« On nous conditionne à faire semblant d'être heureux
Même si on nous cartonne, on tendra l'autre joue
On encaisse, on pardonne, mais on s'habitude c'est tout »

Point de vue externe

Flashback

20 octobre 2007

Les cris fusaient, cassant la voix à leur propriétaire et les oreilles aux voisins. C'était à celle qui criait le plus fort pour attirer l'attention de l'un d'entre eux et se faire ainsi remarquer. Et pour ce faire, tous les moyens étaient bons. Banderoles, cris, larmes, ça allaient même jusqu'à se déshabiller devant leurs yeux.

Et ça leur plaisait. Ils aimaient voir la foule en délire. Entendre leurs fans scander leurs noms les faisait jubiler. Ils avaient l'impression d'être puissants, comme des surhommes. Et ça leur faisait du bien. Ca les changeait de d'habitude. A choisir entre des surhommes et de la merde, il n'y avait pas à hésiter.

La salle était chaude comme la braise. Chaque chanson était connue par cœur et de tous. Les garçons étaient en osmose avec le public. Ils étaient heureux. Heureux de jouer et de partager cet instant si magique avec leurs fans. Heureux d'oublier le reste du monde et de ne profiter que de l'instant présent. Ils se sentaient voler, transportés par une foule en liesse. Ils donnaient le meilleur d'eux-mêmes pour voir le si beau sourire de leurs fans, leurs yeux étoilés, ressentir jusqu'aux émanations de leur bonheur. Oui, c'était ça la scène, et ils ne s'en passaient pas.

Jusqu'à ce moment. Arrivés là, c'était comme s'ils recevaient un coup de massue sur la tête. Ce n'était pas possible de l'ignorer. Dans le film de leur vie il n'existait aucun bouton « avance chapitre ». Jusqu'à ce morceau. Horrible morceau. Oh oui, si horrible. A leurs yeux ce n'était plus qu'un mensonge pernicieux. Et ils ne pouvaient pas le mettre de côté. C'était le moment le plus dur du concert. Ca leur lacérait les boyaux de voir et de savoir d'avance que des gens allaient la chanter à tue-tête, les accompagnants joyeusement, l'âme rebelle en éveil. Ils ne savaient pas. Ils ne se doutaient de rien. Ce n'était pas leur faute. Les garçons en avaient conscience mais ils ne pouvaient s'empêcher de leur en vouloir.

Timo revint sur scène après avoir laissé l'exclusivité du micro à Frank pour Himmel Hilf et Wie es ist, les tripes serrées, la mâchoire crispée dans un faux sourire. Il savait qu'il était obligé de chanter cette chanson. Ils en étaient tous les six conscients. Il était incontournable. C'était leur premier tube c'était leur slogan c'était eux. Ca avait été eux. Eux, avant. Et ça leur fit encore plus de mal. Savoir qu'ils avaient été de telles personnes, qu'ils chantaient leurs propres pensées les écœuraient désormais. Surtout que ces pensées n'étaient plus d'actualité. Elles étaient devenues complètement irréelles et utopiques.

Toutefois Timo cacha son trouble et sourit. Comme il en avait dorénavant acquis l'habitude.

_Je veux voir tous les doigts d'honneur en l'air !

Quelques cris fusèrent. Ils avaient déjà compris. Frank imita Timo et fit un doigt d'honneur à son tour. Un beau doigt d'honneur empli soudain de signification à leurs yeux mais vide de sens pour leurs fans. C'était comme si ce doigt était adressé à ces deux hommes. A cette pensée les visages de Timo et Frank se tordirent en une grimace sadique et ils brandirent leurs doigts encore plus hauts et plus longtemps. Ils attendirent ensuite quelques secondes puis Timo reprit la parole.

_Peut-être connaissez-vous ce morceau ?

Jan balança alors les premiers sons. D'emblée les cris redoublèrent. Cette fois tout le monde avait reconnu. Comment passer à côté ? Même les non-fans connaissaient cette chanson. C'était indubitable. Le célèbre « ich ficke euch » fut chanté en cœur. Mais au lieu de faire plaisir aux garçons, ça leur porta un coup. Cette chanson n'avait plus le même message qu'au début. Et ils le ressentirent une nouvelle fois dès les premières paroles. Les plus importantes.

« Ich kann nicht ab ». Je ne supporte pas.

Non, il ne supportait plus. Aucun d'entre eux ne le supportait d'ailleurs. Ils se cachaient derrière des façades de sourires et des tonnes de préjugés. A chaque « ça va ? », ils répondaient indubitablement « oui, ça va ». Pourquoi dire le contraire ? Que leur auraient-ils rétorqué ? « Vous êtes obligés d'aller bien. Vous êtes riches, célèbres, en bonne santé, vous avez des milliers de filles à vos pieds, vous réalisez votre rêve, vous n'avez pas intérêt à vous plaindre. » Voilà ce qu'ils voyaient dans les yeux des gens. Voilà pourquoi ils se sentaient obligés de répondre « oui, ça va ». Ca va, ça va. Mais rien n'allait. Non, rien. Et personne ne le savait parce que personne ne les écoutait. Et personne ne les laissait parler, s'exprimer et dire ce qu'ils avaient sur le cœur. Ils étaient enfermés dans un cocon de luxe imaginaire. Totalement irréel mais bel et bien existant aux yeux du monde extérieur. Ils ne supportaient pas mais ils ne pouvaient rien dire. Ils étaient conditionnés à faire semblant d'être heureux. Et malheureusement ça avait l'air de marcher.

« Ständig muss ich mich beweisen. » Continuellement je dois faire mes preuves.

Quand Timo a écrit ces paroles, il ne se doutait sûrement pas à quel point elles étaient réelles. Désormais ils devaient quotidiennement justifier leurs « oui, ça va ». Chaque jour ils apportaient une preuve illusoire. Bien sûr qu'ils allaient bien, ils souriaient. Personne ne savait qu'ils se cachaient derrière des sourires hypocrites et désespérés. Personne…

Revolution. Chanson phare de Nevada Tan devenue un véritable hymne à la liberté. Chantée par des opprimés. Quel paradoxe.

Ils détestaient cette chanson. Ils la haïssaient de toute leur force. Il fut un temps où elle avait un réel pouvoir sur eux. Désormais elle les enfonçait plus bas que terre. Ils avaient eux-mêmes écrit ce morceau. C'était le fruit de leurs idées. C'était leur cri de liberté et d'indépendance. Et voilà que dorénavant ils pouvaient à peine la chanter et l'écouter. Chaque parole les transperçait, lacérant leurs âmes, faisant perler le sang de leur espoir perdu.

Non, ça n'allait pas ! Mais à qui auraient-ils pu le dire ? Qui les aurait écoutés ? Ils ont préférés se taire que dire ce qui les tracassait. Ils ont préférés se cacher derrière de jolies carapaces. La solitude les avait rendus faibles. Ils ne pouvaient plus que compter les uns sur les autres.

[ … ]

_Merci beaucoup ! Salut !

Dernières paroles emplies de sincérité avant de quitter la scène. Ils étaient fatigués mais contents. Comme toujours ils avaient essayés de donner le meilleur d'eux-mêmes. A voir les sourires satisfaits et les yeux ébahis des fans, ils n'avaient pas failli à leur tâche.

Une fois dans la loge ils avalèrent un litre d'eau chacun, histoire de rééquilibrer la balance. David tenait à peine debout. Comme d'habitude ils étaient complètement à plat. Ils s'affalèrent tous dans les canapés et se turent, trop fatigués pour parler.

Mais c'était sans compter sur eux. La porte s'ouvrit d'un coup, faisant sursauter les garçons et laissant entrer Eddy Höfler et Lalo Titenkov.

_Allez les larves ! On se bouge ! Des fans veulent des autographes dehors ! beugla le premier.

_Faudrait pas les faire attendre, ajouta le deuxième avec un sourire carnassier.

Les garçons se levèrent, obéissants, et sortirent sans omettre de baisser les yeux devant eux.

[ … ]

Il laissa son esprit divaguer, voyageant au gré de ses envies, visitant des recoins inconnus et inexploités, ou simplement oubliés. Il n'arrivait pas à dormir. Il avait beau être fatigué – normal après un concert -, Morphée n'était pas décidée à l'accueillir dans ses bras. Trop de questions l'assaillaient, trop de doutes le tiraillaient. Sa poitrine l'opprimait. Il avait du mal à respirer. Il souffrait. Il ne savait plus quoi faire. Il était perdu. Perdu dans les méandres de son esprit. Il n'arrivait plus à penser au positif. Il n'arrivait même plus à se confier à sa plume. Non, trop de questions. L'une d'entre elles mangeait les autres, clignotant en plein milieu de sa tête, imposant sa puissance aux autres. Un immense et douloureux pourquoi.

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi se trouvaient-ils dans cette situation ? Pourquoi ne protestaient-ils pas ? Pourquoi souriaient-ils alors que leurs âmes pleuraient ? Pourquoi se montraient-ils fort alors qu'ils n'étaient que faiblesse ? Pourquoi l'argent dirigeait-il le monde ? Pourquoi subissaient-ils ça ? Pourquoi les opprimaient-ils ainsi ? Pourquoi se taisaient-ils ? Pourquoi ne voyaient-ils aucune issue ? Pourquoi baissaient-ils les bras ? Pourquoi ? Et pourquoi pas ? Toute une existence réduite à ces questions. Mais à aucune réponse.

Il se tourna sur le côté. Il commençait à suffoquer. Ils vivaient dans un monde de merde : guerres, famines, sécheresses, terrorisme, chômage, contrôle suprême de l'Etat, inflation des prix, deals, trafics d'armes, meurtres… A partir du moment où ils s'en étaient rendus compte, ils avaient essayés de le montrer aux gens, de leur ouvrir les yeux. Mais leur verdict avait été travesti. Ils s'étaient fait avoir. Ils ne s'étaient doutés de rien. Ils étaient jeunes et naïfs. Ils n'avaient pas pris garde au serpent qui dormait dans son nid. Et voilà que ce serpent s'était dressé et avait planté ses crocs dans leur dos, comme Brutus avait poignardé César. Par traitrise. Il ne fallait faire confiance à personne en ca bas monde. Triste constat. Et il ne savait toujours pas pourquoi.

Il eut soudain le besoin d'extérioriser tout ça. Tous ces sentiments. Toute cette souffrance enfouie, toute cette déception accumulée, toutes ces questions sans réponses. Il se leva alors sans bruit et s'installa dans une salle recluse, un stylo à la main, une feuille sur la table. Sans le vouloir il utilisa la méthode des impressionnistes. Il posa la pointe de son crayon sur la feuille et ferma presque les yeux, laissant son subconscient écrire. Lui qui avait tant de mal à se livrer, à ouvrir son cœur, trouva à son insu les bons mots. Il soulagea alors sa peine et se sentit mieux.

Une fois fini, il voulut relire ses mots mais s'arrêta rapidement. Dès les premières lignes il fut écœuré. Ecœuré de voir le bilan de leurs vies. Ecœuré de constater leur passivité. Il se rendit alors compte de la justesse de l'hypothèse de David. Son meilleur ami lui avait ouvert les yeux.

Lui, Timo Sonnenschein, venait d'avouer intérieurement qu'une fille l'avait ébranlé.

[ … ]

_Timo ? Je peux te parler deux minutes ?

Il regarda Juri et hocha la tête. Il se leva ensuite pour suivre le batteur dans une pièce à part, se demandant ce qui se passait et quel évènement pouvait susciter une telle discrétion alors que d'ordinaire ils ne se cachaient rien entre eux. C'était d'ailleurs une de leurs règles d'or. Juri prit le temps de s'asseoir et laissa passer quelques secondes avant d'entrer dans le vif du sujet, n'aimant pas tourner autour du pot.

_Ca va ?

Surpris par sa question, s'attendant à tout sauf à ça, Timo arqua les sourcils et bégaya. Ca faisait longtemps qu'on ne lui avait pas posé cette question avec un réel intérêt et non pas par politesse. Il en fut touché.

_Bah oui. Pourquoi ?

_J'ai trouvé ça ce matin en me levant.

Juri lui tendit une feuille. Timo tressaillit et la prit, se doutant déjà du contenu. Il la déplia et malheureusement, il se trouva conforté dans ses craintes. Il baissa la tête, posant son front contre la paume de sa main. Personne n'aurait du lire cette feuille. Personne n'aurait du connaître les appréhensions du rappeur. Mais en novice et ignorant qu'il était, il avait oublié la feuille sur la table. Il s'en voulait. Il redoutait le regard des gens. Il avait peur d'être jugé. Il ne voulait pas perdre la face. Il n'était rien devant les membres du groupe. Il eut soudain honte. Honte d'avoir ainsi laissé battre son cœur et couler ses peines.

_Timo, tu sais qu'on est là, retentit la voix chaude et grave de Juri. On est tous les six dans la même merde. Si t'as des doutes, des questions, des angoisses, fais-nous en part. Tu serais étonné de voir à quel point tu n'es pas le seul à penser ça. T'as pas à jouer au fort devant nous. Tu sais qu'on ne te jugera jamais. Je ne l'ai montré à personne, reprit-il après avoir fait une pause. J'ai pensé que tu n'aurais pas voulu et que ça t'aurait quelque peu gêné.

Timo le gratifia d'un hochement de tête, soulagé d'entendre ça.

_Cependant j'aimerai que désormais, quand ça ne va pas, dès que tu en ressens le besoin, tu nous en parles.

_C'est d'accord, acquiesça docilement le rappeur, conscient du fait que Juri souhaitait qu'ils se serrassent les coudes.

Juri hocha la tête, satisfait, et se leva. Alors qu'il s'apprêtait à passer la porte, Timo l'interpella.

_Juri ? Merci.

Il lui sourit et sortit sans un mot, le laissant seul avec pour toute compagnie ses sombres pensées.

Un jour il y arrivera. Un jour il relèvera la tête. Un jour il en aura marre d'être berné. Un jour il ne supportera plus d'être gouverné pour l'argent. Un jour, la rébellion et la provocation le réinvestiront.