Chapitre 3
.
— Meaw.
— Oh ! C'est un chat ? Il est mignon ! Je peux le caresser ?
— Ne le touche pas !
Tadashi sursauta, surpris par l'éclat de voix, et manqua de lâcher la pile d'assiettes sales qu'il emmenait à la plonge. Lydia s'était figée également, petit animal effrayé incapable de comprendre la raison d'une telle colère.
Le silence s'abattit au sein du mess tandis que le médecin, à demi-levé de sa chaise, tordait sa bouche en une grimace indéfinissable et paraissait tout à coup s'apercevoir de la disproportion de sa réaction.
— C'est le chat du capitaine, précisa-t-il en guise d'excuse.
Tadashi haussa un sourcil. L'explication était pitoyable, et d'ailleurs Lydia n'était pas convaincue non plus. Quant au chat, il gratifia son auditoire d'une deuxième « meaw » tout en slalomant entre les tables avec un dédain typiquement félin.
Tout le monde semblait se comporter comme si l'animal n'existait pas, remarqua Tadashi. Il en ignorait la cause, mais cette constatation le mit soudain mal à l'aise. Tout était étrange sur ce vaisseau, c'était une donnée établie que le garçon avait pu vérifier à chaque seconde qu'il avait passée à bord, mais en ce moment précis l'ambiance s'était faite plus étrange encore. Tadashi n'aurait pas cru cela possible s'il n'avait pas été en train de le vivre avec une acuité telle qu'elle en devenait presque douloureuse.
— Mais… Je ne fais pas de mal, je veux juste le caresser… geignit faiblement Lydia.
— C'est le chat du capitaine, répéta le doc. Ne l'approche pas.
L'homme avait l'air misérable. Impuissant, le regard suppliant, accroché à une certitude qu'il ne parvenait pas à justifier. Délire d'ivrogne, jugea Tadashi. Et pourtant…
Malgré une envie évidente du contraire, Lydia se décida toutefois à obtempérer. Avec une moue déçue, la fillette se détourna du chat, revint s'asseoir à sa place et, la mine maussade, plongea sa cuillère dans le bol de soupe qu'elle avait abandonné lorsque la bestiole était apparue.
— Ne l'approche pas, répéta encore le médecin. Et ne t'inquiète pas, fillette… Tout se passera bien.
Et pourtant.
Tadashi frissonna. Pourquoi personne d'autre n'avait-il réagi ? Délire d'ivrogne, peut-être, mais pouvait-il vraiment mettre en cause l'alcool ? À quoi pensait le médecin en prononçant ces mots ?
… Et de qui parlait-il exactement ?
—
Kei fixait sans vraiment la voir la carte tridimensionnelle affichée sur le bureau tactique de la salle de briefing.
— Voilà les résultats de nos derniers relevés, disait-elle. Il n'y a… pour ainsi dire plus d'activité dans aucune des grandes agglomérations identifiées. Il est possible que quelques groupes isolés aient eu le temps de se réfugier dans les deux principales chaînes montagneuses du Nord, et que des villages a pu subsister sur le continent septentrional, mais j'estime que toute résistance sérieuse a été éradiquée.
Yulian s'agita sur sa chaise, mal à l'aise. La planète venait d'être détruite, ou presque. Kei l'annonçait du même ton qu'elle utilisait pour détailler l'état des stocks de pièces détachées de l'Arcadia. Ça n'aurait pas dû se passer comme cela.
— Yulian, avec ton équipe, tu te rendras ici, continuait Kei en désignant un point marqué de rouge sur la carte. Le bâtiment abrite les locaux de l'Institut Spatiographique Fédéral affilié à ce quadrant. Il est capital que nous récupérions toutes les données qui étaient en leur possession.
Ça n'aurait pas dû être aussi impersonnel, aussi analytique.
— Il y a de fortes chances que ce qui nous intéresse le plus soit chiffré, mais je compte sur toi pour faire cracher à leurs ordinateurs tous leurs secrets, termina la jeune femme.
Et surtout, il n'aurait pas dû se sentir aussi peu concerné par l'ampleur de la catastrophe, songea Yulian. Ils parlaient d'une planète. Une colonie mineure, certes, mais une planète détruite. Une dizaine de villes importantes avaient purement et simplement été anéanties. Bon sang, combien de vies avaient été fauchées ? Des centaines de milliers ? Des millions ? Où étaient la culpabilité, la tristesse, où était la colère ?
Il se sentait… vide.
— Yulian ?
Il sursauta.
— Euh, oui, bredouilla-t-il. Oui, aucun problème.
Il n'aurait pas dû se comporter ainsi. Il aurait dû… Il…
Yulian fronça les sourcils, laissa son esprit en pilotage automatique tandis qu'il expliquait machinalement la procédure à suivre pour vider les serveurs de l'Institut sans altérer les données informatiques. Il aurait dû être capable de réagir autrement. Mais comment ?
— Ce sera un jeu d'enfant, conclut-il à la fin de son exposé.
Il ne s'en souvenait jamais.
—
Lydia boudait.
— Arrête avec ça, la gronda Tadashi. T'as aucune chance, je changerai pas d'avis.
— Je veux jouer, grogna la fillette.
Tadashi haussa les épaules.
— Tu vois bien que j'ai du travail.
Lydia lui répondit en tirant la langue.
— Ben il est nul, ton travail !
— Oh, tais-toi…
Le garçon retint un soupir tandis qu'il considérait le seau rempli d'eau savonneuse que Masu lui avait mis dans les bras avec la consigne « et que ça brille ! ». Quoi qu'il puisse prétendre, Lydia avait raison : c'était nul. Un vaisseau aussi performant que l'Arcadia ne possédait-il pas des robots pour exécuter ce genre de tâches ? Si, bien sûr, il en avait vu à l'œuvre dans les coursives… Alors pourquoi n'opéraient-ils pas également en cuisine ?
— C'est pas grave, poursuivait la petite fille. Je préfère rester avec toi même si t'es fâché.
L'enfant s'interrompit un instant, la bouche tordue en une mimique indécise.
— J'aime pas les autres, déclara-t-elle finalement. Quand je fais comme si je les regardais pas, eh bien ils ont l'air transparents.
Tadashi se figea. On raconte que l'Arcadia… Il secoua la tête. Non, c'était stupide.
— Meaw.
— Tadashi, regarde ! Il est revenu !
… et ses prunelles émeraude scrutaient les deux enfants avec attention.
— Minou ! Tu veux jouer ?
— Lydia, non… Le docteur a dit…
— Qu'est-ce qu'il y connaît ? coupa la fillette. C'est juste un chat !
Un chat. En effet. Cela n'avait rien de comparable à toutes les horreurs que Tadashi avait déjà croisées. Pas de quoi se méfier. Juste un chat.
Il hésita.
L'animal pencha la tête de côté, bailla, puis se retourna avec nonchalance.
— Il nous fait signe de le suivre ! interpréta Lydia.
Tadashi fit la grimace. Au contraire – a priori – de Lydia, il ne parlait pas le chat couramment. Et son instinct lui soufflait avec insistance de ne surtout pas faire confiance à cette bête.
D'un autre côté, pouvait-il laisser Lydia s'aventurer seule dans les coursives ? se demanda-t-il alors que la petite fille emboîtait les pas du félin. D'après ce qu'il savait, l'équipage avait quitté le bord pour se ravitailler sur une planète voisine (ou la piller, le garçon avait eu du mal à discerner la nuance), sans lui (il était soit disant « trop jeune pour ça, mieux valait qu'il reste à l'abri »), mais Tadashi n'osait imaginer ce que la fillette pouvait croiser d'autre.
Le garçon prit une grande inspiration. Il était fort, se répéta-t-il. Il était courageux. Il ne serait pas dit qu'il avait abandonné pendant qu'une morveuse prenait tous les risques. Il serait un héros. C'était à lui d'agir.
Après tout, il avait embarqué pour cela.
—
L'Institut Spatiographique Fédéral était vide, tout comme l'immeuble voisin, celui d'à côté, et l'ensemble des bâtiments de la ville. Partout, des brumes jaunâtres s'accrochaient aux sommets, rampaient au sol et s'infiltraient dans le moindre recoin. Yulian rajusta son masque respiratoire avec une pointe de nervosité. Les cadavres desséchés qui gisaient dans les rues, fauchés dans des postures grotesques, se chargeaient de lui rappeler que les volutes paresseuses n'avaient rien d'un inoffensif brouillard.
— Reco un à leader, rien à signaler. On commence l'extraction.
— Bien reçu.
Yulian secoua la tête. Kei estimait que des cartes et des relevés typographiques leur fourniraient ce qu'ils cherchaient. Pourquoi pas, mais du point de vue de Yulian l'approche de la jeune femme était beaucoup trop scientifique, beaucoup trop rationnelle pour une quête aussi utopiste que la leur. Les limites de la guerre ne seraient pas inscrites sur une carte, aussi élaborée soit-elle. Un monde épargné par les combats ne le serait que parce qu'il parvenait à rester invisible au commun des mortels.
Yulian fit lentement le tour de la salle dont il venait de forcer l'entrée. Il avait laissé aux gars la collecte des cartes spatiales tandis qu'il choisissait d'explorer un autre bâtiment. Cela allait à l'encontre des ordres de Kei, mais il s'accommoderait des reproches. Moins tape-à-l'œil que l'Institut Fédéral, cet immeuble renfermait cependant ses propres trésors. Ici, les murs étaient tapissés d'étagères dégorgeant de holo-revues, de mono-cristaux de données, d'antiques journaux de papier et de plexi-feuilles d'informations. Au milieu de la pièce, une rangée d'ordinateurs fonctionnaient toujours, connectés au réseau galactique, leurs moteurs de recherche scrutant inlassablement les télex de toutes les agences de presse existantes. Sporadiquement, l'un d'entre eux crachait une feuille imprimée. Yulian en saisit une au vol. « Flash info ! Toujours aucune nouvelle de la colonie minière B-38 après la collision astéroïdale, le gouverneur de Plaht autorise en urgence l'envoi d'un convoi de sauvetage. » Il y en avait des centaines comme celle-là, perdues sur le plancher, éparpillées sur les tables, rangées avec soin dans des classeurs, stockées dans des disques ou des cristaux d'archives. Yulian fixa un instant le désordre, la quantité impressionnante d'informations à récolter, puis il eut un demi-sourire. S'il voulait trouver une terre d'asile non encore touchée par la guerre, un monde en paix, protégé du chaos, s'il voulait trouver une planète idéale, alors c'était ici qu'il fallait chercher. Là-dedans, parmi les reportages, les scoops, les témoignages, il fallait démêler les parcelles de véracité des ragots, il fallait trier les rumeurs, il fallait s'extraire de l'actualité sanglante, passer outre le pessimisme, trouver les bribes d'espoir.
Et fouiller les légendes.
—
— Minou ! Attends-nous !
L'injonction était inutile, constata Tadashi. Le chat bondissait souplement dans les coursives, prenait de l'avance, disparaissait à chaque intersection, mais il s'arrêtait net dès lors qu'il distançait de trop loin les deux enfants. « C'est magique », riait Lydia, ravie que l'animal se montre aussi attentionné. Tadashi, lui, trouvait juste cela bizarre, et de plus en plus oppressant à mesure qu'il s'enfonçait plus profondément dans les entrailles de l'Arcadia.
— Peut-être qu'il nous mène à un trésor secret ! babillait Lydia.
Oui, peut-être. Peut-être allaient-ils tomber sur le butin des pirates, quel qu'il soit. Tadashi fit un rapide calcul : aussi loin qu'il se souvienne, il avait toujours entendu parler de l'Arcadia, et il lui semblait bien que la réputation du vaisseau pirate était déjà solidement installée durant la génération précédente. Depuis au moins vingt ans, estima le garçon. Peut-être trente. Quelle quantité de butin pouvait-on amasser en un laps de temps aussi long ?
— Oh non ! Il a disparu ! Reviens, minou ! Où tu es ?
— Peut-être qu'il a pris peur, persifla Taddashi. Avec tout le bruit que tu fais, on dirait qu'un troupeau d'éléphants s'approche.
Lydia haussa les épaules, nullement affectée par la moquerie, et continua à crier « Minou ! Reviens ! Tu joues à cache-cache ? » entrecoupé de petits gloussements. Tadashi laissa échapper un reniflement dédaigneux. Lydia n'était qu'un bébé. Elle prenait le vaisseau pour un terrain de jeu et le chat pour une peluche docile, alors que l'animal avait dû se lasser depuis longtemps, ou finir par être effrayé par ses cris.
Le garçon tiqua. Peut-être la bête avait-elle été effrayée, se répéta-t-il. Peut-être l'enthousiasme bruyant de Lydia était-il perturbant pour qui était habitué de longue date au silence. Tadashi étudia la coursive au milieu de laquelle le chat leur avait faussé compagnie : identique à toutes celles qu'il avait déjà explorées, grise, rectiligne et impersonnelle, elle semblait pourtant plus… lumineuse. Comme si la joie enfantine de Lydia effrayait également les ombres.
— Minou ! criait la fillette. Minou !
Lydia riait, courait d'un boîtier à un tableau de contrôle, s'amusait des diodes clignotantes et des affichettes techniques à moitié effacées par le temps. Lydia riait et jouait, insouciante, encore innocente malgré les épreuves qu'elle avait déjà traversées.
Lydia riait et l'obscurité reculait.
—
— Mission terminée, capitaine. Il est même possible que l'initiative de Yulian soit utile, en fin de compte.
Kei consulta sa tablette holo et le rapport qui s'y affichait. L'image tridi tremblotait : victimes des innombrables brouillages électromagnétiques de l'Arcadia, la connexion sans fil parvenait avec difficulté jusqu'au château arrière. Agacée, Kei agita la tablette, sans succès. En arrière-plan des diagrammes animés et par transparence, elle discernait les contours rendus flous par la pénombre d'un bureau terni par les couches de poussière. En son centre, sur un plateau d'argent, se dressaient une bouteille d'un alcool rare des Pléiades et deux verres. L'un d'entre eux avait été rempli à son intention. Elle n'y toucha pas.
— Le traitement et le recoupement des données par l'ordinateur est estimé à quatre-vingt-deux point trois heures, continua-t-elle. L'intervalle est suffisant pour que nous puissions nous rendre sur Ethaniel sans craindre de dommages structurels liés à la contraction temporelle.
La jeune femme fit une pause. La quantité de données récoltées et l'éloignement de la planète par rapport aux grands carrefours fréquentés concourraient à augmenter leurs chances de trouver des indices cette fois-ci. Dans le cas contraire… Eh bien, ils s'enfonceraient encore davantage dans les territoires limitrophes à l'Espace Fédéral, ils dépasseraient les ultimes colonies de la Bordure, jusqu'à atteindre, enfin, des contrées vierges. C'était l'objectif que Kei poursuivait de ses vœux, qu'elle souhaitait du tréfonds de son âme.
C'était un objectif ambitieux et de longue haleine. Et dangereux. La jeune femme pinça les lèvres.
— D'autre part, capitaine, nous avons deux passagers en culotte courte, reprit-elle.
Devait-elle les débarquer ? Devait-elle leur infliger les incertitudes du voyage ? Kei hésita, attendit une approbation ou une dénégation, puis décida finalement de ne pas aller à l'encontre du destin. Les enfants étaient montés à bord selon les règles.
Qu'ils s'y plient.
—
— Je suis fatiguée.
Lydia avait fini par oublier le chat.
— J'en ai assez de marcher ! se plaignait-elle. J'ai faim et j'ai soif et j'ai mal aux pieds, je veux rentrer !
Tadashi se contenta de serrer plus étroitement la main de la petite fille, et continua à la traîner dans les couloirs. Il devait rester fort, se répétait-il. Il ne devait pas montrer son trouble.
Il avait fait demi-tour, s'était efforcé de revenir scrupuleusement sur ses pas, et malgré tout il avait l'impression de tourner en rond. Mais comment en être sûr ? Toutes les coursives étaient désespérément identiques !
— Je suis fatiguée… geignait Lydia. Tu peux me porter, s'il te plaît ?
Tadashi soupira, puis obtempéra. La fillette était lourde, mais ainsi il avançait plus vite. Refusant de s'avouer perdu (il n'allait pas perdre la face devant Lydia, hors de question), le garçon décida d'une stratégie simple et éprouvée : toujours tout droit, jusqu'à ce qu'il aboutisse à une portion de vaisseau qu'il reconnaisse. Les quartiers de l'équipage, par exemple. Ce serait rassurant.
Lydia glissait. Tadashi réajusta sa prise. La coursive était grise, froide et impersonnelle, rectiligne et interminable. Bon sang, l'Arcadia ne pouvait tout de même pas être si long !
— Pourquoi on n'arrive pas ? demandait Lydia. Ils sont où, les autres ? Je veux retrouver Madame Masu !
En cet instant, Tadashi aurait lui aussi été heureux d'entendre la voix éraillée de la cuisinière et de se voir confier une serpillière pour lessiver le sol de la cambuse. Lydia avait perdu tout entrain. Il percevait sa peur naissante. Et il lui semblait que les ombres se rapprochaient.
Le garçon stoppa soudain. Un embranchement, encore. Le chemin qui menait vers la gauche était barré d'une porte blindée équipée sur le côté d'un cadran digital et d'un clavier, et en son centre d'un gigantesque volant de contrôle. Tadashi avait croisé une multitude de ces portes partout dans le vaisseau. Jusqu'à présent, elles avaient toujours été fermées.
Celle-ci était ouverte.
