Chapitre 4 – Le glaive des menaces

« Tu vas arrêter de te plaindre sans cesse ?

― Je ne me plains pas, j'en ai juste marre de marcher des kilomètres sans rien faire d'intéressant, alors que des choses importantes m'attendent là-bas ! »

Ce dialogue se répète depuis la matinée, sans relâche. Pourquoi ne prend-elle pas son mal en patience au lieu de continuer à s'apitoyer sur son sort toutes les vingt minutes ? Les soixante kilomètres dispersés sur les trois jours n'ont pas radouci cette fille. Au début du voyage, je la pensais plus curieuse, au vu de ses nombreuses interrogations à longueur de journée, concernant les Pokémon, voire même mon monde en général. « Quel est ce Pokémon ? Comment communiquez-vous ?... ».

Ma nouvelle fonction de guide me motive en tous points, car je trouve enfin une compagnie avec qui discuter de mes passions, mes espérances et mes angoisses. Du moins, c'est ce que je m'imaginais à notre départ de Poivressel. Au final, la curiosité de Shana s'est estompée le premier soir après le commencement de cette nouvelle quête : petit à petit, elle commence de nouveau à s'inquiéter de sa destinée, de celle de ses proches, et plus généralement, de celle de son monde.

« Mais au fait, Shana, il y a vraiment des gens auxquels tu tiens ? De la famille ?

― Non, non, tu n'y es pas…

― Alors ?

― Ce sont surtout des amis à moi qui me manquent terriblement…en particulier un.

― Ah, et qui est-ce ?

― Il s'appelle Yuji. Il doit avoir le même âge que toi, mais là-bas, les personnes de ton âge ne voyagent pas, ne partent pas à l'aventure. Ils étudient pour leur travail plus tard.

― Quelle idée, je ne supporterais pas d'être tout le temps reclus dans un endroit et étudier ! On nous apprend toutes les bases essentielles pour notre voyage avant nos 10 ans, puis selon la durée de notre épopée, nous commençons plus ou moins tard à nous préoccuper de notre avenir. Ce qui est, je trouve, très bien. On nous attribue une autonomie qui nous forge une personnalité et des qualités sans égal... Au fond, cet univers reclus te manque tant que ça ? Je n'endurerais pas une telle épreuve pendant une semaine. Tu dois vraiment aimer quelqu'un là-bas pour y tenir…

― Je…Non ! Ce n'est pas ça du tout ! Et puis arrête avec tes questions stupides !

― D'accord, j'ai compris, faut pas avoir peur de tes sentiments hein… »

Elle se contente de me fusiller du regard au lieu de me lancer son habituel « Urusai ! Urusai ! Urusai ! », mais le silence troublant qui en a suivi m'a fait comprendre que j'avais sûrement touché un point sensible. Après tout, ce sont peut-être des affaires qui ne me concernent pas. Elle est en droit de considérer que je ne suis qu'un inconnu, ne la connaissant que depuis presque une semaine ! Est-ce une durée raisonnable pour commencer à fouiner dans la vie privée des gens qu'on accompagne ou qu'on tente d'aider ?

Quoi qu'il en soit, au cours de ces trois premiers jours de voyage en duo se sont révélés être d'une affreuse banalité, contrairement aux idées que je me suis imaginées depuis ma promesse faite à Shana hormis ce genre de disputes, les journées se contentaient d'être monotones, à l'image du périple que j'avais vécu depuis mon arrivée à Hoenn. Marchant de préférence le matin, m'entraînant l'après-midi, je ne trouve pas de grands moments hormis le soir pour me plonger dans la lecture de l'ouvrage dont m'avait fait don Ranger Simon. Hormis m'intéresser à son habituel quotidien ou réciproquement, je parle très peu avec Shana. Très caractérielle, je remarque que même si elle ne me déteste pas, elle n'est pas encore à l'aise pour me parler, surtout avec les disputes incessantes qui éclatent à cause de sa soif de rentrer chez elle (ou à cause de mon manque de tact, c'est selon). Je dois aussi avouer qu'étant un naturel rêveur, il m'arrive souvent de rentrer dans des états seconds lorsque Shana se plonge à son tour dans le récit, dont elle me remémore certains passages. Dans ces moments chacun de nous deux se vexe trop finalement pour une raison le plus souvent minime. Je continue à garder espoir que notre entraide serait d'une très grande utilité, même pour une parfaite inconnue de cet univers.

« Quand arrivons-nous à la prochaine ville ?

― Lavandia ne se trouve plus très loin, je pense que nous pouvons y être demain. »

En effet, mon prochain badge à décrocher se trouve à Lavandia, située dans les premières hauteurs du massif qui s'offre à notre vue. J'ai entendu dire que le champion actuellement en place devrait bientôt prendre sa retraite et passer le relais. Cette situation ne m'arrange pas, car je m'étais débrouillé pour arriver à trouver quantité d'informations sur le champion actuel, Voltaire, sans m'attarder sur son éventuel successeur. Toutefois, le type dominant dans l'arène ne devrait pas changer, je me retrouve en pleine possession de mes stratégies à appliquer contre les Pokémon de type électrique. Je n'ai fait que tabler sur ce type précis depuis mon départ de Myokara. La traversée des océans m'empêchant un entraînement correct avec mes Pokémon et l'arrivée à Poivressel très mouvementée, je me devais de rattraper le temps perdu. La situation actuelle exige que j'accorde moins de temps à mes objectifs premiers. Malgré cela, le manque d'action commence à me peser, tout comme il a l'air de peser sur Shana, qui elle aussi semble être en manque de véritables aventures et qui ne demande qu'à faire autre chose que « marcher à longueur de journée ». La consoler alors que tout, ou presque tout, lui manque, n'est pas une mince affaire. Mais, en tant que mentor malgré moi, je me dois la soutenir autant que possible dans la quête qu'elle poursuit.

« Je m'ennuie.

― Normal, Shana, tu n'es pas habituée à vivre dans un monde comme celui-ci. Je te promets qu'en restant un petit moment ici, tu t'habitueras très rapidement aux coutumes de ce monde, qui ont dans le fond de très grandes similitudes avec le tien.

― N'essaie pas de me vanter tout le temps les bienfaits de cet univers.

― Je ne suis pas comme tu le penses ! Je remarque juste ton renfermement. Alors que si nous devons parcourir encore des centaines, voire des milliers de kilomètres, parcourir de vastes prairies, franchir des montagnes et encore plein d'autres endroits, tu te dois d'être plus ouverte. Je me répète, mais imagine un peu que je ne sois pas là !

― Tu me rabâches le même discours depuis notre rencontre, change un peu de registre. Tu ne sais pas ce que j'ai vécu ! Tu t'imagines encore moins comment je peux me sentir seule sans ceux qui appartiennent à ma véritable vie !

― Je ne suis donc rien ? »

A son tour de toucher un point sensible. Une fois de plus, elle réussit à m'offrir l'impression d'être complètement inutile et de continuer mon voyage comme si de rien n'était.

« Je suis désolé Houtarou, je sais que tu m'as quand même pas mal aidée…mais je me sens si seule. Sans Yuji, sans Alastor…

― Qui est cet Alastor ?

― C'est un des rois de Guze dont je t'avais parlé de notre rencontre. Il m'a confié une grande partie de mes pouvoirs et sans son aide, je ne peux plus faire grand-chose, si ce n'est pas rien…

― Oui ça y est je me souviens que tu en avais fait mention. Tu parlais d'un médaillon, ou quelque chose dans le genre, non ?

― C'est exact. En fait, c'est par l'intermédiaire de ce médaillon que je suis tout le temps lié à Alastor. Il me donnait des conseils, il m'a confié des pouvoirs dont tu ne pourrais même pas te faire une mince idée…

― Et tu dis l'avoir perdu lors de ton « passage » ici ?

― Il semblerait que oui.

― Ce qui est inquiétant. Je ne peux pas mesurer les conséquences d'une telle perte, mais… qu'arriverait-il si tu arrivais à retourner dans ton monde et que tu ne retrouverais pas ton médaillon ?

― Je n'ose même pas l'imaginer… »

J'en sais déjà assez pour m'imaginer à quel point la situation est compliquée, voire dramatique, pour cette fille réduite à m'accompagner durant un « bête » voyage bien opposé à ses ambitions, à la recherche de ce monde qui pour sa part semble l'avoir oublié. D'après tout ce qui m'a été raconté, je peux en conclure que ce n'est pas seulement une question de retrouver ses amis, mais aussi de protéger en tout points cet univers qui lui est cher.

Toutefois, malgré mon admiration pour un tel dévouement, ma compassion envers Shana reprend le dessus. Je suis perdu et je n'en sais pas assez pour arriver à trouver une solution.

« Hé ! Vous, là-bas, qui êtes-vous ? »

Tiens, un dresseur. Je me demandais s'il en existait encore et si moi-même n'avais pas changé d'univers. En effet, depuis notre départ de Poivressel et nos déboires avec la population locale, dont devaient surement figurer pas mal de dresseurs, je me devais faire profil bas. Autre hypothèse, les dresseurs évitaient de croiser notre route, ce qui est compréhensible. L'information d'un jeune dresseur originaire des îles Sevii ayant participé à la Ligue Indigo accompagnant une folle furieuse qui est étrangère à tout le monde, semble avoir bien circulé dans les environs.

En attendant, c'est bel et bien un dresseur qui nous a interpellé, le genre « craque des muscles » qui ne demande qu'à casser de l'adversaire, qui s'habille comme les loubards pour se donner une carrure imposante. Je n'ai jamais apprécié ce genre de personnes, qui d'ailleurs traîne souvent en groupe. Mais cette aversion profonde et à nouveau, l'habit ne faisant pas le moine, ne m'empêche pas de lui parler :

« Salut. Je m'appelle Houtarou et voici Olivia. »

D'un rapide coup du coin de l'œil, je constate que Shana n'a toujours pas accepté ce triste mensonge, et n'a finalement pas pu s'empêcher de me donner un discret coup de coude dans les côtes.

« Qu'est-ce que tu nous veux ?

― Un match Pokémon à un contre un. J'en ai marre de combattre des mauviettes et vous m'avez l'air à la hauteur de ce que j'attends. Alors ? »

Malgré tout, enfin un match ! Occasion rêvée, non seulement de dérouiller un peu, que mes Pokémon reprennent enfin goût à notre voyage, mais aussi de montrer à Shana comment un match se déroule. Le concours auquel nous avions eu l'occasion d'assister n'était qu'une simple image de tout ce que les combats renfermaient.

Le match allait donc se dérouler entre mon Corboss et le Chapignon adverse, et ce sous une Shana très attentive.

« Chapignon, Mach Punch !

― Corboss, esquive-moi cette attaque et tout de suite Cru-Aile ! »

Les deux attaques ont raté leur cible. Le combat allait donc être très physique, au corps-à-corps.

« Vampigraine ! »

Mais cette fois-ci l'attaque provenant du Pokémon adversaire touche mon Corboss de plein fouet, à présent très désavantagé. Le coup final allait-il être donné ?

« Très bien et maintenant achève-moi ce pigeon avec une attaque Méga-Sansgue !

― Tranche-Nuit, découpe-moi cette attaque en vitesse, et tout de suite Cru-Aile ! »

Le loubard ne s'attendait surement pas à ce que je rapplique de cette manière. Mais ma ruse a fonctionné. En plus de s'être libéré de ses liens, Corboss avait non seulement réussi à éviter l'attaque mais également à toucher son adversaire. Mais désormais, les deux Pokémon sont exténués par l'exercice d'endurance auquel ils s'étaient livrés. Chapignon s'évanouit le premier. Je peux remercier la chance de m'avoir aidé. L'avantage du type et mon expérience dans cette forme de situation m'auraient beaucoup servi en d'autres occasions.

« Non, je n'ai pas pu perdre ! Chapignon !

― Le combat est terminé…

― Non, je suis sûr que tu ne pourras rien contre Skelenox !

― Eh, on avait dit un contre un !

― Tu crois que je vais m'en tenir aux règles, sale mioche ? »

Malgré mon étonnement, le comportement de ce dresseur ne pouvait que me surprendre à moitié. Déjà que je n'ai pas une grande affection pour ces personnes, celui-ci ne faisait que confirmer mes clichés qui devaient être par moments grossiers. Prêt à répliquer à tout moment face à l'attaque adverse, la dernière chose qui aurait pu se produire est une intervention de Shana :

« Qui es-tu pour attaquer ce garçon de la sorte ?

― Toi, retourne jouer aux poupées. »

C'était la phrase de trop. Il a fallu que je rivalise d'anticipation pour voir clairement le katana de Shana sortir de la cape de celle-ci.

« NOARFANG, HYPNOSE ! »

En une fraction de seconde, la plus longue qu'il m'ait été permis de vivre jusqu'à présent, il m'a fallu sortir la Pokéball et lancer mon ordre d'attaque dans l'instant. Le moment qui a suivi, mes jambes se sont dérobées, l'homme face à moi sous le choc et Shana était allongée, endormie. Le loubard a voulu s'approcher d'elle, mais d'une voix claire et distincte, je me suis permis de lui lancer :

« CASSE-TOI ! EN VITESSE ! »

Mon ordre ne s'est pas donné lieu à discussion. Complètement paniqué, le loubard s'est enfui sans demander son reste. De mon côté, complètement hagard face à ce qu'il venait de se produire. Je contemple mon acolyte, dormant paisiblement dans l'herbe. Le mal étant fait, je ne peux que contempler les dégâts. Même si son intention était probablement de dissuader le dresseur d'en rajouter, Shana en avait fait de trop. Que Shana ne se soit servi de son katana uniquement pour dissuader ou pour passer à l'acte, les conséquences se trouvent être exactement les mêmes. On risque gros à se faire tout le temps remarquer, même si je dois avouer que l'autre a cherché à se confronter aux ennuis. Perdu dans mes pensées, je songe à présent sérieusement à interrompre mon voyage pour me concentrer sur le cœur du problème. Une telle aventure n'est pas du niveau de cette fille, malgré ses grands – supposés – pouvoirs. D'un autre côté, je n'ai aucune envie de jouer sur l'excès de sécurité qui ne pourrait que rendre instable notre relation. La question de contact aux autres doit se poser en priorité. Shana est en train, sans doute sans le vouloir, de couper le contact que j'ai avec les autres, en s'interposant pour se défendre. Je ne conteste pas ses raisons, mais ses moyens sont à revoir. La menace de mort n'est pas un fait anodin. Shana risque d'avoir de gros problèmes, et moi-même si une éventuelle complicité était avérée. Encore que, ma réaction avec Noarfang peut plaider en ma faveur. Toutefois, le coup de colère à Poivressel et cet événement qui vient de se dérouler à quelques kilomètres seulement de Lavandia…

Tout doucement, je la vois se réveiller.

« Où est-il ?

― Parti.

― C'est toi qui a osé abuser de ce pouvoir sur moi ?

― Oui. Je t'ai évité de graves problèmes, quoique tu ne passeras plus inaperçue à présent. Je ne peux rien dire d'autre que « tu as mal agi ». Je sais que tu as un fort caractère, mais tu n'as visiblement pas encore compris qu'ici les relations entre personnes ne sont pas les mêmes que chez toi.

― …Vous êtes d'un compliqué ici.

― Je suis désolé pour toi d'avoir agi ainsi, mais ne recommence plus, par pitié. Je n'hésiterai pas à recommencer s'il le faut »

Il est à présent primordial de rejoindre Lavandia le plus vite possible tout en étant discret. L'arrivée dans cette cité très fréquentée, point de ralliement de beaucoup de voyageurs, ne sera pas si simple si les nouvelles se répandent. Vergazon à l'ouest, Cimetronelle à l'est, Poivressel au sud, Vermilava au nord. La croisée des grands axes de la région amènera son lot de personnages haut en couleurs, et, je le souhaite, le moins d'ennuis possible. Je commence sérieusement à me demander ce que donne l'effet de voyager sans embrouilles, tiens.

L'objectif est atteint à la tombée de la nuit, qui nous offre un spectacle enchanteur. Rares sont les moments où l'on peut admirer le ciel étoilé surplomber les immeubles de la ville en cette saison. Cette petite ville est en partie rattachée à la mer, mais se situe déjà au pied des hauts monts d'Hoenn. Malheureusement, le paysage enchanteur qui m'est offert n'a pu s'offrir à mes yeux qu'un court instant, jusqu'à ce que Shana me rappelle que des choses plus importantes nous attendent. Elle sait pourtant très bien que je ne pourrai me rendre à l'arène que demain matin, et que je devais avant tout vérifier si Voltaire était encore maître des lieux.

Ma question a trouvé sa réponse à l'entrée de l'arène en début de matinée. Une grande affiche, difficile à éviter, est placardée au milieu de la porte, avec un message hâtivement marqué au surligneur :

« Le champion de l'arène de Lavandia Voltaire se retire de son poste. A partir du 3 décembre, l'arène sera rouverte aux dresseurs qui pourront défier sa remplaçante, Ludivine. »

Le 3 décembre, c'est-à-dire demain. Plus qu'une journée et une nuit à attendre avant de pouvoir livrer un match. Un vrai ! La catastrophique rencontre avec le loubard m'avait dégoûté de l'attitude de certains dresseurs et, dans les heures qui ont suivi l'incident, du dressage en général. Mon unique envie à ce moment a été de casser tous les projets que je m'étais fixés pour l'année à venir, laisser Shana en plan, repartir pour l'archipel Sevii et me consacrer à d'autres activités où je suis en mesure de m'épanouir pleinement. Dans le même temps, je reste parfaitement conscient que j'aurais regretté mon choix rapidement et amèrement si je l'avais véritablement fait. Aurais-je déjà eu le courage de prendre cette décision ? Je n'en sais rien, mais quoi qu'il en soit, j'ai finalement continué mon voyage comme si de rien n'était. Difficile, quand on a conscience qu'au fond de soi, une boule au ventre grossit perpétuellement…

L'édition quotidienne du journal local, achetée au petit matin m'a permis d'en apprendre beaucoup plus sur les événements des derniers jours. En effet, depuis la veille, la peur que le loubard ne rapporte son aventure à toutes les personnes qu'il croiserait ne fait que s'intensifier : allions-nous avoir des problèmes ? Allions-nous faire fuir toutes les rencontres amicales qui constituent en général toute aventure d'un dresseur chevronné ? Il y a beaucoup à craindre depuis quelques jours, et la moindre gaffe provoque en général chez moi une grande panique, à l'image de ce qui s'est produit. Hâtivement, je feuillette les pages du journal fraîchement acheté. La rubrique des faits divers attire mon regard.

« Ce mercredi une agression a eu lieu aux alentours de Lavandia. Un dresseur s'est fait attaquer et a subi des menaces de mort par une jeune fille accompagnée d'un garçon probablement plus âgé, autour de la quinzaine. »

L'affaire relatée se résume en trois petites lignes coincées dans une rubrique en fin de journal, susceptible de n'être lu que par une minorité de lecteurs. Pour autant, ne fallait-il pas craindre des représailles ? L'impression du moment ne penche pas en la faveur de cette idée. Shana a commencé aussi à s'inquiéter. Pourtant, depuis hier, elle se fait plus distante avec moi. Elle ne s'est pas faite à l'idée que quelqu'un l'ait forcé à dormir. Elle n'a pas encore pris conscience que l'attaque Hypnose de Noarfang a été nécessaire pour éviter le désastre.

Mais cet état de dominance ne lui a pas plu du tout, et même si elle ne me fait plus de reproches ou de coups de colère, le silence pesant qui règne à présent n'en relève pas moins de la torture. La coopération semble avoir été remplacée par l'individualisme.

« Shana ?

― Hmmm ?

― Je vais m'entraîner aux abords de la ville…tu viens ?

― Non, je reste me reposer, vais continuer à consulter ce bouquin…

― D'accord… »

La fille que j'ai appris à connaître ces derniers jours est à nouveau redevenue une inconnue à mes yeux. Pourtant, j'ai appris à voyager, à vivre avec Shana au bout d'une semaine, à partager les mêmes repas, les mêmes embûches. Depuis hier, les compteurs ont été remis à zéro, et que ma partenaire est une autre personne que celle rencontrée il y a quelques jours. La moindre de mes idées ou de mes actes ne semble influencer la suite de notre quête. L'impression d'inutilité n'a fait que grandir en prenant conscience. S'agit-il donc d'un cercle sans fin ? Depuis ma rencontre avec Shana, j'enchaîne les périodes où une mini-déprime s'installe et les moments où j'observe l'avenir avec un optimisme sans faille.

Corboss est le seul Pokémon au maximum de ses capacités ses derniers temps et bizarrement le seul qui ne semble pas avoir ressenti les changements qui ont chamboulé notre voyage depuis peu. Même Ramoloss, connu pour être d'un naturel très lent, aux changements quasi indétectables, montre des signes d'inquiétude en ce qui concerne l'avenir et la solidité de notre équipe. Par ailleurs, mes lectures prolongées et mes grandes discussions avec Shana m'en font oublier mes propres Pokémon. La communauté que nous formions à trouver ces derniers jours une faille qui ne devait pas s'élargir.

Un terrain en bordure de ville, juste entre la côte et un parc, se prêterait à merveille pour notre entraînement. Celui-ci aura également pour objectif de ressouder la confiance au sein de l'équipe. Bien que l'enthousiasme ne soit pas au beau fixe, je profite d'un nouveau moment de quasi solitude qui me permet de faire le vide. Mes Pokémon ne semblent pas être du même avis. Ils veulent être autre chose que des bouche-trous. C'est en tout cas l'impression qu'ils me donnent en me fixant après être sortis de leur Pokéball. Difficile dans cette situation de savoir par où commencer. Même Xatu, au regard habituellement pénétrant, dégage une aura inhabituelle. L'inquiétude née chez Shana et moi s'est propagée chez tout le monde. Les Pokémon sont reconnus pour disposer d'un sixième sens, mais la présence de Shana n'est pas étrangère au comportement de mes Pokémon, qui ont facilement compris l'origine de notre nouvelle coéquipière.

J'ai déjà pu remarquer pourtant que Shana s'intéresse beaucoup à mes Pokémon. M'éclipsant par courts instants pour étudier le comportement de ces derniers, j'ai remarqué que Shana les approchait dans le but de communiquer avec eux, sans que j'en comprenne un traître mot. Une liaison paraît s'être créée entre Shana et mes Pokémon, connexion que ma partenaire n'a jamais osé révéler. D'un autre côté, cette situation ne me surprendrait pas, ayant déjà pu observer d'autres personnes communiquer avec des Pokémon d'une manière qui dépasse les liaisons classiques entre dresseurs et créatures. Au-delà de la simple connexion avec mes Pokémon, je crains que Shana me cache d'autres pouvoirs qu'elle ne souhaite pas me montrer. Les événements de ces derniers jours me font imaginer le pire. Les idées les plus noires immergent, telles que celle d'une Shana qui se servirait de moi, pour des raisons obscures. Au fond, ne suis-je qu'un vulgaire pion qui sera abandonné au tournant ?

« Tu vas rester encore longtemps les bras croisés ? »

Qui m'a parlé ? Plongé dans mes réflexions, je n'ai pas prêté attention à ce qui se déroulait autour de moi. Sur le coup, j'ai cru reconnaître en ces mots Shana, mais la voix d'homme entendue, d'âge mûr, me prouve le contraire. En observant le terrain autour de moi, je ne remarque que moi et mes Pokémon.

Mes Pokémon…

Non. Ce n'est pas possible. Xatu ou Ramoloss sont des candidats potentiels, mais à y réfléchir, non, pas possible qu'ils soient coupables. J'aurais entendu leurs « voix » à l'intérieur de ma tête. Une communication par télépathie se fait toujours ainsi et je n'ai jamais entendu de leur part des paroles typiquement humaines. J'ai tout de même clairement entendu quelqu'un parler autour de moi ! Et personnes dans les arbres.

Mon esprit torturé de ces derniers temps me joue des tours, tiraillé entre mes profondes réflexions sur l'aide de Simon, l'étrange comportement de Shana et celui de mes Pokémon. M'entraîner, voilà ma priorité du jour.

Corboss, au meilleur de sa forme aujourd'hui toujours difficile d'en dire autant pour les autres. Malgré mes efforts pour ne rien laisser paraître, ma concentration sur mon dressage a pris un sale coup. Mais pour triompher de la nouvelle championne, Coudlangue devait être au meilleur de sa forme. L'exigence est plus faible pour les autres Pokémon de mon équipe, étant donné leur grande faiblesse – toute relative – face aux Pokémon électriques. Mon éternel faible pour les Pokémon vols a un désavantage. La diversification de mon équipe n'est pas au point… Une fois sorti de toutes les folies actuelles, ma priorité en matière de combat consistera à capturer des Pokémon d'autres types pour mon équipe. Je n'en ai pas d'autre à part les six de mon équipe, auxquels je me suis énormément attaché depuis leur capture sur les îles Sevii et à Kanto.

Pas d'autre…

Je suis idiot ou quoi ?

Mimigal, la nouveauté Pokémon oubliée de cette semaine. Au pas de course vers le Centre, je passe vite voir Shana afin de voir ce qu'elle fabrique, avant d'aller récupérer mon Pokémon. Mon sentiment de frustration face à sa grande impassibilité a retrouvé sa place le temps de trente secondes. Trente secondes ? Le temps que je retrouve Shana, affalée sur son lit, en train de rêvasser. Je crois que j'ai à nouveau appris quelque chose aujourd'hui : ne jamais déranger une fille en pleine rêverie, du moins dans le cas de Shana. Je crois que mon crâne s'en souviendra pendant longtemps. Jamais vu une expulsion aussi musclée !

Je peux compter sur Mimigal pour mon match. Il me faut donc utiliser le système d'échange de Pokémon, jamais utilisé auparavant. Tout juste si je savais qu'il fallait que je prévienne le Professeur Chen, expert en titre dans la région de Kanto, mais aussi des îles Sevii, rattachées administrativement à la région. Récupérer Mimigal a pour conséquence le renvoi d'un des Pokémon actuellement dans l'équipe. Moment auquel je ne m'étais pas préparé et qui m'a nécessité quelques minutes de réflexion avant de porter le choix sur celui auquel j'allais faire mes au revoir. Afin de ne me pas me faire patauger dans l'hésitation plus longtemps, je me décide à décrocher le combiné et à composer ce numéro connu de nombreux dresseurs mais que je n'avais encore jamais eu l'occasion de composer.

« Bonjour, ici le Professeur Chen à l'appareil !

― Bonjour, professeur. Je suis Houtarou, vous ne vous rappelez certainement plus de moi, je viens des îles Sevii, de l'île 6 précisément.

― Oh, Houtarou ! C'est toujours un plaisir de revoir des dresseurs dont on a perdu la trace depuis un bon bout de temps ! Je me souviens de ta prestation à la Ligue Indigo…Où es-tu actuellement ?

― Je suis à Hoenn, à Lavandia, pour gagner mon troisième badge contre le remplaçant de Voltaire.

― Oh, tu es donc directement passé à Hoenn ! Les dresseurs du coin sont réputés pour être d'un plus haut niveau que ceux que tu as pu affronter à Kanto ! Mais dis-moi, voulais-tu me demander quelque chose ?

― Euh oui, professeur. Il y a environ une semaine, un Mimigal est parti chez vous, que j'ai capturé à Poivressel. J'aimerais le récupérer.

― Bien entendu, mais tu te doutes qu'il faudra que tu me confies un de tes Pokémon en échange.

― Pas de soucis professeur, j'y ai pensé, je vous envoie mon Ramoloss. »

L'accord conclu, je pose ma Pokéball, prête à l'échange. Un petit pincement au cœur toutefois, en pensant à Ramoloss qui ne retrouvera pas son dresseur à voyager à Hoenn, mais un étranger, dans un parc – certes verdoyant et grandiose – en compagnie de centaines d'autres Pokémon… Mais Mimigal est l'un de mes grands espoirs pour le match qui m'attend. Il le faut pour assurer une quasi-victoire à l'arène. De retour sur le terrain, j'envoie sans attendre et revois pour la première fois ce Pokémon, capturé dans des circonstances des plus étranges. Mimigal, connu comme un des Pokémon les plus communs de Johto, est assez rare à Hoenn. La créature, sortie de sa Pokéball, observe craintivement son milieu, mes Pokémon puis moi. Il me fait pense à un enfant pris en flagrant délit et s'attendant à la punition imminente. L'important est de lui enlever la peur et lui faire comprendre que je ne suis pas un mauvais dresseur. Peut-être avait-il encore conscience que je suis le coupable qui l'ai empêché d'attaquer Shana… Quoi qu'il en soit, je ne dois pas m'arrêter sur cet événement. Après avoir mis Mimigal plus en confiance, je me décide à observer ses attaques, ses capacités.

Dard-Venin, Constriction, Sécrétion constituent les bases sans poser de problèmes, ce qui témoigne d'un très bon début. Mais en voyant qu'il était capable d'utiliser Ténèbres et Vampirisme, j'ai été agréablement surpris. Ainsi, Mimigal a déjà atteint un bon niveau, après avoir probablement erré dans les ruelles de Poivressel pendant longtemps. Les dangers devaient être de toute sorte dans les dédales de la ville et Mimigal devait considérer l'apparition soudaine de Shana comme un danger potentiel. En tout cas, il a acquis un très bon niveau et ne doit être plus très loin de son évolution. Une très bonne chose. Une telle capture m'a permis de retrouver une forme de motivation, et en partie oublier ce début de journée désastreux. Nos exercices se sont réalisés dans la bonne humeur malgré l'absence de Ramoloss, les autres Pokémon se donnent beaucoup du mal, surtout Mimigal et Coudlangue qui ont ressenti être au cœur de l'entraînement et d'un enjeu d'importance.

Je suis exténué, mais heureux. Heureux de ne pas avoir perdu ma journée à des bêtises. Le soleil commence à descendre, le soir s'approche. Avant de retourner au Centre Pokémon, j'effectue un nouveau passage à l'arène, dans laquelle je combattrai surement demain. Une idée qui offre de nouveaux horizons à mon parcours.

« Tu es un dresseur ? »

Je n'avais pas remarqué la fille qui s'est approchée de moi. Si je n'ai pas autant eu conscience de tout ce que j'ai vécu ces derniers jours, je croirais directement voir un mirage. Cette grande fille, plus que moi en tout cas, a l'air également de voyager depuis quelques jours en non-stop. Ses longs cheveux châtains et sa jeunesse apparente ne camouflaient pas sa fatigue. Elle se met à contempler le bâtiment qui nous fait face avec énormément d'admiration. Ludivine a tout pour faire une bonne championne, un tel comportement ne peut laisser transparaître qu'un mental hors du commun.

« Vous êtes bien Ludivine ?

― C'est bien moi.

― J'aimerais avoir l'honneur d'être votre premier challenger demain. »

En deux régions traversées et dix champions combattus à mon actif, je ne peux m'empêcher d'éprouver ce sentiment de fierté à chaque fois que je demande à livrer un match avec un champion. Mais là, l'ambiance est spéciale, le sentiment d'être le premier à combattre une nouvelle venue dans l'élite d'une région ne peut constituer qu'un immense plaisir. D'autant plus lorsque Ludivine accepte ma requête.

Avec la tête en plein dans le match de demain matin, je retourne au Centre Pokémon, retrouvant Shana encore affalée sur son lit, mais en train de lire. Au lieu de prendre le risque inutile de pénétrer dans sa chambre, je l'appelle depuis le couloir. Une fois encore, je devine qu'elle est en pleine réflexion, puisque le livre est passé deux centimètres à côté de ma tête. Les réflexes naissent toujours.

« Tu vas arrêter d'essayer de me trucider à tout bout de champ ?

― Je n'aime pas ce genre d'intrusions, c'est tout. »

Voilà que je retrouve la Shana que j'avais perdu la veille.