"How it felt to have the world moving beneath me, a hand gripping mine, knowing if I fell, at least I wouldn't do it alone."
▬ Sarah Dessen
Le lendemain, Didi est réveillé en sursaut par le vrombissement exaspérant de son portable. Grommelant, il se saisit de l'objet, le déverrouille –il est 11 heures, note-t-il d'un air absent– et reçoit un message de Sysy, l'avertissant qu'il sera chez lui dans deux minutes.
▬ Merde !
Il avait complètement oublié. Le vidéaste bondit souplement hors de son lit, enfile les premiers vêtements qu'il aperçoit, se rend jusqu'à la porte et l'ouvre, découvrant Sysy qui, l'air surpris, s'apprêtait apparemment à toquer.
▬ Vas-y, entre.
Son ami se moque gentiment de sa tête de déterré puis s'en va dans le séjour, pendant que le vidéaste referme derrière lui.
▬ Ah bah ça c'est la meilleure !
Oh. Ça aussi, il l'avait oublié. Pivotant sur lui-même, il entre dans le salon et analyse la scène avec autant de facilité qu'un homme qui vient à peine de se lever –c'est-à-dire aucune– : Sysy lui lance un regard outré, mais un peu amusé aussi, alors que, enroulée dans ses couvertures, Morro se frotte les yeux en ronchonnant quelque chose qui ressemble à "sont chiants ces humains", avant de s'étirer comme un chat. La vieille, Didi lui avait proposé de dormir dans son lit, mais la Dragonne n'avait rien voulu entendre.
▬ Tu as dormi sur un caillou, la nuit dernière, avait-elle répliqué d'un air qui ne laissait pas place à la discussion.
Et ils étaient allés se coucher chacun de leur côté. Didi avait eu beaucoup de mal à s'endormir –d'où sa tête de zombie tout juste déterré de son trou. Morro, elle, avait l'air en pleine forme ce matin, même avec ses cheveux en bataille et son t-shirt froissé.
▬ Tu aurais pu me dire que t'avais ta petite amie chez toi, reprend Sysy en désignant l'endormie d'un geste de la main, pendant que celle-ci hausse les sourcils en prenant un air un peu trop amusé au goût de Didi. Je serais venu une autre fois.
Étouffant un bâillement, le vidéaste se passe la main dans ses cheveux et tente d'expliquer, avec le plus de persuasion dont il est capable :
▬ Ce n'est pas ma petite amie.
▬ Désolé mec, mais t'es pas convainquant du tout.
Du coin de l'œil, Didi observe Morro se dégager de son tas de couvertures avant de traverser le salon jusqu'à la cuisine, seulement vêtue d'un long t-shirt. Bien sûr. Il aurait dû se douter que les Dragons n'avaient aucun sens de la pudeur.
▬ J'avoue, ajoute-t-elle avec un air taquin en passant juste devant lui.
▬ Tu pourrais faire quelque chose !
▬ Je fais le café, réplique Morro le plus naturellement du monde. Elle se saisit de la bouilloire et la remplit d'eau qu'elle met à chauffer, puis ouvre plusieurs placards en jetant un regard à Sysy, par-dessus son épaule : tu en veux ? Il répond par un hochement de tête, et elle dépose trois verres sur la table avant de se mettre à la recherche du café.
▬ Le placard du haut, à droite, lui indique machinalement Didi, qui a perdu toute volonté de se battre.
Ôtant son manteau, Sysy le dépose sur une chaise et s'assoit sur celle-ci, suivi par son ami, puis par Morro, qui remplit le verre de chacun avant de tremper ses lèvres dans le sien, encore fumant ; et si Didi avait été assis à côté d'elle, il lui aurait probablement lancé un coup de coude vicieux dans les côtes, mais il est installé à l'autre bout de la table. Elle croise son regard alarmé, puis celui, curieux, de Sysy et fait mine de souffler sur le liquide brûlant.
▬ Alors, comment tu t'appelles ? Lui demande soudainement Sysy. Une deuxième fois, ils se lancent un regard –l'air entendu et confiant pour Morro, mais un peu paniqué du côté du théoricien. Elle cligne des yeux, puis, se tournant vers Sysy avec un sourire charmant :
▬ Luz. Mais tu peux m'appeler Luzie.
Poussant un soupir de soulagement, Didi se laisse tomber contre la table et enfouit son visage dans ses bras croisés, grognant quand son ami lui frappe gentiment l'épaule.
▬ Qu'est-ce qu'il t'arrive ? T'as pas dormi cette nuit ? Vous avez fait quoi, hier ?
▬ Rien, se dépêche de répondre la Dragonne en réprimant un rire au hoquet surpris de Didi. On s'est rencontrés il y a quelques semaines, mais on est seulement amis.
▬ Ok, d'accord. Le bouclé lève les mains en signe de reddition. J'arrête de vous embêter avec ça. Au fait, moi c'est Sylvain –enfin, Sysy. On est meilleurs potes, dit-il en passant un bras autour des épaules de son ami, qui ne peut s'empêcher de sourire. On a une vidéo à tourner aujourd'hui, c'est pour ça que je suis là. Mais je resterai pas longtemps.
▬ Tu sais bien que tu peux rester aussi longtemps que tu veux, lui rappelle Didi en buvant une longue gorgée de son café. Morro a déjà terminé le sien. Tu pourrais nous aider ?
▬ Avec plaisir !
Presque une demi-heure après, la caméra est solidement fixée sur son trépied, Didi et Sysy discutent une dernière fois de leurs répliques respectives et de la mise en scène pendant que Morro se cale sur l'accoudoir du canapé. Le tournage ne leur prend moins de deux heures. Plusieurs fois, la Dragonne doit se retenir de rire face à leurs bêtises, mais toutes les séquences sont enregistrées plus rapidement qu'ils ne l'avaient prévu. Ils rangent donc tout le matériel et, choisissant de délaisser le montage pour le moment, décident de passer le reste de la journée dans l'appartement de Didi.
Suite à un petit live Periscope –pendant lequel Morro doit veiller à rester parfaitement silencieuse et invisible pour le bien-être et la santé mentale de Didi, ce que Sysy a du mal à comprendre d'ailleurs–, elle passe un certain temps à fouiner dans les étagères et les vitrines emplies de livres et d'autres objets dont elle ne connait même pas l'utilité, mais ça l'attire comme la lumière attire un papillon de nuit. Les garçons, eux, jouent aux jeux-vidéos. La Dragonne, concentrée dans la lecture de tous ces livres fascinants, refuse d'abord d'y toucher puis, sous l'insistance de ses deux amis, prend cet objet bizarre appelé manette en main, et se surprend elle-même par son habilité. L'après-midi est rythmée par des rires, des conversations et des débats plus ou moins censés –mais pas moins intéressants pour Morro.
La soirée arrive, et Didi est soulagé de constater que son meilleur ami et la Dragonne s'entendent de mieux en mieux. Alors qu'ils sont plongés en pleine conversation –apparemment portée sur le sens du pseudo de "Sysy The Hotdog", ce qui ne manque pas de faire éclater de rire la jeune femme aux cheveux bleus de nuit–, il s'éloigne un peu et les contemple avec un doux sourire aux lèvres, avant que la voix enjouée de Sysy, suivi du rire mélodieux de Morro, ne l'invite à les rejoindre. Le soir venu, l'appartement est partagé entre l'hôte et ses deux invités : Sysy, qui refuse de faire dormir la demoiselle par terre, s'installe sur le sol du séjour et Morro dans le canapé. Les deux prochains jours passent à une vitesse folle, et déjà Sysy doit partir. Le matin de son départ, les trois amis s'échangent successivement un câlin, et la Dragonne décide de rester un peu plus longtemps. Au fil des jours, le vidéaste se dit qu'il pourrait s'habituer à vivre avec un Dragon dans un corps d'humaine. Savoir qu'une créature vieille de plusieurs milliers d'années se cache sous cette enveloppe ne le déroute pratiquement plus : après tout, Morro a l'air si… normale.
Quand il lui demande comment elle parvient à agir de façon si naturelle, elle est adossée contre l'évier de la cuisine, un chiffon dans les mains, et fait tourner une assiette entre ses doigts avant de la déposer sur la pile de vaisselle à sa gauche :
▬ C'est facile. Il suffit d'être observateur. Et je suis très observatrice.
*Pas assez*, pense Didi presque deux mois après.
Début avril, la nature commence à se transformer, doucement certes, mais sûrement. L'air se fait moins glacial, et plutôt que d'être ravagée par le froid mordant de l'hiver, Thouars est assaillie par la pluie. De gros nuages noirs stagnent dans le ciel et déversent une pluie froide qui ne s'arrête pas de tomber, depuis plusieurs jours. Il y a même eu de l'orage, la semaine dernière.
Mais ce n'est pas l'orage qui a provoqué sa chute. Pas totalement, en tout cas.
Assis dans le canapé, confortablement installé contre un coussin et l'ordinateur sur les genoux, Didi discutait de l'avancement du prochain épisode de 5 Théories avec Morro, qui s'appuyait contre son épaule pour mieux pouvoir observer l'écran. Elle se révélait être une excellente conseillère, lui proposant de changer la tournure de telle phrase, ou de remplacer tel extrait de vidéo par un autre, plus explicite à ses yeux, quand un minuscule éclair de lumière bleue vive a couru le long du bras du théoricien. Celui-ci s'est immobilisé, portant un regard curieux sur sa peau, Morro lui a demandé s'il allait bien, et il avait eu envie de répondre que non, mais ça s'était évanoui aussi vite que c'était survenu. Peut-être qu'il avait juste halluciné.
▬ Ça va. J'ai entendu un bruit, je crois, avait-il menti, et la Dragonne n'avait pas insisté, se plongeant à nouveau dans le texte affiché sous ses yeux.
Mais le phénomène s'était reproduit, jusqu'à devenir plus fréquent, plus régulier, et Didi préféra se murer dans le silence plutôt que d'en parler à qui que ce soit, ni même à Morro, qui l'avait d'ailleurs quitté plusieurs semaines plus tôt. Pas moyen que ça vienne d'elle. Non, ça venait de lui. Ça battait, pulsait follement dans son corps, ça semblait puissant, trop puissant, résonnant comme un chant venu du fond des âges. Au début, ça ne survenait pas n'importe quand. En fait, Didi en avait un assez bon contrôle, mais ce contrôle s'est doucement fissuré au fil des heures, des jours et des semaines, jusqu'à ce que ça devienne parfaitement inattendu et impulsif. Malgré tout, le jeune homme ne redoutait pas vraiment le phénomène ; il se surprit même à l'aimer, le contemplait dès qu'il en avait l'occasion. Il aurait probablement dû freiner sa fascination plutôt que de l'encourager, mais ce courant électrique galopant sur sa peau avait quelque chose d'envoûtant, de magnétique, et de terriblement attirant pour quelqu'un comme Didi, dont la soif de curiosité semble insatiable. Il aurait dû en souffrir, avoir des traces de brûlures, mais ça ne laissait derrière lui que ce doux picotement, qui persistait quelques minutes avant de s'évanouir à son tour, comme si rien ne s'était jamais passé. Alors il a laissé la chose se développer, grandir et s'amplifier, et ça s'est compliqué plus vite qu'il ne l'avait pensé.
Très sensible à la capacité de Morro, Didi se vit contraint d'éviter la Dragonne, sans vraiment comprendre pourquoi il prenait cette décision absurde. Elle aurait peut-être su quoi faire. Mais le théoricien commençait à développer une certaine rancœur envers la créature, la jugeant responsable de tout ça.
Puis il y a eu cet orage, quelques jours plus tôt. Pas forcément violent, il a cependant versé des litres et des litres de pluie sur Thouars, dont l'horizon se perdait dans un manteau grisâtre et maussade. D'abord, quelques vagues éclairs de lumière blanche ont illuminé le ciel, puis la tempête s'est rapprochée, et Didi, qui luttait depuis presque une heure contre les incessantes pulsations électriques qui frémissaient contre sa peau, fut incapable de les contenir la minute d'après. Des reflets du bleu le plus pur et lumineux qu'il ait jamais vu se sont propagés le long de ses deux bras, remontant jusqu'à ses épaules puis galopant jusqu'au bas de son dos, et il s'est bientôt retrouvé enveloppé dans une véritable bulle d'énergie éclatante portée à sa plus dense condensation. Ça lui évoquait l'étreinte forte mais empreinte de bienveillance de Morro. L'électricité se faisait aussi tendre que des caresses sur sa peau.
C'était beau, magnifique même, la chose la plus merveilleuse qu'il ait jamais eu à voir, mais ça ne lui a rien apporté de bon par la suite. Ça a commencé par le dysfonctionnement "inexpliqué" du portable de Sysy, rapidement suivi par d'autres appareils, puis par les ampoules de l'appartement qui éclataient les unes après les autres. Bientôt, la lumière des lampadaires se mettait à vaciller et à clignoter au passage du vidéaste, qui s'efforçait de se rassurer en se répétant qu'au moins, il avait un meilleur contrôle de ce pouvoir depuis cette nuit d'orage, qu'il pouvait au moins l'empêcher d'exploser à n'importe quel moment. Pourtant, quand sa main a frôlé celle de cette caissière, un flash de lumière vive a bondit en avant jusqu'à la toucher en pleine poitrine. La jeune femme s'est affaissée dans son siège, ses doigts s'agrippant faiblement au tissu de sa blouse, le froissant dans sa poigne tremblante, et elle a jeté un regard craintif sur Didi.
▬ Je- je suis désolé ! Et il s'est enfuit en courant sous la pluie battante, et sa course l'a mené jusqu'à l'avancement rocheux que Morro aime tant, parce que de là-haut, elle peut tout voir, tout observer, et sentir le vent courir dans sa fourrure. La Dragonne s'y trouvait, allongée et veillant sur la forêt tel une grande statue de saphir. Le pelage détrempé et la pluie gouttant le long de la ligne de ses ailes, elle ne cherchait apparemment pas à se protéger de l'averse, et elle paraissait si profondément perdue dans ses pensées que le vidéaste songea une seconde à faire demi-tour. Mais à peine eut-il fait un pas en arrière que les yeux de la créature se plongeaient dans les siens. Elle n'avait pas l'air en colère, ni même blessée par le désintérêt soudain du jeune homme pour elle, non, elle présentait un air serein, presque vide, mais une étincelle de reconnaissance a brillé dans son regard au moment où celui-ci s'est posé sur Didi. Le jeune homme semblait la redécouvrir sous un nouveau regard : il l'avait délaissée pendant si longtemps…
Les poings serrés, il frissonne de froid mais bouillonne de l'intérieur. Puis son corps semble se mouvoir par lui-même, et sans un mot, il franchit la distance qui les sépare en quelques pas rapides, lève la main, la pose contre le poitrail de la créature, juste au-dessus de son cœur. Boum-boum, boum-boum. Il ferme les yeux, appelle, dirige et contrôle cette énergie sauvage pour la toute première fois depuis qu'elle s'est révélée à lui ; et Morro ouvre de grands yeux, observe cette énergie si semblable à la sienne parcourir sa fourrure trempée en vastes arabesques. Son corps se tend d'instinct mais elle ne bouge pas. Didi recule, leurs regards se croisent et il voit la peur, une peur animale scintiller dans les yeux de la Dragonne, qui se dresse et se lève en projetant une gerbe de gouttelettes tout autour d'elle.
Le vidéaste la contemple un instant sans comprendre, et la peur le submerge à son tour.
Le sol se dérobe sous ses pieds. Il se sent partir en arrière.
Il tombe.
OMG J'AI ENFIN TERMINÉ CE CHAPITRE, YAY ! 8D
J'espère que certains passages ne sont pas trop confus ? Sinon vous avez vu, un Sysy sauvage a fait son entrée dans l'histoire ! o/ Il sera important pour la suite
Bref voilà, les deux prochains chapitres seront probablement plus courts, mais plus intenses aussi (enfin je l'espère)
Rawr !
