Chère *****,

C'est moi. Lexa.

J'ai trouvé ces feuilles quelque part dans ton bureau. Je n'avais absolument pas l'intention de les lire, mais la mention de mon nom a attiré mon attention alors que je les rangeais dans un dossier pour te rendre tes affaires. Je m'en excuse.

C'est la concierge qui nous a demandé de nous occuper de ta chambre, parce qu'ils n'arrivent pas à te joindre, et que tu aurais laissé un mot à la responsable qui laissait entendre que tu ne reviendrais pas. Raven et Clarke m'ont aidée à empaqueter le peu de choses que tu avais laissées dans tes placards : provisions, matériel scolaire, quelques livres qui n'étaient pas parmi tes préférés (ceux-là, j'imagine que tu as dû les emporter parce que je n'ai pas pu retrouver les Romain Gary, ni ton recueil d'Apollinaire usé jusqu'à la corde). J'ai préféré vider ton bureau seule, en essayant de violer le moins possible la vie privée que tu aurais pu y cacher. Je mets tout dans des pochettes sans trop faire attention au contenu. Nous amènerons les cartons à ta mère dans quelques jours, quand nous aurons rendu nos propres chambres et que nous partirons sur la côte ; d'après ton adresse, il ne nous faudra qu'un petit détour. Nous l'aurions fait, de toute façon.

Raven prétend que c'est pour aller te « chercher par la peau des fesses » et t'obliger à « t'expliquer sur cette connerie de départ en cachette ». Tu la connais ; elle est très en colère est vexée que tu ne les ai pas prévenues, et que tu n'aies laissé aucune adresse : elle est très triste. Ce n'est pas la seule.

Je me sens coupable d'avoir fini par lire ces pages, parce que tu hésitais toi-même à me les donner. Laissées dans ton bureau, et non pas adressées à mon intention en vue de mon réveil, je présume que tu as finalement préféré ne rien en faire. Mais tu ne les as pas emportées avec toi.

Je t'écris ce mot sans bien savoir si tu vas finir par le lire, puisque tu n'as même pas prévenu ta mère de l'endroit où tu partais.

J'espère que tu vas bien, où que tu sois. Je me doute que si tu avais voulu qu'on sache explicitement les raisons de ton départ précipité, juste une semaine avant la fin des cours – et aussi avant mon réveil, tu nous l'aurais dit. Mais te connaissant, et d'après les scrupules que tu as exprimés sur ces pages, tu as peut-être eu peur qu'on se reproche ce départ, et qu'on s'accuse d'en être la cause. Je te reconnais bien là.

Je ne sais pas s'il faut que je réponde, comme je n'étais pas vraiment censée lire tout ça. Mais après ces trois semaines de coma, puis ma convalescence pour retrouver toute ma mémoire, tu me manques. C'est un fait. Tu manques à tout le monde, bien sûr – et tu dois savoir que c'est vrai.

Mais lire ce que tu as pu ressentir pendant ces derniers mois, ça a été dur. Il ne devrait pas s'agir de moi, dans cette petite lettre que je t'écris sans bien savoir si tu la liras dans un futur proche, mais il faut quand même que je te dise que cela m'a profondément touchée. Tes mots sont magnifiques, et ce que tu y dis aussi. Je ne me sens pas fière d'avoir été le centre de ton attention, mais plutôt coupable de t'avoir demandé autant. Et surtout, je m'en veux de ne pas avoir pleinement compris ce que tu vivais sans le dire – je m'en doutais certainement, parce que tu ne me cachais pas que l'attirance que j'avais pour toi était réciproque. Mais j'ai dû me voiler la face à un moment ; sans cela, comment expliquer que je ne me sois pas rendue compte que la situation te faisait du mal ?

Je n'ai jamais cherché cela, mais tu le sais déjà : il n'y a pas un seul reproche dans ce que tu as écrit, et cela alors que je suis la plus grande responsable de tout ça. S'il faut dire les choses comme elles sont, je me suis servie de toi pour combler un manque, et puis je t'ai jetée quand j'ai trouvé mieux. C'est répugnant, comme formulation. Mais je ne peux nier qu'objectivement, on aurait raison de le voir comme ça.

Pour moi, durant tout ce temps qu'on a passé ensemble, cette idée ne m'avait jamais effleuré l'esprit – ou plutôt, j'en avais peur, mais j'ai fait de mon mieux pour que ça ne soit pas vrai, que tu ne te sentes pas comme un « objet » dont j'usais à ma guise, mais comme quelqu'un de profondément attirant, et aimable. Parce que c'est vrai ; je n'ai jamais bien compris comment les autres n'avaient pas pu voir tout ça en toi, et surtout t'aimer à la hauteur de ce que tu mérites. La première preuve, c'est que tous ceux qui percent un peu ta coquille ne s'en vont jamais. Tous tes amis ici pensent à toi, je te le promets.

Tu es douce, passionnante, et passionnée, généreuse, fidèle, extrêmement compréhensive, et tu mérites quelqu'un qui te soit entièrement dévoué. J'aurais aimé rendre justice à ce que tu as fait pour moi, mais comme tu l'as écris à un moment, faire un pas dans ce sens aurait été saccager allègrement la distance respectueuse que tu t'es forcée à mettre entre nous. Et cela, parce que je te l'avais demandé.

Je sais que tu n'aurais certainement pas souhaité que j'en endosse la responsabilité, mais tu as enduré tout ça, le silence, l'attente, à cause de moi. J'ai eu, et j'ai toujours la meilleure place, grâce à toi – et tu t'arranges encore pour que j'obtienne le meilleur rôle ! Tu aurais tous les droits de te plaindre, encore plus parce que justement tu refuses de le faire. Je ne pensais pas que tu te sentais aussi à l'écart. Mais d'un autre côté, tu répètes souvent que je te donnais déjà beaucoup. En effet, j'aurais voulu faire bien plus pour toi, parce que tu le mérites mille fois. Mais faire comme si Clarke ne comptait plus aurait été un mensonge – même ça, tu l'as senti aussi.

Tout ce que tu as montré dans ces pages ; ta perspicacité, ton humilité, ta gentillesse... ça ne m'a pas surprise, parce que je sais que tu possèdes déjà tout ça en toi, et que tu ne te prives pas de les offrir autour de toi. En es-tu consciente, au moins ?

La vie ne t'a pas donné beaucoup d'occasions d'en être remerciée. Le seul fait que tu te sois écartée volontairement tout en restant là pour moi, à chaque fois, te rend digne de tout ce que je n'aurais pas pu te donner.

Je suis désolée. Sincèrement.

Je n'ai pas comme toi le don de pouvoir transcrire toute l'affection et l'admiration que j'éprouve pour toi – ce que tu appelles le « respect ». Cela aussi, tu l'as senti. Mais tu t'es trompée, ou alors dévalorisée : j'éprouve pour toi bien plus que le simple respect qu'on pourrait avoir pour un autre être humain, quel qu'il soit. Tu es digne d'affection et d'admiration, toi, et avant tous les autres. Tu as raison, je ne suis jamais allée voir ailleurs ; c'était toi qui m'intéressais égoïstement. Simplement, je n'ai pas réussi à oublier Clarke. Je ne t'aurais pas aimé comme elle. Et c'est ça le problème.

Je le regrette, si tu savais...

En te lisant, j'ai fini par comprendre pour quel genre de raisons tu as bien pu partir sans prévenir, à quelques jours seulement de mon réveil miraculeux. Est-ce que c'est justement celui-là qui t'a poussée à disparaître ? Tu avais finalement peur de me revoir ou, comme je le crois, tu voulais encore une fois, et une dernière, t'effacer pour que je puisse vivre en paix avec Clarke ?

J'aimerais te dire combien tu as tort, et combien j'aimerais que tu sois là parce que tu es une amie formidable, et que j'aurais besoin de toi. Mais je crains de faire seulement preuve d'hypocrisie, et de me mentir à moi-même ; ça serait encore une fois t'oublier et t'utiliser en se donnant bonne conscience. Je ne sais pas ce qui est le mieux, même si je pense, en toute honnêteté, que tu n'as vraiment pas besoin de moi. Tu as déjà tout.

Et raison de partir.

Je respecte ta décision. Je ne peux pas te dire que je suis triste ; ça fait écho à tes écrits, mais j'ai bien peur de n'être qu'une pâle imitation, si je prétends réprimer mes sentiments juste pour que tu puisses enfin prendre un nouveau départ qui, je l'espère du fond du cœur, te comblera enfin.

Tu as raison sur toute la ligne, je ne me lasserai pas de le répéter : tout ce que tu as dit, c'est vrai. Te contredire, et affirmer de nouveau que tu as été et que tu es toujours très importante pour moi, même si ça part de l'intention de te rendre hommage, ce serait piétiner allègrement ta modestie. C'est en particulier ici aussi, que tu as eu le plus raison : on se ressemble finalement beaucoup, puisque je te comprends, et que tu me comprends. Mais à côté de tout ce que tu as fait pour moi, je ne vaux pas grand chose, et je me reproche encore de répéter en continu « moi, je », comme si j'étais encore le centre du monde.

Alors au revoir – ou « adieu », comme tu me disais d'un ton sarcastique et plein d'auto-dérision à chaque fois qu'on se séparait. Je ne t'oublierai jamais, que tu reviennes ou non. Que tu lises un jour cette lettre ou non.

Je n'ai jamais voulu te faire du mal, mais tu le sais déjà.

Je t'aime beaucoup et tu vas me manquer, mais je ne sais pas si je souhaite que tu en sois consciente – tu te sentirais encore coupable, et ça, je ne le veux absolument pas. C'est fini, tout ça ; prends bien soin de toi.

Je sais que tu es intelligente, bien plus que moi en plein d'endroits, et c'est pourquoi je me permets de te dire ceci : en effet, peut-être qu'à un autre moment, un autre endroit, quelque chose de plus aurait été possible. Quelque chose de mieux.

Tu le mérites, encore et encore.

Mais je ne vais pas cracher sur tous tes efforts pour me donner ce bonheur auquel tu n'as pas eu droit. Ce ne serait pas juste à leur égard. Alors cet immense cadeau, que tu m'as fait et dont je te serai redevable pendant tout le restant de ma vie, certainement, je l'accepte, et j'espère ne jamais plus te décevoir.

Merci.

Lexa


FIN