Chapitre 4

UFR : unité de formation et de recherche (ça me rappelle le doux temps de la fac).

QCM : questionnaire à choix multiples (ça aussi d'ailleurs).

'Zone out' : expression, bien entendu américaine, traduisant la perte de contrôle d'une sentinelle lorsque celle-ci se concentre un peu trop sur un seul de ses sens. Franchement, en français ça le fait pas !

Vendredi 29 mai 1998

09:11

Jim ouvrit la porte et laissa Simon passer devant lui.

Il avait presque peur de se retrouver ici. Il n'était repassé au loft que pour se laver et se changer, et n'était jamais resté très longtemps. Le silence était trop pesant. Il serra les poings. Les clefs qu'il tenait à la main s'enfoncèrent dans sa paume, presque jusqu'au sang, la douleur physique une diversion bienvenue.

"Jim, ça va ?" Simon le fixait par-dessus ses lunettes, avec un air inquiet.

"Heu, oui, Simon. Merci." Jim déposa les clefs dans le petit panier qui se trouvait sur l'étagère, près de la porte d'entrée. Les clefs de Blair se trouvaient là elles aussi, encastrées dans un petit porte-clef bariolé, fait main, en laine et en cuir. Il les avait oubliées une fois de plus.

Jim se força à quitter les clefs des yeux. Il accrocha son manteau à la patère et s'avança, presque timidement, il fit quelques pas vers le living-room, puis s'arrêta soudainement.

Simon ne l'avait pas quitté des yeux.

Il ne savait pas quoi faire pour son ami. Il comprenait sa peine, son désarroi. Si Daryl avait été celui qui avait disparu sans laisser de traces, il serait certainement dans le même état : furieux … et mort d'angoisse. Il secoua la tête, comme pour chasser ces noires pensées.

"Tu as faim Jim ?" Simon prit le chemin de la cuisine, "Jim!"

"Quoi ?" Jim cligna des yeux, comme sorti de quelque rêve, et tourna la tête vers son Capitaine.

"Je te demande si tu veux manger un morceau." Simon était bien décidé à tout faire pour distraire son meilleur ami. Jim avait besoin de recharger ses batteries, et qu'il le veuille ou non, repas et repos seraient au programme aujourd'hui.

"Simon, je n'ai pas vraiment faim et...", Jim fut coupé par Simon.

"Et bien, c'est dommage, parce que moi, j'ai faim », puis il ajouta, d'un ton mi-autoritaire, mi-bienveillant, en pointant du doigt, « et tu vas toi aussi manger Jim. Bon sang, je suis sur que tu n'a rien avalé depuis hier midi ! ".

Jim ne répondit pas, se contentant d'opiner de la tête. Discuter avec Simon lorsqu'il était dans son mode « je suis le capitaine et vous devez m'obéir » était peine perdue.

Simon commença à fouiller dans tous les placards de la cuisine, grommelant dans sa barbe.

Jim, qui se tenait toujours au plein milieu de l'entrée, l'écouta pester contre « ces foutus végétariens », visant sans aucun doute Blair. Il faut dire que les choix du jeune homme en matière culinaire étaient parfois un peu curieux. Produits bio et 'alternatifs' constituaient une grande partie de son alimentation. Ce n'était pas pour rien que Jim avait instauré un code de couleur sur les Tupperware. Il avait bien trop souvent eu de mauvaises surprises, genre steak d'autruche … ou pire !

Dans la cuisine, Simon continuait son monologue, ouvrant et fermant tous les placards à grand renfort de commentaires. Comme pour se donner bonne figure.

Jim sourit malgré lui. Il savait qu'il n'était pas le seul dont l'instinct de protecteur était mis à rude épreuve, lorsque Blair était concerné. Simon se donnait un air grincheux et grognon, mais au fond il était lui aussi un 'protecteur'.

Après son retour de l'hôpital, Blair s'était plaint quotidiennement de la manière don Jim le couvait, et il avait été plus que soulagé d'apprendre un soir que Simon allait passer pour dîner. Las ! Il s'était rapidement avéré que le Capitaine était pire que Jim. Simon avait passé la soirée à lui jeter d'étranges regards, lui demandant toutes les dix minutes s'il allait bien. Il avait même fait une remarque, plutôt désobligeante, à Jim lorsque Blair avait fait mine de vouloir débarrasser la table. Blair en avait eu assez, était allé dans sa chambre chercher sa veste, son sac à dos et sa cane, et les avait plantés là tous les deux, malgré leurs véhémentes protestations, pour aller … au cinéma !

Jim soupira.

Ses yeux tombèrent sur le capharnaüm qui se trouvait sur la table basse, près du divan. Des livres, des copies à corriger et ce qui ressemblait fort à une véritable collection de stylos, se trouvaient dispersés sur la table. Un magnétophone trônait au dessus de tout ce fouillis.

Jim s'approcha du divan. Chacun de ses mouvements était lent et mesuré, comme si le moindre geste brusque risquait de faire disparaître ces preuves tangibles de la présence de Blair. Il se tint un moment là, devant la table, les yeux fixes. Il prit une des copies, l'examina longuement, puis l'ouvrit, parcourant son contenu.

Le sujet ne lui était pas familier et il doutait en fait qu'il l'ait été pour Blair. Il y était question d'histoire médiévale, de l'impact de la religion catholique sur le pouvoir politique. Ou quelque chose d'approchant. Blair devait certainement se charger de corriger les copies d'un collègue de l'UFR d'histoire. Ce qui expliquait le nombre de bouquins éparpillés sur la table. Il ne s'agissait pas du domaine d'expertise privilégié de Blair.

L'écriture familière de son ami couvrait la plus grande partie de la copie d'examen, à tel point que sur certaines pages, il avait du mal à discerner l'écriture de l'étudiant de celle de Blair. Jim sourit brièvement. Blair était toujours très méticuleux dans son travail de correction.

Pour lui, le plus important était de faire toucher du doigt ce qui clochait dans le raisonnement et l'analyse, ou au contraire de souligner ce qui était pertinent, plus que de 'comptabiliser' des bonnes réponses. C'est pourquoi, Blair n'organisait pratiquement jamais de QCM, jugeant l'exercice 'stérile', ne récompensant que de la connaissance « apprise par cœur ». Jim pouvait presque entendre Blair affirmer que ses étudiants n'étaient pas des 'perroquets stupides' et qu'ils méritaient de pouvoir le démontrer !

Jim se demandait parfois comment les choses se seraient passées pour lui à l'Université, s'il avait eu quelqu'un comme Blair comme professeur. Vu le nombre d'étudiants de Rainier – et pas seulement de l'UFR d'anthropologie – qui appelaient au loft, Jim savait que Blair était un enseignant populaire. Il avait assisté plusieurs fois aux cours d'amphi que dispensait Blair, lorsqu'il était venu le chercher, la Corvair – une fois encore ! - au garage pour réparations. Jim avait été impressionné par son aisance. Blair était un orateur dynamique, ses cours étaient remplis d'humour et accessibles.

Oui, il aurait aimé avoir Blair comme enseignant. Il reposa la copie et s'assit, lourdement, se laissant presque tomber, sur le divan.

Comment était-ce arrivé ? Quand cet étranger était-il devenu si important pour lui ? Plus important que sa propre famille ? Il avait toujours été un solitaire et voilà qu'en quelques mois, Blair Sandburg s'était fait une place dans sa vie. Une place que personne d'autre ne pourrait occuper. Celle d'un guide pour ses sens, celle d'un ami pour les coups durs, celle d'un coéquipier pour l'épauler.

Blair Sandburg était devenu … indispensable. Jim avait besoin du jeune homme à son côté pour se sentir 'entier'. Et ce n'était pas seulement une question liée à son statut de Sentinelle.

C'était juste lié à … Blair Sandburg.

Jim savait que rencontrer quelqu'un comme Blair avait été une chance. Il côtoyait quotidiennement les pires représentants de l'espèce humaine, avait été témoins des crimes les plus sordides. Avoir quelqu'un comme Blair à ses côtés lui permettait de prendre de la distance, de garder son 'humanité'. Il se rappelait avoir fait la 'morale' à Blair lors de l'affaire David Lash, lui reprochant de ne pas savoir maîtriser ses sentiments. Mais aujourd'hui, plus de deux ans après, il savait que ce qui faisait de Blair un être d'exception, c'était justement cette capacité à ressentir, son empathie.

Blair était quelqu'un de précieux. Quelqu'un qui méritait d'être protégé. Et Jim avait échoué dans cette tâche.

Jim reprit la copie et la serra dans ses mains, froissant le papier. Il traça du doigt les contours de l'écriture de Blair, fine et élégante, sans vraiment prêter attention au sens des mots dessinés là. L'encre rouge que Blair avait employée pour ces corrections, contrastait avec la blancheur du papier. Elle semblait si lumineuse, si profonde.

Jim ne pouvait pas détacher ses yeux de l'écriture de Blair. Peu à peu, les mots se mirent à perdre de leur netteté, comme si chaque lettre écarlate s'était brutalement mise à 'déteindre' sur sa voisine, la submergeant rapidement. Bientôt, courbes, traits et points, se confondirent totalement sur le papier, ne laissant derrière eux qu'une flaque rouge.

Jim lâcha brutalement la copie qui vint s'échouer à ses pieds, la fixant des yeux, comme hypnotisé. Devant lui, l'encre continuait de s'étendre encore et encore, menaçant d'engloutir tout sur son passage. Déjà, il ne pouvait plus distinguer la copie. Soudain, une odeur acre et écoeurante, le prit à la gorge. Il fut incapable de parer cette dernière attaque sur ses sens et sentit sa conscience lui échapper.

« Jim, Jim ! Bon sang, Jim ne me fait pas ça ; pas maintenant. Jim, allez, reviens, reviens ! ». Ce fut le ton de la voix, inquiète et impérieuse, plus que les mots eux-mêmes qui tirèrent la Sentinelle de sa 'zone-out'. Jim cligna des yeux plusieurs fois, et porta sa main à son front ; des gouttes de sueur perlaient là, sa tête était lourde et sa bouche sèche. Il jeta un coup d'œil autour de lui et découvrit que Simon l'avait rejoint sur le divan. « Si-simon ? » il déglutit avec peine, « que-que … Que s'est-il passé ?».

« CE QUI S'EST PASSE? » Simon ne put s'empêcher de hausser le ton, il pris une grande inspiration avant de continuer d'une voix plus calme. « Ce qui s'est produit, Jim, c'est que tu viens juste de me faire perdre dix ans de ma vie ! Dix ans que je ne peux vraiment pas me permettre de perdre, merci beaucoup détective. Bon sang ! Tu ne respirais même plus ! J'ai été à deux doigts d'appeler une ambulance. " L'émotion faisait trembler sa voix.

Jim le fixa un moment sans bouger la tête adossée au dossier du divan, il était encore désorienté par la 'zone out'. Il n'en n'avait pas eu de cette intensité depuis plusieurs mois. Il savait que son mal de tête allait persister pendant plusieurs heures, le laissant faible et vaguement nauséeux, et que ses sens lui joueraient des tours.

Cela avait paru si réel. Une vision qui lui était, malheureusement, si familière. Celle de la mort. Cette flaque ressemblait tant à du sang. Et l'odeur, si particulière. Il passa sa langue sur ses lèvres. Il aurait pu jurer sentir là le goût du sang.

Celui de Blair. Oh oui, il connaissait – trop – bien le goût du sang de son partenaire. Il l'avait si souvent senti au cours de ces deux dernières années.

"Tiens Jim, bois ça." D'une main tremblante, Jim saisit le verre d'eau que lui tendait Simon. Il n'avait même pas entendu son ami se lever, pour se rendre dans la cuisine. L'eau fraîche apaisa la sécheresse de sa gorge, mais elle ne chassa pas le goût amer dans sa bouche. Mon dieu, suis-je en train de perdre la tête ?

"Pourrais tu m'expliquer ce qui a déclenché ce petit - épisode." Simon était assis sur le fauteuil en face du divan.

Jim posa le verre sur la table basse et ramassa la copie qui se trouvait toujours par terre. Il n'y avait plus rien. Les lettres avaient sagement repris leur place. Il soupira.

"Il m'a semblé … J'ai cru un moment que … » il hésita. Comment expliquer cela à Simon ? « J'ai cru voir du sang … celui de Blair ».

"QUOI?" Simon fut sur ses pieds en un instant. "Mais … Mais de quoi parle tu ? Du sang ? Où … et quand ? Pourquoi n'en as tu pas parlé ? Est ce que … ».

« Non, Simon. Ce n'est pas ce que tu crois ».

« Ce que je crois Détective, c'est que si je n'ai pas une réponse claire dans les cinq secondes, je vais faire un malheur ! ».

Jim se leva et se dirigea vers le Balcon. Il ouvrit les portes fenêtres. Une légère brise pénétra le loft et le fit frissonner. « J'ai CRU voir le sang de Blair sur … », il ne parvint pas à terminer sa phrase et tendit avec un geste brusque, la copie à Simon.

Simon la pris et l'ouvrit, il fronça les sourcils, surprise et incompréhension écrites sur son visage. Jim ne regardait pas son capitaine, son regard perdu sur la Cité devant lui.

"Jim. Je ne pense pas... ", Simon fut coupé par son ami. "J'ai échoué, Simon". La voix semblait perdue, presque implorante.

"Jim. Personne ne pouvait savoir ce qui allait arriver. TU ne pouvais pas savoir ce qui allait arriver. Bon sang, Ok tu es une Sentinelle, et oui, cela te donne de sacrés avantages sur le terrain, mais cela ne fait pas de toi un … super héros. Tu entends ? TU N'ES PAS RESPONSABLE DE CE QUI EST ARRIVE. Mets toi ça dans le crâne une fois pour toute. Jim, j'ai besoin – BLAIR a besoin de toi alerte et efficace. Et crois moi, tu es très loin du score actuellement ". Simon se tenait debout devant Jim avec l'air du parent faisant la leçon à un gamin obtus.

Jim resta silencieux. Il prit la copie des mains de Simon, la reposa sur la table basse avec les autres. Après un long moment, il tendit la main vers le magnétophone. Il le mit en route et la voix de Blair emplis la pièce.

« Je ne peux pas le perdre, Simon ». Sa voix était réduite à un chuchotement.

« Je sais Jim. Je sais ». Simon posa une main réconfortante sur l'épaule de son ami.

Ils restèrent assis, côte à côte, sur le divan un long moment, écoutant la voix de Blair's résonner dans le loft silencieux.

A suivre …