Je me tiens toujours debout, au milieu de la place. Hébétée. Interloquée. Déconnectée. Mais quelque chose me ramène sur terre. Le brouhaha de la foule autour de moi, de ces gens qui retournent vaquer à leurs occupations et qui vont célébrer la fin de la Moisson. J'aurais du mal à fêter ma non-sélection cette année.

Sans même m'en rendre compte, je me mets soudain à courir vers l'hôtel de justice. Je veux à tout prix voir Katniss une dernière fois avant son départ. Même si je ne suis pas de sa famille, personne ne pourra s'y opposer, et surtout pas mon père. A part Gale, je suis la seule adolescente qu'elle fréquente. Je pense donc être légitime et avoir le droit de lui dire au revoir. Au revoir, pas adieu.

Je déboule en trombe dans le hall du bâtiment. Mon père est là, en pleine discussion avec des officiels du Capitole. Ma mère se tient à ses côtés, le visage impassible, mais les yeux brillants. J'y lis du soulagement. Mais aussi, et c'est assez paradoxal, de la tristesse. Elle s'avance vers moi et me prends dans ses bras. Je m'y blottis et me laisse bercer, comme lorsque j'étais enfant.

- Je suis heureuse que ce ne soit pas toi ma chérie, me chuchote-t-elle au creux de l'oreille.

- Oui …

- Et j'imagine parfaitement ce que tu ressens en ce moment. Ce qui arrive à la famille Everdeen est profondément injuste.

Je me détache d'elle, alors qu'elle me contemple, l'air désolée. Des larmes commencent à perler le long de mes joues, et l'une d'elle fini sa course sur ma broche. Une idée me vient alors. Je m'essuie prestement les yeux, avant de prendre la parole, d'une horrible voix de bébé que je reconnais à peine comme étant la mienne.

- Maman … Est-ce que ça te dérangerait si j'offrais la broche de Maysilee à Katniss ? Je sais ce qu'elle représente pour toi, et pour la famille. J'en ai bien conscience. Mais ce serait une manière de rappeler le souvenir du district douze, et de lui faire honneur. Je sais que Katniss sera une bonne « ambassadrice » pour nous, même si ce mot est affreusement mal choisi. Et ce serait une sorte de porte-bonheur pour elle. Qu'en penses-tu ?

Je lève les yeux vers ma mère, et c'est avec soulagement que je ne décèle aucune once de déception dans son regard.

- Je suis entièrement d'accord avec toi, ma chérie. Katniss est une personne admirable, et Maysilee serait extrêmement fière de savoir qu'elle porte sa broche. Maintenant, file, va vite la voir. Tu n'auras que très peu de temps pour lui parler.

Elle me pousse doucement vers l'un des Pacificateurs, qui me guide dans un long couloir au premier étage. Sans un mot, il ouvre l'une des portes, donnant sur une petite pièce qui sert visiblement de salle d'attente, et me désigne les quelques fauteuils qui y sont disposés, comme pour me proposer de m'assoir. Toujours sans parler, il part en claquant sèchement la porte.

J'attends quelques instants, assise, en me triturant les ongles. Brusquement, le battant face à moi s'ouvre, laissant apparaître la dernière personne que j'aurais imaginée venir rendre une dernière visite à Katniss. Monsieur Mellark, le père de Peeta. Ne devrait-il pas passer du temps avec son fils ? Il pose ses yeux sur moi et se racle la gorge, visiblement gêné. Il semble se sentir obligé de me dire quelque chose, comme pour s'expliquer, se justifier.

- Je viens d'aller voir la petite. C'est une brave fille et je voulais qu'elle sache que je veillerai sur sa sœur.

Je hoche la tête, pour lui signifier que j'ai compris. Au moment où nous nous croisons, lui pour partir, moi pour aller voir Katniss, il prend une dernière fois la parole.

- Fais vite. Le temps passe très vite. J'ai à peine eu le temps de dire au revoir à mon fils.

Mon cœur se serre et je le remercie d'un petit sourire triste, avant de détacher délicatement la broche qui orne ma robe et de pénétrer dans la pièce où Katniss reçoit ses visites.

- Madge ? Mais qu'est-ce que tu fais là ?, s'exclame celle-ci.

Elle semble étonnée de me voir ici, alors que j'estime cela naturel et logique. Ni une, ni deux, je m'approche d'elle, et, suivant le conseil de monsieur Mellark, je lui parle très vite, sans m'encombrer d'adieux dramatiques et théâtraux.

- On te laisse garder un objet personnel, dans l'arène. Quelque chose qui rappelle ton district. Voudrais-tu porter ça ?, je lui propose, en lui tendant la broche de ma tante.

La voilà encore plus abasourdie. Elle fixe le geai moqueur doré avec attention, comme si elle souhaitait en graver le moindre détail dans son esprit.

- Ta broche ?, me demande-t-elle au bout de quelques secondes.

Je ne prends même pas la peine de répondre, et je m'approche encore un peu d'elle.

- Tiens, laisse-moi l'épingler sur ta robe, d'accord ?

Je ne lui laisse même pas le temps de me donner son accord, et j'accroche délicatement le bijou sur sa jolie robe bleue. Je la regarde un instant, sondant son visage impassible.

- Promets-moi de la porter dans l'arène, Katniss. C'est promis ?

- Mais oui, me dit-elle, sans grande conviction pourtant.

J'ai envie de lui dire tellement d'autres choses. Que je suis heureuse de la connaître et de l'avoir côtoyée. Que, bien que nous ne parlions pas beaucoup, je la considère comme une véritable amie. Que c'est une fille extraordinaire. Que je suis persuadée qu'elle est capable de s'en sortir dans l'enfer des Jeux de la Faim. Mais je n'ose pas. A la place, je l'embrasse sur la joue, avant de sortir rapidement.

Au moment où je referme la porte, je garde la tête baissée et souffle un grand coup. Je suis à nouveau au bord des larmes. Je m'en veux terriblement de ne pas avoir eu le cran de lui dire tout ce que je pensais. J'ai envie de me gifler. Je suis une amie absolument pitoyable. Un raclement de gorge sonore me pousse soudain à lever les yeux.

Gale Hawthorne. Evidemment. Il me dévisage, comme s'il me voyait pour la toute première fois. Je soutiens son regard sombre, malgré les larmes qui emplissent progressivement mes grands yeux bleus.

- Qu'est-ce que tu fais ici ?, me demande-t-il au bout de quelques secondes.

Contrairement à ce matin, son ton n'est ni froid, ni méprisant. Juste interrogateur.

- Je voulais juste saluer Katniss avant son départ.

- Je vois.

Il continue de me détailler, s'attardant sur l'endroit où était accrochée ma broche il y a encore quelques minutes. Je vois ses sourcils se froncer.

- Je l'ai offerte à Katniss, dis-je, répondant ainsi à sa question informulée, avant d'ajouter doucement : Tu devrais y aller, Gale. Tu n'auras que très peu de temps avec elle, ne le gâche pas inutilement en restant ici.

Il me contemple une dernière fois et me remercie d'un signe de tête, avant de s'engouffrer à son tour dans la salle où se tient Katniss. Encore sous le choc, tremblante, je m'assois sur l'un des fauteuils, avant de me relever subitement. Peeta. Lui aussi est maintenant un tribut du district 12. Même si je ne suis absolument pas proche de lui, j'ai envie d'aller le saluer. De l'encourager.

Je me dépêche de sortir dans le couloir, où le Pacificateur de tout à l'heure, toujours muet, m'indique une autre porte, un peu plus loin. J'arrive dans une pièce semblable à celle où j'attendais avant de parler à Katniss. Je colle mon oreille sur le panneau qui me sépare de Peeta. Aucune voix, aucun bruit. Je me risque à donner un petit coup, avant d'ouvrir doucement la porte. Il est assis sur un canapé et a l'air affreusement angoissé.

- Madge ? Mais qu'est-ce que tu fais là ?, me demande-t-il, éberlué.

Je souris nerveusement. Katniss m'a accueillie exactement de la même manière, et Gale m'a posé une question similaire. Comme si personne ne s'attendait à me voir ici.

- Je venais te dire au revoir. Te souhaiter bonne chance. Ce genre de choses ...

Il déglutit et je peux lire de la reconnaissance dans son regard.

- Merci Madge, c'est vraiment gentil de ta part.

- J'ai croisé ton père, en allant voir Katniss.

Peeta semble se raidir.

- Oui. Je lui ai demandé d'aller la voir et de la rassurer un peu. Vu la position un peu particulière que j'occupe maintenant, je vais difficilement pouvoir le faire par la suite.

- Tu lui as aussi demandé de s'occuper de Primrose, je ne me trompe pas ?

Il hésite un instant avant de répondre.

- Tu ne te trompes pas.

- Tu es vraiment quelqu'un de bien, Peeta.

Il secoue la tête et balaye mes paroles d'un geste de la main.

- Merci, mais ça ne me servira pas à grand-chose dans l'arène.

- Détrompe-toi. Les spectateurs et les sponsors vont t'adorer, j'en suis persuadée. Et Katniss se rendra également compte de ça, et je sais que ça compte beaucoup pour toi.

- Katniss ? Mais que …

Il s'interrompt quand il voit le regard appuyé que je lui lance.

- Ca se voit tant que ça ?, marmonne-t-il entre ses dents.

- Disons plutôt que je suis assez observatrice, mais Katniss ...

Le Pacificateur qui rentre dans la pièce me coupe à mon tour, avant que je n'ai eu le temps d'ajouter quelque chose d'autre. Je serre rapidement la main de Peeta.

- Courage. Je sais que tu feras les bons choix au bon moment. J'ai confiance en toi.

Et je laisse le Pacificateur m'emmener hors de la pièce. Je déboule alors dans le couloir, et tombe nez à nez avec Gale. Un Gale qui a laissé tomber sa moue boudeuse et son masque d'indifférence. Il semble bouleversé. J'aimerais le réconforter, mais je n'ose pas prendre la parole. Nous restons face à face un moment, à nous regarder en chien de faïence.

- Tu as également été voir Peeta Mellark ?, me demande-t-il finalement.

- Oui, nous étions dans la même classe, et ma famille a l'habitude d'acheter du pain dans la boulangerie de son père. Je lui ai parlé ce matin même. C'est un garçon profondément gentil.

- Gentil ou pas gentil, tout ce que je lui demande, c'est de ne pas tuer Katniss. Le reste, je m'en contrefiche.

- Il ne la tuera pas, dis-je doucement, sûre de ce que j'avance.

- Pourquoi dis-tu ça ?

- Parce qu'il n'y arriverait pas.

- Et comment peux-tu être aussi certaine de cela, mademoiselle je-sais-tout ?, me demande-t-il, avec une brusquerie et une méchanceté que je ne pense pas mériter.

Il n'y a pas dix minutes, il me parlait calmement, presque gentiment. Mais, d'un coup, et alors que je ne lui ai rien fait, il est agressif, plus encore que ce matin, ce qui me révolte. Je mets alors mes mains sur mes hanches, dans une attitude de défi, avant de lui dire calmement ses quatre vérités.

- Je comprends que le départ de Katniss pour le Capitole te blesse, mais ça ne t'autorise pas pour autant à me parler sur ce ton. Pour ta gouverne, sache, Gale Hawthorne, que tu n'es pas la seule personne de ce district à être secoué par cette Moisson. Que tu le veuilles ou non, Katniss était également mon amie, et je suis tout autant que toi attristée par ce qu'il s'est passé cet après midi. Mais ce n'est pas pour ça que je saute à la gorge de la première personne qui fait une remarque qui ne me plait pas. Alors surveille un peu tes émotions, et évite d'agresser des gens qui ne t'ont rien fait. Maintenant, tu m'excuseras, mais je dois aller retrouver mes parents.

Je tourne les talons, et m'éloigne, le laissant seul au milieu du couloir vide.


Et voilà, la scène des adieux, et une nouvelle confrontation entre Madge et Gale ! J'espère que vous avez aimé :) Si quelque chose vous chiffonne, vous déplait ou si vous avez l'impression que tout n'est pas cohérent, dites le moi, histoire que je corrige le tir. En tout cas, merci infiniment pour vos reviews et pour les nouvelles mises en alerte, ça me fait plaisir et ça me motive à continuer.

Par contre, je me suis rendu compte que j'avais laissé pas mal de fautes et de répétitions dans le chapitre précédent, j'en suis désolée, je vais essayer de faire plus attention par la suite ...

A très vite pour le chapitre 5 ! :)

Estelle