait en avoir assez de ses baisers furtifs et en voulait davantage. Il était venu lui proposer cela, une nuit, en bas de sa fenêtre. Il était habillé d'une étrange manière. Jamais elle n'avait vu une tenue semblable. Au-dessus de son pantalon de lin ne figurait la petite chemise de coton blanche recouverte d'une veste rouge à l'effigie des Borgia comme il en était de tout les gardes, une sorte de robe grise avec un étrange capuchon qui recouvrait presque entièrement le visage de Pedro l'avait remplacé. Elle l'avait trouvée bien plus menaçant dans cette tenue que dans celle qu'elle le voyait habituellement. Et encore plus attirant, étrangement.

L'aventure avait été trop tentante. Après tellement de mois enfermés dans ce maudit couvent, l'idée d'une fuite au clair de lune avec un beau garde était si grisante… Et qui remarquerait son absence, alors que la nuit était si avancée ? Cesare lui-même n'était pas une menace, il était absent de Rome depuis plus d'un mois, en route avec les Français pour Naples comme « ambassadeur officiel ». Un gentil mot pour dire otage.

Quand elle avait appris que son père avait réussi à conclure un accord provisoire avec les Français, lui accordant son soutien pour sa conquête du trône de Naples – bien qu'elle savait pertinemment que c'était une fourberie, il allait profiter de l'absence des Français pour réformer la Garde Pontificale et attendre tranquillement l'arrivée des troupes Espagnoles, qu'il avait appelée en renforts et qui était en route pour aider le souverain Pontife à se délivrer de l'emprise Française – mais aussi comme otage son fils Cesare, elle en avait été folle de rage. Et pétrifiée de terreur. Cesare n'avait même pas pu venir la voir une dernière fois. Sans doute les Française craignait-ils qu'ils prennent la fuite. Mais cela dit, elle ignorait si Cesare avait seulement songé à venir la voir avant d'embarquer pour Naples… Il lui avait cependant écrit, cette fois, pour la rassurer quand à sa santé et à son emplacement. Elle avait remarqué dans ses lettres à quel point il semblait à la fois furieux et surexcité, lui aussi. Habituellement, les lettres de Cesare étaient courtes et froides. La seule et unique qu'elle avait reçu de lui était cette fois écrite avec tant de passion que la plume avait déchiré le papier par endroit, et la lettre faisait deux pages. Il avait horreur de se sentir otage. Cela lui donnait l'impression d'être un lion en cage et il se sentait prêt à se jeter à la gorge de n'importe qui, lui confiait-il. Mais en même temps, il y voyait une opportunité grandiose. Peut-être sa seule opportunité d'enfin se libérer de ce maudit manteaux rouge de cardinal. Certes, il en avait fait la demande et avait du récolter des votes pour l'obtenir, cette liberté, déjà. Mais peut-être n'était-ce pas suffisant. Cela ne l'étonnerait pas de Rodrigo. Ou peut-être que Cesare n'avait pas eu le temps de réunir toute les voix qui lui était nécessaire. Elle l'ignorait et cela l'angoissait. Il était exalté et plus fébrile qu'elle ne l'avait jamais vu.

Cela l'avait rassurée, dans un sens. Et encore plus inquiétée dans un autre. Lucrezia était heureuse de voir qu'il avait plus de force que jamais alors qu'il était justement entouré d'ennemis. Mais cette aptitude excité et impatiente ne lui ressemblait pas vraiment. Il avait des crises de colères terrifiantes. Des colères qui l'avaient toujours paralysée tellement elles pouvaient être violentes. Mais jamais cette fébrilité dangereuse qui s'emparait de lui à chaque crise ne s'éternisait. Cette fois-ci, en dirait que c'était le cas, et cela, cela l'inquiétait davantage que toute l'armée Française réunit. Dans quel état allait-il revenir de Naples ? Comment allait-elle le retrouver ? Et surtout qu'est-ce qui avait vraiment déclenché ce changement ? Elle savait que la perspective prochaine d'être enfin un homme libre devait y être principalement en cause… mais elle n'aurait pas cru que cela déclencherait ce genre de réaction. Autant elle était impatiente de le retrouver pour s'assurer qu'il allait bien, autant elle craignait quelque peu de le revoir.

Cette inquiétude la rongeait et même le jeu avec Pedro n'arrivait pas à lui faire oublier cela. Pas plus que le départ des Français ne la réjouissait, puisque qu'ils avaient emmenés Cesare avec eux ! Alors, quand Perotto était venu cette nuit là, si différent, si plein d'assurance quand il lui avait demandé avec force de lui laisser une chance de lui prouver que les risques en valent la peine, cela lui avait rappelé Cesare, un peu. Cette assurance, cette force qu'elle n'avait pas encore vraiment vu chez Pedro avant ce soir-là. Et à ce moment précis, elle avait plus que besoin de jamais d'une présence forte. Alors elle avait acceptée.

Peut-être avait-elle commise la pire erreur de sa vie. Bien sur qu'elle l'avait commise.

La dernière fois qu'elle avait partagée la couche de Cesare remonté à exactement un mois avant sa première nuit avec Pedro. Après cela, il n'avait pas pu revenir la voir et était ensuite parti à Naples. A part Cesare, le seul homme dont elle avait brièvement partagée le lit était son mari, Giovanni, et l'expérience en avait autant ennuyeuse que décevante. Lorsqu'elle avait maladroitement descendu par la fenêtre, s'accrochant aux lierres qui recouvraient les murs du couvent, elle ne savait à quoi s'attendre. A ce moment précis, elle était aussi fébrile que remplie de doutes. Dans un sens, elle ne pouvait s'empêcher de s'en vouloir à l'idée de trahir Cesare. Ce qui la rendait aussi furieuse contre elle-même que son cher frère semblait l'être contre le monde en ce moment précis. Lui avait des tas d'amantes. Elle le savait. Il ne se contentait pas d'elle. Pourquoi devrait-elle se contenter de lui ? Et puis, il ne l'apprendrait jamais, il ne saurait pas. Avec les Français et Cesare partis loin de Rome, la plupart des hommes que son frère avait discrètement placée pour la surveiller – secret qu'il lui avait révélé après une nuit d'amour – s'était retiré, le danger étant écarte, comme il le lui avait écrit dans sa lettre. Il lui laissait néanmoins cet « asticot de Pedro Calvès » comme il l'avait écrit lui-même, afin qu'il lui serve toujours de messager. Aujourd'hui, elle regrettait presque que Cesare n'ait pas emmené Perotto avec lui à Naples. Elle en aurait été contrariée sur le moment mais cela lui aurait épargné l'entrée dans la descente aux enfers qui s'annonçait, plus certaine que le soleil qui se lève chaque jour.

Il n'empêche qu'elle avait du mal à regretter cette nuit. Après des semaines entières enfermées dans ce maudit couvent, voyant à peine la court intérieur et les jardins alentour et peut-être quelque balades aux champs, la voilà qui retombait entre les bras de Pedro, qui était bien plus fort qu'elle ne l'aurait cru. Son cœur battait à cent à l'heure. Elle n'avait jamais rien fait d'aussi interdit, pas même lors de ses longues escapades nocturnes d'une fête à l'autre à Venise, ou elle était toujours restée fidèle à Cesare. Cette fois, elle franchissait une limite. Et cela l'exaltait.

Pedro l'avait reposé au sol, ses mains fermement ancrées sur ses hanches, le regard plus sombre que jamais. Son expression était aussi très différente. Envolé, cet homme renfrogné qui semblait toujours hésiter. Là, il savait parfaitement ce qu'il faisait et n'avait aucun doute à ce sujet, cela se voyait tant à son regard. Il savait ce qu'il voulait. Sans même trop comprendre ce qui se passait, elle s'était retrouvé derrière lui sur son cheval, a agrippé sa taille tandis qu'il lançait sa monture au galop et qu'elle regardait derrière elle la ville de Rome s'effacer peu à peu, ne voyant plus que les immenses aqueducs antiques qui alimentait la ville en eaux, ainsi que les ruines romaines qui continuait de serpentait le long de la Via Appia, semblant encore plus ancien qu'ils ne l'était sous le clair de lune.

Très peu de temps après, Pedro était arrivée dans un petit champ isolé, au-dessus d'une petite colline, où se dressait un immense arbre rempli de pommes encore vertes. Le suivant dans cet endroit caché et découvert à la fois, elle se rendit compte qu'une fois sur la colline elle pouvait revoir la ville de Rome mais cette fois en son entier, de ses grandes murailles jusqu'au château Saint-Ange, si petit vu d'ici qu'elle aurait pu le tenir entre deux doigts. Cette vision l'avait émerveillé. Elle était belle, sa ville. Cesare avait raison, au final. Elle se souvenait de sa férocité quand il parlait de cette ville, qui était peut-être la seule chose qu'il aimait vraiment, dans le fond. Mais Rome méritait d'être aimée. Elle méritait qu'on se batte pour elle.

Deux bras forts l'avait alors enlacée par derrière, et des lèvres chaudes avait effleurée son coul. L'espace d'une seconde, Lucrezia oublia totalement la personne avec qui elle était, et s'imagina que cette bouche était celle qu'elle avait l'habitude de sentir, dur et implacable, douce et sensuelle aussi. Que ses bras étaient les bras de fers qui la tenaient toujours entre leurs étaux. Et elle ferma les yeux, s'imaginant au-dessus de Rome avec lui, avec Cesare ainsi, roi et reine qu'ils seraient… Dans un monde où ne les condamnerait pas. Mais ce n'était qu'un rêve, aussi éphémère qu'une bulle de savon qui éclata aussitôt.

Pedro n'était pas Cesare, mais ce n'était pas plus mal non plus. Ses mains était plus patientes, cela lui fit tout d'abord un effet étrange, ses mains étrangère sur son corps, elle avait perdu l'habitude, elle n'avait partagée qu'une seule nuit avec son misérable mari, et avait tout fait pour l'oublier, et n'avait alors plus connu que les mains chaudes de Cesare. Pedro était quelque chose de tout nouveau. A la fois exaltant et interdit. A la fois délicieux et enivrant. Et aussi… insuffisant. Il était un amant merveilleux. Quand elle avait fini par ne plus penser à Cesare, par s'y efforcer et qu'elle s'était laissée allez entre ses bras, le chevauchant, elle en avait ressenti un plaisir immense, il savait comment jouer le jeu et comment le faire durer. Mais tandis qu'elle fermait les yeux et qu'elle rouvrait, à chaque fois elle sentait un choque quand elle découvrait les deux prunelles marrons qui la regardait avec tendresse et passion. Ce n'était pas les yeux bleus glacés auquel elle était habituée et à chaque fois, elle ne pouvait s'empêcher d'en ressentir une petite pointe de déception.

Néanmoins, cela n'enlevait rien au souvenir tendre et passionnel qu'elle gardait de cette nuit sous le pommier. Après le sexe, elle s'était blotti contre Pedro, caressant cette peau mate si différente de celle si blanche de Cesare, effleurant les légers poils de son torse, là encore si à l'opposé de celui de son frère, aussi lisse que dure. Et Pedro n'avait pas le regard lointain, contrairement à lui, non, il ne regardait qu'elle. Et cela était un changement agréable, cela dit.

Après cette première nuit, que dans les jours, elle ne parvint pas à regretter et s'en retrouvait totalement fébrile et réjouie même, ils en avait passés plusieurs autres ensemble. Pedro avait raison, cela en valait la peine. A de nombreuses reprises, ils s'étaient retrouvés sous ce pommier, qui était devenu leur lieu préféré, souvent aidés de sa servante, qu'elle commençait presque à voir comme une amie complice, étonnamment, Giulia. Elle lui racontait au retour ses nuits passionnelles en riant, et Giulia souriait toujours avec amusement et complicité, tout en gardant toujours cette étrange lueur dans le regard que Lucrezia ne parviendrait jamais à identifier. Mais elle s'en moquait complètement, à cette période. Tout ce qui l'importait, c'était de retrouver Pedro le soir suivant.

Elle comprit que son rôle de garde renfermé, voir timide, n'avait été qu'un rôle, justement. Pedro n'était pas un jeune garçon incertain, ou silencieux, au contraire, c'était un homme qui aimait parler d'avenir, de beauté, d'eux, surtout. Il lui disait qu'il n'avait vu de plus belle femme qu'elle. Qu'elle était le joyau de sa vie. Qu'il renierait tout ce en quoi il croyait pour elle, qu'il défierait le monde entier pour elle. Chaque fois qu'elle entendait ses mots, son cœur se gonflait un peu plus dans sa poitrine mais elle n'aurait su dire si c'était par plaisir, car elle ne pouvait le nier, ses mots lui faisait un bien fou, ou si c'était de culpabilité. Parce qu'elle semblait la seule à savoir pertinemment que cela n'arriverait jamais.

Lucrezia apprit davantage à le connaître. Elle découvrit qu'il avait une petite ferme bien à lui en Espagne, en Navarre, maigre héritage de son père dont il était néanmoins fier. Il espérait pouvoir un jour y retourner et y mener une vie tranquille quand tout serait fini. Elle ne comprenait jamais vraiment ce qu'il voulait dire, quand il disait « quand tout serait fini ». Elle avait beaux découvrir des tas de choses sur lui, il n'en restait pas moins un mystère. Par moments, il adoptait une posture très différente pour marcher ou se déplacer, et elle avait alors l'impression de voir une ombre furtif, impossible à attraper, voir effrayant. Elle l'avait déjà vu marcher ainsi quelques fois lorsqu'il venait la voir au couvent pour lui livrer les lettres, où lui apporter des cadeaux en même temps durant le début du jeu, et cela l'avait quelque fois angoissés. Il ressemblait à des moments à un meurtrier à peine visible à l'œil du monde.

Il n'était plus du tout silencieux et elle pouvait voir qu'il avait un grand feu qui brûlait en lui. Un feu qui lui rappela un instant Cesare, mais le feu de Pedro étaient différents. Il brûlait, certes, et pouvait être dévastateur mais il avait quelque chose de plus doux, malgré tout. Comme si il brûlait pour une chose bien différente que l'argent ou le pouvoir. C'était du moins l'impression qu'il lui donnait, car elle devait admettre qu'elle avait du mal à situer et à juger exactement Pedro. Etait-elle simplement mauvaise pour juger les hommes ? Perotto était un homme beaucoup plus endurci qu'il n'y paraissait et cela, en revanche, elle l'avait parfaitement compris. Et peut-être est-ce à cause de cela, de cette force qu'elle découvrit en lui, qu'elle tomba amoureuse de lui.

Car oui, il ne servait à rien de le nier. Ce petit jeu mesquin auquel elle s'était d'abord livrée avec lui avait vite disparut de son esprit, remplacé par l'envie irrésistible de le retrouver. Petit à petit, nuit après nuit, elle devenait de plus en plus dépendante de ses caresses et de sa voix si chaude et agréable à entendre, avec cet accent espagnol qu'elle avait souvent entendu chez son père mais qui lui paraissait ici beaucoup plus doux à entendre. Une fois de plus abandonnée et délaissée par Cesare, qui était en train de forger son avenir, leur avenir, elle le savait pertinemment, ailleurs, elle trouvait un réconfort sans limites entre les bras de Pedro. Et une tendresse dévouée qu'elle regrettait de ne pas vraiment trouver chez Cesare.

Sa culpabilité vis-à-vis de son frère continuait de la ronger. Car si elle comprenait qu'elle était en train de tomber amoureuse de Pedro, ses sentiments envers Cesare était inchangés et jamais elle ne pourrait comparé son amour pour lui à son amour pour Perotto. Elle savait qu'avec Pedro, cela se finirait un jour. Comment, elle l'ignorait encore, et y penser lui donner envie de se rouler en boule sur son lit et de pleurer, de pleurer à n'en plus finir. Mais elle y survivrait. La douleur serait immense mais elle y survivrait. En revanche, si elle perdait Cesare… Quand elle imaginait cela, elle avait l'impression qu'on l'empêchait de respirer.

Non. Cesare, lui, elle n'y survivrait pas. Alors qu'il n'était pas celui qui méritait le plus son amour, elle le comprenait bien aujourd'hui.

Mais elle préféra, pendant quelques temps, profiter de son amour naissant pour Perotto et en profiter le temps qu'elle pourrait, temps qu'elle savait éphémère. Perotto. Il refusait de lui dire d'où venait ce surnom et riait à chaque fois qu'elle insistait, jouant avec lui sous le pommier… de biens des manières qui était tout sauf des jeux d'enfants. Plus tard, quand elle repenserait à cette période au couvent de San Sisto, à ces longues nuits où elle s'échappait avec la complicité de Giulia Cantozzi avec son amant et amour Pedro Calderon, cela ressemblerait à un rêve, un rêve de nostalgie qui lui serrerait le cœur à chaque fois…

Ce fut certainement l'une des rares parties de sa vie où elle fut vraiment heureuse. Pendant un temps, elle parvint presque à ne plus penser à Cesare, à ce qu'il fait en ce moment à Naples. Il était toujours tapi dans ses pensées et à de nombreuses reprises, elle voyait son visage sur celui de Pedro quand ils faisaient l'amour et elle savait qu'à un moment donné, un vide allait se créer dans son cœur, un vide qu'il serait le seul à pouvoir combler. Mais pour l'instant, elle était fébrile, lancée dans cette aventure et cette nouvelle passion, et elle ne voulait pas que cela s'arrête. Elle ne voulait pas cesser d'entendre Pedro lui murmurer doucement à l'oreille « Je t'aime. Je t'aime tant… ». Les mots qu'elle aurait tellement voulu entendre de la bouche d'un autre homme…

Un jour, alors que cette fois ils ne s'était pas enfuis mais était restés dans le couvent, Pedro couché sur son petit lit, elle blottit contre son torse tandis que Giulia menait la garde manière nonchalante derrière la porte, elle lui avait demandé à quel moment exact il était tombé amoureux d'elle. Qu'est-ce qui lui avait tellement plut pour qu'il risque sa place et surtout, de s'exposer à la colère de Rodrigo et Cesare Borgia si ils venait à apprendre que la précieuse fille de la famille s'acoquinait avec un soldat de bas étage ? Et tout le monde savait la colère du père et du fils terrifiante. Elle avait levée les yeux vers lui, son nez effleurant sa barbe tandis qu'il lui souriait avec une tendresse presque triste, pour le coup.

- Je tout de suite remarqué ta beauté, avait-il murmuré de sa voix rauque. Ainsi que ta fougue. La manière dont tu t'es élancée avec ce cheval dans le Vatican, en te moquant bien de ce que les autres pensait de toi… Cela m'a impressionné. Autant que cela m'a exaspéré, je dois l'avouer, petite folle que tu es. Mais tu n'avais pas peur. Pas peur de montrer qui tu étais. Au contraire, tu voulais que le monde entier le sache. Tu ne te cachais derrière rien. Je t'ai admirée pour ça. Je t'ai respectée pour ça.

Pedro s'était alors penché sur elle et lui avait embrassé doucement le front, et elle n'avait pu s'empêcher de fermer les yeux à son contact doux. Toujours si doux… si agréable et chaleureux.

- Mais je suis tombée amoureux de toi le jour où je t'ai vue pleurer après que je t'ai apportée une lettre de ton père, il y a quelques temps, chuchota-t-il alors contre son front. Tu disais à signora Giulia que ton père ne te voyait que comme un objet, un objet dont il pouvait se servir comme bon lui semblait. Que tu n'étais rien pour lui. Tu semblais si désespérée, si abattue. Si seule… Cela m'a mis hors de moi. J'avais envie d'aller au Vatican et d'égorger ton père pour t'avoir fait cela. C'est à ce moment là que j'ai compris que tu ne leur ressemblais pas. Et que je n'ai eu qu'une envie : t'emmener loin d'ici, loin de ses hommes qui te font du mal.

Lucrezia n'avait pas répondu. Elle était restée silencieuse, se contentant de lever les yeux vers lui et de plonger dans son regard chaud, ou brillait autant l'amour que la colère. Elle se rappelait parfaitement de cette lettre dont il parlait. Cela remontait à quelques jours à peine après qu'elle ait été installée au couvent. Son père lui avait expliqué clairement ce qu'il attendait d'elle dans une lettre le temps que le divorce se fasse et qu'ensuite, elle devrait se remarier avec l'homme qu'il lui désignerait, encore. Il avait des noms à l'esprit, disait-il. Cela l'avait mise hors d'elle. Mais elle ne pouvait rien faire, absolument rien, à part se montrer une fille désobéissante au possible mais elle ne pouvait pas défier directement son père sur ce point. Elle avait alors sombrer dans une colère qu'elle n'avait pu exprimer que par les larmes et les cris de rage. A cet instant précis, elle aurait pu tuer Rodrigo Borgia, qui ne voyait en elle véritablement qu'un misérable petit pion sur l'échiquier politique qu'était sa vie.

Après, cela dit, elle s'y était résignée. Que pouvait-elle y faire d'autres ? Les visites de Cesare avait rendu cette nouvelle, bien que prévisible, plus facile à supporter et elle savait qu'elle avait tout de même un certain temps devant elle avant de devoir à nouveau jouer la comédie pour un quelconque freluquet riche que son père allait lui trouver. Et elle y pensait encore moins après ces dernières semaines en compagnie de Perotto. Et tandis qu'elle le regardait, elle décida de ne pas lui répondre, et de seulement l'embrasser. Que pouvait-elle lui dire ? Elle n'osait lui avouer qu'il s'était trompé à son sujet. Elle ressemblait bien plus à son frère et à son père qu'il n'y pensait. Si il savait qu'elle était une experte dans l'art de tuer avec le poison, l'aimerait-il autant ? Si il savait qu'elle avait à plusieurs reprises songer à se servir de ce talent que son père lui avait enseigné afin de se débarrasser de son encombrant mari durant les cinq années où elle avait été tenu loin de Rome, la respecterait-il toujours ? Si il savait qu'elle était l'amante de son propre frère et qu'elle n'avait songé à lui, au début, que comme une distraction amusante, se moquant de ses sentiments, l'admirerait-il avec la même force ? Elle se retint de rire. Elle n'était en rien différente des hommes de sa famille. Elle était autant une Borgia qu'eux. Mais cela, elle ne lui en dit rien. Cela n'aurait servi qu'à détruire leur bonheur à tout deux, un bonheur qui serait déjà trop court pour être encore abrégé.

Pendant ces quelques mois de bonheur, elle n'avait eu aucune nouvelle de Cesare mais en avait eu de son père, qui lui disait que son divorce peinait à avancée. Bien sur, Giovanni contre-attaquait, furieux d'être accusé à tort d'impuissance. Lucrezia ne put s'empêcher d'en rire quelque peu. Que son père se débrouille avec ses problèmes quand à son divorce, elle s'en moquait éperdument. Elle avait bien mieux à faire : profiter du temps qu'elle avait avec Perotto avant que tout ne s'arrête brusquement. Mais quelque chose vint troubler trop tôt ce bonheur déjà si fragile. Quelque chose qu'elle n'avait pas vu venir. Quelque chose qu'elle avait sotte de ne pas prédire. Quelque chose qui pouvait détruire bien plus de choses que sa relation avec Pedro Calderon. Et en elle était totalement terrifiée.

Etrangement, c'est Giulia qui le remarqua la première. Lucrezia, dans sa passion, n'avait même pas remarqué qu'elle commence à être malade. Elle remarquait à peine ses vomissements et ses nausées matinales, qu'elle mettait sur le dos de la nourriture trop humble du couvent, pestant contre les sœurs et passant à aussitôt à autre chose pour le reste de la journée. Elle ne remarqua même pas qu'elle avait cessé de saigner depuis près de trois mois. Là encore, c'est Giulia qui le lui fit remarquer, elle qui s'occupait de son linge et de ses vêtements et qui n'y voyait plus les taches de sang habituels depuis un long moment.

Sur le coup, Lucrezia ne comprit pas pour autant. Elle n'était pas restée suffisamment longtemps auprès de sa mère pour savoir ce que cela voulait dire, et ce n'était pas son père ni sa catin d'amante qui avait daigné lui parler cela. Cesare non plus n'avait jamais abordé le sujet. Mais Giulia, elle, qui avait de nombreuses cousines et amies, savait pertinemment ce qu'il en était et lorsqu'elle l'annonça à Lucrezia, celle-ci crut défaillir de terreur.

Elle portait un enfant.

Un enfant. Un enfant innocent. C'est à ce moment précis, lorsqu'elle s'assit sur son petit, lit qui avait accueilli d'abord Cesare puis Pedro, qu'elle comprit l'ampleur des conséquences de ses actes. Conséquences qui était bien pire que ce qu'elle avait craint. Son cœur s'était mis à battre si fort dans sa poitrine qu'elle n'entendait plus que lui. Son père allait tous les tuer. Elle, Pedro et son enfant. Et Cesare… Dieu, Cesare… elle se mit à prier avec ardeur qu'il ne rentre pas de Naples immédiatement. Qu'il y reste des mois, des mois entiers, jusqu'à ce qu'elle arrive à son terme. Elle avait du mal à prendre conscience qu'un enfant était en train de pousser dans son ventre. Pendant quelques temps, elle fut simplement paralysée de peur. A envisager les conséquences dramatiques que cela aura.

Si quelqu'un venait à apprendre qu'elle portait un enfant, tout le prétexte qu'ils avait trouvés pour annuler son mariage tomberait à l'eau et elle serait accusé d'adultère, étant donné que Giovanni et elle n'avait plus partagés leur lit depuis près de cinq ans. Alors ce serait lui qui demanderait l'annulation du mariage et sa réputation serait totalement ruinée et tous les beaux mariages que Rodrigo lui avait contractés tomberaient à l'eau, toute fille de pape qu'elle était. Et cela, son père ne le lui pardonnerait jamais. Il la tuerait. Ou bien la laisserait-il croupir dans ce couvent jusqu'à sa mort… ce qui était bien pire que la mort à ses yeux.

Quand a Cesare… La première chose qu'il ferait serait de mettre la main sur son cher Pedro, de le torturer jusqu'à ce qu'il hurle mille morts et le supplie de mettre un terme à sa vie, et c'est seulement à cet instant précis que Cesare se déciderait à l'achever. Par pure miséricorde, dirait-il sûrement. Elle ignorait pourquoi mais elle savait parfaitement que cela se déroulerait ainsi. Et que la torture durerait longtemps, car Pedro était quelqu'un fort qui ne se laisserait pas briser facilement. Mais il ne pourrait pas faire le poids face à Cesare. Cela aussi, elle le savait. Et elle ignorait purement et simplement ce que Cesare ferait d'elle et de son enfant. Elle ne pouvait que l'imaginer et son imagination pouvait l'emmener dans des endroits bien trop obscurs, surtout en cet instant.

Une question cependant ne cessait de la hanter, une question qui avait frappé son esprit dès l'instant où elle avait su qu'elle était enceinte : qui était le père de ce bébé ? Vraisemblablement, tout indiquait Pedro. Cela faisait des mois qu'il partageait son lit. Mais Giulia disait qu'elle était au moins enceinte de trois ou quatre mois, depuis le temps qu'elle ne saignait plus. Il y a quatre mois exactement, elle avait encore partagée son lit avec Cesare quelques fois. L'enfant pouvait être tout aussi bien de lui que de Pedro. Elle pourrait lui dire cela. Que c'était son enfant, après tout, cela pouvait être la vérité. Mais il lui jetterait tout de même la pierre. Il lui demanderait pourquoi n'avait-elle pris aucune précaution. Et si elle ne connaissait pas grand-chose en grossesse, elle savait en revanche exactement comment les éviter, elle avait du étudier cela, les mixtures et mélanges basiques de la vie avant d'étudier ceux de la morts. Alors, pourquoi n'en avait-elle pas pris ?

Sincèrement ? Par sottise. Par oublie. Par fébrilité. Elle était si frivole, si joyeuse qu'elle oubliait toujours de prendre cette mixture ragoûtante qu'elle avait pourtant à une nombreuse fois préparée lorsque Cesare avait recommencé à la toucher dans ce couvent. Mais elle oubliait toujours et quelque part au fond d'elle-même, elle répugnait à l'idée de tuer un enfant avant même qu'il ne soit créé. Sans doute le péchée d'aimer son frère et de partager son lit dans un couvent, dans la maison de Dieu, était-il déjà trop lourd à porter pour qu'elle porte celui en plus d'empêcher la nature d'appliquer ses droits.

Aussi, quand Giulia lui proposa de se débarrassait de ce qui l'encombrait, d'aller chercher une potion qui arrêterait sa grossesse, elle dit non avec tant de férocité que Giulia en resta paralysée et presque effrayée. Plus tard, Giulia lui dirait que par moments, son regard pouvait être aussi dure que celui de Cesare. Giulia l'avait dévisagé avec désespoir presque mais n'avait pas insisté. Lucrezia savait que là aussi, elle commettait une erreur. Tué l'enfant maintenant lui épargnerait des problèmes immenses. Des problèmes qui lui paraissait à cet instant totalement insurmontable. Mais quelque part, l'idée qu'elle puisse l'avoir l'enfant de Cesare ou de Pedro en elle lui faisait ressentir quelque chose de bien différent que de la peur ou de l'horreur. Une fois la panique passée, elle ressentait déjà presque de l'amour pour cet être dont elle ne connaissait même pas encore le visage. Du moins avait-elle envie de l'aimer. Perotto avait raison sur une chose : elle se sentait bien souvent seule. Cesare avait une barrière qui la maintenait loin de lui malgré leur proximité, et si elle parvenait quelques fois a abaissé cette barrière et à entrevoir ses sentiments les plus profonds, jamais elle n'avait réussi à la briser et jamais elle n'y parviendrait. Quand à Perotto, il en maintenait une tout autant que Cesare, bien que très différente, et semblant cacher des choses bien différentes car elle voyait que Pedro ne lui dissimulait pas son cœur ni ses sentiments. Mais sa vie et son passer. Au final, elle se sentait toujours seule. Giulia avait beau être ce qui pouvait se rapprocher le plus d'une amie, elle ne la connaissait pas vraiment non plus. Alors, l'idée d'avoir un petit être bien à elle, un enfant qui l'aimerait autant qu'elle l'aimerait, un enfant avec lequel elle partagerait tout… cette idée la grisa quelques temps. Mais la peur était là et ne bougeait pas. Elle avait plus peur pour son enfant que pour elle ou pour Pedro. Et elle l'ignorait encore à cet instant, mais cette peur ne la quitterait plus jamais. Plus jamais.

Elle devait le dire à Pedro. Malgré ses trois mois et demi de grossesse, elle n'avait pas encore vraiment de ventre, bien qu'elle sentait quelque chose qui commençait à gonfler. Dire qu'elle n'avait rien remarqué ! Mais c'était à peine visible. Si elle n'avait rien vu, il aurait pu encore moins le voir. Malgré les chances que Cesare en soit le père, de cet enfant, la plus grande probabilité restait Pedro et il avait le droit d'être au courant. De plus, elle ne s'imaginait pas garder cela pour elle. Elle avait besoin de partager son fardeau avec quelqu'un qui ne la condamnerait pas, avec quelqu'un qui la soutiendrait. Et elle savait qu'elle pouvait faire confiance à Pedro pour cela.

Aussi bien, quand ils s'échappèrent cette nuit là pour aller retrouver leur pommier, et une fois qu'ils avait fait l'amour et qu'elle s'était à nouveau blottie contre lui tandis qu'ils regardait au loin la ville de Rome, silencieux, lui apaisé, elle tourmentée alors qu'elle aurait du l'être aussi, elle le lui dit. Sans le moindre signe de prévenance. C'était peut-être un peu brusque mais elle n'avait pas le courage de le ménager à cet instant.

- Je porte un enfant, Perotto.

Il ne dit rien. Pendant un long moment, il ne dit rien. Et elle n'osait pas lever les yeux vers lui. La main qui lui caressait les cheveux s'était immobilisée. Qu'était-il en train de penser ? Cette question commença à la ronger doucement, l'inquiétude à la prendre. S'était-elle trompée sur lui ? Allait-il l'abandonner à son sort, la rejeter totalement et sauver sa vie ? Elle pourrait difficilement le lui reprocher, si tout cela venait à se savoir, il devrait affronter la fureur de Rodrigo et Cesare Borgia et avec l'enfant qu'elle portait, les risques qu'ils apprennent la vérité venait d'augmenter et pas qu'un peu. Mais néanmoins, elle sentit son cœur sur le point de se briser. Ne disait-il pas qu'il serait prêt à défier le monde entier pour elle… ?

- Ah. Il va falloir fuir, alors.

Lucrezia se releva un peu brusquement, la main sur le torse de Pedro, le dévisageant comme si il avait perdu la tête. Elle doit avouer qu'elle ne s'était pas attendue à ce genre de réponse !

- Fuir ? Mais qu'est-ce que tu raconte ?

- Fuir, oui, répéta Pedro en se relevant afin de s'appuyer contre l'arbre. Cela change tout. Je savais que cela finirait par arriver, tôt où tard. Jamais ta famille ne m'acceptera. Ils n'accepteront pas plus notre enfant. Tu connais ton père et ton frère mieux que moi, tu sais ce qu'il adviendra.

Notre enfant…Elle n'osera jamais lui dire qu'il y avait une chance que ce ne soit pas son enfant à lui et que pour le petit, cela vaudrait sans doute mieux pour lui. Peut-être que Cesare réagirait mieux si il était de lui. C'était un espoir auquel elle s'accrochait. Mais pour l'instant, c'était les mots de Pedro qui la préoccupait. Il ne parlait sérieusement pas de fuir Rome, de chercher à fuir les siens quand même ?

- Je sais tout cela, bien sur, répondit-elle en fronçant les sourcils, mais je ne vois pas en quoi fuir nous aiderait. Ils se lanceraient à notre poursuite, Perotto, où qu'on aille. Cesare n'abandonnera pas.0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

- Il aura bientôt trop de choses à régler ici, objecta Pedro en s'approchant d'elle pour lui caresser les cheveux avec un sourire amer. Ton frère arrivera à se libérer de sa charge de cardinal, ce n'est qu'une question de temps et lorsque ce sera fait, il prendra la place de ton autre frère, Juan, à la tête de la Garde Pontificale en plus d'être l'héritier de votre famille, et toute les responsabilités que cela implique lui tomberont dessus. Oh, il nous cherchera bien sur mais il finira par abandonner. Nous devrons nous cacher quelque temps mais après cela, nous pourrons retourner sur mes terres, en Navarre. Jamais ils ne nous trouveront.

Oh si, ils nous trouveront, pensa Lucrezia en regardant son amant dans les yeux. Comment aurait-il pu comprendre ? Il ne connaissait pas toute l'histoire et il ne connaissait pas l'instinct de propriété des Borgia. Ils n'aimaient qu'on leur vole ce qui est à eux. Hors, Rodrigo et Cesare estimait tout les deux qu'elle leur appartenait. Ils serait fou furieux si elle disparaissait et retournerait ciel et terre pour la retrouver. Peut-être que Rodrigo se lasserait et commencerait à songer à se servir de sa dernière fille en date, donner par sa maîtresse Giulia Farnèse, la petite Laura. Mais Cesare, lui, n'abandonnerait pas. Jamais.

- Honnêtement, ce n'est pas ton père ni ton frère qui m'inquiète quand à qui nous pourchasserais, marmonna Pedro en jouant avec une mèche blonde entre ses doigts.

Bien que plus tourmentée que jamais, Lucrezia fut intriguée par ces mots et pencha la tête en demandant, avec un petit rire sec :

- Qui peut bien être plus terrifiant en ce moment à Rome que Rodrigo et Cesare Borgia, dis-moi ?

Pedro ne répondit pas, se contentant de la regarder étrangement comme si… il hésitait. Elle pouvait voir le doute dans son regard. Par moment, Lucrezia se demandait si Pedro n'avait pas autant de secrets qu'elle, au final. Des secrets profondément enfouis dans son regard sombre, qui lui permettait pourtant de mieux déchiffrer ses émotions qu'avec les prunelles si claires de Cesare.

- Cela n'a pas d'importance, finit-il par soupirer en s'approchant avec un sourire tendre, tandis que ses grandes mains chaudes prenait son visage entre ses doigts. Pars avec moi, mon aimée. Laissons Rome et ses crimes derrière nous, et partons tout les deux en Espagne. Je sais que ce que la vie que je te propose est bien pauvre comparée à celle que tu as vécu jusqu'à aujourd'hui… et j'aimerais avoir mieux à t'offrir. Mais tu m'aimes, n'est-ce pas ? Tu m'aimes, Lucrezia ?

Sa voix était devenu presque enivrée par ses mots et ces mêmes paroles lui donnait quand à elle envie de pleurer. Il était déterminé. Elle n'aurait pas dit plein d'espoir mais déterminé à faire en sorte que cela marche. Son regard brûlait d'un feu à la fois rassurant et inquiétant. Bien sur, qu'elle l'aimait. Elle s'était prise à son propre piège, avait perdu à son propre jeu. A ce moment précis, elle aurait pu lui dire avec bien des facilités que mener une vie campagnarde dans une ferme espagnole ne la dérangerait nullement. Mais elle se connaissait et savait qu'à la longue, elle en serait malheureuse. Une larme déborda de ses yeux et le doigt de Pedro vint doucement l'effacer.

- Oui, chuchota-t-elle doucement, la voix nouée. Je t'aime, oui.

Un sourire magnifique apparut sur le visage de Pedro et il embrassa alors doucement ses larmes, tandis qu'elle ne parvenait plus à les contrôler.

- Alors il n'y à pas à se poser de questions, mon aimée. Je n'ai pas de richesse à t'offrir, mais je peux te donner ma vie. Et je te jure, sur mon honneur, que je prendrais soin de toi et ne t'abandonnerais jamais. Que je ne vous abandonnerais jamais… Toi et notre enfant. Il ne sera peut-être pas un grand prince, mais il sera aimé de son père, je t'en fais la promesse. Quittons cette ville de malheur.

Pedro continuait à lui embrasser le visage tout en prononçant ses mots, qui était chacun un coup de poignard dans le cœur de Lucrezia. Se dire qu'elle allait le décevoir, décevoir cet homme merveilleux qui l'aimait à un point qu'elle ne méritait pas, la déchirait littéralement. Mais elle se refusait à lui mentir. Elle ne pouvait pas lui mentir, ils risqueraient alors bien plus que le cœur de Pedro. Mais comment lui dire qu'il aurait beau l'aimer de toutes ses forces, aimer leur enfant, cela ne suffirait pas à la combler ? Simplement parce qu'elle n'était pas comme lui, contrairement à ce qu'il semblait croire. Il détestait Rome. Rome et toute les luttes de pouvoir et l'hypocrisie qui y régnait. Il détestait l'odeur de rat mort qui se dégageait du Tibre. N'aimait pas les longues ruelles éclairées à la lueur légère des bougies où prostituées et voleurs régnait en maître dans la nuit. Détestait les ruines antiques, témoignage d'un empire qui avait asservi le monde et qui était tombée en déclin, une aubaine selon lui. Il haïssait tout ce qu'elle adorait, dans cette ville. Elle, elle aimait Rome au-delà de tout. Elle en aimait chaque ruelle, chaque monument, chaque ruine, elle aimait l'odeur de rat mort du Tibre mélanger à celle du pain chaud le matin, à celle du poisson, de la viande, de la vie. C'était surtout cela qu'elle aimait, à Rome. La vie, qui vibrait plus qu'à n'importe quel endroit. Elle aimait les grandes villes pleines de vies. Venise l'avait séduite pour cela, elle avait eu un écho de Rome dans cette belle cité qui dégageait aussi une odeur nauséabonde venant du lagon, venant essentiellement de l'humidité qui s'infiltrait dans les bâtiments et les gondoles qui pourrissait bien souvent dans cette belle eaux qui faisait de Venise l'une des villes les plus ensorcelantes d'Italie. Elle avait détesté Pesaro pour son calme. Elle s'y était ennuyée et s'était alors vu mourir lentement, dépérir dans cet endroit absent de vie et de joie.

Alors, vivre à la campagne, ces lieux encore plus isolés et calmes ? Elle en mourrait. Mais au-delà de cela, ne plus jamais revoir Rome la tuerait encore plus. La simple idée de quitter à nouveau cette ville alors qu'elle n'avait pas encore pu bien la retrouver lui était insoutenable. Mais ce n'était pas la principale raison pour laquelle elle ne voulait pas fuir avec Pedro, bien que c'en était une grande. Ce n'était pas non plus la peur qu'on finisse par les retrouver, ce qu'elle savait que cela se produirait. La principale raison ne se résumait qu'en un seul mot. Un seul nom. Un être auquel elle était bien trop liée pour songer à l'abandonner.

Elle y pensa, pourtant, une seconde. Partir vivre en Espagne. Laissez tout cela derrière elle. A la longue, peut-être arriverait-elle à se faire à la vie à la campagne… bien qu'elle en doutait sérieusement. Mais peut-être, après tout. Il s'imagina, dans une ferme au milieu de champs verdoyants, sous le soleil chaud de l'Espagne, encore plus brûlant que l'Italien. Elle imagina son fils courir dans les champs, joyeux et insouciant, et elle voyait Pedro. Beau, sans tourments, sa peau déjà si brune encore plus mate à cause des ses heures de travails dans les champs. Elle imagina ses nuits à ses côtés, dans leur petit coin douillet de leur grange, des nuits au chaude et sans inquiétude, des nuits de paix. Et pendant une seconde, cette vie l'attira sérieusement. Mais tandis qu'elle fermait les yeux et qu'elle pensait à ces nuits douce entre les bras de celui qui ne manquerait pas de devenir son mari, quand elle relevait les yeux vers lui, la peau mate et les yeux marrons chauds avait disparut, pour laisser place à une peau clair, à des yeux d'un bleu glacée et au demi sourire méprisant auquel elle était habituée. Et elle sut que ce n'était qu'un rêve qui ne se réaliserait jamais, un rêve qu'elle ne désirait même pas vraiment au fond d'elle-même, car elle le voyait avec un autre homme.

Je ne serais jamais libérée de toi, d'aucune manière, n'est-ce pas ? Je ne le voudrais même pas, de toute façon.

Elle détacha ses lèvres que Pedro avait prises et murmura alors rapidement :

- Non, Pedro, non… Non, je ne peux pas.

Il s'éloigna quelque peu d'elle, l'air de ne pas comprendre.

- Mais tu viens de dire…

- Que je t'aime, oui, et c'est la vérité. Crois-moi, Perotto, c'est la vérité. Mais je ne peux pas quitter Rome. Tu ne sais comment est ma famille, et tu te trompe si tu crois qu'ils abandonneront un jour. Jamais ils ne s'arrêteront, pas avant de nous trouver. Et crois-moi, tu ne veux pas affronter mon frère.

- Je n'ai pas peur de lui, grinça-t-il, les dents serrés, le regard tout à coup beaucoup plus dur.

- Eh bien, tu devrais. Et de toute façon, je ne peux abandonner ma famille. J'ai beau les maudire, mon père, mon frère, je n'en reste pas moins l'une des leurs. Je reste une Borgia, Pedro. Et je ne leur tournerais pas le dos.

- Ils te tueront pour ce que nous avons fait, Lucrezia, gronda Pedro, en la lâchant. Ils tueront notre enfant !

- Non, je ne crois pas, dit-elle sans grande assurance cette fois, cependant. Ils seront furieux, c'est certain mais je reste leur fille et leur soeur, comme je te l'ai dit. Toi, en revanche, ils feront tout pour te tuer, c'est certain. Tu ne pourras plus travailler pour eux. Si il faut que tu disparaisses pour protéger ta vie… tu feras ce qu'il faudra. Moi, je ne risque rien.

Du moins, je l'espère. Et je ne peux pas en dire autant pour notre enfant. Pedro ne disait rien, se contentant de la dévisager douloureusement. Elle lui faisait mal. Elle le voyait parfaitement et ses larmes coulèrent davantage à cette pensée, mais elle ne sanglotait pas, elle s'y refusait. Au bout d'un moment, elle ne supporta plus de le regarder et se releva, s'éloignant de lui. C'était de la lâcheté et elle en avait conscience. Mais elle ne pouvait pas le supporter. Supporter la souffrance qu'elle lui infligeait alors que tout était de sa faute.

Un ricanement se fit entendre derrière elle et la voix de Pedro s'éleva, plus dur et amer que jamais :

- Tu es vraiment prête à n'importe quoi pour lui, n'est-ce pas ?

Le sang de Lucrezia se glaça dans ses veines et elle tourna brusquement la tête vers Pedro. Qu'avait-il dit ? Que venait-il de dire ? Pedro avait un rictus presque amusé sur les lèvres, et continua :

- C'est si évident, Lucrezia. Au début, cela m'écoeurait, je dois te l'avouer. Je vous prenais tout les deux pour des bêtes de foires. Je pense que ton frère en est une, d'ailleurs. Je ne sais pas exactement jusqu'où ça à été entre vous et je ne veux pas le savoir. Mais je sais que tu l'aimes. Cela se voit au regard que tu à sur lui… Il aurait beau te traiter comme si tu n'était qu'une misérable souillon, tu continuerai à le regarder de cette manière, n'est-ce pas, mon aimée ? Comme si c'était un roi.

Elle était incapable de parler, se contentant de regarder droit dans les yeux Pedro, immobile. Ses larmes avaient cessés de couler. Elle ignorait si c'était parce que pour la première fois de sa vie, quelqu'un parlait de ce sentiment secret face à elle, où si c'était le choc de voir que Pedro la connaissait si bien qu'il était capable de lire en elle ses sentiments les plus secrets. Non. Non, il ne me connaît pas aussi bien qu'il ne le croit. Il était de toute évidence persuadé que Cesare était la seule raison qui faisait qu'elle tenait à rester à Rome. Il en était peut-être la plus grande, mais ce n'était pas la seule et loin de là.

Pedro se releva d'un bond, presque souriant, mais elle voyait que son sourire était amer, que ses yeux étaient durs, et sa mâchoire plus serré que jamais. La lune éclairait à peine son visage mais elle avait l'impression qu'il était à cet instant bien plus en colère que chagriné. Il leva les yeux vers le ciel et se mit alors à rire, un rire glacial avant de baisser les yeux vers elle, ou deux flammes étranges se livrait batailles : l'amour et l'espoir contre la colère et la rancune.

- Ce que je ne parviens pas à comprendre, en revanche, c'est pourquoi ? Pourquoi diable l'aimes-tu à ce point ? Combien de fois a-tu pleurer à cause de lui, dis-moi ? Tu ne vois donc pas qu'il est en train de te détruire à petit feu, Lucrezia ? De ronger toute l'innocence que tu à ? Quand est-ce que tu va comprendre, mon aimée, dis-moi ?

- Tais-toi, répondit-elle, la voix tremblante. Tu ne sais pas de quoi tu parles.

- Oh, si, je le sais, je le sais très bien, ricana-t-il, les yeux tout à coup emplis de larmes en s'approchant brusquement d'elle afin de prendre son visage entre ses mains. Je ne sais peut-être pas tout de votre relation mais je sais qu'elle est malsaine. Je vois les effets qu'il à sur toi et je n'y vois rien de bon. Tout ce que je sais, c'est qu'il est en train de te détruire. Bon dieu, j'aimerais tellement que tu le vois agir quand il est loin de toi… Tu ne sais pas qui il est, ni ce qu'il peut faire…

- C'est là que tu trompes, Perotto, l'interrompit-elle, la voix douce, plongeant son regard dans le sien, tout en essayant de ne pas montrer à quel point ses mots l'avait ébranlé. Je sais parfaitement qui il est. Je sais ce qu'il fait quand il est loin de moi, je sais les meurtres abominables qu'il commet, je sais les putains qu'il amène dans son lit, je sais les maîtresses qu'il entretient, je sais les complots qu'il fomente avec notre père. Je sais ce qu'il est, je le sais mieux que tu ne le sauras jamais, Pedro. Et malgré cela, je l'aime quand même. Parce que je lui ressemble.

- Non, non, objecta Pedro en secouant la tête avec ferveur. Je le croyais aussi au début mais tu n'as rien à voir avec lui. Tu n'es qu'une victime dans cette histoire.

- Tu me mets sur un piédestal et tu à tort. Peut-être ne suis-je qu'un pion entre leurs mains, c'est vrai, peut-être que je n'ai aucun choix quand à mon avenir tant qu'ils seront là. Mais cela n'enlève en rien que je suis capable des mêmes choses qu'eux. Ce qu'ils font, je peux tout aussi bien le faire, je sais que je pourrais le faire sans hésiter. Parce que je suis une Borgia, je suis l'une des leurs. En partant avec toi en Espagne, je ne devrais pas seulement tourner le dos à ma famille, à mon frère, à ma vie mais aussi à moi-même. Et c'est pour cela que je ne pourrais jamais être heureuse là-bas… avec toi. Et j'en suis désolée, Pedro, si tu savais comme j'en suis désolée…

Cette fois-ci, les sanglots la prirent vraiment et elle ne put s'empêcher de s'effondrer contre lui. Elle avait beau avoir eu l'air résolue avec ses mots, tout dans sa tête était confus. Elle savait qu'elle avait raison à son propre sujet. Elle était une Borgia dans l'âme et rien de ce que ferait Pedro ne pourrait rien changer à cela. Les mots qu'il avait dit sur Cesare et elle, en revanche, ne cessaient de heurter son esprit. Mais à cet instant, elle était incapable d'y réfléchir, les larmes lui pompant toute son énergie et sa capacité à réfléchir. Et ce qu'elle sentait, ou plutôt ne sentait pas, c'était les bras absent de Pedro autour d'elle. Comme il l'avait toujours fait quand elle allait mal ou qu'elle était inquiète. L'avait-elle écoeurée avec ces mots ? Comprenait-il à présent qu'elle n'était que ce qu'il croyait qu'elle était au départ, qu'il méprisait… une Borgia ? Elle ne pourrait pas lui en vouloir. Mais savoir que cet homme qu'elle aimait, le seul autre homme que Cesare pour lequel elle s'était autorisée des sentiments, puisse la haïr ou être dégoûtée par elle, lui donnait envie de se jeter de la plus haute fenêtre du Château Saint-Ange. Elle sanglota alors d'une voix difficile contre son torse :

- Si je te fais horreur, et que tu à envie de partir et de me laisser, je comprendrais.

Plus tard, quand elle repenserait à cette nuit là, elle ne se reconnaîtra absolument plus en cette jeune fille tremblante, presque modeste, voir misérable même. Et elle se rappellerait aussi que cela fut la dernière fois qu'elle s'abaissa ainsi devant quelqu'un. Les épreuves que la vie lui ont fait endurer par la suite lui apprendront que montrer sa faiblesse et sa fragilité aux autres était la meilleure arme qu'elle pouvait leur donner contre elle. Elle apprendrait à mieux porter le masque de l'hypocrisie qu'elle ne l'avait jamais fait jusqu'à maintenant. Et surtout, elle apprendrait la vanité. Vanité qui l'avait déjà transportée dans son enfance, mais qui allait la faire s'envoler dans sa vie d'adulte.

Mais à l'âge de 17 ans, avec son manque d'expérience, ses sentiments à fleur de peau autant envers Cesare et Pedro, et la peur que la situation provoquait en elle l'empêchait totalement de réfléchir avec discernement et intelligence. Pour l'instant, elle ne recherchait que réconfort, que de l'amour, quelqu'un sur lequel se reposer et s'appuyer. Et à cet instant, elle devait aussi avouer douter sincèrement de Pedro. Etrangement, malgré la situation, elle aurait tout donné pour que Cesare soit à sa place. Car Cesare était un véritable roc, qu'importent ses emportements. Une fois blottie contre lui, elle était certaine que rien ne pouvait l'atteindre, si ce n'est lui-même. Et ressentir cela à cet instant la faisait encore plus culpabiliser.

Finalement, Pedro l'enlaça tout à coup, ses bras forts l'enserrant dans un étau à la fois réconfortant et possessif. Elle en aurait sanglotée de joie et de soulagement, bien que quelque part au fond d'elle-même, elle ne pouvait s'empêcher de se demander que si il partait tout de suite, cela serait peut-être mieux pour lui, pour elle aussi même. Mieux pour la réaction que Cesare aurait. Cela aurait pu parfaitement alors être son fils. Si Pedro restait, cela allait être compliqué. Mais elle ne voulait pas qu'il parte. Ah, ça non, elle ne voulait vraiment pas qu'il l'a laisse seule ! Même si elle savait qu'à partir de cet instant, rien ne serait plus pareil. Tandis qu'il l'a tenait toujours contre lui, il murmura à son oreille, la voix emplie de douleur et de larmes qu'il refusait de laisser couler :

- Mon aimée, même si je le voulais, je ne pourrais pas t'abandonner. Il est trop tard pour cela. J'en mourrais.

Encore de la douleur. Encore de la culpabilité. Pendant une seconde, elle se maudit sincèrement. Se maudit d'être incapable de se satisfaire de lui et de son amour. Car elle voyait bien la chance qu'elle avait d'être aimée ainsi. Et elle savait parfaitement que jamais Cesare ne lui montrerait un tel dévouement, un tel débordement de sentiments… Jamais elle n'aurait cela avec lui. Dans un sens, elle ne se comprenait pas elle-même. Pourquoi préférez la froideur et la dureté à la chaleur et à la tendresse ?

Peut-être parce que tu sais que Cesare n'est pas entièrement froid. Que par moments, il à les mains douces. Les lèvres douces. Et même si la plupart du temps il est implacable et sévère, tu es entièrement dépendante de ces brefs instants. Tu en veux toujours plus. Et tu échangerais toutes les caresses de Pedro contre un seul effleurement doux de Cesare. Tu es dépendante de lui.

Et ce n'était que la vérité. Une vérité aussi douce qu'amer.

Qu'allait-il se passer, maintenant ? Cesare finirait bien par rentrer de Naples, tôt ou tard. Il finirait bien par revenir au couvent, leur père finirait bien aussi par avoir le divorce auquel il tient tant pour la remarier ensuite à un prince quelconque d'Italie. Cette grossesse serait un obstacle à tous leurs projets. Tout ce qu'elle espérait, c'est que les choses tiendraient jusqu'à ce qu'elle ait mis son enfant au monde. Elle trouverait le moyen de le cacher. Comment, elle ne savait pas encore, mais elle trouverait. Mais elle doutait sincèrement que Cesare reste loin de Rome pendant encore six mois alors qu'il était sur le point d'enfin obtenir ce qu'il voulait depuis si longtemps. Mais pour le moment, elle ne voulait pas penser au retour de Cesare et aux mots qu'elle devrait lui dire pour l'enfant. Pour l'instant, elle voulait profiter de ces derniers moments de paix entre les bras de Pedro. Mais celui-ci finit par la lâcher et par regarder vers le sol, comme si il réfléchissait. Elle ne savait plus quoi dire ni quoi faire, désormais. Il finit par relever les yeux et elle pût alors voir des larmes dans son regard, ce qui lui aurait donné envie à nouveaux de pleurer, si elle avait encore des larmes à verser, mais elle n'en avait plus la force.

- On devrait fuir, dit-il difficilement, comme si il haïssait déjà les mots qui sortaient de sa bouche. Je persiste à penser que ce serait la meilleure chose à faire pour nous trois. Mais je peux… du moins j'essaie… de comprendre ta position. Si rester ici est vraiment ce que tu désire, rester auprès des tiens, tu sais que je ne pourrais pas rester longtemps. Je vais devoir partir. Tu l'as dit toi-même.

Elle hocha doucement la tête, le cœur douloureux. Cela oui, elle le savait très bien. Même si l'enfant était de Cesare au final, ce serait bien trop dangereux de continuer ce qu'ils font actuellement. Et après la relation qu'ils avaient eue, ce serait trop risqué de rester à Rome pour Pedro. Il devra partir. Allez en Espagne sans elle, sans doute. Le jour où elle devrait le lui dire adieu allait être l'un des plus douloureux qu'elle va connaître, elle le savait. Mais c'était la seule chose possible à faire. Perotto se passa la main sur le visage, soupirant et plongea alors ses yeux dans ceux de Lucrezia, et elle sut immédiatement qu'elle n'allait pas aimer ce qu'il s'apprêtait à dire.

- Lucrezia… laisse-moi emmener l'enfant avec moi. Je vais rester à Rome jusqu'à ce que tu le mettes au monde, en espérant pour que ton père et ton frère soit toujours trop occuper jusqu'à la naissance. Mais une fois qu'il sera là, laisse-moi l'emmener. Si il reste ici, il te sera enlevé de toute manière et tu le sais très bien. Jamais ils ne t'autoriseront à l'élever, même si ils te pardonnent d'être tombée enceinte. Et alors, qui s'occupera de lui ? Ton père, ton frère ? Un étranger à leur solde ? Il sera mieux avec son père, Lucrezia. Il aura une vie tranquille et simple, que ce soit une fille ou un garçon.

Elle ne répondit pas tout de suite. Eh bien quoi, devait-elle accepter cela ? Perdre à la fois Pedro mais aussi son enfant à naître ? Mais il n'avait pas tort. Dans un sens, elle l'avait déjà perdu où du moins le perdrait à peine l'aurait-elle mise au monde. Qu'importe qu'elle soit enceinte, Rodrigo ne renoncera pas au projet de la marier et pour cela, on ne devra absolument pas la lier à quelque grossesse que ce soit. Ils emmèneront l'enfant loin et elle ne le reverra probablement jamais. Sans savoir où il est ni qui l'élevait. Sans savoir si il était bien traité… Mais elle aurait peut-être une chance de le retrouver, si il restait à Rome. Une chance mince mais une chance tout de même de parvenir à le voir grandir, peut-être même de convaincre son père où Cesare de la laisser voir l'enfant, même de loin.

Si Pedro l'emmenait, elle n'aurait aucune chance de voir son enfant, plus jamais. Mais… le gardait à Rome pour elle n'était pas un geste terriblement égoïste ? Prendrait-elle le risque que son enfant subisse une enfance douloureuse seulement pour garder l'espoir de le voir un jour ? Elle avait envie d'être égoïste. Seigneur, elle en mourrait d'envie. Cet enfant, qu'elle commençait à peine à sentir en elle, elle l'aimait déjà. Elle avait envie de le rencontrer et de le bercer contre elle. Mais elle savait qu'une bonne mère devait penser au bien être de son enfant bien avant le sien. Et partir avec son père, loin de Rome, loin du danger qui entourait la famille Borgia… était sans doute la meilleure chose qui pourrait lui arriver. Grandir dans la paix. Même si cela signifiait qu'il devrait grandir loin d'elle. Au moins, la certitude qu'il allait bien, quelque part en Espagne, sur les terres de ses ancêtres, la réconforterait quelque peu. Savoir que Pedro serait avec lui, qu'il veillerait sur lui et qu'ils seraient heureux serait un baume au cœur. Alors que si il restait à Rome, elle s'inquiéterait à jamais pour lui, nuit et jour, car elle ignorait où il serait et si il était bien traiter. Elle soupira profondément. Ce n'était pas une décision facile à prendre. Bien qu'au fond, elle savait que sa décision était déjà prise. Restait à l'accepter.

Ne sois pas égoïste, Lucrezia.

L'égoïsme, encore une chose qu'elle apprendrait plus tard. Elle releva les yeux vers Pedro et acquiesça, incapable de dire oui à voix haute. Pedro soupira de soulagement, même si la douleur persistait dans son regard. Elle l'avait blessée, déçue, elle en avait conscience. Mais à cet instant, elle n'avait plus cœur de penser aux sentiments de Pedro, les siens la faisant déjà trop souffrir. Elle n'avait plus cœur à rien. Pedro dût en avoir conscience car lui caressa prestement la joue, avant de prendre sa main pour la diriger vers le cheval accroché à un arbre plus bas. Il était temps de rentrer au couvent. Et de commencer le début d'un long jeu du chat et de la souris avec son père. Pendant tout le chemin du retour, assise derrière Pedro à galoper dans la campagne romaine, elle se demandait comment elle allait cacher sa grossesse, comment elle allait convaincre les sœurs de ne rien dire pour l'instant, du moins jusqu'à l'arrivée de Cesare car il finirait tôt où tard par revenir de Naples et par revenir la voir… avec un peu de chance, sa grossesse serait déjà fini.

Le reste de cette nuit là, Pedro ne partit pas. Sentant qu'elle avait besoin de réconfort, il s'était allongé avec elle sur le lit étroit de sa chambre au couvent, la prenant dans ses bras, la joue de Lucrezia presser contre son torse. Il était resté de longues heures ainsi et durant toute ses heures, Lucrezia pleurait doucement, silencieusement, car elle ne pouvait pas s'empêcher de penser que ce n'était pas sa place à lui, ici, mais celle de Cesare. Et le pire dans tout cela, c'était qu'elle savait qu'elle aurait trouvée bien plus de réconfort dans les bras de son frère. Elle s'en sentait monstrueuse. De repenser à toutes les nuits qu'elle a eu avec Cesare dans ce lit alors que Pedro y somnolait, lui caressant le dos d'un geste tendre et endormi. Quand à elle, elle caressait sa main qu'elle tenait entre ses doigts et alors elle sentit une cicatrice sur sa peau qu'elle n'avait jamais remarquée alors. Intrigué, elle prit la main et jeta un coup d'œil dessus et vit un symbole étrange sur l'annulaire. Elle fronça légèrement les sourcils à sa vue mais ne parvint pas à l'identifier. C'était de toute évidence une brûlure au fer rouge, et cela n'avait pas l'air accidentel. La forme rappelait un « A » dont on aurait enlevé le trait du milieu. Elle pensa vaguement qu'elle devrait l'interroger dessus mais elle finit par s'endormir, épuisée par ses émotions et ses larmes. Le lendemain matin, Giulia la réveilla et Pedro avait disparu. Et elle oublia complètement la cicatrice de son amant.

Commença alors le début d'un véritable enfer. Il n'y avait pas d'autres pour décrire ce qu'elle ressentait. De la peur surtout. Une peur qui lui nouait le ventre et l'empêchait de dormir pendant des jours entiers. Giulia était son seul soutien dans toute cette affaire, étrangement, et la jeune fille parla plus librement pour la première fois, la grondant de son manque de sommeil et d'appétit. Ce n'était pas bon pour le bébé, disait-elle. Le bébé… elle avait beau être douloureusement consciente de sa présence en elle, elle avait encore du mal à se dire qu'un petit être innocent se formait en son sein. Et qu'il risquait de payer fortement les conséquences des actes de sa mère. Par moments, elle se sentait envahie d'un amour maternel qui lui faisait envoyer au diable la promesse qu'elle avait faite à Pedro. Personne ne lui prendrait son enfant… Mais à peine cette pensée se formait-elle dans son esprit qu'elle se rappelait les risques qu'il encourait ici, et aussitôt la peur revenait, et alors elle priait pour que l'accouchement arrive vite et que l'enfant puisse partir rapidement en Espagne, où il serait en sécurité, protégé par son père.

Pedro venait beaucoup moins souvent qu'avant, sur sa demande. Il faisait son rôle de garde le jour mais la nuit ne se présentait plus qu'occasionnellement et elle savait qu'il lui en voulait quelque peu pour cela. Mais dans les semaines qui suivirent la nouvelle de sa grossesse, elle eut également des nouvelles de son père et de son cher mari, Giovanni. Le divorce était sur le point d'être prononcé, pour impuissance. Rodrigo avait eu finalement gain de cause. Lucrezia ne put s'empêcher de rire quelque peu à l'idée que son imbécile de mari allait devoir subir cette humiliation et l'accepter pleinement. Cela lui donnerait certainement une bonne leçon sur les femmes pour l'avenir, il valait mieux éviter de les ennuyer trop longtemps. Néanmoins, cette nouvelle l'angoissait quelque peu car cela signifiait que Rodrigo allait songer à un nouveau mariage pour elle et qu'elle allait avoir le droit de sortir du couvent. Il y a quelques temps, cette idée l'aurait fait bondir de joie mais maintenant qu'elle portait un enfant, cela l'angoissait plus que jamais. Elle ne pouvait pas retourner au Vatican dans l'immédiat. Elle n'était enceinte que de cinq mois. Comme elle le prédit, Rodrigo lui fit parvenir une lettre l'autorisant à rentrer à la maison. Mais elle refusa, disant qu'elle avait trouvée une certaine paix dans le couvent et dans l'âme de Dieu, et qu'elle ne désirait pas en sortir pour le moment. De toute manière, il n'avait pas besoin d'elle dans l'immédiat. Et pourtant, Dieu sait qu'elle en mourrait d'envie, de retourner à Rome et au Château Saint-Ange ! Ecrire cette lettre avait été douloureuse mais sa main n'avait pas tremblé. C'était pour le bien de son enfant. Si elle pouvait encore juste restée quatre mois, le temps que l'enfant vienne au monde, ce serait l'idéal. Elle gagnerait du temps comme elle le pourrait.

Même si elle avait demandée à Pedro de rester loin, au cas où si la grossesse venait à se découvrir, comme ça il ne serait pas accusé si on le trouvait par accident trop près d'elle, il passait de temps en temps la voir quand même à mesure que les jours s'écoulait et que son ventre grossissait. Il avait l'air de ressentir les mêmes émotions qu'elle à chacune de ses visites. De la tristesse autant que du bonheur a l'idée de l'enfant qui arrivait. Ils ne se touchaient plus vraiment, elle n'en avait pas envie avec son énorme ventre. Pedro ne s'en formalisait pas du tout, apparemment comblé de pouvoir caressé son ventre à chacune de ses visites. La douleur qu'elle voyait dans ses yeux à chaque qu'il partait lui brisait le cœur. Mais elle était incapable de regretter son choix.

Bien sur, elle devait bien sortir de sa chambre de temps en temps mais elle limitait cela au possible, restant quasiment cloîtrée. Cela l'aurait rendue folle en temps normal, mais son moral était si bas et son inquiétude si grande qu'elle supportait plutôt bien cette réclusion. Cependant, elle savait que les nonnes était au courant, allez savoir comment, elle n'en avait aucune à chacune de ses sorties, Giulia s'en étant assurée. Mais même si elles le savaient, aucune d'entre elles n'avait prévenus son père ni ne l'avait jetés dehors, ce qui l'étonnait au plus haut point. Mais là encore, elle ne pouvait que remercier Giulia. Quand Lucrezia avait appris que les sœurs étaient au courant, elle avait totalement paniquée mais Giulia l'avait calmée en disant que cela ne ferait rien du tout. Et quoi qu'elle ait pu leur dire, cela avait été de toute évidence efficace, car la dernière lettre de Rodrigo témoignait seulement son indifférence quand à son choix de demeure jusqu'à ce qu'il lui trouve un époux qui lui apporterait une alliance intéressante. Et cela montrait aussi que pour l'instant, il n'avait pas besoin d'elle. Elle ne pouvait se demander si un jour il allait lui demander de tuer pour lui. D'utiliser cet art qu'il lui avait enseigné. L'art de l'empoisonnement.

Elle n'eut aucune nouvelle de Cesare et les mois passèrent. Lucrezia avait beau se réjouir dans un sens que Cesare n'ait toujours pu revenir à Rome, plus le temps s'écoulait, plus son absence la faisait souffrir. C'était comme avoir une plaie à même le cœur, une plaie auquel Pedro ne pouvait apporter plus aucun réconfort. Alors qu'elle était arrivée à son huitième mois, elle passait toute ses nuits à s'endormir en pleurant, alors que l'année 1498 était bien entamée. Elle se sentait seule, terrifiée et prisonnière d'elle-même. Une lettre de Cesare aurait été le plus grand réconfort qu'on aurait pu lui offrir mais elle ne recevait rien et Dieu que ça la torturait. Pedro voyait bien son chagrin et sa douleur et était aussi présent qu'il le pouvait pour elle mais elle ne trouvait plus la paix dans ses bras et dans ses baisers qu'elle trouvait auparavant. Elle n'aspirait qu'à ceux de Cesare, en savant très bien qu'ils lui étaient pour le moment interdit.

Lucrezia n'oublierait jamais ce que Giulia a fait pour elle dans cette période là. La réconfortant, la prenant dans ses bras et lui caressant les cheveux quand elle avait besoin de quelqu'un sans jamais rien dire, sans jamais la juger où lui jeter la pierre. Elle savait bien que pendant sa grossesse, elle aurait été complètement perdue sans la débrouillardise et l'intelligence de Giulia pour l'aider à la cacher. Cela dit, elle avait encore trop de fierté pour le reconnaître où pour la remercier. Et Giulia ne le lui reprochait jamais. Plus tard, elle s'arrangerait avec son père pour qu'il lui trouve un mari fortuné, ce qui était le but de Giulia à la base lorsqu'elle était entrée à son service.

Ce jour là, alors que son ventre était désormais si gros qu'elle en peinait à marcher, et que les coups de pieds et coups de poings de son enfant avait cessés de la surprendre où de l'effrayer, Lucrezia pensait presque le pari gagné. Il ne lui restait plus qu'un mois à tenir, puis Pedro disparaîtrait avec leur enfant et elle n'aurait plus qu'à ravaler sa peine et à rentrer au Vatican, comme si rien ne s'était passé et ne jamais parler de ce secret à quiconque. Au milieu de l'après-midi, Lucrezia était debout devant la fenêtre, Giulia lui brossant les cheveux derrière elle. Elle ne pensait à rien de particulier, savourant ce petit moment de paix que lui apportait chaque séance de brossage de cheveux par les mains douces de Giulia.

Ce fut alors qu'on frappa brusquement à la porte, la sortant de sa torpeur.

- Lucrezia ! Ouvre-moi.

Son sang se glaça lentement, le froid s'insinuant presque douloureusement. La peur explosa dans son ventre littéralement et la figea sur place, incapable de bouger et de parler. Elle ne connaissait que trop bien cette voix. Combien de fois l'avait-elle entendu murmurer son nom dans un élan de passion ? C'était la voix qu'elle avait tant rêvé d'entendre ces derniers mois. Autant que celle qu'elle redoutait le plus.

- Lucrezia ! S'impatienta Cesare, le ton un tantinet exaspéré.

- Que dois-je faire, madame ? Demanda Giulia, le visage emplit de peur en regardant Lucrezia.

Lucrezia secoua la tête, incapable de répondre, pourtant elle savait très bien ce qu'il fallait faire. Elle soupira lourdement et ferma les yeux quelques secondes, tâchant de vaincre sa peur et de prendre sur elle. Elle savait que cela pouvait arriver. Que c'était très probable. Elle pouvait encore jouer la carte que l'enfant était peut-être de Cesare. Il n'y avait aucune preuve du contraire, et que pourrait-il lui reprocher alors ? Et il ne pourrait certainement pas en parler à leur père… Et puis, ne l'aimait-il pas, au moins un peu, quelque part au fond de lui ? Il ne pouvait pas la rejeter alors qu'il était en parti responsable de cette grossesse. Du moins y avait-il une chance qu'il en soit responsable.

- Ouvre-lui, ordonna Lucrezia à Giulia en la regardant dans les yeux.

La jeune fille déglutit difficilement mais acquiesça rapidement, le regard toujours inquiet cependant. Lucrezia ne se retourna pas, continuant à fixer la vue la Via Appia qu'elle observait depuis des mois en silence. Le loquet de la porte s'ouvrit et elle entendit les pas de Cesare dans la pièce avant qu'elle n'entende sa voix. Dès qu'elle sentit sa présence à quelques mètres derrière elle, elle sentit sa peau s'embrasser doucement, à savoir qu'il n'était qu'à quelques pas. Mais elle était incapable de bouger où de se retourner. Ses mains tremblaient légèrement à l'idée de ce qu'il allait découvrir quelques instants plus tard.

- Sort d'ici, laisse-nous, ordonna froidement Cesare à Giulia.

Lucrezia attendit que celle-ci obéisse mais elle n'entendit pas les pas de la jeune fille et elle comprit qu'elle hésitait à la laisser seule avec son frère. Bien que touchée par cet élan de protection, Lucrezia aurait voulu se retourner pour lui dire de sortir immédiatement, mais elle n'en fit rien, bien que son cœur s'était légèrement emballée. La dernière chose qu'elle souhaitait, seigneur, c'est que Giulia subisse les foudres de son frère. Mais elle ne parvenait pas à se retourner. Elle ne pouvait pas regarder Cesare. Elle craignait de fondre en larmes et de lui avouer toute la vérité si elle le regardait. Mais elle savait qu'il ne faudrait pas. Jamais.

- Je t'ai donné un ordre, murmura lentement Cesare, sa voix devenant beaucoup plus dure et glaciale.

- Tu peux y aller, Giulia, tout va bien, intervint alors Lucrezia, reconnaissant trop l'intonation menaçante dans la voix de son frère.

Il pouvait lui prendre beaucoup de choses mais pas Giulia. Pas question. Elle sentit que la jeune fille hésita encore un peu mais elle finit par entendre raison et par quitter la pièce, fermant la porte derrière elle. Lucrezia relâcha sa respiration. Elle n'avait plus qu'a priée pour que Cesare oublie l'affront qu'elle venait de lui faire en attendant la permission de Lucrezia pour obéir à son ordre, montrant bien plus de respect envers elle qu'envers lui… Il fallait qu'elle protège Giulia. Et Pedro. Et leur enfant…

- Eh bien, je vois que cette petite ombre a pris bien confiance en elle, ricana Cesare, la voix douce-amère.

- Ne lui en veux pas, mon frère, répondit-elle doucement. Elle m'est fidèle, c'est tout. Une telle loyauté est rare.

- Elle devrait savoir que t'être fidèle et obéissante, c'est de l'être envers moi également, rétorqua Cesare. Enfin… Cela n'a pas d'importance. Peux-tu me dire pourquoi est-tu encore au couvent ? Père t'a donné l'autorisation de sortir il y a des mois. Tu détestais cet endroit, si mes souvenirs sont bons. A-tu pris goût à la vie chaste ? L'ambition de devenir nonne t'a-t-elle contaminée ?

Lucrezia comprit que Cesare était d'humeur joyeuse. Suffisamment joyeuse pour ne pas prendre ombrage de l'aptitude de Giulia envers lui et assez pour se moquer gentiment d'elle. Elle en fut quelque peu rassurée. Si il était de bonne humeur, il prendrait peut-être les choses avec plus de douceur et d'ouverture d'esprit. Elle ne put s'empêcher de sourire légèrement à ses mots, bien qu'elle lui tournait toujours le dos.

- Non… jamais je ne pourrais être nonne. C'est une autre raison qui me retient ici.

Cesare ne dit rien mais elle sentit qu'il s'approchait avant de s'arrêtez au milieu de la pièce. Elle se demanda ce qu'il pensait en cet instant mais elle sentait bien qu'il commençait à trouver cela bizarre. Habituellement, après une si longue absence, elle se serait jetée dans ses bras et l'aurait embrassée à pleine bouche, se plaignant de sa longue absence. Et là, elle restait figée, loin de lui, distante et peu bavarde. Elle le connaissait bien mais lui aussi la connaissait bien et voyait bien que quelque chose ne tournait pas rond.

- Pourquoi tu ne me regardes pas, Lucrezia ? Susurra-t-il, la voix doucereuse mais soupçonneuse aussi.

Elle secoua la tête, sentant les larmes montées mais luttant de toutes ses forces contre. Cesare détestait les larmes et cela n'aurait servi qu'à le mettre en colère. Et de toute manière, elle avait assez pleurée. Pour toute sa vie. Peut-être s'autoriserait-elle quelques dernières larmes après que son fils ne lui soit enlevé… Seigneur, comment elle expliquerait cela à Cesare ? Si par miracle il croyait que ce bébé était bien de lui, comment prendrait-il son… enlèvement ? Croirait-il à ce qu'elle pourrait lui dire, que c'était un kidnapping, par exemple ? Chercherait-il l'enfant comme un père se le devait ? Ou bien s'en moquerait-il éperdument ? Trop de questions et trop de réponses à cette situation cauchemardesque. En vérité, elle n'avait aucune idée de rien.

- Lucrezia, regarde-moi.

C'était un ordre et sa voix laissait clairement entendre qu'il vaudrait mieux pour elle qu'elle obéisse. Après tout, à quoi bon continuer à cacher cela ne serait-ce que pour quelques minutes ? C'était ridicule. Prenant une grande inspiration et se préparant à mentir – enfin, avec Dieu, ce ne serait peut-être pas un mensonge, bien qu'elle voyait bien l'ironie de demander l'aide de Dieu en cet instant – et alors se retourna doucement, dévoilant son ventre grossi par son enfant à Cesare.

Lucrezia était fière de dire qu'elle n'avait aucune larme dans les yeux, les ayant ravalé bien avant de se tourner et elle observa attentivement le visage de son frère. Il avait plus de barbe que la dernière fois qu'elle l'avait vu. Bien sur, son regard alla immédiatement sur le ventre de sa soeur mais rien dans son expression ne se changea, à part peut-être un léger crissement de mâchoire. Il resta silencieux pendant un long moment, et elle ne dit rien non plus, le laissant la dévisager de la tête aux pieds, sans que son expression ne change à aucun moment. Ce qu'elle pouvait détester quand il faisait ça ! Elle était alors incapable de deviner ce qu'il pensait, et à cet instant, cela l'angoissait plus tout au monde bien qu'elle n'en montrait absolument rien.

Finalement, il leva les yeux vers elle et ce qu'elle vit ne la rassura pas le moins du monde. Ses prunelles bleu glace s'étaient durcies, ses pupilles ne formant que deux lignes à peine visible. Il haussa les sourcils et eut un petit geste de la tête d'interrogation. Elle tacha de ne rien montrer de son angoisse et si on regardait son visage à cet instant, on n'y aurait vu que résolution et fermeté. Il fallait que Cesare croie en ce qu'elle dirait.

- Dis-moi, mon frère… Comment allons nous cachez notre enfant à notre père ?